VI. — La Béalilade. Sa
l^g8> SOMME THÉOLOGIQUÊ.
L'acte humain est celui qui piocède de la raison. Il est humain, dans la mesure où il est enveloppé de raison. Or, pour l'acte qui procède de la raison, et qui est acte de raison selon tout ce qu'il est, il n'est pas indifférent ou accidentel, il est, au contraire, essentiel au premier chef, qu'il soit tel ou tel, à ce point de vue de la raison. C'est là ce qui le qualifie spécifiquement. Génériquement, il est acte de raison. Spécifiquement, il est tel ou tel, c'est-à-dire de raison droite et saine, ou de raison fausse et mauvaise. La qualité même de la raison qui le revêt selon tout luimême, c'est cela qui le rend bon ou qui le rend mauvais. Rien évidemment n'est plus spécifique qu'une telle distinction. C'est en tant qu'acte de raison que l'acte humain est spécifié par la raison de bien et la raison de mal, cette raison de bien et cette raison de mal se tirant de ce que la raison qui le fait ce qu'il est, est elle-même ce qu'elle doit être ou ne l'est pas. La raison, voilà ce qui fait qu'un acte est un acte humain; la raison qui fait tout ce qu'est cet acte, étant ce qu'elle doit être, voilà ce qui le fait acte bon; cette raison n'étant pas ce qu'elle doit être, voilà ce qui le fait acte mauvais. D'oii il ressort manifestement que la raison d'acte bon et la raison d'acte mauvais divisent spécifî- (juement la raison générique d'acte humain.
On aura remarqué, dans les précisions de doctrine que nous venons de donner, les multiples acceptions du mot raison, qui joue un si grand rôle dans tout ce qui touche à l'acte humain. La raison, principe actif de l'acte humain, c'est l'intelligence et la volonté; la raison, forme générique de l'acte humain, c'est le bien perçu par l'intelligence, voulu par la volonté, cherché par tous les principes d'agir qui sont dans l'homme; la raison, différence spécifique, c'est ce même bien, comparé, non plus seuleuicnt à '. intelligence de l'homme qui agit et qui le propose comme un bien à toutes les puissances d'agir qui sont dans l'homme, mais à la raison en soi, ou aux lumières graduées et superposées dont nous avons parlé à l'article premier. — Il importe d'avoir continuellement présentes à l'esprit ces multiples acceptions du mot raison, si l'on ne veut pas s'exposer à d'inextricables confusions dans toute celte doctrine, si délicate, de la moralité de 1 ucte humain.
L'ad primum répond que (( même dans les choses de la nature, le bien et le mal, qui consistent à être ou à n'être pas selon la nature, diversifient l'espèce des êtres naturels; c'est ainsi que le corps mort et le corps vivant ne sont pas de même espèce. De même, le bien » d'ordre moral, u qui consiste à être selon la raison, et le mal qui consiste à n'être pas selon la raison, diversifient l'espèce au point de vue moral ». — Retenons avec le plus grand soin la comparaison que vient de faire saint Thomas entre le bien et le mal d'ordre naturel et le bien et le mal d'ordre moral. Le bien et le mal d'ordre naturel consistent en ce qu'un être ou aussi une action a tout ce que sa nature requiert, du seul point de vue nature, à prendre la nature en tant qu'elle se distingue de la raison fet, en ce sens, elle désigne tout ce qui, dans son être, est ou agit indépendamment de la raison, sans que la raison y intervienne en quoi que ce soit). A ce titre, même dans l'acte humain, nous pourrons trouver, distinctement du bien et du mal d'ordre moral, un bien et un mal d'ordre naturel : l'acte humain sera bon, du point de vue nature, quand il procédera de puissances d'agir portes et saines (autres que la raison) et qu'il aboutira à un effet adéquat tel que la nature l'exige; ainsi, par exemple, de l'homme qui vaque excellemment, du point de vue nature, à l'acte de la génération. Le bien et le mal d'ordre moral consistent en ce que l'être doué de raison, et qui agit en tant que tel, agit conformément à la raison OIS contrairement à elle. Nous sommes ici dans un ordre tout à fait spécial. C'est un domaine réservé : le domaine de la raison. Il présuppose le domaine de la nature; mais il s'en distingue et s'y superpose. La nature aussi agit avec raison; mais la raison selon laquelle elle agit n'est pas en elle : elle est dans son Auteur; dans la nature, se trouve seulement un principe d'action qui la fait agir raisonnablement, mais sans qu'elle s'en doute. L'être moral, au contraire, est constitué par le fait qu'il agit consciemment : la raison, selon laquelle il agit, est en lui. Il est moral, dans la mesure où il agit, non par un principe d'action qu'une raison étrangère aurait mis en lui, mais par un principe d'action que sa raison se donne. C'est donc le caractère du principe d'action dans l'être qui agit, qui distingue les deux ordres, naturel
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et moral. Si le principe d'action ne vient pas de la raison du sujet qui agit, l'action est d'ordre naturel; elle est d'ordre moral, pour autant que son principe a comme cause la raison propre du sujet qui agit. Mais, dans les deux ordres, nous aurons égale distinction spécifique, selon la qualité du principe qui agit. Dans l'ordre naturel, l'être et son action seront spécifiquement distincts, suivant que le principe sera conforme à ce que la nature des divers êtres requiert, ou qu'il ne le sera pas. Et de même, dans l'ordre moral, l'être et son action seront spéciflquement distincts, selon que le principe d'ordre rationnel et moral qui les constitue, est lui-même conforme à la raison dictant ce qu'il doit être, ou ne lest pas.
L'ad secundiun fait observer que « le mal implique une privation, non pas absolue, mais qui suit telle puissance » : le mal est une absence de bien dans un sujet qui pourrait et devrait avoir ce bien-là. Et, par exemple, dans l'ordre moral, » l'acte est dit mauvais selon son espèce, non pas qu'il n'ait aucun objet », ou qu'il ne porte sur aucun bien, même perçu par la raison et présenté comme tel à la volonté, « mais parce qu'il a un objet » et qu'il porte sur un bien « qui ne convient pas à la raison », mesure de l'acte humain; u ainsi l'acte de prendre le bien d'autrui » : cet acte est mauvais, parce qu'il a un objet qui répugne à la droite raison universelle; mais la raison particulière du sujet qui agit, gâtée par la passion^ le présente à la volonté, pour qu'elle le veuille, non pas sous le jour où il répugne à la raison universelle, mais sous le jour où, étant une certaine réalité, il peut être tenu, sous un rapport particulier, comme un certain bien. « Et c'est pour autant que l'objet » de l'acte « est quelque chose de positif, qu'il pout constituer l'espèce de l'acte mauvais ». — Dans la Somme contre les gentils, liv. III, oh. ix, saint Thomas dit, plus expressément encore, si possible : « Ainsi donc, le mal moral a raison de genre et de différence, non selon qu'il est la privation du bien de la raison, ce qui le fait dire un mal; mais en raison de la nature de l'action ou de l'habitus ordonnés à une certaine fin qui répugne à la fin voulue par la raison. » N'oublions pas cette doctrine, que nous avions déjà trouvée dans la Première Partie, q. 48, art. i, ad 2""". Elle sera.
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plus tard, indispensable pour bien entendre la grande question 72, relative à la spécilicalion du péché.
L'ad tertium distingue entre l'être moral et lètre naturel des actes dont parlait l'objection. « L'acte d'union conjugale et l'adultère », considérés dans l'ordre moral, ou « selon qu'ils se réfèrent à la raison, différent d'espèce et ont des effets spécifiquement différents : l'un d'eux, en effet, mérite la louange et la récompense, tandis que l'autre mérite le blâme et le châtiment. Mais », pris dans l'ordre naturel, ou (( selon qu'ils se réfèrent à la puissance -> d'agir naturelle qui est dans l'homme et qui est la puissance <( générative, ils ne diffèrent pas d'espèce. Or, c'est dans ce sens qu'ils ont un même effet spécifique ».
Vad quartum note que « parfois, les circonstances sont prises comme différences essentielles de l'objet selon qu'il se réfère i' la raison >> (ju dans l'ordre moral; (( et, dans ce cas, elles peuvent constituer l'espèce de l'acte moral. 11 faut même )>, ajoute saint Thomas, « qu'il en soit ainsi, toutes les fois que la circonstance fait passer l'acte de l'être bon à l'être mauvais : la circonstance, en effet, ne ferait pas que l'acte soit mauvais », quand, par ailleurs, il serait bon, « si ce n'est parce qu'elle répugne à la raison »; et, pour autant, elle-même a raison d'objet, dans l'ordre moral, c'est-à-dire par rapport à la raison. Elle pourra r 'avoir que raison de circonstance, dans cet ordre, quand elle ne fera que se surajouter à ce qui est déjà, apportant une intensité nouvelle soit en bien soit en mal, à ce qui déjà était bon ou mauvais; mais, si elle change en mal ce qui était bien, c'est manifestement qu'elle-même dira, par elle-même, un certain rapport de disconvenance à la raison; et, du même coup, elle aura raison d'objet dans l'ordre moral.
Nous voyons, par cette dernière réponse, que l'objet, dans l'ordre moral, d'où se tire la raison d'espèce, dans cet ordre-là, n'est plus l'objet au sens où nous en parlions à l'article second, lequel objet se distingue de la fin et des circonstances. C'est un objet constitué tel, par le simple fait qu'il dit un rapport de convenance ou de disconvenance à la droite raison. Ce qui n'implique pas de rapport de cette sorte n'a point raison d'objet dans
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l'ordre moral, bien que de par ailleurs cela puisse être objet d"acte moral, spécifiant même cet acte moral dans son être de nature. Car, même dans l'ordre moral, nous distinguerons l'être moral et l'être de nature d'un acte donné. Par exemple, et à supposer (ce que nous établirons bientôt, à l'article 8), qu'il puisse y avoir un objet d'acte humain, qui ne dise, de soi. aucun rapport de convenance ou de disconvenance à la raison — tel, le fait de lever une paille, ou de marcher dans la rue — cet acte, s'il est fait consciemment, sera un acte d'ordre moral : il a pour principe, non quelque chose d'imposé au sujet qui agit, mais la raison même de ce dernier. Toutefois, à le considérer uniquement du côté de Vohjet qui le spécifie, indépendamment des circonstances qui peuvent entourer cet objet, il ne dit (nous le supposons) aucun rapport de convenance ou de disconvenance à la raison, principe de cet acte. 11 n'aura donc point raison d'objet dans l'ordre moral : ne disant aucun rapport de convenance ou de disconvenance à la raison, il ne sera point, par lui-même, objet d'acte de raison; il ne spécifiera pas l'acte moral, au point de vue de son être moral strict, qui est d'être acte de raison, soit bon, ou selon la raison, soit mauvais, ou contraire à la raison. Toutefois, cet objet est objet d'acte moral ou d'acte de raison, au sens large; c'est-à-dire que la volonté consciente veut faire cet acte-là, qui^ est lever une paille ou marcher dans la rue; et cet acte, d'ordre moral, puisqu'il est conscient, est spécifié par cet objet : il s'appelle du nom de cet objet; c'est l'acte de lever une paille ou de marcher dans la rue. Cet objet spécifie l'être de nature de cet acte moral. Il demeure cependant que jamais cet acte ne serait d'ordre moral, même au sens large, s'il n'impliquait, nous le dirons bientôt, à l'article 9. un objet et un acte surajoutés, qui seront d'ordre moral strict : il faudra que la raison ait une raison de poser cet acte: et parce que la raison de le poser n'est pas drns cet acte lui-même, pris dans son objet de nature, elle sera tirée d'ailleurs. Or. ce sera cette raison, même tirée d'ailleurs el étrangère à l'objet de nature, raison fournie par une circonstance, accidentelle par rapport à lui. qui deviendra l'objet, l'unique objet, au sens d'objet d'acte moral strict, de cet acte
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moral, et lui donnera son espèce selon son être moral dans l'ordre moral. — On voit donc en quel sens nous disons que l'acte humain ou moral est spécifié par son objet en bien ou en mal. L'acte humain ou moral est pris dans son sens strict, pour l'acte qui émane de la raison selon qu'elle a une raison d'agir. L'objet, ici, est cette raison même que la raison a d'agir, quelle que soit celte raison-là. Si cette raison d'agir, que la raison choisit ou qu'elle se donne, est en conformité avec la raison, prise au sens où nous l'avons définie à l'article premier, l'acte humain ou moral sera bon; il sera mauvais, dans le cas contraire. L'objet •lui spécifie l'acte humain ou moral, n'est donc pas l'objet qui spécifie cet acte dans son être de nature, en tant que tel, et cpii S3 distingue, selon cet être de nature, des circonstances et de la fin; c'est la laison même que la raison a quand elle agit, que cette raison soit faite de l'objet de nature, des circonstances, de la fin, de tous ces éléments réunis, ou de l'un quelconque d'entre eux. Quand celte raison, ou cet objet de l'acte moral, c'est-àdire de l'acte de raison, est selon la droite raison, l'acte moral est bon; quand cette raison ou cet objet n'est pas selon la droite raison, l'acte moral est mauvais. Et cette division, on le voit, est la division en espèces immédiates de ce genre qu'est l'acte moral ou l'acte de raison.
Il est donc manifeste que l'acte de raison, ou l'acte moral et humain, se divise, comme en ses espèces immédiates, par la raison d'acte bon et par la raison d'acte mauvais, au sens strictement moral de ces mots. Mais l'espèce d'acte bon ou l'espèce d'acte mauvais, par quoi est-elle constituée? Qu'elle soit constituée par l'objet qui spécifie l'acte dans l'être de nature, quand cet objet est tout ensemble objet de l'acte selon l'être de nature et selon l'être de raison ou l'être moral, on le comi)rend aisément après ce que nous avons dit à l'article second. Mais, dans l'acte humain ou moral, il peut y avoir autre chose que cet objet. Il peut y avoir, nous l'avons dit à l'article 3 et à l'article ^, soit les circonstances, soit la fin, qui concourent, elles aussi, d'une certaine manière, à la bonté ou à la malice de cet acte. Que penser de leur concours, en ce qui est de la spécification de
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l'acte de raison en acte bon et en acte mauvais? Cette spécification peut-elle être produite par la fin (art. 6-9); peut-elle être produite par les circonstances (art. 10, 11). — D'abord, peutelle être produite par la fin (art. 6). A suppos'cr que oui, dans quels rapports se trouvera la spécification morale due à l'objet avec la spécification due à la fin : y aura-t-il, entre elles, une subordination quelconque l'art. 7); la spécification due à l'objet sera-t-elle toujours unie à la spécification due à la fin (art. 8); la spécification due à la fin, sera-t-elle toujours en tout acte humain, et suffi ra-t-elle pour spécifier cet acte dans son être moral l'art. 9).
D'abord, si la fin peut produire la spécification morale de l'acte humain, le constituant, par elle-même, spécifiquement bon ou spécifiquement mauvais. — C'est l'objet de l'article suivant.
Article VI.
Si l'acte tire son espèce d'acte bon ou d'acte mauvais,
de la fin?
Trois objections veulent prouver que <( le bien et le mal qui vient de la lin ne diversifie pasJ'espèce dans les actes » humains. Il ne s'agit pas ici de la diversification de l'espèce au point de vue de l'être de nature dans l'acte moral. Ce point avait été traité à 1 article 3 de la question première. De même, la fin n'est pas prise indistinctement pour l'objet lui-même et pour la fin, comme elle l'était dans l'article auquel nous venons de faire allusion; mais pour la fin au sens strict et selon qu'elle se distingue de l'objet, qui d'ailleurs peut être, lui aussi, fin ou objet de la volonté, simultanément avec la fin surajoutée dont nous parlons maintenant. Il s'agit, ici, de cette fin surajoutée, en tant que telle; et de la diversification spécifique de l'acte moral au point de vue de son être moral.
La première objection voulant prouver, au sens qui vient dêtre dit, que « le bien et le mal qui se tirent de la fin ne diversifient pas l'espèce dans les actes » humains, arguë précisément de ce fjue « les actes tirent leur espèce de l'objet. Or, la fil; est en dehors de la raison d'objet » et s'y surajoute. <( Donc
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le bien et le mal qui viennent de la fin ne diversifient pas l'espèce de l'acte ». — La seconde objection observe que u ce qui est accidentel ne constitue pas l'espèce, ainsi qu'il a été dit (à l'article précédent). Or, c'est une chose accidentelle, pour un acte, qu'il soit ordonné à une fin; comme, par exemple, que le fait de donner l'aumône soit ordonné à la vaine gloire. Donc, les actes ne se diversifient pas spécifiquement, en raison du bien ou du mal qui se tirent de la fin ». — La troisième objection insiste et fait observer que « des actes spécifiquement divers peuvent être ordonnés à une même fin; c'est ainsi que les actes de vertus diverses et de vices divers peuvent être ordonnés à la lin de la vaine gloire. Donc le bien et le mal qui se tirent de la fin ne diversifient pas l'espèce des actes ».
L'argument sed contra en appelle à la doctrine de la question I, art. 3. « Il a été montré », là, « que les actes humains tirent leur espèce de la fin » : la fin a pour propriété de spécifier l'acte humain, le constituant, dans cet ordre de l'acte humain, tel acte, spécifiquement distinct de tout autre acte; et cela, quant à l'être physique de l'acte humain en tant que tel. « Donc », au point de vue moral, aussi « le bien et le mal qui affectent l'acte en raison de la fin, diversifieront son espèce ».
Au corps de l'article, saint Thomas commence par rappeler (jue (( tels actes sont dits humains, pour autant quils sont volontaires, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. i, art. 1 1. Or, dan? l'acte volontaire on trouve un double acte : l'acte intérieur de la volonté; et l'acte extérieur. L'un et Tautre de ces deux actes a son objet. La fin est proprement l'objet de l'acte intérieur volontaire; l'action extérieure a pour objet ce sur quoi elle [jorte. De même donc que l'acte extérieur reçoit son espèce de l'objet sur lequel il porte », et cet objet spécifie aussi, dans son être de nature, l'acte intérieur de la volonté qui s'y porte consciemment; <( de même l'acte intérieur de la volonté reçoit son espèce de la fin, comme de son objet propre » et qui ne spécifie directement que cet acte. Il y aura donc ici deux spécifications d'acte, toutes deux pouvant être d'ordre physique et d'ordre moral, mais l'une d'elles, celle qui spécifie l'acte intérieur de la volonté, étant toujours d'ordre physique et d'ordre moral,
5o6 SOMME THÉOLOGIQUE.
même au sens strict, c'est-à-dire qu'elle détermine l'acte de la volonté, non pas seulement à être tel acte, par exemple un acte de charité, ou un acte humain ou de raison, puisqu'il est conscient, mais encore un acte selon la raison, c'est-à-dire un acte moral bon. Ces deux spécifications, la spécification extérieure et la spéciiicaiion intérieure, seront toutes deux dans le même acte humain; mais elles ne le spécifieront pas toutes deux également ou au même titre. C'est qu'en effet, « ce qui est de la volonté a raison de principe formel par rapport à ce qui est de l'acte extérieur; car la volonté se sert des membres, pour agir, comme d'instruments; et les actes extérieurs n'ont la raison d'actes moraux, qu'autant qu'ils sont volontaires ». Par conséquent, au point de vue de l'être moral de l'acte humain, c'est la fin ou l'objet de la volonté qui tient la première place. >'on seulement l'acte humain sera spécifié par cette fin, en ce qui est de l'être bon ou de l'être mauvais, mais cette spécification due à la fin commandera toute autre spécification. Nous dirons donc que « l'espèce » morale « de l'acte humain se prend formellement en raison de la fin, et matériellement en raison de l'objet de l'acte extérieur. C'est pour cela qu'Aristote a pu dire, au cinquième livre de VEthique (ch. ii, n. 4; de S. Th., lec. 3), que celui qui vole pour commettre un adultère, est encore, à proprement parler, plus adultère que voleur ».
L'ad primum répond que <( même la fin a raison d'objet, ainsi qu'il a été dit )) (au corps de l'article).
L'ad secundum remarque que « si d'être ordonné à telle fin est chose accidentelle pour l'acte extérieur », et l'on doit entendre, ici, par acte extérieur, tout acte commandé par la volonté, (( ce n'est pas chose accidentelle pour l'acte intérieur de la volonté, qui se compare à l'acte extérieur comme l'élément formel à l'élément matériel ».
L'ad teriium observe que (( si l'on a plusieurs actes d'espèce différente qui soient ordonnés à une même fin, il y aura diversité d'espèces, du côté des actes extérieurs, mais unité d'espèce, du côté de l'acte intérieur ».
La raison de bonté ou de malice, qui, pour l'acte humain, se
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tire de la lin de cet acte, n'est pas quelque chose d'accidentel par rapport à la bonté ou à la malice de cet acte; elle est d'ordre essentiel. Bien plus, dans cet ordre de la bonté ou de la malice essentielle, elle a raison de principe formel par rapport à la bonté ou à la malice venue de l'objet, et qui est, elle aussi, essentielle. Et cela veut dire que si la fin d'un acte n'est pas selon la raison, cet acte ne sera pas seulement plus mauvais, à supposer qu'il fût déjà mauvais en raison de son objet; il sera mauvais d'une nouvelle espèce de malice; de même à supposer qu'il fût déjà bon, en raison de son objet, la bonté de la fin ne le rendra pas seulement meilleur; elle lui donnera une nouvelle espèce de bonté. — Nous venons de dire que la fin pouvait spécifier l'acte humain en bien ou en mal, non moins que l'objet; ci que la spécification due à la fin avait même la raison de piincipe formel par rapport à la spécification venue de l'objet. Mais cette comparaison de matière et de forme a besoin d'être expliquée, quand il s'agit de spécifications proprement dites. Toute espèce se dit par rapport à un genre. Si nous supposons plusieurs espèces dc^ns un même acte humain, laquelle aura raison de genre par rapport à l'autre? Sera-ce l'espèce venue de la fin, ou l'espèce qui vient de l'objet.^ ^
C'est ce que nous allons considérer à l'article suivant.
Article VII.
Si l'espèce qui vient de la fin est contenue sous l'espèce due à l'objet comme sous son genre, ou inversement?
Trois objections veulent prouver que « l'espèce de bonté qui vient de la (in est contenue sous l'espèce de bonté qui est due à l'objet comme l'espèce sous son genre; comme, par exemple, si quelqu'un veut voler pour faire l'aumône » : l'aumône aurait raison d'espèce; et le vol, laison de genre. — La première objection arguë de ce que « l'acte tire son espèce de l'objet, ainsi qu'il a été dit (à l'art. 2). Or, il est impossible qu'une chose soit contenue dans une espèce (jui n'est pas contenue sous sa propre espèce » : l'homme, par exemple, qui est une espèce d'être vivant, ne peut être contenu dans l'espèce animal raisonnable
5o8 SOMME THÉOLOGIQUE.
que parce que l'animal raisonnable est une espèce d'être vivant et s'y trouve contenu comme l'espèce dans son genre; « il est impossible, en effet, qu'une même chose puisse être en diverses espèces non subordonnées. Donc l'espèce qui vient de la fin », dans l'acte humain, <( est contenue sous l'espèce qui se tire de l'objet ». — La seconde Objection dit que « toujours, la différence ultime constitue l'espèce spécialissime », qui donne à la chose son nom formel. « Or, la différence qui vient de la fin, semble venir après la différence qui est due à l'objet; car la fin a raison de dernier. Donc l'espèce qui vient de la fln est contenue sous l'espèce qui est due à l'objet, à titre d'espèce spécialissime ». — La troisième objection remarque que « plus une différence est formelle, plus elle est spéciale », comme par exemple, la différence raisonnable , par rapport à la différence oniniai, dans l'ordre des êtres vivants; (( et cela, parce que la différence se compare au genre comme la forme à la matière. Or, l'espèce qui vient de la fin est plus formelle que Cille qui est due à l'objet, ainsi qu'il a été dit (art. préc). Donc l'espèce qui vient de la fin est contenue sous l'espèce due à l'objet, comme l'espèce spécialissime sous le genre subalterne », jj la manière dont l'homme est compris sous l'animal.
L'argument sed contra oppose que « tout genre a des différences déterminées » : ainsi, le genre substance a pour différences vivant et non vivant. « Or, un acte de même espèce au point df vue de l'objet peut être ordonné à une infinité de choses bonnes ou de choses mauvaises. Donc l'espèce qui vient de la lin n'est pas contenue sous l'espèce qui est due à l'objet, comme sous un genre ». •
Au corps de l'article, saint Thomas commence par faire remarquer que (( l'objet de l'acte extérieur peut avoir un double rapport à la fin de la volonté : ou bien il est de soi ordonné à cette fin, comme, par exemple, le fait de bien combattre est ordonné à la victoire; oubien il lui est ordonné accidentellement comme le fait de prendre le bien dautrui est ordonné accidentellement à ce qui est de donner l'aumône ». Or, de cette distinction dépend la solution de la question posée. C'est qu'en effet, <( comme le dit Aristote, au septième livre des Métaphysiques (de S. Th.,
leç. la; Did. liv. VI, ch. xii, n. 5), il faut que les différences qui divisent un genre et constituent les espèces de ce genre, le divisent quant à ce qui lui appartient de soi; si ce n'est qu'en raison d'une chose accidentelle, la division ne suit plus. Par exemple, si quehpi'iin dit : Parmi les animaux, les uns sont raisonnables, les autres dénués de raison, les uns sont avec des ailes et les autres sans ailes », cette seconde division n'est pas bonne; «( car, d'avoir des ailes ou de n avoir pas des ailes ne dit pas un rapport intrinsèque et de soi au fait d'être dénué de raison. Il fout, pour que la subdivision puisse suivre, dire : parmi les animaux, il en est qui ont des pieds; d'autres, qui n'ont pas de pieds; et parmi ceux qui ont des pieds, les uns en ont deux; les outres, quatre; les autres, plus encore; dans ce cas, en effet, la seconde division détermine la première », en restant dans la même voie.
(( Lors donc que l'objet n'est pas de soi ordonné à la fin, la différence spécifique due à l'objet n'est pas de soi déterminative de l'espèce qui vient de la fin, ni inversement. Il s'ensuit qu'aucune de ces espèces ne rentre sous l'autre. Dans ce cas, l'acte moral est sous deux espèces quasi disparates ». L'acte n'est pas, à proprement parler, de telle espèce; il est de plusieurs espèces. La pluralité de raisons spécifiques qui sont en lui n'est pas une pluralité subordonnée. 11 n'y a pas qu'un seul acte moral, il y en a plusieurs, au point de vue spécifique, bien qu'au point de vue numérique, il n'y ait qu'un seul acte humain, en raison de l'unité de fin qui commande tout. « Aussi bien, nous disons », remarque saint Thomas, « que celui qui vole pour commettre la fornication, encourt deux malices dans un seul acte )>; nous dirons, plus tard, qu'il commet deux péchés en un seul. — (' Que si, au contraire, l'objet est de soi ordonné à la fin, dans Cîi cas, l'une des différences est de soi déterminative de l'autre; et, par suite, l'une de ces différences sera contenue sous l'autre », ne nous donnant pas une multiplicité d'êtres au point de vue spécifique, mais un seul : l'acte moral sera numériquement et spécifiquement un, bien que contenant plusieurs raisons spécifiques,
(( Reste à déterminei' quelle est celle qui est contenue sous
5rO SOMME THÉOLOGIQUË.
l'autre », comme l'espèce ultime sous le genre subalterne. — . <( Pour voir ce qu'il en est, il faut considérer, d'abord, que la différence est d'autant plus spécifique qu'elle se tire d'une forme plus particulière; secondement, que plus un agent est universel, plus la forme qui est causée par lui est universelle; troisièmement, que la fin répondra à un agent d'autant plus universel, qu'elle est elle-même plus universelle : c'est ainsi que la victoire, qui est la fin dernière de l'armée, est la fin voulue par le général en chef; au contraire, la disposition de telle ou telle ligne est la fin de tel ou tel chef particulier. — Il suit de là que la différence spécifique qui vient de la fin, est plus générale; ef que la différence due à l'objet, qui, de soi, est ordonné à cette fin, est spécifique par rapport à elle. La volonté, en effet, dont l'objet propre est la fin, a raison de moteur universel par rapport à toutes les puissances de l'âme dont les objets propres sont les objets des actes particuliers ». De cette doctrine il résulte que dans l'acte humain dont l'objet extérieur est de soi ordonné à la fin de la volonté, la note qui caractérisera cet acte, d'une façon ultime, dans l'ordre moral, et lui donnera son nom propre, c'est la note qui se tire de l'objet et non point celle qui se tire de la fin. Ainsi, l'acte de combattre vaillamment en vue de la victoire à obtenir, est purement et simplement un acte de force; au contraire, l'acte de disposer comme il con vient les lignes de l'armée, toujours en vue de la même fin, qui est la victoire à obtenir, sera un acte de prudence. Dans ces deux cas, la fin, comme plus générale, reste la même; elle est spécifiée, ou déterminée à telle espèce, par l'objet.
L'ad primum répond qu' « à prendre une même chose selon sa substance, elle ne peut pas se trouver en deux espèces dont l'une n'est pas subordonnée à l'autre; mais à prendre celte chose selon les conditions accidentelles qui se surajoutent à sa substance, elle pourra être contenue sous des espèces diverses; c'est ainsi qu'un même fruit sera contenu sous l'espèce de corps blanc, en raison de sa couleur, et sous l'espèce de corps odoriférant, en raison de son parfum. — Et pareillement, l'acte qui selon sa substance appartient à une seule espèce de nature, pourra se référer à deux espèces, en raison des conditions mo-
raies surajoutées, ainsi qu'il a été dit plus haut » (q. i, art. 3, ad 3"""). — Nous voyons maintenant, dans toute sa lumière, la doctrine que nous avions soulignée, dès cette question première, .'i laquelle nous renvoie ici saint Thomas. La fin est ce à quoi une chose est ordonnée. Or, une chose peut être ordonnée à autre chose d'une double manière : ou par elle-même et par la volonté; ou seulement par la volonté. Dans le premier cas, la lin de l'acte voulu el la lin de la volonté qui veut, auront entre elles un rapport nécessaire; et l'acte humain total n'aura jamais qu'une seule espèce, purement et simplement, bien qu'ayant diverses raisens ou formalités spécifiques subordonnées. Dans le second cas, la fin de la volonté sera quelque chose d'extrinsèque, de surajouté, d'accidentel, par rapport à la fin naturelle de l'acte voulu. Cette fin pourra être multiple à l'infini, comme le disait l'argument sed contra; et il y aura autant d'actes moraux distincts, qu'il y aura de ces sortes de fins surajoutées. Chacun d'eux sera constitué formellement par la fin distincte que se propose la volonté, pour tant que soit identique l'acte voulu considéré en lui-même avec sa fin naturelle. Cette lin naturelle pourra d'ailleurs elle aussi spécifier moralement l'acte de la volonté, puisque l'acte étant voulu par la volonté, il rentre dans l'ordre moral et y rentre avec tout ce qui lui appartient en propre ou est inséparable de lui; mais elle spécifiera l'acte de la volonté comme secondairement. L'acte humain sera d'abord ce qu'est la fin de la volonté; c'est de là qu'il tirera premièrement son nom. Il sera formellement cela. Il ne sera que d'une façon secondaire et quasi matériellement, ce qu'est en lui-même l'acte voulu avec sa fin naturelle, fin naturelle, qui, d'ailleurs, pourra spécifier, même en bien ou en mal, mais d'une spécification distincte et à part, l'acte humain dans sa totalité.
L'ad seciindum fait observer que « la fin est la dernière dans l'ordre d'exécution; mais elle est la première dans l'intention de la raison, qui est le pi'incipe par rapport auquel se détermi- -nent les espèces des actes moraux )>. Dans l'ordre de la raison, et, par suite, dans l'ordre de la spécification morale, la formalité première est celle de la fin; celle de l'objet vient après, comme détermination de la première, ainsi qu'il a été dit.
5l2 SOMME THÉOLOGIQUE
Lad tertiiim observe que « la différence se compare au genre comme la forme à la matière, en tant qu'elle fait que le genre existe d'une façon actuelle »: le genre, en effet, ne peut pas exister tout seul, sans une différence qui le détermine, a Mais, en un autre sens, le genre à son tour est plus formel que l'espèce, en ce sens qu'il est plus absolu et moins contracté »; l'espèce, en effet, se compose de deux formalités; par exemple : l'animalité et la rationalité; le genre, au contraire, est constitué par une seule formalité : dans le cas précité, l'animalité. Et nous disons bien : deux formalités ou une formalité; car, « les parties de la définition se ramènent au genre de cause formelle, ainsi qu'il est dit au livre des Physiques (liv. II, ch. m, n. 2; de S. Th., leç. 5). A ce titre, le genre est cause formelle de l'espèce; et il sera d'autant plus pur, comme forme, qu'il sera plus commun » ou plus universel. C'est en ce sens que 1 être, qui est tout ce qu'il y a de plus commun, et qui, même, n'est pas un genre, dominant tous les genres, est dit le plus formel de tous les principes.
La doctrine exposée dans les deux articles que nous venons de lire est d'une importance extrême pour la spécification de l'acte moral ou humain. L'acte moral ou humain, pris indistinctement et sans spécifier son caractère d'acte intérieur ou d'acte extérieur, est quelque chose de complexe. Il comprend précisément, ou peut comprendre, ce double caractère d'acte intérieur et d'acte extérieur. L'acte intérieur est l'acte de la volonté qui veut : l'acte extérieur est l'acte de toute puissance existant dans l'homme et qui agit sous la dépendance de la volonté qui veut : l'acte extérieur est tout acte voulu. Chacun de ces deux actes a son caractère propre et concourt diversement à l'être de l'acte total qui est purement et simplement l'acte humain. Bien en fait d'acte n'appartient à l'acte purement et simplement humain sinon en tant qu'il est volontaire. Mais quelque chose peut être acte volontaire, ou bien parce qu'il est l'acte de la volonté qui veut, ou bien parce qu'il est l'acte voulu par la volonté. D'autre part, tout ce qui est acte se spécifie, en tant que tel, par la puissance d'où il émane et par l'objet sur lequel il porte. L'acte de
(Question xviii. — bonté et malice des actes humains. 5i3
la volonté qui veut, se spécifiera donc et par la volonté qui veut et par la chose qu'elle veut. Quant à l'acte voulu, il se spécifiera par la puissance qui agit et par la chose qu'elle fait. Ainsi, quand l'acte voulu sera un acte de pensée, il se spécifiera par l'intelligence qui pense et par la chose à laquelle elle pense; ce sera, par CKcmple, un acte de logique ou un acte de science mathématique, physique, métaphysique, morale ou tout autre; et, dans chacune de ces branches, l'acte se spécifiera d'autant plus qu'on précisera davantage l'objet sur lequel il porte. Si l'acte voulu est un acte d'imagination, il se spécifiera par la nature de cette puissance et la chose concrète que cette puissance se n^présentera ou imaginera. Quand l'acte voulu sera un acte des sens ou des membres extérieurs, il se spécifiera, lui aussi, selon 1.1 nature du sens ou de l'organe et selon la nature de l'objet atteint par l'organe ou par le sens : ce sera un acte de voir, un acte d'entendre, un acte de sentir, un acte de goûter, un acte de toucher; et, parmi ces diverses catégories, tel ou tel acte, acte de voir tel tableau ou tel spectacle, d'entendre telle parole, tel discours, tel chant, telle musique, de sentir telle odeur, tel parfum, de goûter telle saveur, tel mets, telle liqueur, de toucher tel objet, de le toucher du pied, de le toucher de la main; et quand il s'agit de ce dernier membre, si justement appelé organutn organorum, le membre des membres, nous aurons autant d'actes spécifiquement distincts, que la main peut agir en sens divers et sur des objets divers, acte d'écrire, d'écrire une lettre, d'écrire un discours, d'écrire un livre, acte de frapper, acte de caresser, et ainsi des autres, en quelque sorte à l'infini. Toute cette diversité d'actes voulus peut concourir, selon des combinaisons' infiniment variées, à intégrer l'acte humain total. Chacun s'y retrouvera avec son caractère propre, avec sa note distinctive et spécifique. Mais parce qu'il s'y retrouve comme partie d'acte humain, il s'y subordonnera aux exigences propres de l'acte humain en tant que tel, c'est-à-dire que sa place et son importance dépendra de la manière dont il participe le caractère d'acte volontaire qui est le caractère propre de l'acte humain.
L'acte humain sera donc tout ce qu'est chacune des