‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 75 sur 79 · VI. — La Béaiiiude · texte numérisé non relu

VI. — La Béaiiiude

6lO SOMME THÉOLOGIQUE.

La bonté ou la malice de l'acte extérieur, considéré en luimême et selon qu'il existe réalisé, dépend de la bonté ou de la malice de l'acte intérieur de la volonté. — Mais est-ce totalement qu'elle en dépend, ou bien n'est-ce qu'en partie ? C'est ce que nous devons maintenant considérer; et tel est l'objet de l'article suivant.

Article II.

Si toute la bonté et toute la malice de l'acte extérieur dépendent de la bonté de la volonté?

Trois objections veulent prouver que (c toute la bonté el la malice de l'acte extérieur dépendent de la volonté ». — La première arguë de ce qu' « il est dit en saint Matthieu, ch. vni (v. i8; : L'arbre bon ne peut pas faire des fruits mauvais, ni l'arbre mauvais faire des fruits bons. Or, par l'arbre, on entend la volonté; et par le fruit, l'œuvre extérieure, d'après la glose. Donc, il ne se peut pas que la volonté intérieure soit bonne, et l'œuvre extérieure mauvaise; ou inversement >). — La seconde objection en appelle à « saint Augustin », qui « dit, au livre des Rétractations liv. I, ch. ix), que cest par la volonté seule qu'on pèche. Si donc il ny a pas de péché dans la volonté, il n'y aura pas de péché dans l'acte extérieur. Et, par suite, toute la bonté et la malice de l'acte extérieur dépend de la volonté ». — La troisième objection remarque que « le bien et le mal dont nous parlons maintenant, sont les différences de l'acte moral. Or, les différences divisent le genre par soi, d'après Aristote au septième livre des Métaphysiques (de S. Th., leç. 12: Did., liv. VI, ch. XTi, n. 5). Puis donc que l'acte est moral, du ch.f qu'il est volontaire, il semble que le bien et le mal se prennent, dans l'acte, seulement du coté de la volonté ».

L'argument sed' contra cite une autre pai'ole de '< saint Augustin », qui « dit, au livre Contre le mensonge (ch. vn), qu'il y a certaines choses qu'aucune bonne fin ou aucune bonne volonté ne peuvent rendre bonnes ».

Au corps de l'articlo, saint Thomas répond que « dans l'acte extérieur, ainsi qu'il a été déjà dit fart, préc), on peut considérer une double bonté ou une double malice : l'une, qui se

Q. XX. BONTÉ ET MALICE DES ACTES EXTÉRIEURS HUMAINS. 6ll

tire de la matière et des circonstances; l'autre, qui se tire de l'ordre à la fin. La bonté qui se tire de l'ordre à la fin dépend tout entière de la volonté. Celle qui se tire de la matière ou des circonstances dépend de la raison; et d'elle dépend la bonté de la volonté, selon que la volonté s'y porte. — Or, il faut considérer que, conformément à ce qui a été dit plus haut (q. 19, art. 6, ad i""j, pour qu'une chose soit mauvaise, il suffit qu'il manque quelque chose; mais pour qu'elle soit bonne, il ne sufiit pas qu'elle ait tel ou tel bien seulement, des biens requis pour elle : il faut quelle ail tout ce qui concourt à sa bonté, intégralement. Si donc la volonté est bonne et en raison de son objet propre et en raison de la fin, il s'ensuit que l'acte extérieur sera bon. Mais il ne suffit pas, pour que l'acte extérieur soit bon, que la volonté soit bonne en raison de la fin. D'où que vienne un mal dans la volonté, soit en raison de la fin, soit en raison de l'acte voulu, il s'ensuivra que l'acte extérieur sera mauvais )-. — Nous pourrions formuler comme il suit la conclusion de cet article : La bonté ou la malice de l'acte extérieur, existant comme tel, dépend totalement de la bonté ou de la malice de la volonté; car, s'il s'agit de l'acte bon de la volonté, cet acte ne peut être bon qu'autant que l'acte extérieur existant dans la raison, est lui-même bon, la bonté de la volonté dépendant de son objet; donc, si l'acte intérieur de la volonté est bon, l'acte extérieur ne peut pas ne pas être bon. Et s'il s'agit de l'acte mauvais de la volonté, il rend nécessairement mauvais l'acte extérieur, quand bien même cet acte extérieur, considéré en ce qui le constitue, serait bon; donc, si l'acte intérieur de la volonté est mauvais, l'acte extérieur sera, lui aussi, nécessairement, mauvais. Et, par suite, soit en bien, soit en mal, l'acte extérieur, non pas selon qu'il existe dans 'a raison, mais selon qu'il existe réalisé au dehors, dépend totalement de la volonté : il ne peut être bon, que si la volonté est bonne; il est mauvais, si la volonté est mauvaise.

L'ad primnm fait observer que « la volonté bonne, selon qu'elle est signifiée par l'arbre bon, se prend avec la bonté qui lui vient de l'objet voulu et avec celle qui lui vient de la fin qu'elle se propose ».

6l2 SOMME THÉOLOGKjUË.

Vacl secundum remarque que « quelqu'un pèche par la volonté, non seulement quand il veut une mauvaise fin, mais aussi quand il veut un acte mauvais ».

L'ad tertium observe que « le volontaire se dit non seulement de l'acte intérieur de la volonté, mais aussi des actes extérieurs, selon qu'ils procèdent de la volonté et de la raison. Et voilà pourquoi, au sujet des uns et des autres, il peut y avoir les différences du bien et du mal ».

La moralité de l'acte extérieur, considéré selon qu'il existe réalisé en lui-même, dépend totalement de l'acte intérieur de la volonté qui le cause. — Mais sa moralité est-elle la même que celle de l'acte intérieur ? L'acte extérieur ne peut pas être bon, si l'acte intérieur ne l'est pas; et il ne peut pas ne pas être bon, si l'acte intérieur est bon; mais sa bonté est-elle la même que celle de l'acte intérieur ? sa malice est-elle identique ? les deux bontés ou les deux malices n'en font-elles qu'une ? — C'est ce que nous devons maintenant considérer; et tel est l'objet de l'article suivant.

Article IIL

Si la bonté et la malice est la même pour l'acte extérieur et pour l'acte intérieur?

Trois objections veulent prouver que « ce n'est pas la même bonté et la même malice pour l'acte intérieur de la volonté et pour l'acte extérieur ». — La première objection dit que « le principe de l'acte intérieur est une des facultés intérieures de l'anie, soit la faculté perceptive, soit la faculté appétitive; le principe de l'acte extérieur, au contraire, est la puissance qui exécute le mouvement. Or, oii se trouvent divers principes d'action, là se trouvent des actes divers. Comme, d'autre part, c'est l'acte, qui est le sujet de la bonté ou de la malice, et qu'un même accident ne peut pas se trouver en des sujets divers, il s'ensuit que ce ne peut pas être une même bonté dans l'acte intérieur et dans l'acte extérieur ». Cette objection nous montre qu'il s'agit ici d'une identité numérique. — La seconde objec-

Q. XX. BONTÉ ET MALICE DES ACTES EXTERIEURS HUMAINS. f) I .'^

lion en appelle à la diversité des vertus qui affectent les facultés, principes de l'acte. " La vertu est ce qui constitue bon le sujet où elle se trouve et rend son acte bon, ainsi qu'il est dit au second livre dv l'Ethique (ch. vi, n. 2; de S. Th., leç. 6). Or, autre est la vertu intellectuelle dans la raison qui commande; autre, la vertu morale, dans la faculté qui obéit, comme on le voit par le premier livre de V Ethique !cli. xm, n. 19, 20; de S. Th., ley. 20). Donc, autre est la bonté de l'acte intérieui, qui est l'acte de la faculté qui commande; et autre la bonté d*^ 1 acte extérieiu", qui est l'acte des facultés qui obéissent >u — La troisième objection observe que « la cause et l'effet ne peuvent être identiques. Or, la bonté de l'acte intérieui est cause de la bonté de l'acte extérieur; et vice versa, ainsi qu'il a été dit (art. 1,9^. Donc il ne se peut pas quil n'y ait qu'une même bonté pour les deux ».

L'argument sed contra rappelle qu' « il a été montré plus liaut (q. 18, art. 6), que l'acte de la volonté a raison de principe formel, par rapport à l'acte extérieur. Or, du principe formel et du principe matériel ne se constitue (}u'un seul être. Donc, il n'y a qu'une même bonté pour l'acte intérieur et pour l'acte extérieur ».

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « l'acte intérieur de la volonté, ainsi (|u'il a été dit plus haut (q. 17, art. 4), et l'acte extérieur, considérés au point de vue de leur être moral, ne sont qu'un seul acte » : ils forment un seul tout, composé de diverses parties subordonnées entre elles : ils constituent la totalité du seul et même acte humain ou volontaire. « Mais il arrive que le même acte, identique du côté du sujet ou de la substance, a plusieurs raisons de bonté ou de malice; comme il arrive aussi qu'il n'en a qu'une. Nous dirons donc que parfois on a une même bonté et une même malice pour l'acte intérieur et pour l'acte extérieur; et parfois des bontés ou des malices diverses. Ainsi rjuil a été déjà dit, en effet, les deux bontés ou les deux malices de l'acte intéi'ieur et de l'acte extérieur se subordonnent entre elles. Or, il arrive, pour les choses qui sont ordonnées à une autre, que parfois toute la raison de bien se lire de l'ordre qu'elles ont à celle nuire

6l4 SOMME THÉOLOGIQUE.

chose; c'est ainsi qu'une potion amère n'a pas d'autre raison de bonté, que d'être utile à la santé; aussi bien n'y a-t-il qu'une seule et même bonté pour la potion et la santé. D'autres fois, ce qui est ordonné à une autre chose, a en soi une raison de bonté, outre la raison de bien qu'elle tire de son ordre à cette chose; c'est ainsi qu'un remède savoureux a la raison de bien agréable à prendre, outre la raison d'utile pour la santé. — Lors donc que l'acte extérieur n'est bon ou mauvais qu'en raison de l'ordre qu'il dit à la fin », objet de l'acte intérieur, « dans ce cas, c'est absolument la même bonté et la même malice pour l'acte de la volonté qui de soi regarde la fin, et pour l'acte extérieur qui regarde la fin par l'entremise de l'acte de la volonté » : cet acte extérieur, en effet, n'a rien en lui-même qui détermine la volonté à le vouloir, si ce n'est son rapport à la fin voulue par la volonté. « Que si, au contraire, l'acte extérieur a une bonté ou une malice propres » (et cela, dans l'ordre moral, car nous ne parlons maintenant que de cette bonté ou de cette malice), « en raison de sa matière ou des circonstances, dans ce cas, la bonté de l'acte extérieur est une, et la bonté de 'a volonté », non pas celle qui vient de cet objet lui-même, mais celle « qui vient de la fin, est autre; en telle manière cependant que la bonté de la fin rejaillit de la volonté sur l'acte extérieur, et la bonté de l'objet ou des circonstances rejaillit sur l'acte de la volonté, ainsi qu'il a été déjà dit » (q. 19, art. 8), — Ici encore, nous pourrions formuler comme il suit la conclusion de saint Thomas : Quand l'acte extérieur n'est en aucune manière cause de la bonté ou de la malice de la volonté, il n'y a pour l'acte intérieur et pour l'acte extérieur qu'une seule bonté ou malice, absolument la même. Quand l'acte extérieur et l'acte intérieur sont réciproquement, lun pour l'autre, cause de bonté ou de malice, la bonté ou la malice des deux actes sont diverses; toutefois, l'une rejaillit sur l'autre.

Vad primum fait observer que u la raison donnée par l'objection prouve que l'acte intérieur et l'acte extérieur sont divers au point de vue physique. Mais cependant, de ces deux actes ainsi divers, se constitue un seul acte au point de vue moral, ainsi qu'il a été dit plus haut » (q. 17, art. 4).

Q. XX. BONTÉ ET MALICE DES ACTES EXTÉRIELTRS HUMAINS. 6l5

Lad secundum répond que <( les vertus morales, ainsi qu'il est dit au sixième livre de V Ethique (ch. xii, n. 6; de S. Th., leç. lo), sont ordonnées aux actes mêmes des vertus, qui ont, en quelque sorte, raison de fin; la prudence, au contraire, qui est dans la raison, porte sur ce qui est ordonné à la fin. Et cest pour cela qu'il est requis des vertus diverses » : autre est la fin; autres sont les moyens ordonnés à la lin; pour ce motif, les vertus morales, qui portent sur la fin, doivent être distinctes de la vertu, en quelque sorte intellectuelle, que nous appelons la prudence et qui a pour objet ce qui est ordonné à la lin. <( Mais la raison juste qui affecte la fin même des vertus n'a pas d'autre bonté que la bonté de la vertu, en tant que la bonté de la raison est participée dans chaque vertu ». S'il est vrai, pour la raison indiquée tout à l'heure, qu'il faut, dans la raison, une vertu semi-intellectuelle, semi-morale, qui se dislingue des vertus morales proprement dites, subjectées dans les facultés appéiitives, il n'est nullement nécessaire que, pour chaque vertu, en ce qui est de sa fin propre, nous mettions, distinctement de la vertu morale elle-même, une vertu d'ordre inlellectuel dans la raison. La bonté de la raison, ou la vertu qui la fait telle, est ici, essentielle à la bonté ou à la vertu de la volonté, puisque c'est elle qui détermine à la volonté son objet, d'oii la volonté tire toute sa raison de bonté ou de malice.

Vad fertiiim dit que « si une chose dérive d'une chose en une autre comme d'une cause unijoque, dans ce cas, ce qui s^ trouve dans les deux choses est divers; c'est ainsi que dans le fait d'un corps chaud en chauffant un autre, la chaleur qui est dans les deux corps est numériquement distincte, bien qu'elle soit spécifiquement identique. Mais s'il s'agit d'une dérivation par mode d'analogie ou de proportion, dans ce cas on n'a qu'une chose numériquement la même. C'est ainsi que la propriété sain qui est dans le corps de l'animal est ce d'où dérive la propriété sain qui est dans le remède ou qui est dans le pouls; aussi bien la santé du remède et du pouls est la santé même de l'animal que le remède cause et que le pouls signifie. De même, pour la bonté qui dérive de la volonté dans l'acte

6lfi SOMME THÉOLOGIQUE.

extérieur, ou inversement; c'est en raison de l'ordre que l'une dit à l'autre »; et voilà pourquoi, il n'y a pas deux bontés, mais une seule, pour autant que la raison de bonté qui est dans l'un est causée par la raison de bonté qui est dans l'autre.

L'acte extérieur, existant comme tel, dépend, dans sa bonté ou dans sa malice, de l'acte intérieur de la volonté; il en dépend même totalement; et sa bonté ou sa malice est absolument la même, de tous points identique, sauf le cas où sa bonté ".i sa malice propres causent, selon qu'elles existent dans la raison, la bonté ou la malice de l'acte intérieur, qui, pourtant, du côté de la fin voulue, a aussi sa bonté ou sa malice propres. — Une dejnière question nous reste à examiner au sujet de la moralité de l'acte extérieur dans ses rapports avec la moralité de l'acte intérieur; et c'est de savoir si l'acte extérieur ajoute quelque chose, comme bonté ou comme malice, à l'acte intérieur. — Nous allons examiner ce point de doctrine, à l'article suivant.

Article IV.

Si l'acte extérieur ajoute quelque chose comme bonté ou comme malice, à l'acte intérieur ?

Trois objections veulent prouver que « l'acte extérieur n'ajoute pas, en bonté ou en malice, à l'acte intérieur ». — La première en appelle à u saint Jean Chrysostome )>, qui « dit (homélie xix), sur saint Matthieu : C'est la volonté qui est récompensée pour le bien, ou condamnée pour le mal. Or, les œuvres témoignent de la volonté. Ce n'est donc point pour elles-mêmes, que Dieu demande les œuvres, et comme s'il en avait besoin pour asseoir son jugement; c'est à cause des autres, afin que tout le monde sache qu'il est juste. Puis donc que le mal et le bien doivent s'apprécier selon le jugement de Dieu, plutôt que selon le jugement des hommes, il s'ensuit que l'acte extérieur n'ajoute pas à la bonté ou à la malice intérieure ». — La seconde objection se léfère à la conclusion de l'article précédent. (( Il a été dit », en effet, « qu'il n'y a qu'une seule et même

bonté ix.ui lacté intérieur et l'acte extérieur. Or, toute augmentation suppose laddilion d une chose à une autre. Donc 1 acte extérieur najoute pa., en bonté ou en malice, à l'acte intérieur .> - La troisième objection dit que u toute la bonté d. la créature n'ajoute rien à la bonté divine, parce qu'elle dérive tout entière de cette divine bonté. Or, la bonté de l'acte extérieur dérive parfois tout entière de la bonté de l'acte intér.eur; et parfois, c'est l'inverse qui est vrai, ainsi qu'il a ele dit (articles 1,2). Donc l'un de ces actes n'ajoute jamais à l'autre, en fait de bonté ou de malice ».

L'ar-ument sed contra est que « tout être qui agit, entend réaliser le bien et éviter le mal. Si donc par l'acte extérieur .1 ne se faisait aucune addition de bonté ou de malice, c est en vain que celui dont la volonté est bonne ou mauvaise, ferait l'acte bon ou s'abstiendrait de l'acte mauvais; et ceci n est pas

admissible ».

\u corps de larlicle, saint Thomas répond que « si nous parlons de la bonté de l'acte extérieur, qui lui vient de la volonté de la fin, l'acte extérieur n'ajoute rien à cette bonté, a moins quil n'arrive que la volonté elle-même », par l'acte extérieur « devient meilleure dans le bien, ou pire dans le mal. U ceci peut arriver, semble-t-il, d'une triple manière. - D abord. au point de vue numérique; comme si, par exemple, qiielqu im se p.opose de faire telle chose pour telle fin bonne ou mauvaise, mais il ne la fait pas à ce moment-là, puis il veut la faire et il la fait ■ dans ce cas, on a un second acte de la volonté; et, par .uile deux actes bons ou deux actes mauvais », an heu d un. «D'une autre manière, au point de vue de l'extension » ou de la durée; « comme^si quelqu'un veut faire quelque chose pour une bonne ou une mauvaise fin, mais ne le ia.t pas en rai'^on d'un obstacle qui survient; un autre, au contraire, continue le mouvement de sa volonté, jusqu'à ce qu'il a.l reah.e l'œuvre elle-même. Il est manifeste que la volonté de ce dernier est plus prolongée dans le bien ou dans le mal », quo eelle du premier; .- et, à ce titre, elle est meilleure ou pue. - Enfin d'une troisième manière, au point de vue de 1 intensité. Cu- il y a des actes extérieurs, qui, selon qu'ils sont agréables

6l8 SOMME THÉOLOGiyUE.

OU pénibles, sont aptes à rendre la volonté ou plus forte ou plus faible. Or, il est certain que la volonté est d'autant meilleure ou d'autant plus mauvaise, (ju'elle se porte au bien ou au mal d'un mouvement plus intense. — Que si nous parlons de la bonté de l'acte extérieur qui lui vient de sa matière et des circonstances voulues, dans ce cas l'acte extérieur se compare à la volonté comme son terme et sa fin. Et, de cette manière, l'acte extérieur ajoute à la bonté ou à la malice de la volonté; parce que toute inclination ou tout mouvement se parfait en réalisant sa fin ou en atteignant son terme. La volonté ne saurait donc être parfaite, si, quand l'occasion se présente, elle ne réalise pas le bien qu'elle veut. Que si la possibilité manque, la volonté demeurant parfaite, en telle sorte qu'elle réaliserait son œuvre si elle le pouvait, dans ce cas, le manque de perfection qui se tire de l'acte extérieur » non réalisé, « est simplement involontaire. Or, l'involontaire, de même qu'il ne mérite ni peine ni récompense dans le bien ou le mal réalisé, de même n'enlève rien à la récompense ou à la peine, si l'homme, d'une façon entièrement involontaire, demeure en défaut au sujet du bien ou du mal à réaliser ». Nous voyons, par cette lin du corps de l'article, combien précieuse est devant Dieu, ou combien coupable, la volonté qui est vraiment ce qu'elle est en bien ou en mal. La volonté bonne, qui, vraiment, voudrait faire tel bien, et le ferait certainement si l'occasion de le faire se présentait à elle, a, devant Dieu, tout le mérite de ce bien, absolument comme si elle le faisait en réalité. De même/ la volonté mauvaise qui voudrait faire tel mal, mais ne le fait pas uniquement parce que l'occasion ou la possibilité de le faire lui manque, est aussi coupable, devant Dieu, que si elle faisait ce mal en réalité; à la seule réserve du triple mode d'augmentation, en bien ou en mal, qui a été marqué à propos de la conclusion première, selon que l'acte accompli extérieurement renouvelle, prolonge ou rend plus intense l'acte intérieur de la volonté.

Vad primum fait observer que « saint Chrysostome parle de la volonté de l'hommo qui est achevée et ne laisse l'acte que par impossibilité de le faire ».

Vad secanduin nous redit la doctrine de larlicle précédent, que l'objection citait à faux. « Celle objection, explique saint Thomas, porte sur la bonté de l'acte extérieur qui lui vient de la volonté de la lin. Mais la bonté de l'acte extérieur, qu'il tire de sa matière et des circonstances, est une autre bonté que la bonté de la volonté causée par la fin; toutefois, elle n'est pas autrui que la bonté de la volonté causée? par l'acte voulu : elle se réfère, en effet, à cette dernière, comme étant sa raison et sa cause, ainsi qu'il a été dit plus haut » (art. 1,2).

(( Et par là, ajoute saint Thomas, se trouve aussi résolue la troisième objection ».

Après avoir considéré la moralité de l'acte extérieur dans ses rapports avec la moralité de l'acte intérieur, nous devons maintenant l'étudier plus spécialement dans l'acte extérieur luimême, notamment dans ses conséquences. Nous verrons ensuite si le même acte extérieur peut tout ensemble être bon et mauvais. — D'abord, des conséquences de l'acte extérieur, au point de vue de la moralité.

C'est l'objet de l'article suivant.

Article V.

Si l'événement qui suit ajoute quelque chose, comme bonté ou comme malice, à l'acte extérieur ?

Quatre objections veulent prouver que « l'événement qui suit ajoute, comme bonté ou comme malice, à l'acte extérieur ». — La [)remière est que « l'effet préexiste virtuellement dans sa cause. Or, les événements (jui suivent l'acte extérieur se comparent à cet acte comme des effets à leur cause. Il s'ensvn't qu'ils préexistent virtuellement dans cet acte. D'autre part, c'est en raison de sa vertu qu'une chose est jugée bonne ou mauvaise; car la vertu est ce qui rend bon le sujet où elle se trouve, ainsi qu'il est dit au second livre de VEthique (eh. vi, n. 2: de S. Th., leç. 6). Donc les événements qui suivent ajoutc^nt à la bonté ou à la malice de l'acte ». — La seconde objcclion dit que « lo

bien fait par les auditeurs est un effet qui suit la prédication de celui qui enseigne. Or, ce bien tourne au mérite du prédicateur, comme on le voit par ce qui est dit aux Philippiens, ch. IV (v. I ) : Mes frères, très chers et très aimés, ma joie et ma couronne. Donc l'événement qui suit ajoute au bien ou à la malice de l'acte ». — La troisième objection fait remarquer qu" (( on n'augmente la peine que si la faute est plus grande; d'où il est dit, au Deutéronome, ch. xxv (v. 2) : Le nombre de coups sera proportionné à la faute. Or, l'événement qui suit ajoute à la peine. Il est dit, en effet, au livre de VExode, ch. xxi (v. 29) : Si c'est depuis longtemps que le bœuf frappait d-e la corne, et que son maître, en étant averti, ne Vait pas surveillé, le bœuf sera lapidé, s'il tue un homme ou une femme, et son maître aussi sera mis à mort. D'autre part, le maître n'aurait pas été mis à mort, si le bœuf n'avait tué personne, alors même qu'il n'eût pas été enfermé. Donc, l'événement qui suit ajoute à la bonté ou à la malice de l'acte ». — La quatrième objection dit que « si quelqu'un pose une cause de mort, en frappant ou en portant une sentence, et que la mort ne suive pas, il n'encourt pas l'irrégularité; il l'encourrait, au contraire, si la mort suivait. Donc l'événement qui suit ajoute à la bonté ou à la malice de l'acte ».

L'argument sed contra oppose que « l'événement qui suit ne fait pas que soit mauvais l'acte qui était bon, ni bon l'acte qui était mauvais. Si, par exemple, quelqu'un fait l'aumône à un pauvre, et que ce pauvre en abuse pour pécher; celui qui fait l'aumône ne perd rien du mérite de son acte. De même, si quelqu'un souffre avec patience l'injure qui lui est faite, cela ne diminue en rien la faute de celui qui est l'auteur de l'injure. Donc l'événement qui suit n'ajoute pas à la bonté ou à la malice de l'acte ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond par une double distinction. — « L'événement qui suit, dit-il, est prévu ou ne l'est pas. — S'il est prévu ^), au sens parfait du mot, c'est-à-dire voulu et accepté d'avance, comme l'explique le saint Docteur à la question 78, article S, « il est manifeste qu'il ajoute à la bonté et à la malice de l'acte. Lorsqu'en effet, quelqu'un pen-

sant que de son acte peuvent suivre des maux nombreux, ne laisse point pour cela, déposer cette acte », à supposer d'ailleurs qu'il s'agisse d'un acte mauvais et qu'il n'a pas le droit de faire, (( il prouve par là même, que sa volonté est plus désordonnée. — Que si l'événement qui suit n'est pas préconçu, alors il faut distinguer. — Si, en effet, cet événement suit de soi, et le plus souvent, d'un tel acte, il ajoute à la bonté ou à la malice de l'acte : il est manifeste, en effet, que l'acte d'oii peuvent suivre plusieurs maux est pire. — Mais si plusieurs biens est meilleur de son espèce; et qu'au contraire, c'était d'une façon accidentelle, et par mode de chose rare, que l'événement suit, dans ce cas, il n'ajouterait pas à la bonté ou à la malice de l'acte; car on ne juge pas d'une chose selon ce qui est accidentel, mais selon ce qui est de soi ». — Il fout donc, pour que l'acte accompli soit rendu meilleur ou pire par ce qui s'ensuit, que ce qui s'ensuit ait été prévu et voulu, ou que ce soit une conséquence quasi nécessaire de l'acte posé.

Uad primnm répond que « la vertu de la cause s'apprécie selon les effets naturels; mais non selon les effets accidentels ».

L'«d secundiim observe que « le bien fait par les auditeurs suit de la prédication de celui qui enseigne, comme un effot naturel. Et c'est pourquoi il retourne à la récompense du pré dicateur; surtout quand il est expressément voulu par ce der nier ».

Vad teriiiini fait observer que (; cet événement au sujet duquel était infligée la peine dont parle l'objection, suivait naturellement d'une l^lle cause, et, de plus, était marqué comme ayant été prévu; et c'est pour cela, qu'il était imputé h chtltiinent ».

].'ad quartum accorde que « l'objection conclurait, si l'irrégularité était attachée à la faute. Mais il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas » de 3oi (( pour une faute, qu'on encourt l'irrégularité; c'est en raison d'un fait, et parce qu'on se trouve en défout », par sa faute ou non, u relativement aux conditions d'un sacrement » à recevoir.

02 2 SOMME THÉOLOGIQUÈ.

Un dernier point nous reste à examiner; et c'est celui de savoir si le même acte extérieur peut être simultanément bon et mauvais. — Il va faire l'objet de l'article suivant.

Article VI.

Si le même acte extérieur peut être bon et mauvais ?

Trois objections veulent prouver qu' « un même acte peut être bon et mauvais ». — La première observe que <( le mouvement qui est continu est un, ainsi qu'il est dit au cinquième livre des Physiques (cli. n , n. 9; de S. Th., leç. 7). Or, un même mouvement continu peut être bon et mauvais : c'est ainsi, par exemple, que quelqu'un, se rendant à l'église, d'un même mouvement non interrompu, peut d'abord se proposer, comme fin, la vaine gloire, et puis le service de Dieu. Donc, un même acte peut être bon et mauvais ». — La seconde objection rappelle que ■( d'après Aristote, au troisième li^re des Physiques (ch. ni, n. i; de S. Th., leç. '1), l'action et la passion sont un même acte. Or, ,'a passion peut être bonne, comme la passion du Christ, et l'action être mauvai.<e, comme l'action des Juifs. Donc, un même acte peut être bon et mauvais », — La troisième objection dit que (( le serviteur étant comme l'instrument du maître, l'action du serviteur est l'action du maître, comme l'action de l'instrument est l'action de l'artiste. Or, il peut arriver que l'action du serviteur procède d'une bonne intention de la part du maître et qu'ainsi elle soit bonne, et d'une mauvaise intention de la part du serviteur, et qu'ainsi elle soit mauvaise. Donc le même acte peut être bon et mauvais ».

L'argument sed contra se contente de faire remarquer que « les contraires ne peuvent pas être dans un même sujet. Or, le bien et le mal sont contraires. Donc, un même acte ne peut pas être bon et mauvais ».

Au corps de l'article, S. Thomas nous avertit que <( rien n'-empêche qu'une chose soit une, considérée dans un genre donné, ([ui sera multiple, si on la considère par rapport à un autre grnre. C'est ainsi fjiie la surface continue est une, considérée

dans le genre quantité; elle pourra cependant être multiple, considérée dans le genre couleur, si Tune de ses parties est blanche et l'autre noire. A ce titre, rien n'empêche qu'un acte soit un, considéré selon l'être physique, qui pourtant ne sera pas un par rapport à l'être moral; et inversement, ainsi qu'il a été dit (art. 3, ad i*""; q. i8, art. 7, ad 1°™). La marche continue, par exemple, sera un même acte au point de vue nature; il peut arriver cependant qu'elle soit plusieurs actes, au point de vue moral, si vient à changer la volonté de celui qui marche, car c'est la volonté qui est le principe des actes moraux. Si donc on prend un acte un, au point de vue moral, il est impossible qu'il soit bon et mauvais de la bonté et de la malice morales. Que s'il est un, au point de vue nature, et non au point d.' vue moral, il peut être bon et mauvais ». Ainsi donc, l'acte extérieur, restant un et identique, au point de vue physique, peut être successivement bon et mauvais, au point de vue moral, si la volonté qui le cause change.

L'ad primum répond que <( ce mouvement continu qui procède de diverses intentions, s'il est un au point de vue physi que, n'est pas un au point de vue moral n.

L'ad secundiim fait observer que « l'action et la passion appartiennent au genre moral, en tant qu'elles ont raison de volontaire. Il s'ensuit que selon la diversité des volontés qui les causent, elles sont moralement deux choses distinctes et peuvent d'un côté, avoir raison de bien; de l'autre, avoir raison de mal ».

L'ad tertium remarque que <( l'acte du serviteur, pour autant qu'il procède de la volonté du serviteur, n'est pas l'acte du maître; il n'est l'acte du maître qu'en tant qu'il procède de son commandement; et, à ce titre, la volonté mauvaise du serviteur ne rend pas l'acte lui-même mauvais » ; l'acte du maître reste bon, quelle que soit la volonté mauvaise du serviteur.

L'acte humain peut être considéré au point de vue physique ou au point de vue moral. Au [)oint de vue physique, il est constitué par le mouvement de tel ou tel principe d'action se trouvant dans l'homme et se portant sur tel ou tel objet : le principe

d'action est considéré selon qu'il existe dans l'homme naturellement, indépendamment dun acte personnel du sujet, agissant librement. Au point de vue moral, l'acte humain est constitué par le mouvement d'un principe d'action se trouvant dans l'homme, selon '{ue ce principe d'action existe ou agit en vertu d'un acte libre de Ihomme. Le bien ou le mal moral de Tacts humain se jugent d'après la conformité de cet acte à son principe, qui est précisément la raison ou la source de tout ce qui est libre, et humain, au sens moral, dans l'homme.

L'acte humain ainsi considéré, au point de vue formellement humain ou moral, peut se présenter sous un triple rapport : d'une façon générale, sans qu'on dislingue en lui ce qu'il y a de proprement intérieur et ce qu'il y a de proprement extérieur; et, dune façon distincte, sous ce double aspect d'acte intérieur ou d'acte extérieur. D'une façon générale, l'acte humain comprend essentiellement trois choses : l'objet sur lequel il porte et d'où il tire son nom; les circonstances, qui entourent cet objet en tant qu'objet de l'acte; la fin, pour laquelle il est fait. Ces trois choses concourent, bien qu'à des degrés divers, à constituer la moralité de l'acte humain, pouvant contribuer à le rendre mauvais, selon le rapport de toutes ces choses à la raison. Au point de vue intérieur, l'acte humain dépend essentiellement, dans sa moralité, de ce qui est présenté par la raison à la volonté comme chose à vouloir : si celte chose-là est bonne, et que la raison la présente comme telle, la volonté qui la veut est bonne; elle serait mauvaise, si la chose était mauvaise ou qu'elle fût présentée comme telle par la raison; que si la raison la présentait comme bonne, sans qu'elle le fvit, la volonté ne pomrait être bonne, en la voulant, que si elle n'était pour rien dans l'erreur de la raison. 11 faut d'ailleurs, pour que la volonté qui veut ainsi une chose bonne, soit bonne, qu'elle ne soit pas elle-même mauvaise en raison d'une mauvaise fin voulue déjà; car, dans ce cas, l'acte bon lui-même serait gâté et cesserait d'être bon. Si la volonté est déjà bonne et qu'elle veuille une chose bonne, ces deux bontés concourent à l'effet de constituer une volonté pure et simple, dont la bonté sera la résultante harmonisée des deux bontés subordonnées. L'acte ex-

lérieur a parfois sa bonté à lui, d'où dépend même la bonté intérieure de la volonté, selon qu'on le considère dans son objet et ses circoiiî.tances. indépendamment du fait même d'exister au dehors ou d'être réalisé; mais, si on le considère à ce dernier point de vue, il n'a pas d'autre bonté que la bonté de l'acte intérieur; toutefois, il pourra être une occasion d'augmentation pour cette bonté même de l'acte intérieur, le faisant se reproduire, le prolongeant, le rendant plus intense.

Après avoir traité de la moralité de l'acte humain, en ellemême, nous devons maintenant considérer les propriétés qui sont celles de l'acte humain en raison de sa moralité.

C'est l'objet de la question suivante, qui sera la dernière du traité des actes humains proprements dits.

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