TROISIÈME PARTIE
« Nous devons, après » avoir traité de la confirmation, qui venait, dans l'ordre des sacrennents, après le sacrement de baptême, « traiter » maintenant « du sacrement de l'Eucharistie : Consequenter consideranduni est de sacramento Facharistiae ». — C'est par ces simples mots que saint Thomas annonce son nouveau traité. D'aucuns s'en étonneront peut-être. Mais cette simplicité paraîtra d'autant plus admirable que celui qui annonce l'Eucharistie en termes si modestes est celui-là même qui en a parlé comme nul autre ne l'a fait. Imitons la simplicité du saint Docteur; et, sans nous épuiser en avertissements sur l'excellence du nouveau traité que nous abordons, venons tout de suite à l'objet de notre étude. Ici, d'ailleurs, plus que jamais, notre étude — comme elle l'est depuis le début de la Somme — ne sera qu'une sublime contemplation.
Le traité de l'Eucharistie comprend onze questions (q. 78- 83). — Les sept premières questions s'occupent du sacrement lui-même : dans sa nature d'abord; et puis, dans « son efîet » (Q- 79) • — dans sa nature : en général, ou a du sacrement luimême » (q. 78); et en particulier : — d'abord, « de sa matière » (q. 7/1-77); puis, « de sa forme » (q. 78). — Les questions 80 et 81 traiteront de l'usage ou de la réception de ce sacrement, « de ceux qui le reçoivent »; la question 82, a du ministre » ; la question 83, « du rite » de ce sacrement.
Est-il besoin de faire remarquer que saint Thomas, dans la division de son traité de l'Eucharistie, ne parle de l'Eucharistie que comme sacrement et qu'il ne dit pas un mot explicite XMU. — Les Sacrements : L'Eucliarislie. 1
2 SOMME THKOLOGIQUË.
de l'Eucharistie comme sacrifice. Non pas certes qu'il ait eu la pensée de mettre en doute que l'Eucharistie ne soit un sacrifice, le sacrifice de la nouvelle loi; ou qu'il y ait eu un oubli dans sa pensée, dans sa mémoire. C'est qu'à vrai dire, et nous nous en convaincrons à chaque pas dans notre étude, il n'y a pas lieu de séparer, dans l'Eucharistie, la raison de sacrement et la raison de sacrifice, bien que ces deux raisons soient parfaitement distinctes. Le sacrement et le sacrifice sont inséparables dans l'Eucharistie. L'Eucharistie nest sacrifice que parce qu'on y trouve, réellement présente, bien qu'à l'état sacramentel, la Victime immolée sur le Calvaire; et ce sera même par la manière dont sera constitué ce sacrement, dans l'acte qui le fera être lui-même, que consistera, nous le verrons, toute la raison du sacrifice. La Victime est présente dans la matière et dans la forme du sacrement; et elle est immolée, par le fait même qu'elle est rendue présente, selon le mode que nous verrons, dans cette matière et dans celte forme du sacrement. — Comment, dès lors, instituer un traité scientifique, théologique, de l'Eucharistie, en voulant séparer ce qu'on appellera le sacrifice de ce qu'on appellera le sacrement; comment surtout instituer ce traité, en parlant de l'Eucharistie comme sacrifice avant de parler de l'Eucharistie comme sacrement. C'est proprement s'égarer, sur la nature profonde de l'Eucharistie, dès le premier pas que l'on fait dans son étude. Ce mode de procéder, qui convient excellemment à la législation canonique, ne saurait être celui du théologien, scrutant la nature des choses divines. Saint Thomas, lui, a eu de l'Eucharistie une vue autrement géniale. — Venons tout de suite, avec le saint Docteur, à ce qui doit être le premier objet de notre étude : la nature même de l'Eucharistie. C'est l'objet de la question suivante.
QUESTION LXXITI
Cette question comprend six articles :
I" Si l'Eucharistie est un sacrement?
■2° Si ce sacrement est un ou plusieurs?
3° S'il est de nécessité de salut?
4° De ses noms.
5° De son institution.
6° De ses figures.
De ces six articles, les cinq premiers considèrent le sacrement de l'Eucharistie en lui-même; le sixième, dans ses figures. — En lui-même, il est considéré, d'abord, dans son être (art, i-/i); puis, dans son origine (art. 5). — Dans son être, du point de vue réel ou physique (art. i-3); du point de vue logique, si l'on peut ainsi dire, ou nominal, quant aux lermes qui le désignent (art. 'i). — Dans son être réel ou physique : nature, unité, nécessité. — Lu nature va faire l'objet de l'article premier.
AuTiCLE Premier.
Si l'Eucharistie est un sacrement?
Trois objections veulent prouver que « l'Eucharistie n'est pas un sacrement ». — La première déclare « qu'à une même fin ne doivent pas être ordonnés deux sacrements; parce que cliaque sacrement est elTicace à produire son efl'et. Puis donc qu'à la perfection sont ordonnées la confirmation et l'Eucharistie, comme le dit saint Denys au chapitre iv de la ÏJiérar-
a SOMME THEOf.OOÎQllK.
chie Ecclésiastique, il semble que l'Eucharistie n'est pas un sacrement, étant donné que la confirmation en est un, ainsi qu'il a été vu précédemment » (q. 65, art. i ; q. -2, art. i). — La seconde objection dit qu' « en tout sacrement de la nouvelle loi, ce qui tombe visiblement sous les sens produit l'effet invisible du sacrement : c'est ainsi que l'ablution de l'eau cause et le caractère baptismal et l'ablution spirituelle, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 63, art. 6; q. 66, art. i, 3, 7). Or, les espèces du pain et du vin, qui tombent sous les sens, dans ce sacrement, ne produisent ni le corps du Christ véritable, qui a raison de chose et de sacrement, ni le corps mystique, qui a raison de chose seulement dans l'Eucharistie. Donc il semble que l'Eucharistie n'est pas un sacrement de la nouvelle loi ». — La troisième objection fait observer que «les sacrements de la nouvelle loi qui ont une matière sont réalisés dans l'usage de la matière : tels, le baptême, dans l'ablution; et la confirmation, dans le signe fait avec le chrême. Si donc l'Eucharistie était un sacrement, sa réalisation consisterait dans l'usage de la matière, non dans sa consécration : chose qui est manifestement fausse, parce que la forme de ce sacrement consiste dans les paroles qui sont dites dans la consécration de la matière, comme on le verra plus loin (q. 78, art. 1). Donc l'Eucharistie n'est pas un sacrement ». Nous entrevoyons, par cette dernière objection, la vérité des remarques déjà faites au sujet du rapport qui se trouve entre le sacrement et le sacrifice, dans l'Eucharistie. Le sacrifice sera inséparable de l'acte qui fait être ou constitue dans sa réalité, par mode de cause productrice, le sacrement lui-même.
L'argument sed contra oppose simplement qu' u il est dit dans une collecte (Pour les vivants et les défunts, à la postcommunion) : Que ce sacrement qui est le vôtre ne soit pas pour nous une condamnation à la peine ».
Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « les sacrements de l'Église sont ordonnés à subvenir à l'homme dans la vie spirituelle ». C'est le principe qui commande tout dans l'ordre des sacrements, comme nous l'avons vu à la question 61, quand il s'agissait de leur nécessité. Leur raison d'être totale
est de subvenir à l'homme, après sa chute, alors qu'il gît, mort ou malade, ayant perdu ou compromis en lui le principe même de sa vie spirituelle surnaturelle. Encore est-il que la perfection de ces remèdes spirituels sera bien diflerente selon les divers états du genre humain par rapport à la venue du Christ dans le monde. Ce n'est qu'après cette venue du Christ et alors qu'a été réalisé le mystère de la rédemption par la croix, que les sacrements ont existé sous forme d'orgauisme complet devant rétablir l'homme dans toute la perfection de sa vie surnaturelle restaurée. « Or », nous l'avons vu aussi et c'est un second principe que saint Thomas, éclairé de Dieu, a su mettre en pleine lumière, ici, dans sa Somme théologique, notamment à l'article premier de la question 65, « la vie spirituelle se conforme à la vie corporelle ; en raison de ce que~ les choses corporelles portent en elles la similitude des choses spirituelles » : et nous-mêmes nous ne pouvons nous élever aux choses spirituelles qu'en nous appuyant sur les choses corporelles. « D'autre part, il est manifeste que, pour la vie corporelle, si est requise la génération par laquelle l'homme reçoit la vie, et la croissance qui conduit l'homme à la perfection de cette vie; de même, aussi, est requis l'aliment, par lequel l'homme est conservé dans cette même vie. Il suit de là que comme pour la vie spirituelle, il a fallu qu'il y eût le baptême, qui est la génération spirituelle, et la confirmation, qui est la croissance spirituelle; de même, il a fallu qu'il \ eut le sacrement de l'Eucharistie, qui est l'aliment spirituel >?. On le voit, cette lumineuse argumentation n'est qu'une application nouvelle, faite au sacrement de l'Eucharistie, du principe établi, pour tous les sacrements, à l'article premier de la question 65, et dont nous avions déjà vu l'applicalion faite spécialement au sacrement de baptême et au sacrement de confirmation.
Les deux derniers mots de saint Thomas, au corps de l'article, doivent être retenus. Ils définissent excellemment, dès ce premier article, la nature de l'Eucharistie. L'Eucharistie, dans l'économie surnaturelle des moyens de salut inaugurée par le Christ, est un aliment : un aliment spirituel, car il s'agit ici de vie spirituelle. Cet aliment spirituel, parce qu'il est destiné à
6 SOMME TIlÉOLOGIQUi:.
l'être humain, qui est tout ensemble corps et esprit, bien plus — et c'est là, nous l'avons vu avec saint Thomas, toute la raison des sacrements — parce qu'il est destiné à l'être humain déchu, ruine par le péché, devra être conféré à Ihomme sous la forme qui convient à son élat de ruine : il faudra qu'il soi* quelque chose de corporel, de telle sorte que la vertu nutritive spirituelle qu'il portera avec lui sera attachée essentiellement à un signe matériel et sensible. Il s'agira d'aliment spirituel, mais adapté, en ce qu'il a de spirituel, à l'aliment corporel qui nourrit l'homme dans la vie de son corps. De là cette notion de l'Eucharistie, s'imposant à nous dès ce premier article, supposée tout de suite par les objections elles-mêmes qui s'appliquaient, du reste, à en contester la légitimité; savoir que l'Eucharistie n'est pas autre que du pain et du vin sur lesquels sont tombées les paroles consécratoires, y produisant cet effet, que, sans modifier en rien l'extérieur de ce pain et de ce vin, ce pain et ce vin ne sont plus un aliment ordinaire, destiné à conserver la vie du corps, mais un aliment spirituel, au sujet duquel on parle du corps et du sang du Christ, devenus, pour le chrétien, une vraie nourriture, un vrai breuvage, qui doivent alimenter sa vie spirituelle surnaturelle. Saint Thomas, dans le corps de l'article, a justifié la présence d'un tel sacrement dans l'économie chrétienne des moyens de salut. Nous aurons, dans la suite de notre traité, à mettre en lumière chacun des points contenus dans la notion du sacrement supposée ici. 11 suffit, pour le moment, d'avoir montré que cet ensemble que nous venons de résumer et que désigne le nom d'Eucharistie, a sa place exigée dans l'économie des sacrements de la loi nouvelle.
Uad prirnu/n répond à la difficulté du double emploi que semblerait faire ce nouveau sacrement après celui de la contirmation. Tous deux, en efï'el, seraient ordonnés à une même fin, la perfection de la vie chrétienne. L'équivoque est dans le mot perfection. C'est qu'en elîet, « il est une double perfection » dans l'ordre de la vie soit corporelle, soit spirituelle. « L'une est dans l'homme lui-même, à laquelle il est conduit par la croissance. C'est celte perfection qui convient à la confirma-
QUESTION LXXIH. — DU SACREMENT DE l'eUOMAUIS I lE. 7
lion. L'autre est la perfection que l'homme tire de l'adjonction » d'une chose extérieure, (f de la nourriture, du vêtement, ou de toute autre chose du même genre. Cette perfection est celle qui convient à l'Eucharistie, laquelle est une réfection spirituelle, qiiœ est spiritualis rejectio ». Ici encore, retenons ces deux derniers mots, qui complètent ceux de la fin du corps de l'article. Ils nous montrent que si nous parlons d'aliment spirituel, c'est en vue ou en fonction de l'acte même de nourrir ou de refaire qui a son effet dans le vivant ou dans le sujet à nourrir.
Vad secundurn n'accepte pas qu'il y ait, entre le sacrement de l'Eucharistie et les autres sacrements, notamment le baptême, la différence radicale que signalait l'objection. Il n'est pas vrai, d'une part, que ce qui tombe sous les sens, dans l'Eucharistie, n'ait aucun effet spirituel ; ni, non plus, d'autre part, que ce qui tombe sous les sens, dans les autres sacrements, tel le baptême, ait un effet spirituel au sens oii l'objection paraissait l'entendre. « L'eau, dans le baptême, ne cause pas l'effet spirituel en raison d'elle-même, mais en raison de la vertu de l'Esprit-Saint existant dans l'eau. Aussi bien, saint Chrysostome dit (hom. XXXVI, sur saint Jean), à propos de ces paroles, ch. v (v. 4), l'ange da Seigneur descendait par inlervalles, etc. : Dans les baptisés, ce nest pas simplement l'eau qui opère ; mais, quand elle a reçu la grâce de l'Esprit-Saint, alors elle enlève tous les péchés. Or, ce qu'est la vertu de l'Esprit-Saint pour l'eau du baptême, le corps véritable du Christ l'est pour les espèces du pain et du vin ». Nous ne dirons donc pas que les espèces du pain et du vin ne font rien; elles ont, au contraire, l'action ou l'efficacité la plus merveilleuse, comme nous le verrons plus tard, dans le sujet qui les reçoit. Toutefois, « elles n'ont d'action » spirituelle, « que par la vertu du corps du Christ véritable » qu'elles renferment. — Nous entrevoyons, par là, ce qui va se dégager plus encore de la i épouse suivante, savoir que le sacrement de l'Eucharistie, dans su raison de sacrement, ou de signe sacré qui contient et produit la grâce spirituelle, ne peut pas s'entendre des seules espèces sacramentelles du pain et du vin, mais des espèces du pain et
O SOMME TIIKOLOOIQIK.
du vin ayant en elles le corps et le sang du Christ qui leur confère leur vertu; comme l'eau du baptême n'a la laison de sacrement que pour autant qu'elle a en elle, quand elle est sous l'action des paroles qui la lui confèrent, la vertu de produire l'effet spirituel du sacrement. Et si l'on objecte qu'il faut que le sacrement soit sensible, et que ni la vertu de l'Esprit- Saint dans l'eau du baptême n'est chose sensible, ni le corps ou le sang du Christ sous les espèces du pain et du vin, nous répondons que, de part et d'autre, la condition de chose sensible se trouve remplie dans la forme ou dans les paroles qui exprlrnenl , dans le baptême, la vertu purificatrice, et, dans l'Eucharistie, la réalité du corps et du sang du Christ sous les dehors du pain et du vin.
Mais ceci nous amène à Vad lerliain, oii saint Thomas achève de préciser la nature du sacrement de l'Eucharistie. L'objection voulait que l'Eucharistie ne fût pas un sacrement, pour ce motif qu'on ne peut pas en marquer la réalisation dans l'usage ou l'application de la matière, comme c'est le cas pour les autres sacrements qui ont un élément matériel. Saint Thomas déclare que « le sacrement est dit tel parce qu'il contient quelque chose de sacré d. Ce n'est donc pas la seule raison de chose sensible, qui constituera la raison de sacrement : ce n'en est que le genre, si l'on peut ainsi dire; la différence spécifique se tire du rapport à quelque chose de sacré. « Or, une chose peut être sacrée, d'une double manière : absolument; et par rapport à quelque autre chose. Et, précisément, il y a cette différence, entre l'Eucharistie et les autres sacrements ayant une matière sensible, que l'Eucharistie contient quelque chose de sacré d'une façon absolue, savoir le Christ Lui-même; tandis que l'eau du baptême contient quelque chose de sacré en fonction d'autre chose, savoir une vertu ordonnée à sanctifier; et la raison est la même pour le chrême et autres matières semblables. C'est pour cela que le sacrement de l'Eucharistie se parfait n ou se réalise et est produit « dans la consécration même de la matière; tandis que les autres sacrements separfontdans l'application de la matière à l'homme qui est sanctifié. Et de là suit encore, ajoute saint Thomas,
QUESTION LXXIir. — DU SACREMENT DE LEUCHAHISTIE. 9
une autre différence. Car, dans le sacrement de l'I^ucharistie, ce qui a raison de chose et de sacrement se trouve dans la matière; et ce qui a raison de chose seulement, c'est-à-dire la grâce qui est conférée, dans le sujet qui le reçoit. Dans le baptême, au contraire, l'un et l'autre est dans le sujet qui reçoit le sacrement; savoir : et le caractère qui a raison de chose et de sacrement, et la grâce de la rémission des péchés, qui a raison de chose seulement. Et la raison est la même dans les autres sacrements ».
Il résulte de cette réponse, que nous ne pouvons pas parler de l'Eucharistie comme des autres sacrements. Les autres sacrements, qui ont une matière sensible, se parfont dans l'usage ou l'application de cette matière. Ils ne seront donc qu'autant qu'on applique cette matière avec la forme voulue qui lui donne la vertu spirituelle sans laquelle nous ne parlerions pas de sacrement dans la loi nouvelle. L'Eucharistie se parfait dans la consécration de la matière. Elle sera donc tant que la matière consacrée restera. Dans les autres sacrements, ce qui a raison de chose et de sacrement est en dehors du sacrement lui-même : on ne le trouve que dans le sujet où est reçu l'effet du sacrement. Dans l'Eucharislie, au contraire, on le trouve dans la matière même du sacrement, quand celte matière, portant la vertu de la forme prononcée sur elle, est devenue et demeure le sacremeni, qui, du reste, n'est ce sacrement que parce qu'elle contient ce (jui a ainsi raison de chose et de sacrement et qui est le corps réel du Christ d'oii le sacrement tire toute sa vertu sanctificatrice.
Que penser, après cela, de la question ou controverse, soulevée, au sujet de l'Eucharistie, touchant ce en quoi consiste, dans l'Eucharistie, la raison de sacrement. Quand nous par- Ions, purement et simplement, du sacrement de l'Eucharistie, que voulons-nous dire et que désignent ces mots. S'agit-il seulement des espèces tlu pain et du vin ') S'agit-il du corps et du sang du Christ présent sous ces espèces!* S'agit-il tout ensemble des espèces et du corps ou du sang!*
Il s'agit manifestement des espèces du pain et du vin sous la raison de saintes espèces, ou d'espèces du pain et du vin
iO SOMME THEOLOGIQUE.
après que le pain et le vin ont subi l'action de la consécration. Mais qui ne voit que toute la raison de ces espèces, ainsi considérées, est de n'être plus que les accidents du pain et du vin en fonction cVune nouvelle réalité cachée et livrée par eux, comme avant la consécration, ils cachaient et livraient la substance ou la réalité du pain et du vin. Dès lors, de même qu'avant la consécration on ne distinguait pas entre le pain et le vin et leurs accidents, au point de vue de la réalité de la chose qu'on avait devant soi, mais qu'en désignant les accidents du pain et du vin on entendait désigner le pain et le vin eux-mêmes; pareillement, après la consécration, nous ne distinguerons pas, au point de vue de la chose qui est là devant nous ; il n'y a qu'une réalité de substance, qui est le corps et le sang du Christ, mais sous les dehors ou accidents du pain et du vin. Et le sacrement de l'Eucharistie sera donc, à parler purement et simplement, le corps et le sang du Christ rendus sensibles par les espèces du pain et du vin. Ce ne sont pas les espècee seules, ni le corps et le sang du Christ considérés en eux-mêmes; mais les espèces du pain et du vin contenant le corps et le sang de Jésus-Christ. Sans douté, dans ce tout, nous pourrons et devrons distinguer ce qui a la raison de sacrement seulement : et ceci ne sera que les espèces du pain et du vin, privées de leur propre substance. Mais, à la différence des autres saciements oii ce qui a raison de clioseet de sacrement est en dehors du sacrement extérieur, et dans le sujet qui reçoit le sacrement; ici, ce qui a raison de chose et de sacrement est hors du sujet qui doit le recevoir et se trouve contenu dans le sacrement extérieur lui-même. D'autre part, étant donné que ce qui a ainsi raison de chose et de sacrement, dans l'Eucharistie, est tout ce qu'il y a de plus excellent, puisque c'est le Christ Lui-même, il s'ensuit que l'excellence ou la dignité du sacrement, même sous sa raison de sacrement extérieur et se tenant en soi, indépendamment de ses effets spirituelsà produire ou produits dans le sujet qui le reçoit, lui vient de ce qui, en lui, a raison de chose et de sacrement. C'est pour cela que même en lui-même ou sous sa raison de sacrement seulement, on ne le considérera jamais pour lui-même, mais toujours en fonction de ce qui, en
lui, a raison de chose et de sacrement ; c'est-à-dire cti foiiclioii du corps et du sang du Christ. De là vient que nnème quand il s'agit des espèces du pain et du vin, qui demeurent et selon qu'elles demeurent après la consécration, ne remplissant plus leur office d'espèces par rapport à la substance du pain et du vin désormais remplacées, mais remplissant cet office par rapport à la substance du corps et du sang du Christ, nous les traitons comme nous traiterions le corps et le sang du Christ, s'ils étaient là in specie propria, sous l'aspect de leurs accidents propres — en tout ce qui est du culle el de l'honneur à leur rendre. C'est pour cela que nous les appelons le Très Saint Sacrement, C'est pour cela que nous célébrons la fête du Très Saint Sacrement et que nous appelons cette fête soit la fête du Très Saint Sacrement, soit la fête du corps du Christ. C'est pour cela, enfin, que nous adorons le Très Saint Sacrement de l'adoration de latrie, qui n'est due qu'à Dieu seul. Toutefois, et parce que dans ce tout qui est le Très Saint Sacrement, nous distinguons ce qui a raison de sacrement seulement et qui n'est pas autre que les espèces du pain et du vin en elles-mêmes, et ce qui a raison de chose et de sacrement, qui est le corps et le sang du Christ contenus sous ces espèces, de là vient que nous pourrons dire du sacrement certaines choses que nous ne dirons pas du corps ou du sang du Chrit^t contenus dans le sacrement. Ici, il faudrait reproduire toute la prose du Laiida Sion, qui est un divin commentaire des léllexions que nous venons d'exprimer.
Pof/ma datiir chrisllanis Qaod in carnem transit punis Et vi/iiun in sanguinem.
Quod non capis, quod non rides, A nimosa Jirnial Jidcs Praeter reriun on/incni.
Caro cibns, santjuis po/us, Manet lamen Christus tottus Sut) utraque specie. ■ Sut) divers is speciebas, Signis tanliim el non rébus, Latent res eximise.
A sumenle non concisus, Non con/raclus, non divisas, Inieger accipilur.
Sumit anus, sumunt mille; Quanlum isti, tantum ille ; Nec sumptiis ronsuinitiir.
Fracto démuni sacramenlo, Ne vacilles, sed mémento Tantum esse suh fragmenta Quantum toto tegitur.
Nulla rei fil scissura, Signi tantum fit fractura, Qua nec status nec statura Signati minnitur\
I. Voici la traduction littérale do ces strophes, telle que nous l'avons donnée dans notre Initiation thomiste (p. 3i4. 3i5).
Un dogme est donné aux chrétiens.
Que le pain se change en chair.
Et le vin en sang :
Ce que tu ne saisis pas. ce que lu ne vois pas,
Une foi forte te l'affîrine.
En dehors du cours ordinaire des choses.
Le pain est la chair, le vin est le sang,
Mais le Christ demeure tout entier
Sous l'une et l'autre espèce :
Sous des espèces diverses.
Qui ne sont que des signes, non des choses.
Se cachent des choses exquises.
Nullement coupé par celui qui le prend.
Nullement broyé ou divisé.
Le Christ est reçu tout entier :
Un seul le prend, mille le prennent.
.^^utant ceux-ci, autant celui-là.
Et, pris. Il n'est point épuisé.
Enfin, quand le sacrement est fractionné.
Ne te troubles pas, mais souviens-toi
Qu'il y a autant sous le fragment
Qu'il se trouve sous le tout :
I>a chose n'a point de brisure.
Le signe seul est en fracture
Sans que l'état ou la stature
De la chose sous le signe ail diminué.
QUESTION LXXltl. — ilU SAChEMENt DE l/EdCHARFSTIE. l3
Et tout cela est compris dans la formule même par laquelle nous appelons l'Eucharistie le sacrement du corps du Christ. Par celte formule, en effet, tantôt nous voulons dire que le corps du Christ est lui-même honoré sous la raison de sacrement, et tantôt qu'il est contenu sous les espèces du pain et du vin qui en sont le sacrement.
L'Eucharistie est un sacrement, le sacrement de la nutrition spirituelle; et elle est cela, elle est ce sacrement, parce que sous les espèces du pain et du vin, elle est pour nous le mets spirituel par excellence ; savoir : le corps et le sang du Christ, dans la vérité de leur substance. — Mais, tout de suite, et en raison même de ce que nous venons de dire, une question se pose. Puisqu'il y a dans l'Eucharistie un double élément, le pain et le vin, le corps et le sang du Christ, qu'en sera-t-il de son unité ou de sa multiplicité. Devrons-nous dire que l'Eucharistie est multiple dans sa raison de sacrement; ou, pourrons-nous, malgré tout, revendiquer, pour elle, dans cette raison de sacrement, le caractère ou la note de parfaite unité.
— C'est l'objet de l'article qui suit.
Article II.
Si l'Eucharistie est un seul sacrement, ou plusieurs?
Trois objections veulent prouver que d l'Eucharistie n'est pas un sacrement qui soit un, mais » qu'« elle est plusieurs ».
— La première en appelle à ce qu' u il est dit dans la collecte » que nous avons déjà citée {Pour les vivants et les défunts, postcommunion) : Nous vous le demandons, Seigneur, que les sacrements que nous avons reçus, nous purifient. Or, il s'agit là de la réception de l'Eucharistie. Donc l'Eucharistie n'est pas un sacrement qui soit un, mais elle est plusieurs d. — La seconde objection dit qu' « il est impossible, si l'on multiplie le genre, de ne pas multiplier l'espèce; et, par exemple, un homme ne peut pas être plusieurs animaux. Or, le signe est le genre du sacrement, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. Co,
l4 SOMME THEOLOGIQOE.
art. i). Puis donc que rians l'Eucharistie il \ a plusieurs signes, savoir le signe du pain et le signe du vin, il semble s'ensuivre qu'il y a plusieurs sacrements ». — La troisième objection rappelle que « ce sacrement se parfait dans la consécration de la matière, ainsi qu'il a été dit (art. i, ad .V"""). Or, dans ce sacrement, il y a une double consécration de la matière. Donc le sacrement est double ».
L'arg^ument sed contra en appelle à ce que « l'Apôtre dit, dans la première épître ««a; Corinthiens, ch. x (v. 17) : A plusieurs nous sommes an seul pain et un seul corps, dès là que nous participons tous à un même pain et à une même coupe. Par où l'on voit que l'Eucharistie est le sacrement de l'unité de l'Église. Or, le sacrement porte limage de ce dont il est le sacrement. Donc l'Eucharistie est un sacrement qui est un ».
Au corps de l'aiticle, saint Thomas nous avertit que « comme on le voit au livre V des Métaphysiques (de S. Th., leç. 7, 8; Did., liv. IV, ch. vi), est dit un, non pas seulement ce qui est indivisible, ou ce qui est continu, mais aussi ce qui est parfait », c'est-à-dire ce qui ayant plusieurs parties, même distinctes et séparées, est lui-même la résultante ordonnée et harmonieuse de ces parties diverses : « en ce sens, on dira la maison une, l'homme un. Or, cet un en perfection est ce dont l'intégrité est constituée par toutes les choses qui sont requises pour sa fin : c'est ainsi que l'homme est intégré de tous les membres nécessaires aux opérations de l'âme; et la maison, des parties qui sont nécessaires à l'habitation. De cette sorte, le sacrement de l'Eucharistie est dit un. Il est ordonné, en effet, à la réfection spirituelle, qui est conforme à la réfection coiporelle », se modelant sur elle en quelque sorte, comme nous l'avons fait remarquer pour toute l'économie des moyens de salut que sont les sacrements de la nouvelle loi. " D'autre part, pour la réfection corporelle deux choses sont requises; savoir : la nourriture, qui est l'aliment sec; et la boisson, qui est l'aliment humide. C'est pour cela que deux choses aussi sont requises pour l'intégrité de ce sacrement; savoir : la nourriture spirituelle et la boisson spirituelle; selon
QUESTION L.VXIII. — DU SACREMENT DE l'rL'CHARISTIE. 10
cette parole marquée en saint Jean, ch. vi (v, 56) : Ma chair est vraiment une nourriture ; et mon sang est vraiment un breuvage. Il suit de là que ce sacrement est plusieurs matériellement; mais il est un formellement et dans l'ordre de la perfection ». — Il est très vrai qu'il y a plusieurs choses ou plusieurs éléments et des éléments très distincts ou très divers, dans l'Eucharistie, comme sont le pain et le vin, le corps et le sang du Christ. Mais ces éléments distincts et divers sont ordonnés à intégrer un même tout. Le tout qu'ils intègrent n'est pas autre que celui du repas spirituel — refectio spiritaalis — destiné à refaire l'âme dans sa vie spirituelle. L'Eucharistie est, formellement, un repas, une table préparée pour l'âme chrétienne, pour les fidèles du Christ. La multiplicité des aliments, notamment du double aliment essentiel à tout repas, la nourriture et le breuvage, ne nuit en rien à l'unité de la table ou du repas; elle est bien plutôt ce qui la consacre, puisqu'il ne saurait y avoir de repas parfait, de table parfaite, sans le concours de ce double aliment essentiel. — Nous n'avons pas à nous attarder ici à l'objection qu'on pourrait tirer de la pratique de la communion sous une seule espèce. Nous l'étudierons plus tard, ex professo, à l'article 12 de la question 80.
Vad prinuim fait observer que « dans la même collecte » citée par l'objection, « il est dit, d'abord, au pluriel : Que les sacrements que nous avons reçus nous purifient; et, ensuite, au singulier, il est ajouté : Que ce sacrement gui est votre ne soit pas pour nous une obligation à la peine, pour montrer que ce sacrement est, en un sens, multiple, mais, purement et simplement, un ».
Vad secundum déclare que « le pain et le vin sont matériellement plusieurs signes, mais formellement et )j dans le sens du tout parfait qu'ils constituent ou « dans l'ordre de la perfection, ils ne sont qu'un, pour autant que de l'un et de l'autre se parfait une seule réfection n. Les deux ne constituent qu'un seul repas, une seule table, un seul banquet, un seul festin.
Vad tertium dit que « même du fait qu'il > a une double
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consécration pour ce sacrement, on n'en peut tirer rien d'autre, sinon que ce sacrement est matériellement plusieurs, comme il a été dit » (au corps de l'article). — Nous verrons plus tard, quand il s'agira de la célébration do ce sacrement ou de l'acte même qui le constitue et le fait être, la raison ou le pourquoi de la double consécration dont il est ici question. Cette double consécration sera nécessaire, non pas seulement pour nous donner le double aliment qui doit constituer l'intégrité du repas spirituel qu'est l'Eucharistie, mais aussi pour donner à ce double aliment le caractère essentiel qu'il doit avoir et qui est celui de nous faire participer à la Victime immolée à laquelle ce sacrement nous fait communier. Et, de nouveau, nous entrevoyons le lien étroit, indissoluble, qui unit, dans l'Eucharistie, la raison de sacrement et la raison de sacrifice. Le pain que nous mangeons, le vin que nous buvons ne sont pas un pain et un vin ordinaires. Ce pain est le corps du Christ; ce vin est son sang : corps et sang, séparés, donc à l'état de Victime immolée. Et ils sont cela, par l'acte même qui les constitue ou les fait être, l'acte de la double consécration, qui aura la raison de sacrifice, du simple fait qu'il est cette double consécration séparée, tombant sur le pain pour le changer, de soi, au seul corps du Christ, et sur le vin pour le changer, de soi, au seul sang du Christ, en fonction du moment où le corps et le sang du Christ ont été en effet séparés et constitués à l'étal de Victime immolée sur le Calvaire.
Dès maintenant et sous la réserve d'expliquer, dans toute la suite du traité, les termes, d'une richesse et d'une profondeur infinies, que nous employons pour fixer l'enseignement catholique sur la nature du sacrement de l'Eucharistie, — nous pouvons définir ce sacrement : un repas mystérieux, où, sous les espèces ou apparences du pain et du vin, le corps de Jésus- Christ est donné à manger, et son sang à boire, après la double consécration qui a rendu Jésus-Christ réellement présent, dans le même état, sous forme sacrarnentelle, de Victime immolée, qui fut le sien sur le Calvaire, au moment où s'accomplissait le n)> stère même de notre Hédemption. Tous ces merveilleux aspects du sacrement et du sacrifice nous sont