‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'AquinChapitre 4 sur 21 · DE LÀ MATIERE DE CE SACREMENT · texte numérisé non relu

DE LÀ MATIERE DE CE SACREMENT

Cette question comprend huit articles :

1° Si le pain et le vin sont la matière de ce sacrement? 2° Si pour la matière de ce sacrement est requise une quantité déterminée?

3° Si la matière de ce sacrement est le pain de froment? 4° Si c'est le pain azyme ou le pain fermenté? 5° Si la matière de ce sacrement est le vin de vigne? 6° Si l'on doit y mélanger de l'eau ? 7° Si l'eau est de nécessité pour ce sacrement? 8" De la quantité d'eau à ajouter?

De ces huit articles, les deux premiers traitent, d'une façon globale et sans les séparer, des deux éléments qui entrent dans la matière de l'Eucharistie; les deux suivants (3 et 4) traitent, séparément, du pain ; les quatre derniers (5-8), spécialement, du vin. — Dans les deux premiers articles, où il traite indistinctement du pain et du vin, saint Thomas se demande : premièrement, si le pain et le vin sont bien la matière de ce sacrement; secondement, en quelle quantité on doit les employer.

Article Premier. Si la matière de ce sacrement est le pain et le vin?

Trois objections veulent prouver que « la matière de ce sacrement n'est pas le pain et le vin ». — La première arguë de ce que « ce sacretrient doit représenter la Passion du Christ

d'une manière plus parfaite que les sacrements de l'ancienne loi. Or, les chairs des animaux, qui étaient la matière des sacrements de l'ancienne loi, représentaient la Passion du Christ d'une manière plus expresse que le pain et le vin. Donc la matière de ce sacrement doit être les chairs des animaux plutôt que le pain et le vin ». — La seconde objection dit que « ce sacrement doit être célébré partout. Or, dans bien des pays, on ne trouve pas le pain et en bien d'autres on ne trouve pas le vin. Donc le pain et le vin ne sont pas la matière qui convient pour ce sacrement ». — La troisième objection déclare que « ce sacrement convient à ceux qui sont en santé et aux infirmes. Or, le vin nuit à certains malades. Donc il semble que le vin ne doit pas être la matière de ce sacrement ».

L'argument sed contra oppose que u le pape saint Â.lexandre (I"; ép. I à loas les orthodoxes) dit : Dans les oblations des sacrements, qu'on offre seulement pour le sacrijice du pain et du vin mêlé d'eau ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit qu' « en ce qui touche à la matière de ce sacrement, il en est qui ont erré de multiple manière. — D'aucuns, en effet, qu'on appelle Artoty rites » des mots grecs xoto?. pain, et Tup6;. fromage, « comme le ditsaint Augustin, aulivredes Hérésies {héw XXVIll), offrent du pain et du fromage, dans ce sacrement, donnant pour raison que les oblations des premiers hommes avaient été faites des fruits de la terre et des brebis ». Ces hérétiques essayaient donc de justifier leur étrange pratique. Quand une fois l'homme se soustrait au joug d'une autorité pour ne plus suivre que les caprices de son imagination, tout devient possible. Il n'y a pas d'extravagance dont il ne soit capable. — Après les Artotyrites, saint lliomas signale « d'autres » hérétiques, (( les Cataphrygiens et les Pépuzicns » ou Montanistes (Montan était né à Pépuze, en Phrygie, vers 170), qui joignaient au ridicule la cruauté. Ils « tiraient à l'aide de petites piqûres, pratitiuées sur tout le corps d'un enfcmt, le sang de cet enfant, qu'ils mêlaient à de la farine pour en Jaire du pain, malii're de leur prétendue Eucharistie {Ibid., hér. XXVI). — D'autres, enfin, qu'on appelle Aquariens, oIVrent seulement de l'eau,

3 G SOMME TIIEOLOr.IQUË.

dans ce sacrement, sous couleur de sobriété {Ibid., hér. LXIV). — Toutes ces erreurs, et autres semblables, sont exclues », reprend saint Thomas, « par cela que le Christ a institué ce sacrement sous l'espèce da pain et du vin, comme on le voit en saint Matthieu, ch. xxvi (v. 26 et suiv.). Et donc le pain et le vin sont la matière de ce sacrement ».

Telle est la conclusion qui s'impose, inéluctable, du point de vue positif.

De cette conclusion inéluctable, que le pain et le vin sont la matière propre du sacrement de l'Eucharistie, la seule qui convienne et dans laquelle le sacrement puisse être célébré, saint Thomas, dans la seconde partie du corps de l'article, se propose de montrer la parfaite harmonie avec la nature du sacrement. « Et hoc rationabllUer, c'est là chose raisonnable », ajoute-t-il. Pour le montrer, il apporte quatre raisons. — « La première a Irait à l'usage de ce sacrement, qui est la manducation », ou l'utilisation par mode de repas. « De même, en effet, que l'eau est prise dans le sacrement de baptême pour servir à l'ablution spirituelle, parce que l'ablution corporelle se fait communément avec l'eau; de même aussi, le pain et le vin dont les hommes usent le plus communément pour leur réfection corporelle sont pris dans ce sacrement pour servir à la manducation » ou à la réfection « spirituelle. — La seconde raison a *rait à la Passion du Christ, dans laquelle le sang fut séparé du corps. Et c'est pourquoi, dans ce sacrement qui est le mémorial de la Passion du Seigneur, on prend séparément le pain comme sacrement du corps, et le vin comme sacrement du sang ». On remarquera, dans cette seconde raison, le rapport établi par saint Thomas entre les deux espèces séparées et la séparation du corps et du sang du Christ sur la croix. C'est par ce rapport que l'Eucharistie a raison de sacrement de la Passion du Christ; et, par suite, de sacrifice comtnémoratif ou représentatif du sacrifice de la Croix que constitue celle même Passion dans laquelle le corps et le sang du Christ furent séparés. Quand nous aurons à traiter de la raison ou du caractère d'immolation, et, partant, de sacrifice, dans l'Eucharistie, nous n'aurons pas à la chercher ailleurs que dans cette

séparation sacramentelle du corps et du sang du Christ sous les espèces séparées du pain et du vin. — « La troisième raison porte sur l'efTet » du sacrement « considéré en chacun de ceux qui le reçoivent. Gomme, en effet, le dit saint Ambroise, sur l'Épitre aux Corinthiens (première Épître, ch. xr, v. 20), ce sacrement vaut pour la protection du corps et de Came, et c'est pourquoi la chair du Christ, sous l'espèce du pain, est offerte pour le salut du corps, et, sous l'espèce du vin, le sang [jour le salut de rame, selon qu'il est dit, dans le Lévitique, ch. xvii (v. i4), que Vàme de l'animal est dans le sang ». Cette troisième raison a été chantée par saint Thomas dans une belle strophe du Verbam supernum, l'hymne des Laades pour l'office du Saint-Sacrement : « Quitus sub bina specie, carneni dédit et sanguinem, L't duplicis substanticc, Totum cibaret liominum : sous une double espèce, Il leur donna sa chair et son sang, afin de rassasier l'homme tout entier, dans la double substance qui est la sienne ». — Enfin, « une quatrième raison a trait à l'eflet » du sacrement, non plus en chacun de ceux qui le reçoivent considéré séparément et en lui-même, mais « par rapport à l'Église dans sa totalité. L'Eglise, en effet, est constituée des divers fidèles, comme le pain est fait de divers grains et le vin coule de divers raisins, ainsi que le dit la glose, sur cette parole de la première Épitre aux Corinthiens, ch. x (v. 17) : .1 plusieurs, nous sommes un seul corps, etc. ».

Vad primuni répond qu' « en effet, les chairs des animaux immolés représentent d'une façon expresse la Passion du Christ », qui a été une immolation du Christ dans sa chair; « maTs elles conviennent moins à l'usage commun de ce saciement et à la signification de l'unité de l'Eglise ».

\Jad secundum dit que « sans doute, le froment et le vin ne se récoltent point dans tous les pays ; mais il est facile d'en transporter partout autant qu'il suffit pour l'usage de ce sacrement. Toujours est-il que si l'une des deux matières man(iuait, il ne faudrait pas consacrer l'une sans l'autre; parce qu'il ny aurait [)as de sacrifice » : certains manuscrits ont le mol sacrement, à la place du mot sacrifice ; le sens reste le même : et c'est toujours la pensée que nous avons déjà soulignée plusieurs

38 SOMME THIîOLOGlQLi:.

fois; savoir que dans l'Eucharistie le sacrement et le sacrifice s'identifient dans la réalité, le sacrifice consistant dans la célébration même du sacrement, c'est-à-dire dans l'acte qui fait être sous l'espèce du pain le corps du Christ, et, sous l'espèce du vin, le sang du Christ, séparés l'un de l'autre sacramentellement comme ils furent séparés réellement sur le Calvaire. L'ad terlium fait observer que « le vin pris en petite quantité, ne peut pas nuire beaucoup à un malade. Et, cependant, si l'on craint le dommage, il n'est pas nécessaire que tous ceux qui reçoivent le corps du Christ reçoivent aussi le sang, comme il sera dit plus loin » (q. 80, art. 12). Nous verrons plus loin, en effet, quelles sont les règles et quelle est la pratique de l'Église au sujet de la communion sous une ou sous les deux espèces.

Nous venons de parler de quantité, au sujet de la matière du sacrement de l'Eucharistie. Il nous faut nous demander s'il y a quelque chose de prescrit ou de nécessairement requis à ce sujet; ou bien si n'importe quelle quantité de pain et de vin peut, en soi, être prise pour la célébration de ce sacrement. — Saint Thomas va nous répondre à l'article qui sait.

Article II.

S'il est requis une quantité déterminée de pain et de vin pour la matière de ce sacrement ?

Trois objections veulent prouver qu' « il est requis une quantité déterminée de pain et de vin pour la matière de ce sacrement ». — La première dit que d les etfels de la grâce ne sont pas moins ordonnés que ceux de la nature. Or, comme il est dit au livre II de CAme (ch. iv, n. 8; de S. Th. leç. 8), tout ce qui est dans tu nature a reçu un certain terme et une raison dà grandeur et de croissance. Donc, à jilus forte raison, dans ce sacrement, qui est appelé Eucharistie, c'est-à-dire bonne grâce, il est requis une quantité déterminée de pain et de vin ». —

QUESTION LXXIV. DE L.V MATIEKE DE CE SACREMENT. Sq

La seconde objection déclare qu' « aux ministres de l'Église n'a pas été donnée par le Christ la puissance portant sur ce qui tourne à la dérision de la foi et des sacrements ; selon cette parole de la seconde Épître aux Corinthiens, ch. x (v. 8) : Selon la puissance que Dieu m'a donnée pour l'édification et non pour la destruction. Or, ce serait une dérision de ce sacrement, si un prêtre voulait consacrer tout le pain qui se vend au marché et tout le vin qui est dans une cave. Donc cela ne peut pas se faire ». — La troisième objection fait remarquer que « si quelqu'un est baptisé dans la mer, ce n'est point toute l'eau de la mer qui est sanctifiée par la forme du baptême, mais seulement cette partie qui sert à l'ablution du corps du baptisé. Donc, dans ce sacrement non plus la quantité du pain qui est superflue ne peut pas être consacrée ».

L'argument sed contra dit que « beaucoup s'oppose à peu ; et grand, à petit. Or, il n'est pas de quantité de pain ou de vin, si petite soit-elle », pourvu qu'elle tombe sous les sens, u qui ne puisse être consacrée. Donc il n'en est aucune, si grande soitelle, qui ne puisse pas ne pas aussi être consacrée ».

Au corps de l'article, saint Thomas signale », comme toujours sans les nommer, « certains » qui « ont dit », déclare-t-il (et c'étaient Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Pierre de Tarentaise), « que le prêtre ne pourrait pas consacrer » (il s'agit évidemment de validité, non de licéité) « une immense quantité de pain ou de vin, par exemple tout le pain qui se vend au marché ou tout le vin qui est dans un tonneau. — Mais », reprend le saint Docteur, « cela ne semble pas être vrai. C'est qu'en effet, dans toutes les choses qui ont une matière, la raison de la détermination pour la matière se prend de l'ordre à la fin : ainsi, la matière de la scie est le fer, pour qu'elle soit apte à scier. Or, la fin de ce sacrement est l'usage des fidèles. Il faut donc que la quantité de la matière de ce sacrement soit déterminée par comparaison à l'usage des fidèles. D'autre part, il ne se peut pas qu'elle soit déterminée par comparaison à l'usage des fidèles qui sont là présents » au moment où le sacrement se célèbre; « sans quoi un i)rêtre qui a peu de paroissiens, ne pourrait pas consacrer beaucoup d'hosties. Il de-

'|0 SOMME ÏHEOLOGIQUE.

meure donc que la matière de ce sacrement se détermine par comparaison à l'usage des fidèles )> en soi ou « d'une façon absolue. Et parce que le nombre des fidèles est indéterminé, il s'ensuit qu'on ne peut pas dire que la quantité de la matière de ce sacrement soit déterminée ». De par la volonté du Christ qui l'a institué, ce sacrement ne peut pas avoir une quantité de matière délerminément fixée qu'il ne serait pas possible de dépasser. Cette détermination est laissée, pour chaque cas, à l'arbitre du prêtre qui célèbre : de telle sorte que s'il s'agit de la validité, n'importe quelle quantité de matière peut être consacrée ; et, s'il s'agit de la licéité, c'est le prêtre lui-même qui célèbre qui doit, selon les cas, fixer la quantité de matière correspondante aux besoins des fidèles appelés à participer au sacrement.

Vad primiim fait observer que « la matière de chaque chose naturelle » existant dans le monde de la nature, « reçoit une quantité déterminée par comparaison à une forme déterminée. Mais le nombre des fidèles, à l'usage desquels ce sacrement est ordonné, est indéterminé » en soi, et ne se détermine que selon les circonstances particulières, v 11 n'y a donc point parité entre les deux ». 11 y a, pour tous les êtres de la nature, une certaine quantité que leur forme ne permet pas de dépasser, bien que, pour les divers individus qui participent cette forme, il y ait une certaine latitude, permettant aux uns d'avoir une quantité moindre et aux autres une quantité plus grande. Dans l'Eucharistie, il n'y a pas, de soi, une quantité qui ne puisse pas être dépassée, le nombre des fidèles demeurant toujours, en soi, indéterminé, en ce sens qu'il se peut toujours, quelque nombre qu'on suppose ou qu'on fixe, qu'il y en ait un plus grand nombre à se présenter pour recevoir ce sacrement : dans tel cas particulier, on pourra bien fixer d'avance le nombre des fidèles qui devront se présenter. Mais quel que soit ce nombre, selon les divers cas particuliers, d'autres cas pourraient se présenter où le nombre des fidèles serait encore plus grand. 11 n'y a donc pas, de soi et à considérer la nature du sacrement, ,^\ une quantité de matière à fixer d'une manière absolue, au delà .„J\^\le laquelle il ne serait plus i)ossible de célébrer ce sacrement.

QUESXrO.N LXXIV. DE LA MATIERE DE CE SACHEMENT. ^I

Vad secunduin répond qup « la puissance des minisires de l'Église est ordonnée à deux choses : d'abord, à l'eflet propre » qu'il s'agit de réaliser ; « ensuite, à la fin de cet eft'et. La seconde de ces deux choses n'enlève pas la première. Si donc un prêtre entend consacrer le corps du Christ pour une mauvaise fin, par exemple, pour se moquer ou pour pratiquer des maléfices, l'intention de cette fin mauvaise fera qu'il pèche, mais cependant en raison de la puissance qui lui a été donnée il réalisera le sacrement ». Nous trouvons ici une application de la doctrine exposée dans la question de la cause des sacrements, où saint Thomas distinguait avec tant de soin l'intention pure et simple, qui consiste à vouloir réaliser ou administrer tel sacrement, de l'intention droite qui consiste à vouloir réaliser ou administrer le sacrement pour une fin vertueuse.

Uad tertiu/n n'admet pas la parité que voulait faire l'objection entre le baptême et l'Eucharistie. « Le sacrement de baptême se parfait dans l'usage » ou l'application « de la matière» au sujet qui reçoit le sacrement. « Et c'est pourquoi par la forme du baptême n'est point sanctifiée une plus grande quantité d'eau que celle dont il est fait usage » pour lahlulion du sujet. (( Mais le sacrement de l'Eucharistie se parfait dans la consécration de la matière. Il n'y a donc point parité entre les deux ».

Sur la conclusion et la raison donnée par saint Thomas dans cet article, on pourrait faire une difficulté concernant la quantité de vin, qui est, avec le pain, la matière du sacrement. Il semblerait que, pour le vin, la quantité est déterminée par la forme même de la consécration dont nous dirons ])lus lard qu'elle comprend ces mots : Cette coupe, ce calice eut la coupe, le calice de mon sang. Gomme le fait remarquer ici Cajétan, il semble que la forme ne s'applique et ne peut s'appliquer qu'à la (juantité de vin contenu ou pouvant contenir dans le calice qu'on a devant soi ou entre les mains au moment de la consécration. A vrai dire, cependant, la raison donnée pour la matière du pain vaut aussi pour la matière du \in. L'intention de la formule n'est pas, en elYel, de ne consacrei' que telle

[\î sOMMi; tiikologiquf:.

quantité de vin; mais d'en consacrer autant qu'il en faudra ou qu'il en faudrait pour les convives appelés à prendre part au repas eucharistique. Et, de ce chef, pour le vin comme pour le pain, il n'y a pas de quantité déterminée de soi ou d'une laçon absolue. Il se pourrait donc, absolument parlant, qu'on eût à consacrer une très grande quantité de vin, selon le nombre des convives, bien qu'il n'y eût qu'une coupe qui serait passée successivement. Le sens de la formule est donc que tout le vin qu'on a ou qu'on pourrait avoir devant soi et qui pourrait être requis par tel nombre de convives, nombre de soi indéfini, et qu'on prendra ou qu'on prendrait dans celte coupe ou ce calice qu'on a ou qu'on pourrait avoir, dans telle réunion ou assemblée de fidèles, qu'il n'y ait d'ailleurs qu'une coupe ou un calice, ou qu'il y en ait plusieurs, — tout ce vin est ou serait le sang du Christ.

Ainsi, bien qu'il puisse y avoir faute de la part du prêtre qui consacrerait inconsidérément — à plus forte raison, s'il le faisait dans un dessein ou pour un but mauvais — Irap (Vhosties ou trop de vin et plus qu'il en faudrait pour telle circonstance déterminée, cependant la consécration serait valide et porterait sur toutes les hosties ou tout le pain et sur tout le vin que le prêtre aurait l'intention de consacrer.

La matière du sacrement de l'Eucharistie consiste dans du pain et du vin, dont la quantité n'est pas de soi déterminée, pas plus que n'est déterminé, en soi, le nombre de fidèles à l'usage desquels ce sacrement est ordonné. — INous avons considéré jusqu'ici les deux éléments de la matière du sacrement de l'Eucharistie, en les prenant ensemble. Nous devons maintenant les considérer séparément : d'abord, le pain (art. 3, 4) ; et puis, le vin (art. 5-8). — Au sujet du pain, nous nous demanderons, en premier lieu, quelle doit être sa qualité spécifique ou essentielle (art. .'5); ensuite, dans quelles conditions il doit être : azyme, ou fermenté (art. [\). — La qualité essentielle est, d'après la doctrine de l'I^^lise, d'être du pain de froment. Est-il vrai que cette qualité soit requise, et qu'elle

QUESTION LXXIV. — DE LA MATCKUIi: DK CE SACREMENT. 43

soit requise pour la validité du sacrement. — Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Article III.

S'il est requis, pour la matière de ce sacrement, qu'on ait du pain de froment?

Quatre objections veulent prouver qu' « il n'est pas requis, pour la matière de ce sacrement, qu'on ait du pain de froment ». — La première argue de ce que a ce sacrement est rcmémoratif de la Passion du Seigneur. Or, il semble qu'à la Passion du Seigneur s'harmonise mieux le pain d'orge qui est plus dur et dont aussi le Seigneur nourrit les foules sur la montagne, comme il est dit en saint Jean, ch. vi (v. 9 et suiv.), que le pain de froment. Donc le pain de froment n'est point la matière propre de ce sacrement ». — La seconde objection dit que la forme ou a la figure est le signe de l'espèce dans les choses naturelles. Or, il est d'autres grains qui ont une forme semblable au grain de froment, comme le gruau ou l'épeautre : et même, en certains pays, on en fait du pain qui sert à ce sacrement. Donc le pain de froment n'est point la matière propre de ce sacrement ». — La troisième objection déclare que « le mélange détruit l'espèce. Or, c'est à peine si l'on trouve une farine de froment, qui n'ait aucun mélange d'autres grains ; si ce n'est peut-être qu'on choisisse les grains avec le plus grand soin. Donc il ne semble pas que le grain de froment soit la matière propre de ce sacrement ». — La quatrième objection fait observer que « ce qui est corrompu » ou gâté (( paraît être d'une autre espèce. Or, il en est qui consacrent avec du pain gâté, lequel ne semble plus être du pain de froment. Et, par suite, le pain de froment n'est point la matière propre de ce sacrement ».

L'argument sed contra en appelle à ce que c dans ce sacrement est contenu le Christ (|ui se compare Lui-même au pain de froment, quand il dit, en saint Jean, ch. xii (v. -ilx, 26) :

4/i SOMME TUKOLOGIQUE.

A moins que le grain de Jromcal ne meure, il reste seul. Donc le pain de frornenl est la matière de ce sacrement ».

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle le principe, que (( comme il a été dit (art. i ; q. Go, art. 7, ad S"""), pour l'usage des sacrements, on prend cette matière qui vient le plus communément parmi les hommes pour l'usage qui s'y rapporte. Or, parmi tous les autres pains, les hommes usent le plus communément du pain de froment : et, en eft'et, les autres pains semblent avoir été introduits pour suppléer au défaut de celui-là. Aussi bien croit-on que le Christ a institué ce sacrement en cette espèce de pain. Il y a encore que ce pain est fortifiant pour l'homme; et, pour autant, il convient mieux à la signification de l'effet de ce sacrement. A cause de cela, la matière propre de ce sacrement est le pain de froment ».

L'ad primum répond que a le pain d'orge convient pour signifier la dureté de l'ancienne loi. Soit à cause de la rudesse de ce pain. Soit aussi parce que, comme le dit saint Augustin, au livre des Quatre-vingt-trois questions (q. LXl), la moelle de l'orge qui est cachée sous une paille très tenace, ou bien signifie la loi elle-même qui était donnée de telle sorte quen elle l aliment vitcd de l'âme serait recouvert de sacrements corporels, ou bien signifie l'ancien peuple non encore dépouillé des désirs charnels qui adhéraient au cœur comme la paille » adhère au grain. — « Or, le sacrement de l'Eucharistie appartient au suave Joug du Christ (saint Matthieu, ch. xi, v. 3o), et à la vérité déjà manifestée, et au peuple spirituel. Il suit de là que la matière en harmonie avec ce sacrement n'est point le pain d'orge ».

Vad secundum va nous fournir des aperçus très intéressants de philosophie physique, au sens aristotélicien de ce mot. Il reconnaît, comme un principe inéluctable, que « l'être qui engendre, engendre un semblable à soi en espèce; mais il arrive quelquefois qu'une certaine dissemblance se produit entre l'être qui engendre et celui qui est engendré, quant aux accidents, soit en raison de la matière » moins bien disposée à recevoir la forme, c soit en raison de la faiblesse de la vertu active qui engendre. Il suit de là que s'il est des blés qui puissent être engendrés d'une semence de froment, comme du

grain semé dans des mauvaises terres naît le seigle, le pain confectionné avec un tel blé peut être la matière de ce sacrement. — Mais ceci ne semble pas avoir lieu ni pour l'orge, ni pour l'épeautre, ni même pour le gruau, qui parmi tous les grains se rapprocherait le plus du grain de froment. Quant à la similitude défigure » ou de forme extérieure qu'on remarque « entre ces divers grains, elle paraît plutôt signifier une proximité qu'une identité d'espèce : c'est ainsi que la similitude de figure entre le chien et le loup désigne qu'ils sont d'espèces rapprochées, mais non de même espèce. Aussi bien de ces sortes de blés, qui ne peuvent en aucune manière être engendrés de la semence de froment, on ne peut confectionner du pain qui soit la matière voulue de ce sacrement ». — Retenons la dernière remarque de saint Thomas : elle fournit la pierre de touche au sujet de la question dont il s'agit; et elle commande aussi les questions se rattachant à ce qu'on a appelé, de nos jours, le transformisme. A vrai dire, la marque par excellence de l'identité de l'espèce entre divers êtres^ c'est la possibilité ou le fait que l'un émane de l'autre par voie de génération. En pareil cas, l'espèce est identique, bien qu'il puisse y avoir de notables différences accidentelles, en raison des dispositions de la matière, ou de l'insuffisance et de l'imperfection dans la vertu active de l'être qui engendre. Si, au contraire, un être se trouve en dehors de la sphère d'action génératrice d'un autre être, il n'y a pas à parler d'identité d'espèce entre ces divers êtres.

Vad ierfiurn dit qu' a un mélange de petite quantité ne détruit pas l'espèce; attendu que ce qui est peu est en quelque sorte absorbé par ce qui est notablement plus. 11 suit de là que le mélange d'une petite quantité de blé différent dans une quantité de froment beaucoup plus grande n'empêche pas que le pain qu'on en fera ne soit la matière de ce sacrement. Si, au contraire, le mélange était considérable, par exemple en quantité égale ou quasi, un tel mélange détruirait l'espèce. Et, par suite, le pain qu'on en ferait ne serait point la matière voulue de ce sacrement ».

L'«(/ quaiiam distingue entre les cas oià le pain est tellement

46 SOMME THÉOLOGIQUe.

gâté ou corrompu qu'il n'est plus du pain, et les cas oij, sans encore cesser d'être du pain, il est en voie de ne plus l'être. — « Parfois, la corruption du pain est telle que l'espèce du pain est détruite : comme s'il est broyé ou si la saveur, la couleur et les autres accidents sont changés. D'une telle matière on ne peut pas faire le corps du Christ. — Parfois, au contraire, la corruption n'est pas si grande ou si profonde que l'espèce du pain soit détruite, mais c'est une- certaine disposition à la corruption » proprement dite : « ce dont témoigne une certaine im mutation de la saveur » ou du goût. « Et d'un tel pain on peut faire le corps du Christ; mais, celui qui consacre pèche, en raison du manque de respect à l'endroit du sacrement » : avec un tel pain, il n'aurait pas dû consacrer; toutefois, s'il l'a fait, la consécration est valide. — Saint Thomas ajoute que « l'amidon étant un froment corrompu, il ne semble pas que du pain qui en résulte on puisse faire le corps du Christ; bien qu'il y ait des auteurs qui disent le contraire » (cf. Albert-le-Grand, Sentences, IV, dist. 12, art. 7, ad S""*, et ç'" 3).

Le pain destiné à servir de matière pour l'Eucharistie doit être du pain de froment. Mais ce pain de froment peut se présenter dans un double état : ou à l'état de pain azyme; ou à l'état de pain fermenté. Y a-l-il un de ces deux états qui soit nécessairement requis, ou, à tout le moins, qui s'impose et qu'on ait le devoir de choisir de préférence à l'autre. La question est délicate. Elle a suscité, dans l'Église, des controverses sans fin. Et, encore aujourd'hui, pratiquement, les Latins et les Grecs, même orthodoxes ou catholiques, ne sont point parvenus à s'entendre. Les Grecs, en effet, pensent que c'est avec du pain fermenté qu'on doit célébrer l'Eucharistie; et ils disent que le Christ a célébré, pour la première fois, avec celte sorte de pain. Les Latins, au contraire, disent que c'est avec du pain azyme que le Christ a célébré; et c'est avec du pain azyme qu'ils célèbrent. — Saint Thomas va nous dire ce qui convient le mieux et ce que pratiquement chacun doit observer. C'est l'objet de l'article qui suit.

Article IV.

Si ce sacrement doit être fait de pain azyme?

Quatre objections veulent prouver que c ce sacrement ne doit pas être fait de pain azyme ». — La première est la raison des Grecs. « Nous devons, dans ce sacrement, imiter l'institution du Christ. Or, le Christ semble avoir institué ce sacrement avec du pain fermenté. Nous lisons, en effet, dans VExode, ch. xii, que les Juifs, d'après la loi, commençaient à user de pains azymes le jour de la Pâque, qui se célébrait à la quatorzième lune. D'autre part, le Christ a institué ce sacrement à la Cène, qu'il célébra avant le Jour de la Pâque, comme on le voit en saint Jean, ch. xiii (v. i, 4). Donc nous devons, nous aussi, célébrer ce sacrement avec du pain fermenté ». — La seconde objection déclare que « les prescriptions légales ne doivent pas être observées au temps de la grâce. Or, l'usage des pains azymes fut une certaine cérémonie légale; comme on le voit par VExode, ch. xii. Donc, dans ce sacrement de la grâce, nous ne devons pas user de pains azymes ». — La troisième objection rappelle que u comme il a été dit plus haut (q. 78, art. 3, ad 5'""; cf. q. 65, art. i), l'Eucharistie est le sacrement de la charité, comme le baptême est le sacrement de la foi. Or, la ferveur de la charité est signifiée par le ferment » ou le levain ; « comme on le voit par la Glose, sur cette parole marquée en saint Matthieu, ch. xiii (v. 33) : Le Royaume des cieux est semblable au levain, etc. Donc ce sacrement doit être fait de pain fermenté ». — La quatrième objection dit que « l'état azyme et l'état fermenté sont des accidents du pain, qui ne varient pas son espèce. Or, dans le baptême, on ne fait aucun cas de la diflerencc accidentelle de l'eau; par exemple, qu'elle soit salée ou douce, chaude ou froide. Donc, dans ce sacrement, il n'y a aucunement à se préoccuper, que le pain soit azyme ou fermenté ».

L'argument se(/ contra cite un texte du droit canon, « Extra,

48 SOMME THÉOLOGEQUE.

de célébrât, miss. cap. LUleras », où « le prêtre est puni, qui a la prâsomplion de célébrer la. messe solennelle avec du pain fermenté et an calice de bois » .

Au corps de rarticle, saint Thomas déclare qu' « en ce qui touche à la matière de ce sacrement, deux choses peuvent être considérées, savoir : ce qui est nécessaire; et ce qui est de convenance. Il est nécessaiie que la matière soit du pain de froment, ainsi qu'il a été dit (art précéd.), sans lequel il n'y a point de sacrement. Mais il n'est pas de nécessité pour le sacrement, que le pain soit azyme ou fermenté ; car le sacrement peut exister soit avec l'un soit avec l'autre. Toutefois, il convient que chacun garde le rite de son Eglise, dans la célébration de ce sacrement. Or, à ce sujet, les coutumes des Eglises sont diverses. Le bienheureux Grégoire (S. Grégoire le Grand) dit, en effet, dans son Registre : L'Église romaine offre des pains azymes, pour ce motif que le Seigneur s'est incarné sans aucune impureté. Mais d'autres Églises offrent du pain fermenté, parce que le Verbe du Père s'est revêtu de chair, comme le levain se mêle à la farine ». (Ce texte n'est pas de S.. Grégoire ; il est d'un auteur anonyme du treizième siècle). « Il suit de là que si un prêtre dans l'Église des Latins pèche en célébrant avec du pain fermenté, de même un prêtre grec, célébrant dans l'Église des Grecs avec du pain azyme, pécherait, comme ne gardant pas le rite de son Église. Et cependant », ajoute saint Thomas, « la coutume de célébrer avec du pain azyme est plus raisonnable. D'abord, en raison de l'institution du Christ, qui institua ce sacrement le premier jour des Azymes, comme on le voit en saint Matthieu, ch. xxvi (v. 17), et en saint Marc, ch. xiv (v. 12), et en saint Luc, ch. xxn (v. 7), jour où ne devait se trouver aucun reste de pain fermenté dans les maisons des Juifs, ainsi qu'il est marqué dans VExode, ch. xn (v. i5, 19). Secondement, parce que le pain est proprement le sacrement du corps du Christ, qui a été conçu sans aucune corruption, plutôt que le sacrement de la divinité, ainsi qu'on le verra plus loin (q. 76, art. i, ad /'"") ». Et donc la raison donnée, par l'anonyme précité, comme étant celle des Grecs vaut moins que la raison donnée comme étant celle des Latins. — « Troi-

QUESTION L\XIV. — DR LA MATIERE t)E CE SACREMENT. /jQ

?ièmement, parce que cela convient mieux à la sincérité des fidèles, qui est requise pour lusage de ce sacrement; selon celte parole de la première Epîlre aux Corinthiens , ch. v (v. 7, 8) : Le Christ, notre Pàqae, a été invnolé : prenons notre repas dans tes azymes de la sincérité et de la vérité. L'usage des Grecs a cependant, lui aussi, une certaine raison : soit pour la signification que touche saint Grégoire (l'anonyme précité) ; soit comme rejet de l'hérésie des Nazaréens, qui mêlaient à l'Évangile les observances légales » (cf. S. Augustin, Des liérésies, n. ix).

h\id priniuni touche à la grande difficulté du jour de la Pâque et de la Passion. Saint Thomas ne la traite pas ici. Il rappelle simplement ce qui est nécessaire pour exclure l'objection; et il renvoie à ce qui a été dit dans le traité de la Passion. Le texte que l'objection apportait contre nous est, au contraire, en notre faveur. Dans le grec, nous avons : r.ob ok ty,; éocttiç tou ■zy.a/3.: ce qui peut se traduire : la veille de la solennité de la Pâque; par conséquent, au moment où l'on immolait l'agneau pascal, le premier jour des azymes. « Comme on le lit dans VExode, ch. xii (v. 7, 8), la solennité pascale commençait aux premières vêpres de la quatorzième lune. C'est alors que le Christ, après l'immolation de l'agneau pascal, institua ce sacrement. Ce jour-là est dit, par saint Jean, précéder le jour de la Pâque, et il est appelé par les trois autres Évangélistes, le premier jour des azymes, quand il ne restait plus rien du pain fermenté dans les maisons des Juifs, ainsi qu'il a été dit (au corps de l'article) ». Saint Thomas ajoute que ce point a été discuté plus pleinement dans le traité de la Passion du Seigneur (q. 40, art. 9, ad /*"") ».

Vad secandum répond que « ceux qui font le sacrement avec du pain azyme n'entendent pas observer les cérémonies de la loi; ils entendent seulement se conformer à l'institution du Christ. Et c'est pourquoi ils n'appartiennent pas aux judaïsants. Sans quoi ceux-là aussi qui célèbrent avec du pain fermenté seraient judaïsants, puisque les Juifs olVraicnt les pains des prémices fermentes ».

Vad /e/7/am dit que « le levain signifie la charité en raison d'un certain effet, pour autant qu'il fait le pain plus savoureux W III. — Les iiacreineuts : L'Eucliarislie. 4

50 SOMME THEOLOGIQÙË.

et plus grand. Mais il signifie la corruption par la raison même de son espèce » ou de ce qu'il est. La seconde signification est donc plus opposée au sacrement, que la première n'est en harmonie avec lui.

Vad qaartam confirme la remarque que nous venons de faire. H Parce que le levain a quelque chose qui tient de la corruption, et que du pain corrompu on ne peut pas faire ce sacrement, ainsi qu'il a été dit (art. 3, ad ^"'"), à cause de cela on prend plus de garde à la différence de fermenté ou d'azyme pour le pain qu'à la différence de froid et de chaud pour l'eau du baptême. La corruption du levain, en effet, pourrait être telle qu'avec un tel pain on ne pourrait pas faire le sacrement ».

Le pain de froment, matière nécessaire du sacrement de l'Eucharistie, peut être validement consacré, qu'il soit fermenté, ou qu'il soit azyme. Mais, pour la licéité, seul le pain fermenté doit être employé dans l'Église grecque ; et, seul, le pain azyme, dans l'Église latine. — Avec le pain, nous l'avons déjà dit, il y a une autre matière, requise elle aussi pour le sacrement de l'Eucharistie. C'est le vin. Saint Thomas se pose, à son sujet, plusieurs points d'interrogation : d'abord, en ce qui est du vin lui-même; ensuite, au sujet de l'eau qu'on a coutume d'y mêler. — Pour le vin lui-même, saint Thomas examine sa nature : quel doit être le vin dont on use dans ce sacrement ; faut-il que ce soit du vin de vigne ? Il va nous répondre, à l'article qui suit.

Article V.

Si la matière propre de ce sacrement est le vin de vigne ?

Trois objections veulent prouver que « le vin de vigne n'est pas la matière propre de ce sacrement ». — La première arguë de ce que « comme l'eau est la matière du baptême, ainsi le vin est la matière de ce sacrement. Or, en n'importe quelle eau », pourvu (jue ce soit de l'eau véritable, a le baptême peut

QUESTION LXXIV. — DE L\ MATIEUE DE CE SACREMENT. 5l

être fait. Donc, en n'importe quel vin, aussi, par exemple de pommes, de grenades, de mûres, ou autres fruits de ce genre, on doit pouvoir célébrer ce sacrement; alors surtout qu'il est des pays où la vigne ne vient pas n. — La seconde objection déclare que « le vinaigre est une certaine espèce de vin qui se tire de la vigne, comme le dit saint Isidore {Élyin., liv. XX, ch. m). Or, avec du vinaigre on ne peut point faire ce sacrement. Donc il semble que le vin de vigne n'est pas la matière propre de ce sacrement ». — La troisième objection dit que « comme on lire de la vigne le vin épuré, de même aussi le verjus et le moût de raisin. Or, il ne semble pas qu'avec ces autres matières on puisse célébrer ce sacrement; selon cette parole qu'on lit dans le sixième concile {in Trullo, can. xxviii) : Nous apprenons que dans certaines églises, les prêtres joignent, au sacrifice de l'obtalion, des raisins ; et, ensuite, distribuent les deux au peuple. Nous ordonnons qu aucun prêtre nejasse cela désormais. Et le pape Jules réprimande certains qui offrent le vin exprimé dans le sacrement du calice du Seigneur. Donc il semble que le vin de vigne n'est pas la matière propre de ce sacrement ».

L'argument sed contra fait observer que « comme le Seigneur se compara au grain de froment; de même aussi II se compara à la vigne, quand II dit, en saint Jean, ch. xv (v. i) : Je suis la vigne, la vraie. Or, seul, le pain de froment est la matière de ce sacrement, ainsi qu'il a été dit (art. 3). Donc, seul, le vin de vigne est la matière propre de ce sacrement ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « ce sacrement peut être célébré avec le seul vin de vigne. — Premièrement, en raison de l'institution du Christ, qui institua ce sacrement avec du vin de vigne; comme on le voit, par ce qu'il dit lui-même, en saint Luc, ch. xxii (v. 18; cL S. Matthieu, ch. XXVI, V. 29), alors qu'il instituait ce sacrement : Désormais, je ne boirai plus de ce fruit de la vigne. — Secondement, parce que, comme il a été dit (art. 3), pour la matière des sacrements est pris ce qui proprement et communément a cette espèce. Or, au sens propre, on appelle vin ce qui vient de la vigne : les autres liquides ne sont appelés de ce nom qu'en raison d'une certaine similitude avec le vin de la vigne. — Troi-

02 SOMME THÉOLOGIQtTE.

sièmement, parce que le vin de vigne convient davantage à l'effet de ce sacrement, qui est la joie spirituelle; car il est écrit (ps. cm, v. i5) : le vin réjoail le cœur de l'homme ». Quel joli texte! et comme il est bien choisi.

L'ad pr'unum déclare que « ces autres liqueurs » dont parlait l'objection, u ne sont pas proprement appelées vin, mais par similitude ». — Quant à l'autre aspect de l'objection, saint Thomas ajoute que « le vrai vin peut être transporté dans tous les pays où la vigne ne vient pas, pour la quantité qui suffit à ce sacrement ».

h\id secundum dit que « le vin devient vinaigre par corruption ; aussi n'est-il pas possible que du vinaigre on puisse de nouveau revenir au vin, comme il est dit au livre VIII des Métaphysiques (de S. Th., leç. 4; Did., liv. VII, cli. v, n. 3, 4)- Et c'est pourquoi, de même qu'avec du pain totalement corrompu on ne peut pas faire ce sacrement, pareillement aussi avec du vinaigre. On peut le faire cependant avec du vin tournant à l'aigre, comme aussi avec du pain qui commence à se corrompre; mais celui qui le ferait pécherait, ainsi qu'il a été dit précédemment » (art. 3, ad ^""^).

L'ad /er/mm fait observer que « le verjus est en voie de génération ; et c'est pourquoi il n'a pas encore l'espèce du vin. Aussi bien avec lui ce sacrement ne peut pas être fait. — Pour le moût de raisin, il a déjà l'espèce du vin ; sa douceur, en effet, témoigne qu'il est digéré, ce qui est fœuvre de la chaleur naturelle ayant achevé son action, comme il est dit au livre IV des Météores (ch. ii; comm., leç. 3). Et c'est pourquoi avec le moût on peut faire ce sacrement. — Mais on ne doit pas mêler à ce sacrement des raisins entiers; parce que déjà il y aurait là quelque chose en plus du vin. — Il est défendu aussi d'offrir le moût qui vient d'être exprimé du raisin dans le calice; parce qu'il y a là quelque chose qui ne convient pas, en raison de l'impureté du moût. Toutefois, on pourrait le faire, en cas de nécessité », et si l'on n'avait pas d'autre moyen de se procurer le vin nécessaire au sacrifice. Le même pape Jules, en effet », cité dans l'objection, « dit : Si cela est nécessaire, quon exprime le raisin dans le calice )> .

Le vin de vigne est la matière propre du sacrement de l'Eucharistie; il est, pour la validité de ce sacrement, de nécessité absolue. — On a coutume, dans l'Eglise, de mêler, au vin du calice, de l'eau. Saint Thomas, dans les trois derniers articles de cette question, s'enquiert de cet usage. Et, d'abord, du fait même de cette mixtion; puis, de son rapport avec l'existence du sacrement de l'Eucharistie ; enfin, des conditions dans lesquelles on doit l'accomplir. — Le premier point va faire l'objet de l'article qui suit.

Article VI.

S'il faut mêler de l'eau au vin ?

Trois objections veulent prouver qu' « il ne faut point mêler de l'eau au vin ». — La première dit que « le sacrifice du Christ a été figuré par l'oblation de Melchisédech, dont nous ne lisons pas, dans la Genèse, ch. xvi (v. i8), qu'il ait offert autre chose que du pain et du vin. Donc il semble que dans ce sacrement, on ne doit pas ajouter de l'eau ». — La seconde objection fait observer que « pour les divers sacrements, on a des matières diverses. Or, l'eau est la matière du baptême. Donc elle ne doit pas être prise pour la matière de ce sacrement », — La troisième objection déclare que « le pain et le vin sont la matière de ce sacrement. Or, au pain on n'ajoute rien. Donc, au vin non plus rien ne doit être ajouté ».

L'argument sed contra oppose que « le pape Alexandre (P') écrit (dans sa lettre à tous les Orthodoxes) : Dans les ablations des sacrements, qui sont ojjertes à Dieu pendant la solennité de la messe, on ne doit ojfrir en sacrifice que le pain et le vin mêlé d'eau ».

Au corps de l'article, saint Thomas déclare « qu' o au vin offert dans ce sacrement » (ici encore, et toujours, on remarquera l'identité, pour saint Thomas, du sacrement et du sacrifice, ou plutôt la léalité du sacrifice désignée par lui d«i nom même de sacrement), « on doit mêler de l'eau. — D'abord, en raison de l'inslitulion. On croit, en elfet, avec probabilité, que

5/| SOMME THIiOLOGIQlJE.

le Seigneur aura institué ce sacrement avec du vin mêlé d'eau, selon l'usage de ce pays » de Palestine, oij U était; » aussi bien, dans les Proverbes, ch. ix (v. 5), il est dit : Bavez le vin mêle que Je vous ai préparé. — Une seconde raison est que cela convient à la représentation de la Passion du Seigneur », qui se fait dans la célébration de ce sacrement et qui constitue, comme nous le verrons plus loin, q. 83, art. i, ce que nous appellerons du nom de sacrifice, k Aussi bien le pape Alexandre (cf. arg. sed contra) dit : On ne doit, dans le calice du Seigneur, ojjrir ni du vin seulement, ni de Veau seulement, mais Van et l'autre mêlés ; parce que nous lisons que l'un et l'autre coulèrent du côté du Christ dans sa Passion. — Une troisième raison est que cela convient pour signifier l'effet de ce sacrement, qui est l'union du peuple chrétien au Christ ». On remarquera, en passant, cette belle définition de l'effet du sacrement de l'Eucharistie. Saint Thomas apporte en témoignage le mot qu'il cite comme étant du pape Jules, mais qui est tiré de saint Cyprien, ép. LXXIII, n. i3, où il est dit : « iXous voyons que dans l'eau est compris le peuple » chrétien, « et dans le vin est montré le sang du Christ. Donc, alors que dans le calice au vin l'eau est mêlée, c'est le peuple » chrétien c( qui est réuni au Christ. — Enfin, une quatrième raison est que cela convient à l'effet dernier de ce sacrement, qui est l'entrée dans la vie éternelle ». Ici encore, notons au passage cette précision H'un des plus merveilleux effets du sacrement de l'Eucharistie, auquel, du reste, se rattache le nom même de viatique donné à ce sacrement. « Aussi bien saint Ambroise dit, dans son livre Des sacrements (liv. V, ch. i) : L'eau tombe dans le calice et rejaillit dans la vie éternelle ». Ce beau texte de saint Ambroise est une allusion à la parole de Notre-Seigneur disant à la Samaritaine : L'eau que Je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau vive qui Jaillira Jusqu'à la vie éternelle (ii. Jean, ch. iv, v. i/j).

L'ad primum répond que « comme le dit saint Ambroise, au

même endroit, de même que le sacrifice du Christ est signifié

par l'oblation de Melchisédech, de même aussi il est signifié par

l'eau qui, dans le désert, coula du rocher [Exode, ch. xvii, v. G;

■ Nombres, ch. xx, v i i); selon cette parole de la première Epi-

tre aux Corinthiens, ch. x (v. 4) : Us bavaient du rocher spirituel qui les accompagnait ».

Vad secunduni déclare que « l'eau est prise dans le baptême pour servir à l'ablution. Dans ce sacrement, au contraire, elle est prise pour servir à la réfection ; selon cette parole du psaume (xxii, v, 2) : Vous m'avez conduit près de Ceau de la réfection ». — Ce n'est donc pas à la même fin ou pour le même usage et au même titre que l'eau sert de matière dans les deux sacrements de baptême et d'Eucharistie.

L'ad tertium fait remarquer que « le pain se fait d'eau et de farine. Il suit delà qu'en mêlant de l'eau au vin, aucune des deux matières n'existe sans eau ».

L'usage de l'eau dans ce sacrement est donc fort légitime. — Mais jusqu'oii va la force des raisons que nous venons d'invoquer. Atteignent-elles les limites de la nécessité, de telle sorte que si l'on ne fait point usage de l'eau dans l'Eucharistie, il n'y a pas de sacrement; ou bien demeurent-elles en deçà, ne dépassant point les limites de la simple légitimité et d'une souveraine convenance. C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner; et tel est l'objet de l'article qui suit.

Article VII.

Si le mélange d'eau est de nécessité pour ce sacrement?

Trois objections veulent prouver que « le mélange d'eau est de nécessité pour ce sacrement ». — La première apporte un texte de « saint Cyprien, à Cécilius » (liv. 11, n. i3), où il est « dit : Le calice du Seigneur n'est point de l'eau seule et du vin seul : il faut que l'un et l'autre soient mélangés; pas plus que le corps du Seigneur ne peut être de la farine seule, mais il faut que l'une et l'autre, savoir la farine et l'eau, soient réunies. Or, le mélange de l'eau à la farine est de nécessité pour ce sacrement. Donc, la raison est la même pour le mélange de l'eau au vin ». — La seconde objection fait observer que « dans la

')6 SOMMU TIIKOLOOIQUE.

Passion du Seigneur, dont ce sacicment est le mémorial, comme du côté sortit le sang, pareillement aussi l'eau (saint Jean, ch. xix, v. 3f\). Or, le vin, qui est le sacrement du sang, est de nécessité pour ce sacrement. Donc, la raison sera la même pour l'eau aussi o. — La troisième objection déclare que « si l'eau n'était point de nécessité pour ce sacrement, il n'importerait quelle que put être l'eau qu'on ajouterait; et, par suite, on pourrait ajouter de l'eau de rose ou toute autre qualité d'eau du même genre : chose qui n'est pas dans l'usage de l'Église. Donc l'eau est de nécessité pour ce sacrement ».

L'argument sed contra est un autre texte de « saint Cyprien » (au même endroit), dans lequel il « dit : Si quelqu'un de nos prédécesseurs n a pas gardé cette pratique, savoir de mêler l'eau au vin dans le sacrement, soit par ignorance, soit par simplicité, on peut être indulgent pour sa simplicité. Or, cela ne pourrait être, si l'eau était de nécessité pour le sacrement, comme le vin et le pain. Donc le mélange d'eau n'est pas de nécessité pour le sacrement ».

Au corps de l'article, saint Thomas formule ce principe ou celte règle, que « pour juger d'un signe on prend ce qui est signifié. Or, l'apposition de leau au vin va à signifier la participation de ce sacrement par les fidèles, quant à ceci que par l'eau mêlée au vin est signifié le peuple uni au Christ, ainsi qu'il a été dit (art. précéd.). Et cela même que du côté du Christ suspendu à la Croix il coula de l'eau a un rapport identique : l'eau, en eflet, signifiait Tablulion des péchés, qui se faisait par la Passion du Christ. D'autre part, il a été dit plus haut (q. 7.'^, art. t, ad 3'""), que ce sacrement se parfait» ou est réalisé <( dans la consécration de la matière. L'usage des fidèles n'est pas de nécessité pour le sacrement » : il est quelque chose qui fait suite au sacrement. « Il s'ensuit que l'apposition de l'eau n'est pas de nécessité pour le sacrement ».

Vad priimun répond que « ce mot de saint Cyprien » cité par l'objection, « doit s'entendre selon qu'on dit ne pouvoir pas être ce qui ne peut pas être convenablement. Et, par suile, la similitude invoquée se prend quant à ce qui doit êlie lait, non

quanta la nécessité. L'eau, en effet, est de l'essence du pain; elle n'est pas de l'essence du vin ».

Uad secundum déclare que « l'effusion » ou l'écoulement « du sang se rattachait directement à la Passion elle-même du Christ. Il est naturel, en effet, pour un corps humain blessé, que de lui découle du sang. Mais l'effusion » ou l'écoulement (( de l'eau ne fut pas chose nécessaire pour la Passion ; ce fut pour en démontrer l'effet, qui est l'ablution des péchés et le rafraîchissement contre l'ardeur de la concupiscence. Et c'est pourquoi l'eau n'est pas offerte séparément du vin dans ce sacrement, comme le vin est offert séparément du pain ; mais l'eau est offerte mêlée au vin, pour montrer que le vin >k qui est le sacrement du sang, « appartient de soi à ce sacrement, comme étant de nécessité pour lui, et l'eau selon qu'elle est jointe au vin ».

L'ad lertiam, s'autorisanl de la remarque qui vient d'être faite, dit qu'en raison même de cela et « parce que le mélange de l'eau au vin n'est pas de nécessité pour le sacrement, il n'imporle, en ce qui est de la nécessité du sacrement, quelle que soit l'eau qu'on mêle au vin, soit de l'eau naturelle, soit de l'eau artificielle, comme l'eau de rose. Toutefois, pour ce qui est de la convenance du sacrement, celui-là pèche qui mêle au vin une autre eau que l'eau naturelle et vraie; parce que du côté du Christ suspendu à la Croix coula une eau véritable, et non pas une sorte d'humeur phlegmatique, comme d'aucuns l'ont dit, pour montrer que le corps du Christ était composé des quatre éléments, comme par le sang qui coula était montré qu'il était composé de quatre humeurs », à prendre le sens de ces mots comme on les prenait dans la physicpie ancienne. Saint Thomas cite l'autorité d'Innocent III, à l'effet de confirmer ces remarques. Il ajoute ensuite, pour prévenir une parité qu'on courrait risque de vouloir faire avec le pain, ou avec l'eau ([ui est mêlée à la farine : n Le mélange d'eau à la larine est de nécessité pour ce sacrement, parce qu'il constitue la substance du pain » : on ne saurait, on effet, avoir du pain, si l'on ne mêle de l'eau à la farine. « Il suit de là que si l'on mêlait à la farine de l'eau de rose ou tout autre liquide qui ne

58 SO.MMFÎ TIIKOLOCHQUR.

serait pas de l'eau vraie, on ne pourrait pas avoir le sacrement; parce que l'on n'aurait pas du vrai pain ».

Le mélange d'eau au vin, bien que souverainement conve nable et absolument de précepte, n'est pourtant pas de nécessité pour le sacrement de l'Eucharistie. — Un dernier point reste à examiner : dans quelle mesure faut-il mélanger l'eau au vin dans ce sacrement : est-ce en grande quantité, ou faut-il que ce soit en petite, très petite quantité. Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Article VIII.

Si l'eau doit être ajoutée en grande quantité?

Trois objections veulent prouver que (( l'eau doit être ajoutée en grande quantité ». — La première dit que « comme le sang coula d'une manière sensible du côté du Christ; de même l'eau : et aussi bien, il est dit en saint Jean, ch. xix (v. 33) : Celui qui l'a vu en rend témoignage. Or, l'eau ne peut pas être d'une manière sensible dans ce sacrement, si on ne la verse en grande quantité. Donc il semble que l'eau doit être versée en grande quantité » dans ce sacrement. — La seconde objection fait remarquer que « peu d'eau mêlée au vin est absorbée » par le vin. « Or, ce qui est » absorbé ou « corrompu » et détruit, « n'est pas. Donc ce sera une même chose déverser peu d'eau dans ce sacrement ou de ne pas en verser du tout. D'autre part, il n'est pas permis de ne pas en verser du tout. Donc il n'est pas permis d'en verser peu ». — La troisième objection déclare que « s'il suffisait d'en verser peu, par conséquent il pourrait suffire qu'une goutte d'eau fût jetée dans un tonneau plein. Or, cela paraît ridicule. Donc il ne suffit pas qu'on en mette peu ».

L'argument sed contra est un texte du Droit, (< Extra, de la célébration des messes, ch. Perniciosus », où il est dit : Dans vos contrées, un abus pernicieuo; s'est introduit, savoir que pour le

QUESTION LXXIV. DIÎ LA MATIKHE DE CE SACUEME^T. Sq

sacrifice Ceau est mise en plus grande quantité que te vin ; alors que la coutume raisonnable de VEglise universelle est quon y apporte plus de vin que d'eau » .

Au corps de l'article, saint Thomas se réfère encore à l'aulorilé d'Innocent III. « Au sujet de l'eau ajoutée au vin, comme le dit Innocent III dans une Décrélale {ch. Cum Marthse), il y a une triple opinion. — Les uns disent que l'eau ajoutée au vin demeure en soi, quand le vin est changé au sang. — Mais, répond saint Thomas, celte opinion ne peut absolument pas tenir; parce que, dans le sacrement de l'Autel, après la consécration, il n'est rien que le corps et le sang du Christ, comme le dit saint Ambroise, au livre Des devoirs (ou plutôt Des mystères, ch. ix, n. 54) : Avant la bénédiction une autre substance est désignée ; après la bénédiction, c'est du corps que l'on parle. Sans cela, le sacrement ne serait pas adoré du culte de latrie. — Et c'est pourquoi d'autres ont dit que comme le vin est changé au sang, de même l'eau est changée en l'eau qui coula du côté du Christ. — Mais, reprend encore saint Thomas, ceci ne peut pas se dire raisonnablement. S'il en était ainsi, en effet, l'eau serait consacrée séparément du vin, comme le vin est consacré séparément du pain. — Aussi bien, comme lui-même (Innocent III) le dit, l'opinion des autres est plus probable, disant que l'eau est changée au vin et le vin au sang. Or, ceci ne pourrait pas se faire si l'on ne mettait de l'eau en assez petite quantité, qu'elle se change au vin. Et voilà pourquoi il est toujours plus sûr de mettre peu d'eau, surtout si le vin est faible ; parce que si l'on mettait de l'eau en si grande quantité que l'espèce du vin fût détruite, le sacrement ne pourrait pas se célébrer. De là vient que le pape Jules (I) reprend la pratique de ceux qui gardent pendant toute l'année un linge imprégné de must, et, au moment du sacrifice, lavent une partie de ce linge avec de l'eau, et offrent ainsi ». L'abus, en effet, allait jusqu'à rendre invalide la consécration. Et l'on voit, par là, toute l'importance du point de doctrine traité dans cet article : on aurait pu croire qu'il ne s'agissait que d'un simple détail intéressant la |)ratique; en réalité, c'est l'existence même du sacrement qui était ici en cause.

6o SOMME TIlKOLOCroUE.

\j'ad primant fait observer qu' " il suffit, pour la signification de ce sacrement, que les sens perçoivent l'eau quand on l'ajoute au vin ; il n'est nullement nécessaire qu'elle soit sensible après le mélange ».

Vad secundum dit que « si l'eau n'était ajoutée en aucune manière, la signification serait totalement exclue; mais, quand l'eau se change au vin », et cela se fait au moment même du mélange, d cela signifie que le peuple est incorporé au Christ ».

Vad tertiam répond que « si l'eau était mise dans le tonneau », d'oîi l'on tirera le vin qui doit servir au sacrement, « cela ne suffirait pas pour la signification du sacrement : il faut que l'eau soit ajoutée au vin pendant la célébration du sacrement ». Notons, de nouveau, ici, à propos de ces deux derniers mots de saint Thomas, comment, pour le saint Docteur, l'identité du sacrement et du sacrifice est une chose qui s'impose dans l'Eucharistie. Il vient de nous parler lui-même de « la célébration du sacrement », comme nous dirions la célébration du sacrifice. Et, plus tard, nous l'avons déjà signalé, quand il traitera proprement de ce qu'on appelle le sacrifice, il se posera la question même du sacrifice ou de l'immolation en ces termes : Si, dans la célébration de ce sacrement, le Christ est immolé : Ctrum in celabratione hujus sacramenli Christas immoletur.

La matière du sacrement de l'Eucharistie, à la prendre en elle-même, doit être du pain et du vin : on peut en prendre tant qu'on juge nécessaire d'en prendre; il n'y a pas, de soi, une quantité déterminée. Le pain doit être du pain de froment, que l'on prend, dans l'Église latine, à l'élat de pain azyme; dans l'Eglise grecque, on emploie du pain fermenté. Le vin doit être du vin de vigne : on y mêle de l'eau, sans que pourtant ce soit de nécessité pour le sacrement; et celte eau qu'on y mêle ne doit y être mêlée qu'en petite quantité. — Ainsi donc du pain de froment azyme et du vin de vigne mélangé d'un peu d'eau, voilà quelle doit être la matière du sacrement de l'Eucharistie.

QUESTION LXXIV. — t)E LA MxVTIERE DE CE SACUEMENT. fil

Après avoir considéré cette matière en elle-même, nous devons maintenant la considérer eu égard à sa consécration. Nous savons, en effet, que le sacrement de l'Eucharistie consiste, non pas dans l'usage ou l'application de sa matière à un sujet donné, mais dans la consécration même de celte matière. Or, qu'est-ce à dire, ici, quand nous parlons de matière consacrée. — Saint Thomas, tout de suite, pose la question en des termes qui peuvent nous faire pressentir la profondeur du mystère. Il nous dit que « nous devons considérer maintenant la conversion » ou le changement « du pain et du vin au corps et au sang du Christ ».

C'est l'objet de la question suivante.

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