‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 6 sur 79 · DE LA FIN DERNIÈRE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DE LA FIN DERNIÈRE DE L'HOMME

lo S'il convient à i'homme d'a^.:' pfmr jnft fin?

20 Si cela est le propre de la aatare raisonnable '

3o Si les actes de l'homme tirent leur espèce de la fin?

4" S'il est quelque fin ûTniere de la vie humaine?

r»o Si pour un même homme il peut y avoir plusieurs fins dernières ?

fio Si l'homme ordonne toutes choses k la fin dernière **

7" Si c'est la même fin dernière po.up tous les homiï.-3s?

8o Si dans cette fin dernière toutes les autres oréalures conviennent?

De ces huit articles, les trois premiers coiisidèrenl la raison (le fin; les cinq autres, la raison de fin dernière, l.a raison de lin est étudiée directement comme s'appliquant à l'homme . d'abord, quimt au fait de cette application (arl, i, 2); secondement, quant à ses effets ou à son action d-ms la constitution de l'être moral humain (art. 3).

Va, d abord j sî îr raison de fin commandant les actions, s'applifiiie a Fhomir.c.

C'est l'objet de 1 article premier.

Article Premier.

S'il convient à l'homme d'agir pour une fin?

I.a «( lin » se prend ici, et dans toute la question, au sens de « bien » ou de « chose bonne ». La fin est le bien ou la chose l'onnc qui provoqti. ie mouvement de Vèlre qui se rneut, dirige uu explique tout ce qui rentre dans ce mouvement, ei le termine. <>e bien ou celte chose bonne, quand il s'agit de l'être humain en t.inl (]ue tel, est un bie:i ou une chose bo\^ ne, présenté comme tel par la raison, principe de tout mouveni<;nl dans cet ordre-là. C'est

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par conséquent un bien qui n'est pas d'ordre seulement physique, il est d'ordre moral. Toutefois, ce n'est pas nécessairement un bien moral. Il appartient à l'ordre moral, parce qu'il est présenté par ia raison : mais il peut n'être pas un bien moral, en ce sens que la raison qui le présente comme un bien à ia volonté, peut n'être pas la raison droite. Lors donc que nous parlerons de la fin, ici, iî s'agira de la fin au sens de bien dans l'ordre moral, mais non pas encore et expressément de la iin au sens de bien moral. Ceci ne viendra que plus tard; quand nous traiterons des espèces morales de l'acte moral ou humain. Ici, le mot moral n'est pas pris au sens de bien moral ou de conforme à la raison droite. II est pris au sens de bien humain ou présenté comme le] par la raison. Cette distinction est capitale pour l'intelligence de là question actuelle et des questions qui suivront.

(( Agir pour une fin » signifie, dans cet article, non pas seulement poser un acte qui tend à une fin, mais aussi, et directement, produire ou poser un acte e/( l'ordonnant à une fin. Il s'agit de savoir si l'homme, dans ses actions, se propose à luimême un butj une fin, un bien à atteindre, qui est la raison même de ses actions, en telle sorte que ces actions ne seraient pas, si l'homme ne se proposait point ce but ou cette fin.

Trois objections veulent prouver qu' .( il ne convient pas à l'homme d'agir pour une fin ». — La première se tire de la raison même de fin, qui semble s'opposer h ce qu'elle coexiste avec la raison de cause dont nous venons de parler, u La cause, tn effet, vient naturellement d'abord. Or, la fin dit ce qui vient o la fin, comme le mot môme l'indique Donc, la fin "'a pas raison de cause. D'autre part, l'homme agit pour ce qui est la cause de son acte; puisque cette préposition pour indique le rapport de cause. Il s'ensuit qu'il ne convient pas à l'homme d'agir pour une fin ». Cette expression, que l'homme agit pour une fin, implique une certaine contradiction dans les termes. On ne peut donc pas en faire usage. Il n'est pas permis de dire que l'homme agit pour une fin. — La seconde objection veut qu'au moins en certains cas ou dans certaines de ses actions, l'homme n'agisse pas pour une fin. a Ce qui est la fin dernière n'est pas pour une lin H, puisque cela même esi la fin de tout le reste. « Oi , il se

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trou^ e que des actions ont raison de fin dernière, comme on le Aoit par \rislote au premier livre de l'Ethique » (chap. i, n. 2; de S. Th. Icç. i); nous mettons nous-mêmes la fin dernière dans un acte de vision, u Donc il n'est pas vrai que l'homme fasse tout pour une (in. > — l.a troisième objection insiste dans le même sens. (( L'homme, dit-elle, paraît agir pour une fin, quand il délibère. Or, il est une foule de choses que l'homme fait sans aucune délibération; auxquelles même, quelquefois, il ne pense pas; comme, par exemple, lorsque quelqu'un meut son pied ou s:' main, pensant à autre chose, ou lorsqu'il frotte sa barbe. Donc, l'homme ne fait pas tout ce qu'il fait pour une fin. >>

L'argument sed contra se contente de rappeler que « tout ce qui est dans un genre donné, a pour cause ce qui est le principe de ce genre. Or, la fin a raison de principe dans les choses que l'homme fait, comme on le voit par Aristote au second livre des Piiysiques (chap. ix, n° 3; de S. Th., leç. i5). L>onc il convient à l'homme de faire toutes choses pour une fin ».

Au corps de l'article, S. Thomas commence par nous avertir (^ue « des actions qui sont accomplies par l'homme, celles-là seules sont dites proprement humaines, qui sont le propre de l'homme en tant qu'il est homme . Or, l'homme diffère des autres créatures non raisonnables, en ceci qu'il est le maître de ses actes. Par conséquent, ces actions seules seront appelées proprement humaines, dont l'homme est le maître. D'autre part, l'homme est le maître de ses actes par la raison et par la volontéc'est même pour cela que le libre arbitre est appelé une faculir de la volonté et de la raison (cf. le Maître des Sentences, W livre, dist. 24). On appellera donc proprement actions humaineti, Cf lies qui émanent de la volonté délibérée. Que s'il est d'autres actions qui conviennent à l'homme, on pourra sans doute les dire actions de l'homme, mais non pas, proprement, humaines, puisqu'elles n'émanent pas de l'homme en tant qu'il est homme. Ct, poursuit S. Thomas, il est manifeste que toutes les actions qui émanent d'une puissance, sont causées par elle selon la raison de son objet >i, puisque l'objet est toute la raison des acle«; d'une puissance. « Et parce que l'objet de la volonté est précisément la fin et le bien, il s'ensuit qu'il faut que toutes les actions

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humaines soient pour une fin. » — Quelle superbe démonstration dès le début de cette partie morale. Voilà donc de quels actes il va s'agir ici, quand nous parlons des actes qui acheminent l'homme vers Dieu ou l'en détournent. Il s'agira uniquement des actes qui émanent de l'homme en tant qu'homme; ou s'il s'agit d'autres actes, comme les passions, ce ne sera qu'autant qu'ils influent sur le premiers ou qu'ils participent à leur nature. Les actes humains, c'est-à-dire les actes libres de l'homme, telle est donc la matière de notre étude désormais. Et la première conclusion que nous tirons à leur sujet, c'est que ces actes nécessairement et toujours sont faits pour une fin, en vue d un but déterminé. L'homme, quand il agit comme tel, c'està-dire avec sa raison et sa volonté, n'agit jamais sans avoir une raison d'agir et cette raison est toujours un certain bien, vrai ou faux, qu'il poursuit.

L'ad primum répond que « si la fin vient en dernier lieu, dans l'ordre d'exécution, elle occupe cependant la première place dans l'intention de celui qui agit; et c'est à ce litre qu'elle a raison de cause ».

L'ad secandiim fait remarquer qu' « en admettant qu'une action humaine ait raison de fin dernière, il faudra », puisqu'elle est humaine, au sens expliqué dans le corps de l'article, « qu'elle soit volontaire; sans cela, en effet, elle ne serait point une action humaine, ainsi qu'il a été dit. Or, c'est d'une double manière (lu'une action est dite volontaire : soit parce qu'elle est commandée par la volonté, comme l'acte de marcher ou de parler; soit parce qu'elle émane de la volonté, comme 1 acte même de vC'uloir. D'autre part, il est impossible que l'acte même qui émane de la volonté ait raison de fin dernière. C'est qu'en effet ! objet de la volonté est la fin » ou le bien, <( comme l'objet de la vue est la couleur. D(; même donc qu'il est impossible que la f>iemière chose vue soit l'acte même de voir; car tout acte de voir présuppose un objet qui est vu; de même, il est impossible que Je premier objet voulu, qui est la fin, soit l'acte même de vouloir. Il demeure donc que s'il est une action humaine qui soit !j fin dernière, celle action », puisqu'elle est humaine, c'està-dire volontaire, et qu'elle ne peut pas être l'acte même qui

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émane de la volonté, (i sera nécessairement une action commandée par la volonlé. Et, dès lors, même dans ce cas, il \ aura une action de l'homme, au moins l'acte de vouloir, qui sera pour une fin. 11 est donc vrai que quoique l'homme fasse, il agit pour une fin, même quand il produit l'acte qui est la fin dernière »; car cet acte est nécessairement complexe, et l'un de ses éléments cor^stitue le fait d'agir pour une fin.

L'ad tertium observe que « ces sortes d'actions », dont parlait l'objection, « ne sont pas proprement humaines », au sens que nous avons dit : « elles ne procèdent pas, en effet, d'un acte délibéré de la raison qui est le principe propre des actes humains. Elles peuvent donc bien avoir une fin subjectée dans l'imagination, mais qui nest point dictée par la raison >>. Ce ne sont pas des actions vraiment humaines; ce sont des actes instinctifs, îl n'y a pas à s'en occuper autrement au point de vue moral.

L'homme agit toujours poui une fin, quand il agit comme homme, c'est-à-dire avec sa volonté mise en acte par sa raison. 1! agit pour une fin, en ce sens que son acte est ordonné par lui à un but qu'il veut atteindre par cet acte-là. Dès Finstant qu'il veut — et il veut par le fait même qu'il agit comme homme — il veut nécessairement quelque chose. — Mais d'agir ainsi pour une fin. ou de vouloir, quand on agit, quelque chose, est-ce donc le propre de 1 homme; ou ne pourrait-on pas dire que cela convient également à tout être, quel qu'il soit? C'est ce que nous devons maintenant examiner, et tel est l'objet de l'article suivant.

AliTlCLE H.

Si d'agir pour une fin est le propre de la nature raisonnable?

Trois objections veulent prouver que u d'agir pour une fin est le propre de la nature raisonnable ». — La première est que " rhomtiic, qui agil pour une fin, n'agif jamais pour une fin ignorée de lui. Or, il y a une multitude d'êtres qui non! point la connaissance de la fin : soit qu'ils n'aient aucune connaissance,

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comme les êtres dénués de sensation, soit qu'ils ne saisissent pas la raison de fm, comme les animaux autres que l'homme. Donc il semble bien que c'est le propre de la créature raisonnable d'agir pour une lin ». — La seconde objection précise qu' u agir pour une fin, c'est ordonner son acte à cette lin. Or, ceci est un acte de raison. Donc cet acte n'appartient pas aux èires privés de raison ». — La troisième objection rappelle que .. le bien et la fin sont l'objet de la volonté. Or, la volonté csl dans la roisott, comme il est dit au troisième livre de Vâme (ch. IX, n° 3; de S. Th., leç. i^). Donc agir pour une fin n'appartient qu'à la nature raisonnable ».

L'argument sed contra se réfère à « Aristote », qui «prouve, au second livre des Physiques (ch. v, n. 2; de S. Th., leç. 8), que r:on seulement l'intelligence mais aussi la nature agit pour une fin ». Ce texte d' Aristote est formel. 11 énonce d'ailleurs une vérité incontestable et d'une importance extrême. Saint Thomas va la faire sienne de la manière la plus expresse, en même temps qu'il nous montrera comment elle s'harmonise avec la doctrine da précédent article.

Au corps de l'article, en effet, saint Thomas déclare catégoriquement, dès le début, qu' « il est nécessaire que tout être qui agit agisse pour une fin ». Prétendre le contraire, savoir qu'un être agit sans agir pour une fin, serait affirmer une contradiction. Ce serait dire qu un être agit et n'agit pas, « C'est qu'en effet », prouve admirablement saint Thomas, et l'on ne peut que recommander cette preuve aux modernes philosophes antifinalistes, « lorsqu'on a des causes ordonnées entre elles, si on enlève îa première, il est nécessaire que les autres disparaissent. Or, la picmière de toutes les causes est la cause finale. La raison en est (lue » dans le jeu des diverses causes, qui sont la matière, la forme, l'agent et la fin, « la matière ne reçoit la forme qu'autant qu'elle est mue par l'agent; il n'est rien, en effet, qui puisse He lui-même passer do la puissance à l'acte »; or, la matière, d'ellemême et indéiicndaniment do l'agent, n'est que puissance par rapport à l'acte qu'est la forme. « D'autre part, l'agent ne meut qu'en raison d'une fin qu'il poursuit. Si en effet, l'agent n'était pas déterminé à un certain effet » qu'il produira plutôt qu'un

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