‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 7 sur 79 · VI. — La Béatilude. a · texte numérisé non relu

VI. — La Béatilude. a

iS SOMME THÉOLOGTOUË.

aulre, « Il ne produirait aucun effet plutôt qu'un autre »; c'est l'évidence même. « Il est donc nécessaire, pour que l'agent produise un effet déterminé, qu'il » ne reste pas lui-même indéterminé dans son action, mais qu'il c( soit déterminé à quelque clïose de précis; et cela même a la raison de fin »; car la fm n'est pas autre chose que le point précis qui termine l'action d'un agent, de préférence'à tout autre point qui pourrait la terminer. Vc ilà donc comment et pourquoi la fin est requise partout où se tiouve un être qui agit. Et il n'importe, quant à Ja nécessité de celte fin, qu'il s'agisse d'un agent raisonnable ou d'un agent piivé de raison. Tout être qui agit, du seul fait qu'il agit, doit ajyir pour une fin, c"est-à-dire être déterminé, dans son action, à un effet précis. (( Cette détermination, qui se fait dans la nature raisonnable par l'appétit rationnel a|)pelé volonté, se fait dans les autres natures par l'inclination naturelle qu'on nomme appétit naturel ».

« Toutefois », explique saint ThoAias, « il faut considérer cîi'une chose peut, par son action ou son mouvement, tendre à ime fin, d'une double manière : soit comme se mouvant ellemême à cette fin, et c'est le cas pour l'homme; soit comme étant . rnue à cette fin par un autre : c'est ainsi que la flèclic tend à un l ut déterminé parce qu'elle est mue par l'archer qui dirige son ac tion vers ce but ». Il n'y a, à tendre vers une fin selon le premier mode, que les êtres pouvant se déterminer à eux-mêmes un objet précis d'action, de préférence à tout autre; et cola suppose le libre arbitre. Les autres êtres, qui n'ont pas le libre arbitre, quand bien même, d'ailleurs, ils auraient une certaine connaissance, comme les animaux doués de sensation mais privés de raison, s'ils tendent à un but déterminé n'y tendent que parce que leur nature ou la perception actuelle de leurs sens le< y détermine. «Et^ donc, les êtres qui ont la raison se meuvent eux-mêmes à une fin, parce qu'ils ont la maîtrise de leurs actes par le libre arbitre, qui est une faculté de volonté et de raison. Les êtres qui n'ont pas la raison tendent à une fin par leur inclination naturelle », en comprenant sous ce mot, même l'inclination «•ni suit la connaissance sensible, « étant pour ainsi dire mus pur un autre et non par euK-mêmes. N'ayant pas, en effet, la

QUESTION i. bË LA ffN DERNTKRR DR l'iIOMME. 10

connaissance de la fm sous sa raison de fin », c'est-à-dire du but précis que l'on choisit de préférence à tout autre, « il n'est rien qu'ils puissent ordonner ù cette fin, mais selon tout eux-mêmes ils sont ordonnés à cette lin pur un autre », qui est Dieu luimême; « car toute la nature privée de raison se compare ù Dieu comme l'instrument à l'agent principal, ainsi qu'il a été établi plus haut (i^ p., q. 22, art. 2, ad 4"°^; q. io3, art. i, ad 3"™; q. io5, art. 5). Il suit de là que c'est le propre de la nature raisonnable de tendre à une fin, comme se mouvant ou se dirigeant elle-même vers cette fin. Quant à la nature privée de raison, elle tend à une fin, comme mue et dirigée par un autre, qui l'y meul, tantôt comme à une fin perçue par ces êtres » non pas sous la raison de fin, mais à titre d'objet désirable, « et c'est le propre .les animaux doués de sensation; et tantôt comme à une fin nullement perçue, ainsi qu'il arrive pour tous les êtres qui n'ont aucune connaissance ».

Si donc tous les êtres qui agissent, agissent nécessairement pour une fin, l'homme seul, parmi les êtres du monde matériel, ordonne ses actions à une fin, quand il agit comme homme. C'est là une conclusion inéluctable, dans les deux parties qui la cornpC'Sent. Elle ne peut être niée que par des hommes qui ne s'entendent pas eux-mêmes. Pour la nier, i! faut nier d'ubord la raison. Aussi bien voyons-nous que ceux qui ont erré sur ce piemier principe, fondement de toute la morale, avaient erré d'abord sur les premiers principes qui fondent la métaphysique et la raison elle-même. 11 est vrai que d'aucuns avaient espéré, après avoir tenté de ruiner toute certitude en ce qui est de la raison pure et de la métaphysique, pouvoir échapper au naufrage du scepticisme universel, en revendiquant un privilège d infaillibilité pour la raison pratique et la morale. Mais c'était là un espoir chimérique. C'est sur la vraie nature de la raison, sur la liberté de l'homme, sur sa place dans l'univers, œuvre de Dieu, que repose toute la doctrine morale. Une morale sans métaphysique est chose inconcevable; car c'est supposer un devoir sans raison et sans responsabilité. En ce sens, on a eu raison de dire que (( les combats même de la foi ne sont rien auprès des combats de la conscience, et les doutes qui ont pour objVt le

ai) SOMME THÉOLOGiOÙÉ.

Dieu d'en haut ne sont que le faible prélude des doutes qui ont pour objet le Dieu inléiicur, c'est-à-dire notre moralité » [cf. Alfred Fouillée -.Critique des systèmes de morale contemporains, p. 2]. Pour nous, ce nest pas indépendamment de la raison mélaphysique que nous voulons fonder une morale; c'est sur cette raison elle-même, d'où nous tirons immédiatement ce premier piincipe de toute science morale, que l'homme, de par sa nattne, agit pour une fin, ordonnant lui-même, librement, toutes ses actions propres à une fin qu'il se détermine .

h'ad primum répond que « l'homme, quand il agit par luimême pour une fin, connaît cette fin; mais quand il est mû ou conduit par un autre, comme s'il agit sur un ordre reçu ou s'il est poussé par un autre à agir, il n'est pas nécessaire qu'il connaisse la fin » pour laquelle il agit. '( Et il en est de même pour les créatures qui n'ont pas la raison ». Elles n'agissent pas par elles-mêmes; elles sont mues par un autre, c'est-à-dire par Dieu, qui connaît pour elles la fin de leurs actions.

Vad secunduin répond dans le même sens. « Ordonner l'aclion à une fin est le propre de celui qui agit par lui-même en vue de cette fin. Quant aux êtres qui sont mus par un autre à une fin, ils n'ont pas à ordonner eux-mêmes leurs actions à cette fin; ils y sont ordonnés par un autre. Et ceci peut convenir aux êtres privés de raison, pourvu qu'on soumette leurs actions à un être doué lui-même de raison >;. Nous voyons, par ce dernier mot, que le concept de lin est inséparable du concept de raison ou d intelligence. Ceux-là donc qui nient une première cause intelligente, ne peuvent plus garder le concept de finalité dans la nature.

Vad tertium observe que « l'objet de la volonté est la fin et le bien en général », sous leur raison universelle de fin ou de bien. « 11 s'ensuit que la volonté ne peut pas se trouver dans les êtres privés de raison ou d'intelligence; car ils sont incapables de saisir l'universel. Toutefois, en eux se trouvent l'appétit naturel ou l'appétit sensible, qui sont déterminés à un bien particulier ». lietenons soigneusement cette remarque. Elle nous explique qu'il ne faut point chercher, diiiis l'enfant, un acte de volonté proprement dite, ni, par conséquent, un acte moral, avant que sa rai-

QUESTION I. DE LA FIN DERNIERE DE l'hOMME. t 2 1

son puisse saisir la notion universelle d'être et de bien. Jusque- Ki les actes qu'il fait ne relèvent que de l'appétit naturel et sensible. Au."^ 1 bien ne peut-on avoir d'action sur lui qu'en lui proposant des biens particuliers, sensibles et concrets. Ainsi en est-il de lous les êtres qui ne peuvent se conduire eux-mêmes, au slxiS parfait de ce mot. Ce sont des êtres qui ne sont mus que par des biens particuliers. « D'autre part, il est manifeste que les causes particulières sont mues par les causes universelles; c'est ainsi que dans une cité, celui qui préside au bien commun, fait agir, en les commandant, tous ceux qui ont quelque office pHiticulier à remplir. D'où il suit qu'il est nécessaire que tous les êtres privés de raison soient mus à leurs fins particulières par une volonté rationnelle qui s'étend au bien universel, et qui n est autre que la volonté divine ». Nous voyons ici l'harmonie des rapports qui exi>tent entre les deux sciences de la métaphysique et de la finalité. De même qu'il est impossible que la raison de fin existe si l'on ne présuppose une intelligence qui préside à l'action; de même, par le seul fait qu'il existe des êtres privés de laison qui cependant agissent pour une lîn, il s'ensuit de toute nécessité qu'il existe une intelligence, supérieure à ces êtres, qui les meut à leur fin.

S'il est vrai que l'être moral est constitué par le fait de pouvoir agir pour une fin, pour une lîn que l'on connaît sous sa raison de fin et qu'on se détermine à soi-même, il s'ensuit que l'homme est un être moral; mais il est le seul à l'être, parmi tous les êtres qui sont dans le monde matériel. Cette vérité, que la rai.^on proclame, est aussi une vérité de foi. Que l'homme soit un être moral et qu'il soit le seul à Tètre, dans le monde matériel, nous en avons pour preuve que c'est à lui et à lui seul, que Dieu a pioposé, comme but de ses actions, une fin surnaturelle. l 'homme peut choisir cette fin ou la laisser. C'est en cela que se trouve sa responsabilité devant Dieu, responsabilité qui doit entraîner pour lui une éternité de bonheur ou de misère. — Mais cet êtie moral qui est constitué par le fait de pouvoir agir pour une fin, l'est- il à ce point qu'il dépende totalement de la fin pour laquelle il agit? E^t-ij spécifié par la fin. comme il est fondé par

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elle. C'est ce que nous devons maintenant examiner, cl tel est 1 objet de l'article suivant.

Article III.

Si les actes de l'homme reçoivent leur espèce de la fin?

Recevoir son espèce de la fin, pour l'acte moral, c'est être constitué tel ou tel acte déterminément, piaini les multiples actes moraux possibles, par le but ou la fm que le sujet d'oii émane cet acte se propose. Le but ou la fin est ce que nous avons précisé au commencement de l'article premier. C'est le bien présenté comme tel par la raison à la volonté; qui meut la volonté à agir, explique, motive et dirige tout ce que la volonté fait, par ellemême ou par ce qui dépend d'elle, en vue de ce bien à atteindre, et termine, quand il est obtenu, ce mouvement de la volonté. 1/acte à spécifier est donc, ici, le mouvement de la volonté qui part du bien présenté par la raison comme bien à poursuivre et s'y termine. Tout ce que ce mouvement comprend, en fait d'actes ou de démarches de la volonté et de tout ce qui est mû par elle, si multiple ou si divers que cela soit ou puisse être, niatériellement parlant, tout cela ne constitue, au sens formel, qu'un seul acte humain ou moral; et c'est au sujet de cet acte que n(>us nous demandons s'il reçoit son espèce de la fin. Cette espèce dont il s'agit ici n'est pas, de soi ou directement, l'espèce, au sons où nous dirons plus tard (q. 18-21), que le bien et le mal moral spécifient ou diversifient spécifitiuement l'acte moral ou humain. Le bien ou le mal moral seront constitués par le fait d'être selon la droite raison ou de lui être contraire. Ici, il s'agit simplement de la spécification qui fait qu'un acte humain ou moral, c'est-àdire qui appartient au genre des actes procédant de la volonté délibérée, est lui-même, distinct de tous les autres actes qui ne sont pas lui,ayantte1 être déterminément et s'appelantde telnom. Ln fait, nous le verrons plus tard, le nom de l'acte spécifié par la fin. au sens que nous disons ici, se confondra avec un nom de vertu ou un nom de vice et de péché, selon qu'il appartiendra à telle ou telle espèce morale; et c'est en ce sens qu'ici à Vad ter-

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