QUESTION LXXXI. — DE LA COMMUNION DU CHRIST
gustin, sur cette parole de saint Jean, ch. xiii (v, 26), Ayant trempé le pain, Il le donna à Judas de Simon, riscariote : — non pas, ainsi que le pensent quelques-uns, lisant d'une Jaçon distraite, que seul Judas ait à ce moment reçu le corps du Christ. Donc il semble que Judas n'a point reçu le corps du Christ ».
L'argument sed contra est un texte de « saint Jean Chrysostome » (sur S. Matth., hom. LXXXII). II « dit : Judas, ayant participé aux mystères, ne se convertit pas. Et, dès lors, son crime devint doublement plus énorme : soit parce que, la trahison dans le cœur, il s'approcha des mystères: soit parce que, s'étant approché, il ne devint point meilleur, ni par la crainte, ni par le bienjcdt, ni par l'honneur ».
Au corps de l'article, saint Thomas cite « sain! Hilaire », qui « affirme », dans son commentaire, « sur saint Mcdthieu (ch. XXVI, V. 17), que le Christ n'a pas donné à Judas son corps et son sang. Et cela », fait observer saint Thomas, o eût été convenable, à considérer la malice de Judas. Mais, parce que le Christ devait être pour nous le modèle de la justice, il ne convenait pas à son magistère que Judas, pécheur occulte, fût séparé, sans accusateur et sans preuve évidente, de la communion des autres : c'eût élé, par l'exemple, inviter les prélats de l'Église à agir de même; et Judas aurait pu, exaspéré, en prendre occasion de pécher. Aussi bien il faut dire que Judas reçut avec les autres disciples le corps et le sang du Seigneur; comme le dit saint Denys, au livre de la Hiérarchie ecclésiastique (ch. m), et aussi saint Augustin, sur saint Jean {Iv. LXII) ».
L'ad primuni précise que « cette raison » donnée par l'objection, « est celle qu'apporte saint Hilaire pour montrer que Judas n'a point reçu le corps du Christ. Toutefois», ajoute le saint Docteur, « elle n'est pas contraignante. Et, en effet, le Christ », dans les paroles précitées, « s'adresse aux disciples; et, du collège des disciples, c'est Judas qui s'est séparé, ce n'est pas le Christ qui l'a exclu. Aussi bien, pour autant qu'il est de Lui, le Christ boira le vin » nouveau, « dans le Koyaume, même avec Judas. Si Judas n'y est pas, c'est qu'il a lui-même rejeté ce banquet ». — On remarquera cette réponse, qui jette un jour particulier sur le mystère de la prédestination et sur
%6 SOMME THÉOLOCIQte.
la manière dont nous pouvons ou devons en parler dans l'esprit de saint Thomas.
L'«d secundum appuie sur la raison donnée au corps de l'article et qui est d'une si haute portée. (( C'est comme Dieu, que le Christ connaissait l'iniquité de Judas. Elle ne lui était pas connue à la manière dont les hommes connaissent. Et c'est pourquoi le Christ ne repousse point Judas de la communion, afin de donner l'exemple que de tels pécheurs occultes ne doivent pas être repoussés par les autres prêtres », comme nous l'avons établi plus haut (q. 80, art. (i).
L'rtd tertium déclare que « sans doute » possible, u Judas n'a point pris le corps du Christ sous le pain trempé » dont parlait l'objection ; « il n'a pris, à ce moment, que du simple pain. Ce qui est peut-être signifié, comme le dit saint Augustin à cet endroit, par le pain trempé, c'est la duplicité de Judas : car certaines choses sont trempées pour être infectées. Que si le Jait du pain trempé signifie à ce moment quelque bien, savoir la douceur de la bonté divine, car le pain, du fait qu'il est trempé, en devient plus savoureux, le mépris de ce bien a justement été suivi de la condamnation Et ce mépris ou cette ingratitude a fait que ce qui était un bien est devenu pour Judas un mal ; comme il arrive pour ceux qui reçoivent le corps du Christ sans en être dignes. — Et, comme le dit saint Augustin, au même endroit, iljaut entendre que le Seigneur avait auparavant distribué à tous ses disciples le sacrement de son corps et de son sang, Judas présent avec les autres, ainsi que le narre saint Luc (ch. XXII, V. 19 et suiv.). Ce n'est qu'après qu'on en vint au moment, ou selon le récit de saint Jean, le Seigneur par la bouchée de pain quil trempa et quJl tendit à Judas, fit connaître » à saint Jean, « celui qui le trahissait ».
Judas a donc communié. C'est, de beaucoup, le sentiment le plus commun parmi les Pères; et c'est, ou peut le dire, le sentiment universel parmi les fidèles. L'Eglise, d'ailleurs, a fait sienne la conclusion de saint Thomas, en redisant la strophe composée par le saint Docteur, dans l'office du Saint Sacrement : « Turbae fr(drnm daodenae dalum non anibigitur ; il n'est
QUESTION LXXXI. — t)E LA COMMUMON DU CHRIST. SGy
pas douteux que le Christ a donné son corps aux Douze ». — Ce corps du Christ, qu'il prit Lui-même, et qu'il donna aux Douze, à la dernière Cène, dans quel état se trouvait-il? Etait-il impassible et glorieux, ou mortel et passible? Cette question a été motivée par une opinion assez curieuse de Hugues de Saint- Victor dont va nous parler saint Thomas. Il s'en explique à l'article qui suit.
Article III.
Si le Christ a pris et donné son corps aux disciples impassible?
Trois objections veulent prouver que ci le Christ prit et donna son corps aux disciples impassible ». — La première arguë de ce que « sur cette parole de saint Matthieu, ch. xvii (v. 2), // se transfigura devant eux, une glose dit : Ce corps qall eut par nature, Il le donna aux disciples dans la Cène, non mortel et non passible. Et, dans le Lévitique, 11 (v. 5), sur cette parole, Si ton offrande est un gâteau cuit à la poêle, la glose dit : La Croix, plus Jorte que tout, rendit la chair du Christ, qui auparavant ne paraissait point apte à être mangée, apte à l'être désormais. Or, le Christ donna son corps apte à être mangé. Donc II le donna tel qu'il l'eut après la Passion, savoir impassible et immortel ». — La seconde objection dit que « tout corps passible, si on le touche et on le mange pâtit. Si donc le corps du Christ eût été passible, par le contact et la manducation des disciples II aurait pâti ».
La troisième objection fait remarquer que « les paroles sacramentelles ne sont point, maintenant, d'une vertu plus grande, quand elles sont proférées par le prêtre, qu'elles ne le furent alors quand le Christ Lui-même les proféra. Or, maintenant, par la vertu des paroles sacramentelles, sur Taulcl le corps du Christ est consacré impassible et immortel. Donc, à plus forte raison alors ».
L'argument sed contra se réfère à un mot du pape « Innocent III », dans son De myst. Allar, liv. IV, ch. xii, où il est u dit que le Christ donna alors, à ses disciples, son corps tel
368 SOMME théologique.
qu'il V avait. Or, Il avait alors un corps passible et mortel. Donc c'est son corps passible et mortel qu'il donna aux disciples ».
Au corps de l'arlicle, saint Thomas nous averlil que « Hugues de Saint-Victor a affirmé que le Christ, avant sa Passion, en des temps ditTérents, prit les quatre dots du corps glorifié; savoir : la subtilité, dans la nativité, quand II sortit du sein fermé de la Vierge; l'agilité, quand II marcha à pieds secs sur la mer; la clarté, dans la transfiguration; l'impassibilité, dans la Cène, quand II donna aux disciples son corps à manger. — Mais, poursuit le saint Docteur, quoi qu'il en soit des autres, dont il a été dit plus haut ce qu'il fallait en penser, toutefois, au sujet de l'impassibilité, il est impossible qu'il en soit ce qui est dit. II est manifeste, en effet, que c'était le même corps qui était vu alors par les disciples dans son apparence propre et qui était pris dans l'apparence du sacrement. Or, il n'était pas impassible, selon qu'il était vu dans son apparence propre; bien plus, il était au moment de subir la Passion. Et, donc, le corps, non plus, qui était donné dans l'apparence du sacrement n'était pas impassible. Toutefois, ce corps qui était passible en soi, était donné d'une manière impassible sous l'apparence ou l'espèce du sacrement. De même, en effet, que la vision requiert le contact du corps qui est vu au milieu de la vision qui l'entoure; ainsi, la Passion » ou le fait de pâtir « requiert le contact du corps qui pâtit aux choses qui agissent. Or, le corps du Christ, selon qu'il est sous ce sacrement, ainsi qu'il a été dit plus haut (art. i, ad 2""^; q. 76, art. 5), ne se rapporte ou ne se compare pas aux choses qui l'entourent, par l'entremise de ses propres dimensions, par lesquelles les corps se touchent, mais par l'entremise des dimensions des espèces du pain et du vin. Et c'est pourquoi ee sont ces espèces qui pâlissent et qui sont vues; non le corps lui-même du Christ ». — On remarquera cette application expresse faite par saint Thomas lui-même de sa grande doctrine de la transsubstantiation et des conséquences qu'elle ciilraînc, telle que nous l'avons exposée plus haut.
L'ad prunuin fait observer que d le Christ est dit n'avoir pas
QUESTION LXXXI. — DE LA COMMUNION DU CHRIST. SGq
donné, à la Gène, son corps mortel et passible, parce qu'il ne l'a pas donné d'une manière corporelle et passible. — Quant à la Croix, elle a fait la chair du Christ apte à être mangée, pour autant que ce sacrement représente la Passion du Christ ».
Uad secundiwi accorde que « la raison donnée par l'objection serait concluante, si le corps du Christ, de même qu'il était passible, eut aussi été donné d'une manière passible sous le sacrement ».
L'ad terliuni formule, à son tour, une déclaration expresse qui confirme excellemment tout ce que nous avons déjà tant de fois souligné au sujet de la transsubstantiation et de ses conséquences. « Comme il a été dit plus haut (q. 76, art. 4), les accidents du corps du Christ sont dans ce sacrement par voie de concomitance réelle, non par la vertu du sacrement, par laquelle est là », sous les espèces du pain, « la substance du corps du Christ. Et c'est pourquoi la vertu des paroles sacramentelles s'étend à cela que sous ce sacrement soit le corps du Christ, quels que soient les accidents qui existent réellement en lui », et avec ces accidents, quels qu'ils soient, mais tels qu'ils sont, par voie de concomitance.
Le corps du Christ dans ce sacrement fut donné aux disciples selon un mode où il n'était point passible, bien qu'il fût passible en lui-même. Une dernière question se pose, dès lors, au sujet du corps du Christ tel qu'il était dans ce sacrement, au moment de la dernière Cène. Que serait-il advenu, si l'on avait conservé quelque parcelle du pain consacré, durant le temps que Jésus-Christ mourait sur la Croix. Le corps du Christ fiit-il resté vivant dans ce sacrement. Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.