‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'AquinChapitre 5 sur 21 · DU CHRIST · texte numérisé non relu

DU CHRIST

Celle queslion comprend huit articles :

i" Si la substance du pain et du vin demeure dans ce sacrement

après la consécration?

2° Si elle est annihilée?

3° Si elle est changée au corps et au sang du Christ? 4° Si les accidents demeurent là après la conversion? 5° Si la forme substantielle demeure là? 6° Si cette conversion se fait subitement ? 7" Si elle est plus miraculeuse qu'aucune autre mutation? 8'^ Des paroles par lesquelles on peut l'exprimer comme il convient.

Le sommaire de cette question offre une particularité unique qu'on ne rencontre nulle part ailleurs clans la Somme théologique. Il énonce une série d'articles qui ne correspond pas au développement de la queslion venant tout de suite après. En effet, quand saint Thomas vient au développement de la question annoncée et détaillée dans le sommaire, au lieu du premier article annoncé nous en trouvons un autre qui ne figurait pas dans le sommaire. Puis, le premier article devient le second ; le second, le troisième ; le troisième, le quatrième; le quatrième, le cinquième; le cinquième, le sixième; le sixième, le septième; et le septième, supprimé, ne figure plus que comme objection (objection 3') dans l'article huitième. Les éditeurs de l'édition léonine, en signalant cette particularité, déclarent que nous n'en connaissons pas la raison. Le fait existe, l^resque toute la tradition manuscrite e/i fait foi. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'en appeler ici à une erreur de copiste. Saint Thomas lui-même tiura ainsi formulé le sommaire de la question. 11 lui était d'autant plus naturel de le formuler ainsi ou dans cet ordre, que cet ordre répond

en partie à celui qu'il s'était tracé dans le Commentaire sur les Sentences, liv. IV, dist. ii. Les trois premiers articles sont énoncés dans le même ordre et à peu près dans les mêmes termes. Il est vrai que dans ces articles se trouvaient plusieurs qusestianculœ, reportées, ici, dans la Somme, après l'article 4. Mais cela même nous montre que saint Thomas est bien l'auteur du sommaire de la Somme, disposant dans un ordre meilleur l'ordre des Sentences et transformant en articles ce qui n'avait, dans les Sentences, que le caractère de quœstiancalœ. C'est donc bien lui qui, en abordant la question présente, dans la Somme, l'a conçue, dans son premier jet, selon l'ordre que nous venons de transcrire. Mais, ensuite, quand il a voulu commencer le développement des articles annoncés, il aura remarqué que tous ces articles étaient commandés par un article plus essentiel et qui devait venir en premier lieu, l'article même de la présence du Christ dans ce sacrement. Et, sans retranscrire le sommaire, déjà indiqué, il aura modifié l'ordre de la question, au fur et à mesure qu'elle se déroulait, tout en maintenant le nombre huit pour les articles qui devaient la composer.

Voici la suite des articles, tels que saint Thomas les a traités dans la question.

1° Si dans ce sacrement est le corps du Christ selon la vérité, ou seulement selon la figure ou comme dans un signe?

2" Si dans ce sacrement demeure la substance du pain et du vin après la consécration?

3" Si la substance du pain, après la consécration de ce sacrement, est annihilée ou ramenée à la matière antérieure?

4" Si le pain peut être change au corps du Christ?

5" Si dans ce sacrement demeurent les accidents du pain et du vin?

G" Si, la consécration faite, demeure dans ce sacrement la forme substantielle du pain?

7" Si cette conversion se fait instanlunémenlou d'une manière successive?

8" Si cette proposition est vraie : Du pain est fait le corps du Christ?

6/j SOMME THÉOLOGIQUE.

De ces huit articles, ainsi ordonnés, les sept premiers traitent du mystère lui-même; le huitième, de la manière dont on l'expiime. — Le mystère, en lui-même, est étudié : d'ahord, quant au fait de la conversion (art. i-O) ; puis, quant à ce qu'il faut de temps pour qu'il s'accomplisse (art. 7). — Le fait de la conversion est considéré : d'abord, dans sa nécessité (art. i-3); puis, dans sa possibilité ou son accomplissement, avec les conditions selon lesquelles il s'accomplit (art. 4-6). — On remarquera que dans cet ordre, la possibilité n'est étudiée qu'après la nécessité. Aussi bien, nous Talions voir, le mystère est si profond que la raison humaine aurait hésité à se poser jamais la question de sa possibilité, si les données de la foi et leurs conséquences les plus imprescriptibles ne l'y avaient contrainte. — Les trois premiers articles, avons-nous dit, établissent la nécessité de la conversion dont nous parlons. Chacun de ces trois articles est ordonné graduellement à la prouver, à la montrer pressante, absolue, inéluctable. — Le premier, celui-là même qui s'est imposé à saint Thomas avec tant de force, dès que le saint Docteur a voulu traiter la question, que l'ordre même déjà conçu et annoncé par lui a dû plier devant son exigence, est l'article que tout le reste présuppose. De lui va dépendre toute la suite de la question. — Transportons-nous, par la pensée, auprès d'un autel oii se célèbre, dans l'Eglise catholique, le sacrement de l'Eucharistie. Voici le moment solennel de la consécration. Le prêtre est là, debout. Il tient dans ses mains la blanche hostie, faite de pain de froment azyme; et, tout près, il a le calice contenant du vin de vigne mêlé d'un peu d'eau. Sur l'hostie, il prononce des paroles, que nous étudierons plus loin ; il en prononce d'autres sur le calice. Les paroles qu'il vient de prononcer motivent tout de suite une question, la question même qui est celle que nous avons à résoudre en ce moment. Que s'est-il passé en vertu de ces paroles prononcées par le prêtre;' Y a-t-il quelque chose de nouveau sur l'autel P La foi nous enseigne-t-elle quelque chose de précis à ce sujet? Que nous dit-elle? Il est certainement question du corps et du sang du Christ. Les paroles prononcées par le prêtre en ont fait mention expressément. Mais dans quel sens est-il

parlé ici du corps et du sang du Christ. S'agirait-il du corps et du sang du Christ en eux-mêmes, dans leur réalité, dans leur vérité? Ou seulement d'un souvenir, d'une figure, d'un signe qui les rappelleraient à notre pensée. On voit la portée de cette question première, par rapport à tout ce qui va suivre. Car, si le corps et le sang du Christ ne sont là qu'en figure, comme dans un signe qui en évoque simplement le souvenir, nous n'aurons à supposer aucune modification essentielle dans le morceau de pain qui était là sur l'autel, avant la consécration, ou dans le vin que contenait le calice. Si, au contraire, il faut admettre que depuis le moment où le prêtre a prononcé les paroles de la consécration et en vertu de ces paroles, le corps et le sang du Christ sont là maintenant sur l'autel, alors qu'auparavant il n'y avait que du pain et du vin, les questions vont se poser pressantes, inéluctables. Comment expliquer cette présence nouvelle du corps et du sang du Christ? Dans quels rapports se trouvera, avec cette présence, le pain ou le vin qui étaient là auparavant? On le voit, toute la suite de la question dépend de ce premier article.

Article Premier.

Si, dans ce sacrement, est le corps du Christ selon la vérité, ou seulement selon la figure ou comme dans un signe?

On remarquera le soin particulièrement attentif qu'apporte ici saint Thomas à préciser le sens du point en question. Il veut éviter toute possibilité d'équivoque. Nous nous Cliquerons de la présence du corps du Christ dans ce sacrement. Il s'agit de savoir si le corps du Christ est vraiment dans ce sacrement, dont nous avons dit qu'il est constitué, comme matière propre, par du pain de froment et du vin de vigne. Dans ce pain et dans ce vin, y a-t-il le corps et le sang du Cihrist, non pus comme ils pourraient être dits se trouver en des réalités (jui n'en seraient que la figure ou le signe, mais selon leur vérité, selon l'être qui est le leur.

Quatre objections veulent prouver (|ue (( dans ce sacrement, \\ III. — Les Sacreinenls : L'Eucluirislic. 5

(»r> SOMME THÉOLOGIQUE.

n'est pas le corps du Christ selon la vérité, mais seulement selon la figure ou comme dans un signe », — La première arguë de ce qu' « il est dit, en saint Jean, cli. iv (v. 54, 6i , 64), qu'après ces paroles du Seigneur : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne bavez son sang, etc., plusieurs de ses disciples, qui ravalent entendu, dirent : Cette parole est dure. Et Lui-même répondit : C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Comme s'il disait, selon l'explication de saint Augustin, sur le psaume iv : (ou plutôt xcvni) : Entends d'une façon spirituelle ce que fai dit : Ce n'est pas ce corps que vous voyez, que vous devez manger, ni vous ne devez boire ce sang que doivent répandre ceux qui me crucifieront. Je vous ai recommandé un sacrement (un mystère). Entendu spirituellement, il vous vivifiera. Mais la chair ne sert de rien ». — La seconde objection cite une autre parole de l'Évangile, oij « le Seigneur dit, en saint Matthieu, chapitre dernier (v. 20) : Voici que Je suis avec vous, tous les Jours, Jusqu'à la consommation du siècle. Et saint Augustin l'explique ainsi (sur saint Jean, tr. XXX) : Jusqu'à ce que le siècle finisse, le Seigneur est en Haut; mais cependant, le Seigneur Vérité est ici avec nous. Le corps, en effet, dans lequel II est ressuscité doit être en un seul lieu; mais sa vérité est répandue partout. Ce n'est donc pas selon la vérité » ou selon sa réalité, « que le corps du Christ est dans ce sacrement, mais seulement comme dans un signe » qui le représente et en rappelle le souvenir. — La troisième objection déclare qu' « il n'est aucun corps qui puisse être simultanément en plusieurs lieux, puisque cela ne convient même pas à l'ange : et par la même raison, en effet, il pourrait être partout », chose qui ne convient qu'à Dieu. « Or, le corps du Christ est un corps véritable : et il est au ciel. Donc il semble qu'il n'est pas selon la vérité dans le sacrement de l'Autel, mais seulement comme dans un signe ». — La quatrième objection dit que « les sacrements de l'Église sont ordonnés à l'utilité des fidèles. Or, selon saint Grégoire, dans une Homélie (Hom. XXVIll, sur l'Évangile), l'officier royal » de Capharnaiim « est repris parce qu'il cherchait la présence corporelle du Chrisl. De même, les Apôtres étaient empêchés de recevoir l'Esprit-Saint, parce qu'ils étaient trop attachés à la pré-

sence corporelle du Christ; comme le dit saint Augustin, sur cette parole marquée en saint Jean, ch. xvi (v. 7) : Si Je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous. Ce n'est donc pas selon la présence corporelle, que le Christ est dans le sacrement de l'Autel » . — Ces quatre objections que nous venons de lire résument tout ce qu'on peut opposer de plus fort contre la vérité catholique. Nous verrons comment saint Thomas y répondra.

L'argument sed contra cite un double texte patristique, exprimant de façon très formelle la pensée de l'Église. « Saint Hilaire dit, au livre VU! de la Trinité (n. i^) : Sur la vérité de la chair et du sang du Christ, il n'est laissé aucune place pour l'hésitation. Maintenant et par l'affirmation du Seigneur et par notre foi, sa chair est véritablement une nourriture et son scmg est véritablement un breuvage. Et saint Ambroise dit, au livre VI des Sacrements (ch. 1) : De même que le Seigneur Jésus-Christ est le vrai Fils de Dieu, de même c'est sa véritable chair que nous prenons, c'est son vrai scuig qui est un breuvage ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que la réalité dont il s'agit, savoir « que le vrai corps du Christ et son sang soient dans ce sacrement, le sens ne peut pas le percevoir, ni, non plus, l'intelligence, mais la foi seule qui s'appuie sur l'autorité divine. Aussi bien, sur cette parole marquée en saint Luc, ch. XXII (v. 19 ; cf. i""*^ Épitre aux Corinthiens, ch. xi, v. 24). Ceci est mon corps qui sera livré pour vous, saint Cyrille dit : Ne dmite pas si cela est vrai; mais plutôt reçois les paroles du Sauveui', dans la foi : étant, en effet, la Vérité, Il ne ment pas ». Saint Thomas lui-même devait chanter, dans une strophe de VAdoro te :

Visas, lactus, gustus in te falHtur, Sed auditu solo tuto creditur :

Credo^quidqaid dirÂt Dei FUius ; Nil hoc verllalis verbo vertus'.

I. Dans noire volimio do ['Inilinlion Thoini.<!li', p. '.US. nous avons cssayi" une Iraduclion ryllnnée de cotte slroi)lie :

.V te voir, te toucher, te goûter, le sons erre; Mais celui ([ui l'entend s'assure de sa foi : .le crois tout ce qu'a dit le Fils de Dieu sur terre; Sa parole (>sl du vrai la souveraine loi.

68 SOMME THEOLOGIQUÊ.

Le concile de Trente, vengeant la vérité catholique contre les attaques de l'hérésie, a porté ce canon (sess. XIII, can. i) : « Si quelqu'un nie que dans le sacrement de la très sainte Eucharislie soit contenu vérilahlement, réellement, et substantiellement le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais dit qu'ils y sont seulement comme dans un signe, ou une figure, ou en vertu, qu'il soit analhème : — Si quls negaverit in sanctissiinœ Eiicharistiœ sacramenio conlineri vere, realiter el subslantialiler corpus el sanguinem Domini nostri Jesu Chrisli, sed dixeril Icmtiimmodo esse in eo ut in signo, vel figura, aut virtate, anathenia sit ».

Ainsi, pour le catholique vivant de sa foi, rien n'est plus certain que l'existence, dans le sacrement du pain et du vin eucharistiques, du corps et du sang du Christ, selon la vérité ou la réalité de leur substance, et non pas seulement à titre de chose signifiée, ou figurée et représentée, ou dont la vertu s'y trouverait participée et agissante. Cette certitude repose, non sur le témoignage des sens, ni sur des arguments de la raison, mais sur la seule parole de Dieu. Pour l'homme, en effet, quand il s'agit de connaître la réalité des choses ou leur existence, il y a les trois modes que nous venons de dire. Son premier mode, celui qui est à la base de tout pour lui, à parler selon l'ordre naturel, c'est l'application de ses sens. Selon l'ordre naturel, toute certitude commence par le témoignage des sens. D'une perception immédiate et intuitive nous ne percevons la réalité des choses que par nos sens. Et cette réalité ne peut être que la réalité sensible. C'est l'évidence même. Mais, sur cette réalité sensible perçue par nos sens, notre intelligence exerce naturellement son activité propre, qui est de percevoir, à l'état de nature pure et par voie d'abstraction, cette même réalité que les sens perçoivent à l'état concret ou individuel. Perçue ainsi à l'état de nature pure et par voie d'abstraction, la réalité des choses sensibles devient le fondement de tout le processus de notre raison dont le propre sera de pouvoir comparer entre elles les notions tirées des réalités sensibles et formuler les lois que ces comparaisons révèlent. Ces lois essentielles et irrécusables lui permettront de conclure

à l'existence d'autres réalités que les sens ne pourront plus percevoir, parce qu'elles ne seront pas d'ordre sensible, et qu'ellemême n'atteindra que par voie de raisonnement. Au point sommet de cette hiérarchie des réalités se trouve, exigée par les lois essentielles de la raison travaillant sur les données des sens, la réalité qui commande toutes les autres et qui est celle de l'Acte pur. C'est de là que pourront tomber, dans la sphère de notre connaissance, par voie d'action surnaturelle immédiate éclairant notre raison, ou par voie d'action miraculeuse extérieure et sensible agissant sur nos sens d'abord et puis, par eux, sur notre intelligence, des manifestations ou des révélations nous faisant connaître des vérités ou des réalités d'un ordre transcendant que n'auraient pu connaître, laissés à euxmêmes, ni nos sens, ni notre raison. 11 est bien évident que ce troisième mode de connaissance ne sera pas moins certain, quant au fait d'atteindre la réalité existante, que ne l'est le mode de connaissance par les sens ou par le raisonnement.

La réalité du corps du Christ et de son sang existant dans le sacrement du pain et du vin eucharistiques n'est perçue et ne peut être perçue par nous, sur cette terre, que selon ce troisième mode de connaître. Ni les sens, ni la raison ne peuvent rien nous dire à ce sujet. Nous ne savons ce qu'il en est que par la parole ou le témoignage de Dieu qui nous le dit. Mais nous le savons, par cette parole, de la manière la plus inéluctable. Le fait de la parole divine et le sens de cette parole est tout ce qu'il y a de plus constant, puisque aussi bien nous avons l'autorité même de l'Église, en son magistère le plus formel et le plus authentique, qui nous l'assure.

Si nous faisions office, non pas de théologien s'appliquant proprement à pénétrer le sens du dogme catholique afin d'en entrevoir et d'en montrer l'harmonie au sein même de l'exposé total organisé en corps de doctrine, mais d'apologiste ou de controversiste ayant pour objet plus spécial de réfuter ou de convaincre les ennemis de ce dogme catholique vivant hors de l'Église, nous appuierions davantage sur ie côté positif des textes ou de la tradition établissant le fait de la révélation divine

70 SOMME THEOLOGIQLE.

touchant le dogme de la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l'Eucharistie. On trouvera ce côté positif développé dans toute son ampleur, soit dans les travaux spéciaux publiés à part sur cette question, soit dans les articles plus ou moins étendus des Dictionnaires d'apologétique, de liturgie, d'histoire, d'archéologie, de théologie ou de science biblique; et aussi dans les travaux des exégètes catholiques expliquant ou commentant soit les Evangiles, soit l'épUre de saint Paul aux Corinthiens (i™ ép., ch. x et ch. xi). — Nous-mêmes, dans la suite du traité, nous aurons à appuyer sur le sens précis des paroles du Christ qui commandent tout dans la réalité du mystère qui nous occupe. Une question entière sera consacrée à la discussion de ces paroles. Ce sera la question de la forme du sacrement. Elle ne fera que confirmer et mettre dans son jour le plus éclatant, le sens de ces paroles tel que TÉglise catholique l'a toujours entendu et solennellement défini. — Sur toutes ces grandes questions eucharistiques, considérées tout ensemble du point de vue positif et du point de vue doctrinal, un des meilleurs livres à consulter demeure toujours VHisloire des Variations, par Bossuet, livre dont Brunetière ne craignait pas d'écrire que c'est « le plus beau livre de la langue française ».

Rien donc n'est plus certain pour nous que l'existence du corps et du sang du Christ, selon leur vérité, leur réalité, leur substance propre, dans le sacrement du pain et du vin eucharistiques.

Cette vérité ainsi dûment constatée, notre raison, qui s'y applique à la clarté de toutes les lumières qui sont en elle, lumières de raison et lumières de foi, en découvre et en montre les plus suaves harmonies.

« Et cela convient », explique saint Thomas, dans la suite du corps d'article que nous commentons; oui cette présence réelle du corps et du sang du Christ dans le sacrement eucharistique est chose souverainement harmonieuse ; (|ue Dieu ait voulu la réaliser, qu'il l'ait fait, que cela soit, comme H nous l'a dit, c'est une œuvre d'infinie sagesse.

Cela convient « d'abord, à la perfection de la nouvelle loi ».

Il fallait, assurément, que la loi nouvelle eût, dans l'ordre des rites sacrameatels, quelque chose de plus que l'ancienne loi. Or, c( les sacrifices de l'ancienne loi contenaient » en figure, mais « seulement en figure ce vrai sacrifice de la Passion du Christ », qui devait être le seul vrai sacrifice agréé par Dieu, en raison de lui-même. « Il est dit, en effet, aux Hébreux, ch. x (v. i) : La loi qui avait l'ombre des biens à venir, non la véritable image. Dès lors, il fallait que le sacrifice de la nouvelle loi institué par le Christ eut quelque chose de plus; savoir qu'il contînt le Christ Lui-même immolé, non pas seulement eu représentation ou en figure, mais aussi dans sa réalité, dans sa vérité », dans sa propre substance. « Et de là vient que ce sacrement, qui contient le Christ Lui-même réellement, comme le dit saint Denys au chapitre m de la Hiérarchie Ecclésiastique, est l'achèvement de tous les autres sacrements, dans lesquels la vertu du Christ est participée ». — L'humanité doit à Dieu un sacrifice. L'humanité déchue et pécheresse lui doit un sacrifice expiatoire. Mais quelle expiation pouvait égaler l'offense ? Une seule : celle d'un Dieu fait homme. Il fallait donc qu'un Dieu fait homme fût immolé. L'immolation devait se faire sur la croix. Voilà le sacrifice par excellence, le seul (1 vrai sacrifice », comme nous a dit ici saint Thomas — illud veram sacrificium Passionis Chrisli, qui soit vraiment digne d'être agréé par Dieu. Tous les autres sacrifices empruntent à celui-là leur vertu ; ou plutôt c'est ce sacrifice de la Croix qui doit se retrouver en tous. Dans les temps qui ont précédé la Passion, sous la loi écrite, des sacrifices sans nombre et de toute sorte s'efforçaient de traduire à leur manière le futur sacrifice de la Croix; ils ne contenaient pas la véritable victime immolée; ils la figuraient seulement. Quelle allait être la condition de l'humanité après la Passion ? Se pouvait-il qu'elle présentât encore à Dieu le sang de vils animaux, alors que Dieu avait désormais odoré la vertu divine du sang de son Kils répandu pour rétablir sa gloire!^ Non, évidemment; et cette Passion une fois accomplie ne pouvait plus permettre que Dieu agrée, dans l'ordre des rites sacramentels, un sacrifice quelconque qui ne serait pas elle. D'autre part, l'humanité

72 SOMME THEOLOGIQUIÎ.

toujours déchue, bien que rachetée, ne pouvait se passer, dans Tordre même des rites sacramentels, de sacrifice, de sacrifice sensible, à sa portée, qu'elle put constamment olTrir à Dieu. Il n'y avait qu'une ressource, c'était de perpétuer à travers toutes les générations et en tous lieux, le sacrifice enfin réalisé sur la Croix. Il fallait mettre à la portée de tous la vraie Victime dans son état de victime immolée, afin que tous pussent l'offrir, en cet état, à Dieu le Père et lui payer conslamment le tribut du seul sacrifice désormais digne de Lui. C'est ce que nous avons par le mystère de la présence réelle, dans ce sacrement, du vrai corps du Christ et de soii sang : Conlinet eniin sacrificium novœ lerjls a Chrislo inslUulain, ipsuin Chris tum passum, non in signijicatione, vel in figura, sed etiani in rei veritale. La sagesse de Dieu ne pouvait mieux concilier toutes les exigences.

« La seconde raison est que cela convient à la charité du Christ, qui lui a fait prendre, pour notre salut, le véritable corps de notre nature : — hoc competit caritali Çhrisli, ex qaa pro salute noslra corpus ver uni nostrae nalurae assumpsit. Et parce que ce qu'il y a de plus souverainement propre à l'amitié, c'est, pour les amis le vivre ensemble, comme le dit Aristote au livre IX de V Éthique {ch. xii, n. 12; de S. Th., leç. l'j), le Christ nous promet sa présence corporelle à titre de récompense, en saint Matthieu, ch. xxiv [y. 28) : Oà se trouvera le corps, là se rassembleront aussi les aigles. Entre temps, cependant. Il ne nous a point privés même de sa présence corporelle dans ce pèlerinage » de notre vie terrestre, « mais par la vérité de son corps et de son sang. Il s'unit à nous dans ce sacrement. Aussi bien Lui-même dit, en saint Jean, chapitre vi (v. 07) : Celui gui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Et de là vient que ce sacrement est le signe de la plus grande charité et l'appui de notre expérience, en raison d'une si familière union du Christ à nous : — [ nde hoc sacramentnm est niaximir caritatis signum, et nostnv. spei sublevamentum, ex tam Jamiliari conjunctione Chrisli ad nos y. — Oui, vraiment, une raison de ce sacrement et des merveilles que le Christ y a renfermées, c'est bien « la charité du Christ».

n. L\XV, DE LA CONVERSION DU PAIN ET DU VIN. ^3

Le Fils de Dieu nous avait aimé jusqu'à se faire enfant des hommes comme nous pour nous sauver. Nous avions pu vivre avec Lui comme on vit avec un ami. Mais le propre de l'amitié n'est-il pas d'unir les cœurs et d'attacher tellement à la personne des amis, que, privés de leur présence, la vie n'es^t plus qu'un lourd fardeau ? « Maxime proprium ainiciliœ est convivere arnicis : le propre par excellence de l'amitié est, pour les amis, le vivre ensemble ». C'est dans le vivre ensemble que consiste pour les amis la joie par excellence et comme le fruit propre de l'amitié. Le Christ, ami parfait des enfants des hommes, le savait bien; et voilà pourquoi 11 nous fait espérer le bonheur de sa présence comme récompense dans le ciel. Mais, en attendant les joies du ciel, serions-nous privés totalement, durant les longs jours de notre exil, du bonheur de sa présence au milieu de nous;' L'amour de Jésus pour ses fidèles, pour ses amis, ne l'a pas voulu. Et c'est pourquoi II s'est résolu à créer de Lui à nous, l'union vraie, présentielle, substantielle, qu'il a réalisée par son Eucharistie.

« Une troisième raison est que cela convient à la perfection de la foi. Celle-ci, en effet, comme elle porte sur la divinité du Christ, porte aussi sur son humanité ; selon cette parole marquée en saint Jean, chapitre XIV (v. i) : ]'ous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Et parce que la foi est des choses invisibles, de même que le Christ nous offre sa divinité d'une manière invisible, de môme aussi, dans ce sacrement. Il nous offre sa chair d'une manière invisible ». — C'est donc aussi pour donner à notre foi un fini nouveau de perfection que le Christ a voulu lui donner comme objet son humanité cachée sous les espèces eucharistiques. Quand II vivait au milieu de nous, il y avait un grand mérite à percer, des yeux de la foi, le voile de son humanité, pour atteindre sa divinité. Ici, nous avons un mérite nouveau dans l'ordre de la foi : celui de percer les voiles eucharistiques, oii non seulement sa divinité, mais aussi son humanité est cachée à nos sens et à notre raison. Aussi bien est-ce ici, par excellence, le triomphe de la foi {niysleriiun fideï). Saint Thomas l'a chanté admirablement dans une strophe de YAdoro le.

SOMME THEOLOGIQUE.

In cruce tatebal sola deilas ; Al hic lalel siinul et humanllas :

Ambo lameii credens alque confilens, Pelo (iiiod petlvit latro paenitens'.

Saint Thomas termine son corps d'article par une réflexion qu'il importe de souligner. « Certains auteurs, nous dit-il, pour n'avoir pas pris garde à ces choses, ont affirmé que le corps et le sang du Christ n'étaient dans ce sacrement que comme dans un signe » et non point dans la vérité, dans la réalité de leur être ou de leur substance. « Affirmation qui doit être rejelée comme hérétique, parce que contraire aux paroles du Christ : Quod est tanquain haereticum abjiciendum, utpote verbis Chrisli contrariam ». Saint Thomas admet donc que la doctrine de la présence réelle est de foi divine. Elle résulte des paroles mêmes du Christ: ou plutôt elle est formellement exprimée par ces paroles. Et n'aurait-on aucun texte de Père ou de concile pour la préciser ou l'imposer, il faudrait encore l'admettre sous peine d'être formellement hérétique. C'est qu'en effet, si nous ne pouvons, quand il s'agit de l'Écriture, admettre jamais un sens que l'Église réprouverait, ou rejeter un sens que l'Église imposerait, il n'est pas nécessaire, pour que nous soyons obligé d'admettre un sens précis, que l'Église soit toujours intervenue pour l'imposer. Il y a des cas où le sens est si net, si manifeste, dans les paroles mêmes de l'Écriture, qu'il est impossible, sous peine d'aller contre toutes les règles de l'interprétation, de rejeter un- pareil sens. C'est le cas ici. Et voilà pourquoi la seule parole du Christ suffît par elle-même pour qu'on soit obligé d'admettre la présence réelle, sous peine de tomber dans l'hérésie. — Un témoignage peu suspect de la force d'évidence absolument contraignante contenue dans les paioles mêmes du Christ, est celui de Lu-

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