VI. — La Béatitude
la raison, qui formule elle-même la raison de bien ou la raison de mal, dans l'objet, le disant conforme ou le disant contraire à la droite raison; par l'intention de la fin, qui commande cet objet, dans sa raison d'objet voulu, et qui, par suite, lui donne, en quelque sorte, une nouvelle forme. A ce deîiiier titre, l'objet voulu, ou le bien, n'a sa raison de bien moral, que s'il demeure subordonné, en tant qu'objet voulu délibérément, au Bien suprême et dernier, quand il n'est pas ce Bien lui-même. Or, il est une volonté, à qui il appartient en propre de vouloir directement ce Bien suprême et tout le reste en vue de ce Bien-là; c'est la volonté divine. Il s'ensuit que l'objet voulu par la volonté humaine n'aura intégralement toutes ses conditions de bien moral que s'il rentre, en tant qu'il est voulu délibérément par la volonté humaine, dans l'orbite ou dans la sphère du Bien voulu par Dieu lui-même.
Vad primum explique, d'un mot, — et la réponse vaudra pour toutes les trois objections, — que « si la volonté de l'homme ne peut pas être conforme à la volonté divine par mode d'égalité, elle peut l'être par mode d'imitation >- : la volonté de l'homme n'aura jamais, dans son acte de vouloir, la perfection qui est le propre de la volonté divine; une distance infinie les sféparera toujours; mais la volonté de l'homme peut imiter la volonté divine, voulant le bien, dans son ordre à elle et selon le mode qui lui convient, comme Dieu le veut dans son ordre à Lui et selon qu'il lui convient. — « C'est ainsi, remarque saint Thomas, que la science de l'homme se conforme, elle aussi, à la' science divine, pour autant qu'elle connaît le vrai », bien que Dieu le connaisse d'une manière infiniment Supérieure. — Pareillement, l'action de l'homme est conforme à l'action divine, en tant que cette action répond à la nature du sujet qui agit. — Et tout cela, par mode d'imitation, non par mode d'égalité ».
« D'où il résulte que la seconde et la troisième objection se trouvent résolues ».
La volonté humaine ne peut être bonne, que si elle veut son objet, ou le bien, comme Dieu le veut. Son objet ne peut être vraiment bon, au point de vue moral, et rendre la volonté
QUESTION XIX. BONTÉ ET MALICE DE i/aGTE INTERIEUR. BgS
moralement bonne, quand elle ie veut, que si Dieu le veut. — Mais qu'est-ce à dire, et comment faut-il entendre cette dépendance de l'objet voulu par la volonté de l'homme, à l'endroit de la volonté de Dieu. Sera-t-il nécessaire, pour que la volonté de l'homme s'oit bonne, qu'elle soit conforme à la volonté divine, d'une façon absolue, par rapport à l'objet qu'elle veut.
C'est ce que nous devons maintenant considérer; et tel est l'objet de l'article suivant.
Article X.
S'il est nécessaire que la volonté humaine soit conforme à la volonté divine pour qu'elle soit bonne ?
Trois objections veulent prouver que « la volonté de l'homme ne doit pas être toujours conforme à la volonté divine dans la chose voulue ». — La première arguë de ce que « nous ne pouvons vouloir ce que nous ignorons; car c'est le bien perçu par l'intelligence qui est l'objet de la volonté. Or, ce que Dieu veut, nous l'ignorons dans la plupart des cas. Donc la volonté humaine ne peut pas être conforme à la volonté divine dans la chose voulue ». — La seconde objection dit que « Dieu veut la damnation de l'homme qu'il sait d'avance devoir mourir dans le péché mortel. Si donc l'homme était tenu de conformer sa volonté à la volonté divine dans la chose voulue, il s'ensuivrait que tel homme devrait vouloir sa damnation; ce qui n'est pas admissible ». — La troisième objection dit que « nul n'est tenu de vouloir une chose contraire à la piété filiale. Or, si l'homme voulait ce que Dieu veut, ce serait quelquefois contraire à la piété; ainsi, quand Dieu veut que le père de quelqu'un meure, si le fils le voulait aussi, ce serait contraire à la piété. Donc l'homme n'est pas tenu de conformer sa volonté à la volonté divine dans la chose voulue ».
Nous avons ici trois arguments sed contra, tendant à prouver que l'homme est tenu de conformer sa volonté à la volonté divine dans la chose voulue. — Le premier observe que « sur ce mot du psaume xxxii (v. i) .La louange convient aux hommes droits, la glose dit : Celui-là a le cœur droit, qui veut ce que Dieu
5q6 somme théologique.
veut. Or, chaque homme est temi d'avoir son cœur droit. Donc chaque homme est tenu de vouloir ce que Dieu veut ». — Le second argument rappelle que (( la forme de la volonté se tire de l'objet, comme pour tout acte. Si donc l'homme est tenu de conformer sa volonté à la volonté divine », comme il ressort de l'arlicle précédent, « il s'ensuit qu'il est tenu de la conformer dans la chose voulue ». — Le troisième argument insiste dans le même sens. « La lutte des volontés », observe-t-il, <( consiste en ce que les hommes veulent des choses diverses. D'autre part, quiconque a sa volonté en opposition avec la volonté divine, a sa volonté mauvaise. Donc, quiconque ne conforme pas sa volonté à la volonté divine dans la chose voulue, a la volonté mauvaise ».
Les objections et les arguments sed contra nous montrent, par leur teneur opposée, que le présent article a pour but d'ex- ])liquer le comment de la conclusion établie à l'article précédent. 11 a été dit que la volonté humaine, pour être bonne, doit être conforme à la première volonté qui est la volonté de Dieu, en voulant sous sa dépendance, c'est-à-dire comme Dieu veut et ce que Dieu veut. Mais comment entendre cette conformité .►* C'est ce que saint Thomas nous va expliquer maintenant.
Le corps de l'article débute en nous rappelant que « la volonté, ainsi qu'on le voit par ce qui a été dit jusqu'ici (art. 3, 5), se porte sur son objet selon que cet objet est proposé par la raison. Or, il arrive qu'une même chose est considérée par la raison de diverses manières, en telle sorte que sous une raison elle est bonne et que sous l'autre raison elle est mauvaise. Il s'ensuit que la volonté d'un homme, si elle veut que cette chose soit en tant qu'elle a la raison de bien, sera bonne, tandis que la volonté d'un autre, en voulant que cette même chose ne soit pas, selon qu'elle a la raison de mal, sera également bonne. C'est ainsi que le juge a sa volonté bonne, quand il veut la mort du larron; car cette mort est chose juste; mais la volonté d'un autre, par exemple, de la femme ou du fils de ce larron, qui veulent qu'il ne meure pas, en tant que cette mort est chose mauvaise dans l'ordre de la nature, sera bonne aussi » : au point de vue naturel, et parce que c'est un mal, pour la femme, d'être privée de son mari: ou pour le fils, d'être privé de son père, la femme et le fils
de celui que le juge a justement condamné à mort, ont le droit de désirer la vie de cet homme et qu'il ne meure pas. On a donc, ici. deux volontés opposées, celle du juge et celle de la famille, bonnes cependant toutes deux, parce que ce qui a raison de bien pour l'une a raison de mal pour l'autre, dans le même objet matériel.
« D'autre part, et parce que la volonté suit la perception de la raison ou de l'intelligence, si la raison du bien perçu est plus générale, la volonté se portera sur un objet plus universel. On peut le voir, dans l'exemple précité. Le juge a pour objet la garde du bien commun qui consiste dans la justice; aussi bien, il veut la mort du larron qui a la raison de bien par rapport à l'état de la communauté. La femme, au contraire, se préoccupe, en tant que telle, du bien privé qui est celui de la famille », auquel point de vue, c'est un mal que son mari, pour tant qu'il soit larron (ce qui regarde le bien commun), meure; (( et c'est pourquoi elle veut que son mari, tout larron qu'il est, ne meure pas. — Or, le bien de tout l'univers est ce qui est perçu par Dieu » comme son bien proportionné, ou le bien dont II a à prendre soin, précisément, « parce que Dieu est l'auteur et le gouverneur de l'uni \ rs. Il suit de là, que tout ce qu'il veut, Il le veut sous la raison du bien commun » ou universel, (( laquelle raison de bien commun est sa propre bonté, bien de tout l'univers » : le bien de l'univers, en effet, consiste en ce qu'il participe, du mieux possible, la bonté divine, et que, par là, il tourne à la gloire de Dieu [cf. i p., q. l\l\, art. /i]. « La perception de la créature, au contraire, dans sa nature propre, est un bien particulier )> : la créature, en effet, étant tel être déterminé, a une fin également déterminée; et c'est cette fin particulière et déterminée, qui, pour elle, a la raison de bien. Autre est le bien coniiaturel de l'ange; autre le bien connaturel de l'homme : et, parmi les divers hommes, chacun aura son bien propre selon son état ou sa condition.
« Mais, précisément, il arrive qu'une chose est bonne, sous telle raison particulière, qui n'est pas bonne, sous la raison universelle, ou inversement, ainsi qu'il a été dit. Par conséquent il arrivera qu'une certaine volonté sera bonne, voulant une
OgS SOMME THÉOLOGIQUE.
chose considérée sous telle raison particulière, laquelle chose cependant sera non voulue par Dieu selon la raison universelle; et inversement. Et de là vient aussi que diverses volontés de divers hommes portant sur des objets opposés peuvent être bonnes, en tant que sous des raisons particulières diverses, ils veulent que telle chose soit ou ne soit pas ». '
<( Toutefois, la volonté d'un homme qui veut un bien particulier ne saurait être droite, s'il ne réfère pas ce bien particulier au bien commun comme à sa fin; car même l'appétit naturel de toute partie est ordonné au bien commun du tout » : c'est naturellement que la partie s'ordonne elle-même au bien du tout; et il n'y a rien de plus antinaturel que de voir la partie prendre lu place qui convient au tout : ceci est essentiellement contre l'ordre des choses : aussi bien, jamais, dans la nature, qui est réglée par la raison même de Dieu, on ne trouve pareil désordre. Il n'existe que dans les choses qui dépendent de la raison de Ihomme, quand cette raison n'est pas ce qu'elle doit être; et c'est même en cela, nous l'avons dit, que consiste la raison de mal, dans les choses de la raison : troubler l'ordre des choses; ou ne pas se conformer à cet ordre. — « Puis donc que de la fin se tire comme la raison formelle de vouloir ce qui est ordonné à la fin, il s'ensuit que la volonté d'un homme ne peut vouloir, d'une façon droite, quelque bien particulier, sinon en tant que ce bien particulier a raison d'objet matériel dans la raison d'objet voulu, et le bien commun, qui est le bien divin » voulu directement pai Dieu, « la raison d'objet formel ». En un mot, dans tout objet voulu par la volonté de l'homme, ce que cette volonté veut comme son bien propre, proportionné, a seulement raison d'objet matériel; et cet objet matériel doit toujours être revêtu, comme de la forme qui le parfait, de la raison même de bien commun qui est l'objet propre de la volonté divine : l'homme doit vouloir son bien propre sous la raison dernière que son bien propre est le bien de Dieu, comme le bien de la partie est le bien du tout; car l'homme, et chaque homme en particulier, selon tout ce qu'il est. est ordonné au bien de l'univers, œuvre propre et directe de Dieu, comme la partie est ordonnée au tout. « Il s'ensuit que la volonté humaine est tenue de se conformer à la
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volonté divine dans l'objet voulu, pris formellement; elle est tenue, en effet, de vouloir le bien divin et le bien commun; mais elle n'est pas tenue de se conformer à la volonté divine dans l'objet voulu, pris matériellement, pour la raison qui a été dite ». Parce que l'homme fait partie de l'œuvre de Dieu, il est ordonné au bien de cette œuvre, dans son universalité, comme la partie est ordonnée au bien du tout. Il faut donc, pour que la volonté de l'homme soit ordonnée, qu'il veuille premièrement le bien du tout, qui est le bien même voulu par Dieu; et il ne doit rien vouloir qu'en vue ou en raison de ce bien de Dieu. C'est en ce sens, que l'objet formel de sa volonté doit toujours être le même que celui de la A^olonté divine. Mais la manière de travailler au bien du tout ne saurait être la même du côté de Dieu et du côté de l'homme. Le bien de l'univers n'est pas seulement l'objet formel de la volonté divine; il est encore son objet matériel; c'est là ce à quoi est ordonnée l'action de Dieu directement et par soi. li n'en est pas de même pour l'homme. L'homme ne travaille au bien de l'ensemble qu'indirectement, en travaillant à son bien propre, qui, nécessairement, quand il est ce qu'il doit être, concourt au bien de l'ensemble, puisque lui-même fait partie de cet ensemble. C'est donc en travaillant à son bien propre, que l'homme doit travailler au bien du tout. Ce qu'il veut directement et immédiatement, dans l'ordre d'exécution, c'est son bien propre. C'est là son objet matériel, si l'on peut ainsi dire. Or, il se peut qu'en fait cet objet matériel ne convienne pas avec l'objet matériel de la volonté divinC; bien que l'objet formel convienne d'ailleurs. Il se peut que le bien de la partie, en tel cas particulier, ne soit pas en harmonie avec le bien de l'ensemble tel que Dieu l'a déterminé en fait. Dans- ce cas. Dieu ne voudra pas, en fait, ce bien particulier de la partie. Il demandera qu'il soit sacrifié au bien de l'ensemble. Mais, jusqu'à ce que l'homme soit informé de cette volonté positive et spéciale de Dieu sur ce qui le concerne en tant que partie de l'ensemble, il doit vouloir son bien propre. Il n'y a pas, pour lui, d'autre moyen de travailler au bien de l'ensemble, quen travaillant à son bien propre. II n'a pas à vouloir directement le bien de l'ensemble. Ceci ne la regarde pas. C'est l'affaire propre et personnelle de Dieu. Son
affaire à lui, ce qui le regarde, ce à quoi il est tenu, matérielle ment, c'est de pourvoir à son bien personnel ou à la portion de bien commun, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui lui est personnellement confiée dans l'œuvre d'ensemble. En voulant cela, matériellement, il voudra, formellement, ce que Dieu veut, bien que matériellement. Dieu ne veuille pas cela. Car si Lui ne le veut pas, matériellement, Il veut que l'homme le veuille : l'homme n'aurait à ne pas) le vouloir et à vouloir autre chose, matériellement, que si Dieu lui manifestait, par une intervention spéciale, qu'il veut, en effet, qu'il veuille autre chose.
C'est pourquoi saint Thomas ajoute que « de l'une et l'autre manière, la volonté humaine se conforme toujours en quelque sorte à la volonté divine. Selon, en effet, qu'elle se conforme à cette volonté divine dans la commune raison de l'objet voulu », au point de vue formel, <( elle lui est conforme dans la fin dernière n, qui est le bien commun et le bien de Dieu. « Et selon qu'elle ne lui est pas conforme dans l'objet voulu, pris matériellement, elle lui est conforme sous la raison de cause efliciente; car cette incliîiation propre qui suit à la nature ou à la perception particulière de telle chose, l'être créé la tient de Dieu comme de sa cause efficiente. C'est pour cela qu'on a coutume de dire, que, de ce chef, la volonté de l'homme se conforme à la volonté divine, en tant que l'homme veut ce que Dieu veut qu'il veuille >. Donc, même quand la volonté de l'homme n'est pas conforme à la volonté divine dans l'objet matériel, elle lui est encore conforme, en ce sens qu'elle veut ce que Dieu veut qu'elle veuille.
Saint Thomas fait remarquer, en finissant, qu' « il est un autre mode dont la volonté de l'homme peut être conforme à la volonté divine, selon l'ordre de la cause formelle; c'est que l'homme veuille ce qu'il veut, en vertu de la charité, comme Dieu le veut par motif d'amour. Mais cette conformité se ramène à la conformité formelle, qui se considère en raison de la fin dernière : la fin dernière, en effet, est l'objet propre de la charité ».
L'ad primum répond que u s'il s'agit de l'objet voulu par Dieu, sous sa raison commune, nous pouvons savoir quel il est. Nous savons en eijtt, que tout ce que Dieu veut, Il le veut sous la
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raison de bien. Par conséquent, quiconque veut une chose sous l'une quelconque des raisons de bien que ce puisse être », et que sa laison, s'exerçant légitimement, lui présente, en effet, coiiiine un bien, « a sa volonté conforme à la volonté divine, quant à la raison de l'objet voulu », ou quant à l'objet voulu, pris formellement. « C'est quand il s'agit des choses prises en particulier, que nous ne savons ce que Dieu veut », à moins qu'une manifestation spéciale ne nous le révèle. « Aussi bien, quant à cela, nous ne sommes pas tenus de conformer notre volonté à la volonté divine », tant que nous ignorons quelle est la volonté spéciale de Dieu à ce sujet. Encore faut-il remarquer que, même alors, il peut y avoir en nous, une certaine opposition légitime à cette volonté spéciale de Dieu, considérée dans son objet matériel.
C'est ({u'en effet, explique admirablement saint Thomas, dans son commentaire sur les Sentences, liv. I, dist. 48, q. i, art. 4, « parce qu'il y a des appétits divers, proportionnés à des perceptions diverses, aucun appétit n'est tenu de tendre vers un bien dont la raison le dépasse. Ainsi, chez nous, il y a un appétit, l'appétit sensible, qui suit la perception des sens, et qui ne porte que sur le bien proportionné au corps. Cet appétit a pour objet ce qui plaît au sens; et il ne peut, en aucune manière, atteindre les biens spirituels, comme, par exemple, la science. De même, il y a, en nous, une certaine volonté naturelle, qui nous fait désirer ce qui, de soi, est le bien de l'homme, en tant qu'homme; cette volonté suit la raison, selon qu'elle perçoit les choses d'une façon absolue )> et sous leur raison essentielle de bien, si l'on peut ainsi dire; « c'est ainsi que Ihomme veut la science, la vertu, la santé, et toutes choses de ce genre », qui, de soi, et en général, antérieurement à toute délibération de la raison, se présentent à nous, sous la raison de bien. « Mais il y a, en nous, une autre volonté, qui est une volonté délibérée » ou libre, et non plus naturelle ou nécessaire, « laquelle suit la raison déli bérant de la fin et des diverses circonstances. Selon cette volonté, nous tendons à ce qui a la raison de bien », non de soi et nécessairement, mais « à cause de la fin ou de quelque circonstance ». « Si donc il y a quelque chose qui ait la raison de bien
6o2 SOMME THÉOLOGiyUE.
simultanément sous toutes ces raisons-là, tous les appétits, s'ils sont droits, tendront veis cette chose; mais s'il manque l'une quelconque de ces raisons de bien, lappétit proportionné à cette raison-là ne tendra pas vers cette chose : il tendra même peutêtre à la chose contraire, si cette chose a un contraire », sous cette raison-là; « c'est ainsi que d'avoir un membre coupé en vue de la santé, est chose afflictive pour les sens, et n'est pas chose bonne en soi, mais seulement, en raison de la fin; aussi bien, seule la volonté délibérée choisira cela; mais soit la volonté naturelle, soit l'appétit sensible l'auront en horreur », et cela, naturellement, légitimement.
u Pareillement, dans le sujet qui nous occupe. Si, en effet, une chose est connue comme voulue de Dieu, ce qui se manifeste surtout par les événements », dans l'ordre habituel de la Providence, mais pourrait se manifester aussi, miraculeusement, par une révélation spéciale de Dieu, ou normalement, dans l'ordre de l'obéissance, par la volonté des supérieurs légitimes, « la volonté délibérée, qui suit la raison selon que la raison perçoit et montre cette raison de bonté, est tenue de vouloir cela, quand bien même », parfois, « la volonté naturelle et l'appétit sensible y répugnent, alors que, cependant, même en y répugnant ainsi, ils se conforment à la volonté divine, tendant, de leur côté, au bien, selon la raison de bien (jui leur convient; ainsi en est-il de celui qui s'afflige pieusement de la mort de son père, ou de quelqu'un utile à l'Église ». [On remarquera ce qu'il y a de divinement humain, si nous pouvons ainsi dire, et de merveilleusement sage, dans cette doctrine de saint Thomas.] — « Toutefois, ajoute le saint Docteur, il faut savoir que dans ces sortes de cas, le mouvement de la volonté délibérée est gâté dans les pécheurs, lesquels abandonnent complètement îa délibération de la raison, et suivent aveuglément le mouvement de la volonté naturelle et sensible » : ceux-là, non seulement éprouvent du chagrin ou de la douleur, qui, nous l'avons dit, peuvent être parfaitement légitimes, même en présence d'une volonté de Dieu nettement manifestée; mais <( ils murmurent contre l'acte voulu par Dieu. — Dans les justes qui vivent sur la terre, ce mouvement de la volonté
QUESTION XIX. — BONTE ET MALICE DE l'aCTE INTÉRIEUR. 6o3
délibérée demeure bon; mais iJ est imparfait, à un double litre : d abord, parce que sur la terre nous ne connaissons pas dans toute sa plénitude lordre de la volonté divine; et, ensuite, parce que le mouvement de la volonté délibérée peut être retardé » dans son élan, « par les mouvements inférieurs », qui lui sont contraires. « Et c'est pourquoi, il suffit, en pareil cas, de ne pas regimber contre 1 ordination divine; il n'est pas nécessaire d'éprouver le sentiment de la joie au sujet de ce à quoi la volonté consent », non pas même le sentiment de la joie propre à la volonté délibérée, qui peut voir sa joie propre, ou son élan, paralysés par la douleur sensible ou naturelle : la volonté demeurera bonne, néanmoins, quoique imparfaite, en pareil cas. — « Pour les bienheureux, dans le ciel, le mouvement de la volonté délibérée est sain et parfait, soit du côté de la connaissance, car ils connaissent pleinement la volonté divine, soit du côté de la volonté, car elle domine toute volonté d'ordre inférieur, et elle n'est en rien ni retardée ni empêchée. Aussi bien, en voyant ce que Dieu veut, et qu'ils veulent aussi euxmêmes, ils tressaillent de joie » sur toutes choses.
Ici, à Vad prinmm de la Somme théologique, que nous commentons, saint Thomas disait, en finissant : « Dans l'état de la gloire, tous verront, dans le détail de tout ce qu'ils voudront, l'ordre de toutes ces choses à ce que Dieu veut à leur sujet. Aussi bien, ce n'est pas seulement formellement », comme nous devons toujours le faire, même sur cette terre, « mais aussi matériellement, en toutes choses », ce qui est impossible pour nous ici-bas, « qu'ils conformeront leur volonté à la volonté divine ».
Vad secundum fait observer que » Dieu ne veut la damnalion de personne, sous sa raison de damnation, pas'plus que la mort de quelqu'un sous la raison de mort; car Dieu ceut que tous les hommes soient sauvés [Première Épître à Timothée, ch. ii, V. 4]- Mais II veut ces choses sous la raison de justice », en tant qu'elles sont choses justes : à supposer que l'homme ait péché contre Dieu, ou qu'il soit laissé à sa nature, il est juste qu'il meure, il est juste qu'il soit damné. « Il suffira donc, au sujet de ces choses, que l'homme veuille la justice de Dieu et l'ordre de la nature
6o4 SOMME THÉOLOGIOUE.
(( Par où se trouve résolue la troisième objection ».
« Quant au premier des arguments objectés en sens contraire, il faut dire que celui-là veut davantage ce que Dieu veut, qui conforme sa volonté à la volonté divine dans la raison de l'objet voulu, et non celui qui conforme sa volonté à la volonté divine dans la chose voulue elle-même; car la volonté se porte plus essentiellement sur la fin que sur ce qui est ordonné à la fin ». Il n'est donc point nécessaire, pour vouloir ce que Dieu veut, et avoir une volonté droite, de vouloir matériellement ce que Dieu veut; car Dieu ne veut ce qu'il veut matériellement, qu'en raison de ce qui est lobjet formel de sa volonté, c'est-à-dire le bien de son œuvre et sa gloire.
Saint Thomas donne la même réponse pour le second argument. (( La forme et l'espèce de l'acte se considère plutôt selon la raison de lobjet, que selon ce qu'il y a de matériel dans cet objet ». Et donc, au point de vue de la conformité à la volonté divine, on considérera plutôt la raison pour laquelle Dieu veut ce qu'il veut que les choses matérielles qu'il peut vouloir.
Pour le troisième argunient, le saint Docteur répond qu' « il n'y a pas lutte de volonté, quand plusieurs veulent diverses choses, mais non sous la même raison. Si une chose était voulue sous une raison par quelqu'un, et qu'un autre, sous la même raison, ne voulût pas cette même chose, alors oui. il y aurait lutte ou opposition dans les volontés. Mais il n'en est pas ainsi dans le cas dont il s'agit »; car ce n'est pas sous la même raison que l'homme veut ce que Dieu ne veut pas, matériellement parlant. La raison sous laquelle l'homme le veut, est bonne; parce qu'il veut cette chose comme son bien proportionné, selon que les diverses puissances de perception qui sont en lui et que Dieu lui a données pour le diriger dans son action, lui montrent ce bien-là. La raison, au contraire, sous laquelle Dieu ne le veut pas, est parce que de son point de vue à Lui, qui est un point do vue supérieur, cette chose n'est pas un viai bien. C'est donc toujours la raison générale de bien que l'homme et Dieu veulent ensemble; mais la raison particulière de bien n'étant pas la même pour l'homme et pour Dieu, l'un peut et doit vouloir le contraire de l'autre, sans qu'il y ait, en rien,
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opposition de volontés. Il n'y aurait d'opposition que si l'homme connaissant la raison particulière que Dieu peut avoir de ne pas vouloir telle chose, et de vouloir que lui ne la veuille pas, de sa volonté délibérée, continuait cependant de la vouloir.
L'acte intérieur de la volonté dépend essentiellement et uniquement, soit en bien, soit en mal, au point de vue moral, de l'objet sur lequel il porte. Ce que la volonté veut, voilà ce qui rend la volonté bonne ou mauvaise. Si elle veut ce qui est bon, son acte est bon; il est mauvais, si elle veut ce qui est mauvais. Or, qu'est-ce qui constitue ce qui est bon et quest-ce qui constitue ce qui est mauvais, dans le domaine propre de l'acte moral ou humain, qui a pour principe, non pas une forme d'ordre physique, constituant l'être même du sujet qui agit en tant qu'être existant, ni une forme venue des sens et constituant l'être sensible en tant qu'être sentant, mais une forme due à la raison délibérée, constituant l'être raisonnable en tant que raisonnant et libre. C'est le rapport au principe même de cet ordre, qui est la raison délibérée. Cela donc qui sera bon par rapport à la raison délibérée, c'est-à-dire qui sera jugé bon, par la raison délibérée, pour le sujet qui doit produire l'acte de vouloir, c'est cela qui sera l'objet bon, rendant bonne la volonté qui le veut; et son contraire sera l'objet mauvais, rendant la volonté mauvaise. Toutefois, il faut que le jugement de la raison soit juste, ou, à tout le moins, légitime. Cette vérité ou cette légitimité du jugement de la raison dépend de la nature même de la chose voulue, considérée dans son être physique, des circonstances qui l'enveloppent, des conditions du sujet qui veut, du but qu'il se propose ou de la fin à laquelle il ordonne ce qu'il veut, quand ce qu'il veut n'est pas la fin dernière elle-même, de la détermination aussi de la volonté divine au sujet de ce qu'il veut. Il faut qu'à tous ces divers titres, l'objet à vouloir soit tenu comme bon par la raison, dûment éclairée, du sujet qui agit, ou si, par occasion, cette raison se trompe, que la volonté elle-même ne soit pour rien dans cette erreur, pour qu'en effet l'acte de la volonté, tombant sur cet objet, soit bon. Si l'une quelconque de ces raisons ou de ces conditions
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de bonté lui manquait, l'objet de la volonté serait mauvais, et, par suite, l'acte de la volonté le serait aussi.
Après avoir considéré les conditions de moralité de l'acte humain en générai; et, puis, plus spécialement, les conditions de moralité de cet acte humain, selon qu'il se trouve dans la volonté elle-même; nous devons considérer les conditions de sa moralité, selon qu'il existe réalisé hors de la volonté. — C'est la question de la bonté ou de la malice des actes extérieurs humains. Elle va faire l'objet de la question suivante.