‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 69 sur 79 · DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE L'ACTE INTÉRIEUR DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE L'ACTE INTÉRIEUR DE LA VOLONTÉ

Cette question comprend dix articles :

lO Si la bonté de la volonté dépend de l'objet?

2'î Si elle dépend du seul objet"?

3'5 Si elle dépend de la raison?

4" Si elle dépend de la loi éternelle"?

5^ Si la raison qui se trompe, oblige"?

6° Si la volonté qui suit la raison qui se trompe, contre la loi de Dieu,

est mauvaise?

7Û Si la bonté de la volonté, en ce qui est ordonné à la fin, dépend de

la fin?

80 Si le degré de bonté ou de malice dans la volonté suit le degré de

bien ou de mal dans l'intention ?

90 Si la bonté de la volonté dépend de sa conformité à la volonté

di^dne?

loo Sil est nécessaire que la volonté humaine soit conforme à la

volonté divine quant à l'objet voulu, pour qu'elle soit bonne?

Ces dix articles considèrent les conditions de bonté ou de malice pour l'acte intérieur de la volonté. Elles se ramènent toutes, nous le verrons, à une seule, l'objet. Mais l'objet de la volonté humaine n'est pas quelque chose d'absolu; il est luimême conditionné, soit par la raison, soit par les divers rapports qu'il dit à la volonté, soit par la volonté divine. C'est pourquoi saint Thomas examine, dans les deux premiers articles, comment la bonté ou la malice de l'acte dépend de l'objet: puis, comment elle dépend de la raison (art. 3-6); des divers aspects de l'acte lui-même (art. 7, 8); et de la volonté divine (art. 9, 10). — L'action de l'objet |)ar rapport à la bonté ou à la malice de l'acte de la volonté, peut être étudiée sous un double aspect : d'abord, si l'objet cause, en effet, cette bonté ou cette malice fart, i); ensuite, s'il est le seul à les causer (art. 2).

Le premier point va faire l'objet du premier article.

QUESTION XIX. BONTÉ ET M\LICE DE l'aGTE INTERIEUR. 543

Article Premier.

Si la bonté de la volonté dépend de l'objet?

La « volonté » se prend ici pour la faculté de vouloir, selon quelle produit son acte de vouloir; il s'agit directement de cel acte lui-même, en tant qu'il émane de la faculté qui veut. L' « objet » est ce à quoi cet acte se termine, ce sur quoi il porte Il n'est autre que le bien ou la perfection, au sens naturel de ces mots. De même, en effet, que rètre est l'objet de l'intelligence, de même le bien est l'objet de la volonté. Il s'agit donc de savoir si l'acte de la volonté, qui émane d'elle et demeure en elle, tire sa raison de bonté ou de malice, au point de vue moral, du bien qui le termine et le fait être lui-même, le spécifiant au point de vue physique, comme nous lavons dit ù la question première, article 3.

Trois objections veulent prouver que <( la bonté de la volonté ne dépend pas de l'objet ». — La première est que « la volonté ne porte que sur le bien; car le mal est en dehors de la volonté, ainsi que s'exprime saint Denys, au ch. iv des Noms Divins (de S. Th., leç. 22). Si donc la bonté de la volonté se jugeait par l'objet, il s'ensuit que toute volonté serait bonne et qu'aucun acte de la volonté ne serait mauvais ». — La seconde objection dit que u le bien se trouve d'abord dans la fin; et c'est poui'(|uni la bonté de la fin, en tant que telle, ne dépend pas d'autre chose. Or, d'après Aristote, au sixième livre de l'Ethique (ch. v, n. 4, de S. Th., leç. 4), l'action bonne a raison de fin, bien que la faction », ou l'acte qui aboutit à une production extérieure, <( ne l'ait jamais, car cet acte est toujours ordonné, comme à sa fin, à la chose qui est produite. Donc la bonté de facto de la volonté ne dépend pas de quelque objet » : il porte en lui la raison de sa bonté. — La troisième objection remarque que « tout êlre, quand il agit, fait qu'un autre est ce qu'il est lui-même. Or, l'objet de la volonté est une chose bonne dans l'ordre de nature. 11 ne se pourra donc pas qu'il confère à la volonté une bonté

544 SOMME THÉOLOGIOUE.

morale. Par conséquent, ia bonté morale de la volonté ne dépend pas de l'objel ».

L'argument sed contra se réfère à « Aristote », qui '( dit, au cinquième livre de ïEthique .ch. i, n. 3; de S. Th., leç. i), que Il justice est ce par quoi des hommes veulent les choses justes; et pour la même raison, la vertu est ce par quoi des hommes veulent les choses bonnes. Or, la bonne volonté est celle qui est selon la vertu. Donc la bonté de la volonté provient de ce que quelqu'un veut le bien ».

Au corps de l'article, saint Thomas déclare que « le bien et le mal sont des différences intrinsèques de l'acte de la volonté ». Il s'agit là du bien et du mal moral, c'est-à-dire de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, non dans l'ordre physique et par rapport au seul principe de la nature, mais par rapport à la raison; et la différence qu'ils causent ou qu'ils constituent dans l'acte de la volonté, est une différence affectant l'être moral de cet acte, non son être physique. « C'est qu'en effet le bien et le mal )>, au sens que nous venons de dire, c regardent de soi la volonté, comme le vrai et le faux regardent la raison, dont les actes se différencient en eux-mêmes par la différence du vrai et du faux, selon que nous disons telle opinion vraie ou fausse ». L'opinion, ou l'acte de la raison affirmant telle chose et niant telle autre chose, a son être physique selon la nature de l'objet qu'elle atteint : l'opinion disant que Socrate est assii est constituée elle-même, dans son être propre, par ce fait qu'il s'agit de Socrate s asseyant; elle serait autre, si elle disait que c'est Platon ou Aristote et non Socrate qui est assis. Ce n'est pas relativement à cet être physique de l'opinion, que nous la dirons diversifiée par les différences du vrai ou du faux : ces différences sont les différences de l'opinion en tant qu'elle se réfère à sa mesure, à ce qu'il faut qu'elle soit pour avoir la plénitude de son être, pour être bonne, non dans l'ordre moral ou de la volonté, mais dans son ordre à elle. De même pour la volonté et pour son acte. Cet acte est déterminé dans son être physique, par la nature même de la chose qui en est l'objet : ce sera une volition d'art, ou de littérature, ou de poésie, ou de sport, ou de négoce; et, dans chacun de ces genres, telle volition déterminée

QUESTION XIX. BONTÉ ET MALiCE DE l'aCTE INTERIEUR. 54o

en raison de tel objet, de tel bien particulier, d'ordre physique. Mais, au-dessus de cet ordre physique, se trouve, à un titre tout spécial, quand il s'agit de la volonté, l'ordre moral. Cet ordre est, par excellence, l'ordre de la volonté. Il lui appartient en propre, et rien autre n'y participe qu'en raison d'elle. La plénitude d'être, dans oet ordre, constitue le bien moral; tout manque ou tout défaut par rapport à cette plénitude, constitue 1? mal moral. Le bien et le mal moral différencieront les actes do la volonté, au point de vue de la plénitude d'être qu'ils doivent avoir dans leur ordre, comme le vrai et le faux différencient les actes de l'intelligence dans l'ordre de bien qui est le leur. « Il s'ensuit que la volonté bonne et la volonté mauvaise » ou le vouloir bon et le vouloir mauvais <( sont des actes qui diffèrent spécifiquement ». Nous savons, en effet, que toute différence qui est intrinsèque ou qui affecte la chose en soi, et n'est pas seulement accidentelle, est une différenc spécifique. « D'autr^ part )i, nous savons aussi que ■■<■ la différence spécifique, quand il s'agit des actes, provient de l'objet, ainsi qu'il a été dit (q. iS, art. 5). Donc le bien et le mal, dans les actes de la volonté, se dit, proprement, en raison des objets ».

Vad priînum répond que « la volonté ne porte pas toujours sur un vrai bien; elle porte quelquefois sur un bien apparent, qui, sans doute, a une certaine raison de bien, mais qui n'est pas, purement et simplement, l'objet qui doit être voulu. Et de là vient que l'acte de la volonté n'est pas toujours bon, mais qu'il est quelquefois mauvais ». — Retenons soigneusement la distinction que vient de nous marquer ici saint Thomas. Elle explique comment la volonté peut toujours vouloir un certaiiT bien, même aux yeux de la raison, sans être toujours bonne moralement. C'est qu'il ne suffit pas, pour qu'elle soit bonne moralement, qu'il y ait une certaine raison de bien dans l'objet qu'elle veut; il faut que cet objet soit purement et simplement <ipte à être voulu par elle; c'est-à-dire que tout considéré, et non pas seulement tel ou tel aspect particulier, l'objet qu'il s'agit de vouloir convienne au sujet qui doit le vouloir. S'il ne lui convient qu'en partie, ou sous un certain aspect, et non sous l'aspect pur et simple d'oii il doit être jugé par rapport à ce sujet, la

Page 1