‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'AquinChapitre 8 sur 21 · QUESTION LXXVII · texte numérisé non relu

QUESTION LXXVII

Cette question comprend huit articles :

i^ Si les accidents qui demeurent sont sans sujet .* 2" Si la quantité dimensive est le sujet des autres accidents ? 3° Si ces sortes d'accidents peuvent changer quelque corps extrinsèque ?

Ix" S'ils peuvent se corrompre?

5° Si d'eux quelque chose peut s'engendrer? 6" S'ils peuvent nourrir?

7" De la fraction du pain consacré.

8° Si au vin consacré quelque chose peut se mélanger?

De ces huit articles, les deux premiers traitent des accidents du pain et du vin quant à Vêlre; les six autres, quant à Vagir ou diU pâlir. — Quant à l'être : premièrement, d'une façon absolue (art. i); deuxièmement, d'une façon relative, ou plutôt comparative des divers accidents entre eux (art. 2). — Et d'abord, d'une façon absolue. C'est l'objet de l'article premier.

Article Premier.

Si les accidents demeurent, dans ce sacrement, sans sujet?

Quatre objections veulent prouver que (( les accidents ne demeurent pas, dans ce sacrement, sans sujet » — La première déclare que c rien de désordonné ou de trompeur ne doit être dans ce sacrement de la vérité. Or, que des accidents soient sans sujet est contre l'ordre des choses que Dieu a établi dans la nature. El çe\i\ paraît aussi tourner- à une certaine tromperie, attendu (jue les accidents sont les signes de la nature du

sujet. Donc, dans ce sacrement, les accidents ne sont pas sans sujet )). — La seconde objection dit qu' « il ne peut pas se faire, même par miracle, que la définition dune chose soit séparée de cette chose; ou qu'à une chose convienne la définition d'une autre chose : par exemple, que l'homme, demeurant homme, soit un animal sans raison. 11 s'ensuivrait, en effet, que les contradictoires seraient simullanément : car la Définition est ce que le nom de la chose signifie, comme il est dit au livre IV des Métaphysiques (de S. Th., leç. iG; Did., liv. III, ch. VII, n. 9). Or, à la définition de l'accident appartient quil soit sans sujet; et à la définition de la substance, qu'elle subsiste par soi, non en un sujet. Donc, même par miracle, il ne se peut pas faire que, dans ce sacrement, les accidents soient sans sujet ». — La troisième objection fait observer que « l'accident tire son individuation du sujet. Si donc les accidents demeurent, dans ce sacrement, sans sujet, ils ne seront pas individués, mais universels. Ce qui est manifestement faux; parce que, dès lors, ils ne seraient plus sensibles mais seulement intelligibles ». — La quatrième objection arguë de ce que a les accidents, par la consécration de ce sacrement, ne deviennent point composés. Or, avant la consécration, ils n'étaient pas composés : ni de matière et de forme » comme la substance corporelle; « ni de ce qui est et de ce par quoi il est », ou d'essence et d'être, comme le suppôt qui subsiste. « Donc, après la consécration, ils ne sont pas composés de l'une ou de l'autre de ces deux manières. Et ceci est un inconvénient. Car il s'ensuivrait qu'ils seraient plus simples que les anges, alors que ces accidents demeurent cependant quelque chose de sensible. Donc les accidents ne demeurent pas, dans ce sacrement, sans sujet ».

L'argument sed contra en appelle à ce que «. saint Grégoire dit, dans une homélie de Pâques (ou plutôt Lanfranc, Du corps et du sang du Seigneur, ch. xx), que les espèces sacramentelles sont les vocables de ces choses qui furent auparavant , savoir le pain et le vin. VA ainsi, puisque la substance du pain et du vin ne demeure pas, il semble que ces sortes d'espèces sont sans sujet ».

Au corps de l'article, saint Thomas constate que « les accidents du pain et du vin que nous saisissons, par les sens, deineurer dans ce sacrement après la consécration, ne sont pas, comme dans leur sujet, dans la substance du pain et du vin qui ne demeure pas, ainsi qu'il a été vu plus haut (q. 76, art. 2). Ni, non plus, dans la forme substantielle » du pain « qui ne demeure pas {Ibld., art. 6); et, demeurerait-elle, il serait impossible qu'elle soit sujet » de ces accidents, « comme on le voit par Boèce, au livre de la Trinité {Viv . 1, ch. n). Il est manifeste aussi que ces sortes d'accidents ne sont pas dans la substance du corps et du sang du Christ comme dans leur sujet. La substance du corps humain, en effet, ne peut, en aucune manière, être affecté de ces sortes d'accidents ; et il n'est pas possible, non plus, que le corps du Christ, étant glorieux et impassible, soit altéré à l'effet de recevoir ces sortes de qualités ».

Tout en constatant et en reconnaissant cela, « il en est qui disent que ces accidents se trouvent, comme en un sujet, dans l'air environnant. — ^ Mais », déclare saint Thomas, « cela, non plus, ne peut pas être. — D'abord, parce que l'air n'est pas de nature à recevoir ces sortes d'accidents. — Secondement, parce ces sortes d'accidents ne sont pas où l'air se trouve. Bien plus, au mouvement de ces espèces, l'air est chassé. — Troisièmement, parce que les accidents ne passent pas d'an sujet en un autre », selon que s'en explique Boèce dans son Commentaire sur les Catégories d'Aristote, livre I; « de telle sorte que le même accident numérique qui fut d'abord dans un sujet soit ensuite en un autre. L'accident, en effet, a son unité numérique du sujet 011 il se trouve. Il n'est donc pas possible que leslant numériquement le même, il soit tantôt dans ce sujet et tantôt dans cet autre sujet. — Quatrièmement, parce que l'air, n'étant pas dépouillé de ses propres accidents, il aurait tout ensemble ses propres accidents et ces accidents étrangers. — On ne peut d'ailleurs pas dire que cela se fasse miraculeusement par la vertu de la consécration; parce que les paroles de la consécration ne signifient pas cela; et elles ne font que ce qu'elles signifient.

(t II reste donc », conclut saint Thomas, « que les accidents,

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dans ce sacrement, demeurent sans sujet. Or, cela, ajoute-t-il, la vertu divine peut le faire. Dès là, en effet, que l'effet dépend de la cause première plus que de la cause seconde. Dieu, qui est la cause première de la substance et de l'accident, peut, par sa vertu infinie, conserver dans l'être l'accident après qu'a été enlevée la substance qui était la cause propre le conservant dans l'être; comme aussi II peut produire sans les causes naturelles les autres effets des causes naturelles : c'est ainsi qu'il forma le corps bumain » du Christ « dans le sein de la Vierge, sans la vertu séminale de l'homme » (Hymne des première vêpres de la Nativité). — Cette raison est de toute évidence. Elle ne souffre aucune réplique.

Vad primam apporte une belle distinction, qu'il faut soigneusement noter, entre ce qu'on pourrait appeler l'ordre commun ou ordinaire et un certain ordre de privilège ou d'exception. « Rien n'empêcbe qu'une cbose soit ordonnée selon la loi commune de la nature et que ce qui lui est contraire soit ordonné selon le privilège spécial de la grâce; comme on le voit dans la résurrection de morts ou dans la guérison d'aveugles. Même dans les choses humaines, certains avantages sont concédés à quelques-uns, par un privilège spécial, en dehors de la loi commune. Et c'est ainsi que contrairement à l'ordre commun de la nature, oii l'accident est dans un sujet, ici, par une raison spéciale, selon l'ordre de la grâce, les accidents se trouvent, dans ce sacrement, sans sujet, pour les raisons données plus haut » (q. 75, art. 5).

Vad secunduni est d'une importance extrême. Il formule un point de doctrine qui éclaire des plus vives clartés le domaine de la raison philosophique en ce qu'elle a de plus délicat et de plus profond. — « L'être n'étant pas un genre » d'être, mais dominant tous les genres qui n'en sont que des participations diverses, « cela même qui est d'être, ne peut pas être l'essence soit de la substance soit de l'accident ». L'être actue les essences, mais ne les constitue pas. a Donc la définition )) donnant l'essence « de la substance n'est pas : ce qui est par soi sans sujet; ni, non plus, la définition » donnant l'essence « de l'accident », pour autant que l'accident peut avoir

2o8 SOMME THÉOLOGIQUE.

une essence et une défiiiilion : « ce qai est dans un sujet ». Ce n'est pas ainsi qu'il faut s'exprimer en rigueur de langage pliilosophique. Il faut dire que a à la quiddité ou à l'essence de la substance il convient d'avoir f être non dans un sujet; et à la quiddité ou à l'essence de l'accident // convient d'avoir l'être dans un sujet. Or, dans ce sacrement, il n'est pas donné aux accidents qu'en vertu de leur essence ils soient sans sujet; ceci leur convient par la vertu divine qui les soutient » et les conserve miraculeusement « dans l'êtie », suppléant le rôle de la substance disparue. « Et c'est pourquoi, ils ne cessent pas d'être des accidents »; ils ne passent point dans la catégorie de la substance, c^ La définition de l'accident n'est point séparée d'eux » : elle leur convient toujours. Us sont toujours ce à quoi il convient, par nature, d'être dans un sujet; bien que, dans l'ordre surnaturel des sacrements, ils se trouvent, en fait, par un miracle de la toute-puissance de Dieu, en dehors de tout sujet. Par où l'on voit que « la définition de la substance ne leur convient pas ». Et donc la difficulté formidable que soulevait l'objection se trouve merveilleusement résolue.

Vad tertium fait observer que « ces sortes d'accidents avaient acquis l'être individuel dans la substance du pain et du vin. Et une fois cette substance changée au corps et au sang du Christ, ces accidents demeurent, par la vertu divine, dans cet être individué qu'ils avaient auparavant », lorsque la substance du pain et du vin était là ». Aussi bien ils sont particuliers et sensibles », non universels et intelligibles, comme le voulait l'objection.

Vad qaartuni complète toute cette admirable doctrine si profonde et si lumineuse, u Ces sortes d'accidents, quand la substance du pain et du vin était là, n'avaient pas euxmêmes l'être, pas plus que ne l'ont les autres accidents : c'était leur substance qui avait l'être par eux; comme la neige est blanche par la blancheur. Mais, après la consécration, les accidents eux-mêmes qui demeurent ont l'être. D'où il suit qu'ils sont composés d'être et de ce qui est, comme il a été dit, dans la Première Partie, au sujet des anges (q. 5o,

Q. LXXVii. — ACCIDENTS DEMEURANT DANS CE SACREMENT. àog

art. 2, ad 5"'"). Et, en plus, ils ont la composition », propre à la quantité, qui est celle u des parties quantitatives ».

Les accidents eucharistiques demeurent, après la consécration, sans sujet. Ce sont les mêmes accidents de la substance qui était là. Mais, maintenant, cette substance n'est plus là, portant ces accidents. Les accidents demeurent seuls. Et tandis que, auparavant, ce n'étaient pas eux, à proprement parler, qui étaient, mais la substance qui étaitpar eux, qu'ils étaient seulement des formes, des qualités, des modes d'être, en raison desquels le pain et le vin pouvaient être dits de telle quantité, de telle forme, de telle figure, de telle couleur, de telle saveur, maintenant ils ont l'être. Il n'y a plus quelque chose qui soit par eux; ce sont eux-mêmes qui sont. — Mais est-ce au même litre que nous pouvons et devons dire cela de tous les accidents eucharistiques. Ou faudrait-il le réserver plus spécialement à l'un d'entre eux, qui jouerait lui-même, par rapport aux autres, le rôle de sujet.

C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner. Et tel est l'objet de l'article qui suit.

Article 11.

Si, dans ce sacrement, la quantité dimensive du pain et du vin est le sujet des autres accidents?

Quatre objections veulent prouver que « dans ce sacrement, la quantité dimensive du pain et du vin n'est pas le sujet des autres accidents ». — La première arguë de ce que « Vaccideiil II a pas d'accident (Aristote, liv. IV des Métaphysiques : de S. Th., leç. ■>. ; Did., livre 111, ch. iv). C'est, qu'en effet, aucune forme ne peut être sujet. In raison de sujet étant une propriété de la matière. Or, la quantité dimensive est un certain accident. Donc elle ne peut pas être le sujet d'autres accidents .). — La seconde objection dit que « comme la quantité est individuée par la substance, de même aussi les autres ac- Wlll. — Les Sdvrcinenls : l.'liucliarislii'. 'i

2lÔ SÔMME THEOLOGIQUfi.

cideiits. Si donc la quantité dimensive demeure individuée selon l'être qui était d'abord, dans lequel elle est conservée, par la même raison les autres accidents demeurent individués selon l'être qu'ils avaient d'abord dans la substance. Ils ne sont donc pas dans la quantité dimensive, comme dans leur sujet, tout accident étant individué par son sujet >>. — La troisième objection fait observer que parmi les autres accidents du pain et du vin, qui demeurent, les uns perçoivent aussi le rare et le dense. Or, ils ne peuvent pas être dans la quantité dimensive existant hors de la matière. C'est qu'en effet le rare est ce qui a peu de matière sous de grandes dimensions; et le dense est ce qui a beaucoup de matière sous de petites dimensions, comme il est dit au livre IV des Physiques (ch. ix; de S. Th., leç. \[\). Donc il semble que la quantité dimensive ne peut pas être le sujet des accidents qui demeurent dans ce sacrement ». — La quatrième objection en appelle à ce que « la quantité séparée du sujet semble être la quantité mathématique, laquelle n'est point sujet des qualités sensibles. Puis donc que les accidents qui demeurent dans ce sacrement sont sensibles, il semble qu'ils ne puissent pas être, dans ce sacrement, comme dans leur sujet dans la quantité du pain et du vin qui demeure après la consécration ».

L'argument sed contra déclare que « les qualités ne sont divisibles qu'accidentellement, c'est-à-dire en raison du sujet où elles se trouvent. Or, les qualités qui demeurent dans ce sacrement sont divisées par la division de la quantité dimensive, comme les sens en témoignent. Donc la quantité dimensive est le sujet des accidents qui demeurent dans ce sacrement ».

Au corps de l'article, saint Thomas déclare qu' <( il est nécessaire de dire que les autres accidents qui demeurent dans ce sacrement, sont, comme dans leur sujet, dans la quantité dimensive du pain et du vin qui demeure ». — De cette affirmation hardie et si nette, saint Tliomas donne trois raisons, riches d'aperçus philosophiques. — « La première raison est qu'il tombe sous le sens qu'il y a là une certaine étendue ou quantité colorée et affectée des autres accidents; et, en ces choses-là », qui constituent son domaine, « le sens ne se trompe pas. —

Une seconde raison est que la première disposition de la matière est la quantité dimensive » : l'être matériel a, du côté de la matière, pour premier accident qui l'aftecte, l'étendue, les dimensions ; « c'est, du reste, pour cela, que Platon assigne pour premières différences de la matière, le grand et le pelil (cf. Aristote, Métaphysiques, liv. I; de S. Th., leç. ii). Et parce que le premier sujet est la matière », rien n'étant au delà ou au-dessous dans l'ordre du principe réceptif, « il s'ensuit que tous les autres accidents se réfèrent au sujet par l'entremise de la quantité dimensive : c'est ainsi que le premier sujet de la couleur est dit être la surface; en raison de quoi », ajoute saint Thomas, « d'aucuns ont affirmé que les dimensions étaient les substances des corps, selon qu'il est marqué au livre III des Métaphysiques (de S. Th., leç. i3; Did., liv. Il, ch. v) » : cette opinion, rappelée ici par Aristote et saint Thomas, devait être reprise par Descaries. « Et parce que », poursuit le saint Docteur, « quand le sujet est enlevé, les accidents demeurent » dans l'Eucharistie, « selon l'être qu'ils avaient auparavant, il s'ensuit que tous les accidents demeurent fondés sur la quantité dimensive. — La troisième raison est que le sujet étant le principe d'individuation pour les accidents » — ils ne sont individués, en etlet, que parce qu'ils se trouvent dans tel sujet, « il faut que ce qu'on assigne comme sujet de certains accidents, soit, d'une certaine manière, principe d'individuation. Il est, en effet, de la raison de l'individu qu'il ne puisse pas se trouver en plusieurs. Et ceci », qu'un être ne puisse pas se trouver en plusieurs, (( se produit d'une double manière. D'abord, parce qu'il n'est pas de nature à se trouver en quelque chose. De cette sorte, les formes immatérielles séparées, qui subsistent par elles-mêmes, sont aussi par elles-mêmes individuées. D'une autre manière », il arrive qu'une chose ne peut pas être en plusieurs, « de ce que la forme substantielle ou accidentelle peut bien, par sa nature, être en quelque cliose, mais non en plusieurs : telle, cette blancheur qui est dans ce corps. Au sens du premier mode, la matière est le principe de l'individuation pour toutes les formes qui » ne sont pas subsistantes, mais qui « sont inhérentes » à un sujet. « Ces formes,

âl2 SOMME THEOLOGIQÙÈ.

en effet, pour ce qui est d'elles-mêmes, étant de nature à être en quelque chose, dès là que l'une d'elles est reçue dans la matière, qui », en fait, étant le premier sujet, « n'est pas en quelque autre chose, « a ceci qu'elle-même existant de la sorte », dans la matière, « ne peut déjà plus être en un autre. Au sens du second mode, il faut dire que le principe de l'individuation est la quantité dimensive. C'est par là, en effet, qu'une chose est de nature à n'être qu'en une seule chose, que cette chose est indivise en soi et divisée » ou séparée « de toutes les autres choses. Or, la division convient à la substance en raison de la quantité, comme il est dit au livre I des Physiques (ch. II, n. lo, i3 ; de S. Th., leç. 3). Et c'est pourquoi la quantité dimensive elle-même est un certain principe d'individuation pour ces sortes de formes, pour autant que des formes diverses en nombre se trouventen diverses parties de la matière. De là vient que la quantité dimensive elle-même a de soi une certaine individuation : si bien que nous pouvons imaginer plusieurs lignes de même espèce différant par la position, qui rentre dans la définition de cette sorte de quantité : il convient, en effet, à la dimension qu'elle soit une quantité ayant une position (Aristote, Catégories, ch. iv, n. i). Et c'est pour cela que la quantité dimensive peut plutôt être le sujet des autres accidents, qu'inversement ».

Vad prirnum accorde que « l'accident par soi ne peut pas être le sujet d'un autre accident, attendu qu'il n'est point par soi » : ceci est le propre de la substance, d'être une nature à qui il convient d'être par soi. « Mais selon qu'il est en un autre » comme dans son sujet, » un accident est dit être sujet d'un autre pour autant qu'un accident est reçu dans le sujet par l'entremise d'un autre : c'est ainsi que la surface est dite être le sujet de la couleur. Lors donc qu'à un accident il est donné, miraculeusement, d'être par soi, il peut aussi par soi être le sujet d'un autre accident ».

L'ad secunduin fait remarquer que « les autres accidents, même selon qu'ils étaient dans la substance du pain, étaient individués par l'entremise de la quantité dimensive, comme il a été dit (au corps de l'article). Et voilà pourquoi c'est plutôt

Q. LXWII. — ACCrDIi.NTS DEMEURANT DANS CE SACREMENT. 2l3

la quantité dimensive qui est le sujet des autres accidents demeurant dans ce sacrement, qu'inversement >.

L'ad terlium dit que « le rare » ou le dilaté « et le dense sont de certaines qualités qui sont dans les corps une conséquence de ce qu'ils ont beaucoup ou peu de matière sous leurs dimensions; comme, du reste, tous les autres accidents sont une conséquence des principes de la substance. Et, de même que, la substance étant enlevée, sont conservés, par la vertu divine, les autres accidents; de même, la matière étant enlevée, sont conservées, par la vertu divine, les qualités qui sont une conséquence de la matière, comme le rare et le dense ».

L'ad quartum répond que a la quantité mathématique ne fait pas abstraction de la matière intelligible, mais de la matière sensible, comme il est dit au livre Vil des Métaphysiques (de S. Th., leç. lo; Did., liv. VI, ch. x, n. i3). Or, la matière est dite sensible en raison de ce qu'elle est soumise aux qualités sensibles. Par où il est manifeste que la quantité dimensive qui demeure, dans ce sacrement, sans sujet, n'est point la quantité mathématique ».

Les accidents eucharistiques qui demeurent sans sujet, après la consécration, ne sont pourtant pas sans sujet, d'une façon absolue. Au fond, il n'y a que la quantité qui soit absolument privée de sujet. Les autres accidents ont pour sujet la quantité elle-même. Il n'y a plus là, sur l'autel, un quelque chose qui soit étendu ; mais il y a une certaine étendue qui est ronde, blanche, savoureuse, et le reste, dont témoignent nos sens. — Après avoir considéré ce qu'il en est des accidents eucharistiques quant à leur être, nous devons maintenant les considérer quant à leur agir ou leur pâtir. C'est l'objet des six articles qui vont suivre. — D'abord, quant à leur agir. C'est l'objet de l'article suivant.

2 1 '4 SOMME THEOLOGIQUE.

Article III.

Si les espèces qui demeurent dans ce sacrement peuvent modifier quelque chose d'extrinsèque ?

Trois objections veulent prouver que « les espèces qui demeurent clans ce sacrement ne peuvent point changer quelque chose d'extrinsèque ». — La première en appelle à ce qu' « il est prouvé, au livre VII des Métaphysiques (de S. Th., leç. 7; Did., liv. VI, ch. viii, n. 5), que les formes qui sont dans la matière sont produites par des formes qui sont aussi dans la matière et non par des formes hors de la matière », comme sont les formes séparées ou les formes pures : « et cela, parce que le semblable produit un semblable à soi ». Il faut toujours qu'il y ait une certaine similitude entre l'elTet produit et la cause qui le produit. « Or, les espèces sacramentelles sont des espèces sans matière; car elles demeurent sans sujet, ainsi qu'on le voit par ce qui a été dit (art. i). Donc elles ne peuvent point changer la matière extérieure, en y introduisant une forme ». — La seconde objection fait observer que u l'action du premier agent » ou de l'agent principal « venant à cesser, il est nécessaire que cesse l'action de l'instrument : c'est ainsi que si le forgeron se repose, le marteau n'est point mû. Or, toutes les formes accidentelles agissent comme instruments en vertu de la forme substantielle qui a raison d'agent principal. Puis donc que, dans ce sacrement, ne demeure point la forme substantielle du pain et du vin, comme il a été vu plus haut (q. 75, art. 6), il semble que les formes accidentelles qui demeurent ne peuvent pas agir à l'effet de changer la matière extérieure ». — La troisième objection dit que « rien n'agit au delà de son espèce, attendu que l'effet ne peut pas l'emporter sur sa cause. Or, les espèces sacramentelles sont toutes des accidents. Donc elles ne peuvent point changer la matière extérieure, à tout le moins i)our l'amener à une autre forme substantielle ».

L'argument sed conlra oppose que « si les espèces qui demeu-

Q. LXXVII. — ACCIDENTS DEMEURANT DANS CE SACREMENT. 2l5

reiit ne pouvaient point changer les corps extérieurs » en agissant sur eux, u elles ne seraient point perçues par les sens. Et, en effet, une chose est perçue par le sens parce que le sens est aff'eclé par l'objet sensible, ainsi qu'il est dit au livre II de l'Aine n (ch. xii, n. i ; de S. Th., leç. 2^).

Au corps de l'article, saint Thomas invoque ce principe, que « tout être agit selon qu'il est en acte. Il suit de là que tout être aura à l'agir, le même rapport qu'il a à l'être. D'autre part, selon qu'il a été dit (art. i, ad 3'""), il a été donné, par la vertu divine, aux espèces sacramentelles de demeurer dans leur être qu'elles avaient quand la substauce du pain et du vin existait. Il s'ensuit qu'elles demeurent aussi dans leur agir. Et c'est pourquoi toute action qu'elles pouvaient produire quand la substance du pain et du vin existait, elles peuvent aussi la produire quand la substance du pain et du vin est passée au corps et au sang du Christ. Il n'est donc pas douteux qu'elles peuvent changer les corps extérieurs ».

L'ad prùnain répond dans le sens de cette belle doctrine du corps de l'article. « Les espèces sacramentelles, bien qu'elles existent sans matière » qui les porte, u retiennent cependant le même être qu'elles avaient d'abord dans la matière. Et c'est pourquoi, selon leur être elles sont assimilées aux formes qui sont dans la matière ».

L'rtd secimdum est une nouvelle application de la même grande doctrine. « L'action de la forme accidentelle dépend de l'action de la forme substantielle, comme l'être de l'accident dépend de l'être de la substance. Et c'est pourquoi, de même que par la vertu divine il est donné aux espèces sacramentelles de pouvoir être sans la substance; de même il leur est donné de pouvoir agir sans la l'orme substantielle, par la vertu de Dieu de ([ui dépend, comme du premier agent, toute action de la forme et substantielle et accidentelle ».

L'ad Lerllam a une lemarque du plus haut intérêt pour la philosophie de la nature, con)me, du icste, toutes ces admirables réponses de la question que nous lisons. (( Le changement r|ui va à l'introduction d'une forme substantielle ne se fait point par la foiine substantielle immédiatement, mais par

2l6 SOMME THÉOLOGIQUE.

l'entremise des qualités actives et passives qui amassent dans la vertu de la forme substantielle. Or, cette vertu instrumentale est conservée dans les espèces sacramentelles, par la vertu divine, comme elle était auparavant. Elles peuvent donc agir par mode de causes instrumentales à l'eflet d'introduire une forme substantielle : et, de celte sorte, une chose peut agir au delà de son espèce, non par sa vertu propre, mais par la vertu du principal agent ». ,

Les accidents eucharistiques gardant, après la consécration, le même être qu'ils avaient avant, quoique d'une autre manière, continuent de même à garder leurs actions respectives. 11 n'y a donc pas de différence, quant à Vagir, entre les accidents eucharistiques avant la consécration et ces mêmes accidents après la consécration. — En est-il de même pour ce qui est du pâlir. Les accidents eucharistiques sont-ils, après la consécration comme avant, susceptibles des mêmes modifications, des mêmes changements. C'est ce que nous devons maintenant considérer. — Et, d'abord, des changements les plus profonds, tels que la corruption et tout ce qui s'ensuit (art. /i-6); ensuite, de certaines modifications particulières, l)lus superficielles, moins complètes, telles que la fraction, pour les espèces du pain, la permixtion ou le mélange pour les espèces du vin (art. 7-8). — Pour ce qui est de l'altération ou de la mutation complète, totale, pouvant aller jusqu'à la corruption, saint Thomas l'étudié d'abord dans son fait, ou en elle-même (art. 4); puis, dans ses conséquences (art. 5, 6). — Pour ce qui est de son fait, ou en elle-même, saint Thomas se demande si, quand il s'agit des accidents eucharistiques, une telle mutation doit être tenue pour possible. — C'est l'objet de l'article qui suit.

Article IV.

Si les espèces sacramentelles peuvent être corrompues?

Trois objections veulent prouver que « les espèces sacramentelles ne peuvent point se corrompre ». — La première dit que

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« la corruption se produit par la séparation de la forme d'avec la matière. Or, la matière du pain ne demeure pas dans ce sacrement, comme on le voit par ce qui a été dit plus haut (q. 75, n. 4. ^). Donc ces sortes d'espèces ne peuvent pas se corrompre )>. — La seconde objection déclare qu' « aucune forme ne se corrompt, sinon par occasion et accidentellement, lorsque son sujet se corrompt : et de là vient que les formes qui subsistent par soi sont incorruptibles, comme on le voit dans les formes spirituelles. Or, les espèces sacramentelles sont des formes sans sujet. Donc elles ne peuvent pas se corrompre ». — La troisième objection formule ce dilemme. « Si elles se corrompent, ce sera ou naturellement, ou par miracle. Ce n'est point naturellement; parce qu'on ne peut assigner là un sujet de la corruption, qui demeure quand la corruption est terminée », comme il arrive en toute corruption : et c'est ainsi, pai" exemple, qu'après la destruction du bois par le feu, il demeure la cendre. « Semblablement, aussi, ce n'est point par miracle » qu'elles se corrompent; « parce que les miracles qui se font dans ce sacrement sont dus à la vertu de la consécration, par laquelle les espèces sacramentelles sont » au contraire « conservées : or, la même chose ne peut pas être cause de la conservation et de la corruption. Il s'ensuit que les espèces sacramanlelles ne peuvent en aucune manière se corrompre ».

L'argument sed coiilra fait observer simplement que « les sens saisissent que des hosties consacrées se putréfient et se corrompent ».

Au corps de l'article, saint Thomas commence par définir la corruption. « La corruption est le inoiivemeni de Cclre au nonélre{\i\. V des Physiques, ch. ii, n. 7; de S. Th., leç. 2). Or, il a été dit plus haut (art. 3), que les espèces sacramentelles retiennent le même être qu'elles avaient auparavant quand existait la substance du pain et du vin. De même donc que l'être de ces accidents pouvait se corrompre quand existait la substance du pain et du vin ; de même aussi il peut se corrompre, cette substance ayant disparu. Et, précisément, ces sortes d'accidents pouvaient se corrompre d'abord, d'une double ma-

2l8 SOMME THÉOLOGIQUE.

nièie : par soi; et par occasion ou accidentellement. Par soi, comme par l'altération des qualités; et l'augmentation ou la diminution de la quantité: non selon le mode d'augmentation ou de diminution qui ne se trouve que dans les seuls corps animés, auxquels n'appartient point la substance du pain et du vin ; mais par addition ou par division : car, ainsi qu'il est dit au livre III des Mélapliysiques (de S. Th., leç. i3; Did., liv. II, ch. V, n. lo), par la division la dimension qui était une est détruite et on en a deux, et, par l'addition, inversement, de deux dimensions il s'en fait une. De cette manière, il est manifeste que ces sortes d'accidents peuvent se corrompre après la consécration. Car la quantité dimensive elle-même qui demeure est susceptible de division et d'addition; et, comme elle est le sujet des qualités sensibles, ainsi qu'il a été dit (art. 2), elle peut aussi être le sujet de leur altération, comme si, par exemple, est altérée la couleur ou la saveur du pain ou du vin. Ces mêmes espèces ou accidents pouvaient se corrompre auparavant par occasion ou accidentellement, par la corruption de leur sujet. Et, de cette manière, ils peuvent se corrompre aussi après la consécration. Bien que, en eflet, leur sujet ne demeure pas, il demeure cependant l'être qu'avaient ces sortes d'accidents dans leur sujet, lequel est propre et conforme au sujet. Il suit de là que celle sorte d'être peut être corrompu par l'action d'un agent contraire, comme était corrompue la substance du pain et du vin : laquelle, du reste, n'était point corrompue sans qu'eût lieu, au préalable, l'altération à l'endroit des accidents ».

(( Toutefois )), poursuit saint Thomas, « il faut distinguer entre l'une et l'autre de ces deux corruptions. C'est qu'en eflet, comme le corps et le sang du Christ succèdent, dans ce sacrement, à la substance du pain et du vin, s'il se produit, du côté des accidents, un changement tel qu'il n'aurait pas sufli à corrompre le pain et le vin, ce changement ne fait pas que le corps et le sang du Christ cessent d'être dans ce sacrement : soit que l'immutation se produise du coté de la qualité, comme, par exemple, s'il se produit un léger cliaiigomenl dans la couleur ou la saveur du vin et du pain; soit qu'elle se produise

du côté de la quantité, comme si le pain ou le vin sont divisés en telles parties que la nature du pain et du vin puisse encore être conservée en elles. Si, au contraire, l'immutation est telle que la substance du pain et du vin en eût été corrompue, le corps et le sang du Christ ne demeurent point sous ce sacrement. Et cela, soit du côté des qualités, comme si la couleur et la saveur et les autres qualités du pain et du vin sont changées de telle sorte qu'elles deviennent incompatibles avec la nature du pain et du vin ; soit, aussi, du côté de la quantité, comme si le pain est réduit en poussière ou si le vin est divisé en parties si minimes que ce ne soient plus les espèces du pain et du vin ».

Vad primum accorde que « la corruption impliquant de soi que soit enlevé l'être de la chose, en tant que l'être d'une certaine forme est dans la matière, il s'ensuit que par la corruption la forme est séparée de la matière. Mais si l'être dont il s'agit n'était point dans la matière, avec ceci pourtant qu'il serait semblable à celui qui est dans la matière, il pourrait être enlevé par la corruption, même la matière n'existant pas : et c'est ce qui se produit dans ce sacrement, comme on le voit par ce qui a été dit » (au corps de l'article).

Vad secandum fait observer que a les espèces sacramentelles, bien qu'elles soient des formes non dans la matière, ont cependant l'être qu'elles avaient auparavant dans la matière ».

h'ad iertiam répond que « cette corruption des espèces n'est pas miraculeuse, mais naturelle. Toutefois, elle présuppose le miracle, qui a été fait dans la consécration, savoir que ces espèces sacramentelles retiennent l'être, sans sujet, qu'elles avaient auparavant dans leur sujet. C'est ainsi, du reste, qu'un aveugle miraculeusement guéri voit ensuite naturellement ».

Les accidents eucharistiques ou les accidents du pain et du vin qui ont été consacrés, peuvent, après la consécration comme avant, se corrompre. — Mais, alois, qu'en résulte-t-il ? Il est un adage connu de tous dans l'École; savoir que la corruption d'un être est la génération ou la production d'un autre. Cet adage va-t-il se vérifier en ce qui est des accidents eucharisti-

2 20 SOMME THEOLOCIQUE.

ques. Nous venons d'établir qu'ils peuvent se corrompre. Devons-nous admettre les conséquences de cette corruption ? Saint Thomas s'enquiert de ce nouveau point de doctrine dans les deux articles qui vont suivre. D'abord, il étudie la conséquence dont il s'agit d'une façon générale (art. 5). Puis, d'une façon particulière, relativement à ce mode spécial dont une nouxclle substance peut résulter des accidents eucharistiques; savoir : la nutrition (art. 6). Ainsi que nous Talions voir, et saint Thomas ne s'en cachera pas : c'est à l'article 5 que se trouve une des principales difficultés du traité de l'Eucharistie. Venons tont de suite à cet article.

Article V.

Si des espèces sacramentelles quelque chose peut s'engendrer ?

Trois objections veulent prouver que « des espèces sacramentelles rien ne peut s'engendrer ». — La première dit que « tout ce qui est engendré » ou produit « est engendré » ou produit « d'une certaine matière : car, de rien, rien n'est engendré » ou produit, « bien que de rien quelque chose puisse être fait par voie de création. Puis donc que sous les espèces sacramentelles il n'y a d'autre matière que le corps du Christ, qui est incorruptible, il s'ensuit, semble-t-il, que des espèces sacramentelles rien ne peut être engendré » ou produit. — La seconde objection déclare que « les choses qui n'appartiennent pas au même genre ne peuvent point venir l'une de l'autre : c'est ainsi que de la blancheur ne vient pas la ligne. Or, l'accident et la substance sont d'un genre diflérent. Puis donc que les espèces sacramentelles sont des accidents, il semble que d'elles ne peut pas être engendrée une substance ». — La troisième objection fait observer que « si des espèces sacramentelles est engendrée quelque substance corporelle, cette substance ne sera point sans avoir des accidents. Si donc des espèces sacramentelles est engendrée une substance corporelle, il faut

Q. LXXVII. — ACCIDENTS DEMEURANT DANS CE SACREMENT. 22 t

que de l'accident soient engendrés substance et accident; c'està-dire deux choses d'une seule : ce qui est impossible. Donc il est impossible que des espèces sacramentelles une substance corporelle soit engendrée ».

L'argument sed contra en appelle à ce que u l'on peut voir avec les sens que des espèces sacramentelles quelque chose s'engendre : ou de la cendre, si on les brûle ; ou des vers, si elles se putréfient; ou de la poussière, si on les broie ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « la corruption d'une chose étant la génération d'une autre chose, comme il est dit au livre I De la génération (ch, m, n. 7; de S. Th., leç. 7), il est nécessaire que des espèces sacramentelles quelque chose s'engendre, puisqu'elles se corrompent, ainsi qu'il a été dit (art. 4). Elles ne se corrompent pas, en effet, de telle sorte qu'elles disparaissent totalement, comme si elles étaient annihilées; mais, manifestement, quelque chose de sensible leur succède ». — x\ucun doute, là-dessus, pour ce qui est du fait. Les sens en témoignent de la manière la plus certaine. — « Mais », s'il s'agit du comment, ou de l'explication de ce fait, « comment de ces espèces sacramentelles quelque chose peut être engendré, c'est chose difficile à voir », déclare ici saint Thomas, qui n'a pas coutume de souligner, si tant est qu'il ait à se l'avouer, la difficulté des questions qu'il entreprend de résoudre. Ici, il déclare que c'est chose difficile à voir ; dijficile est videre. C'est qu'en effet, poursuit le saint Docteur, u il est manifeste que du corps et du sang du Christ, qui sont là véritablement, rien n'est engendré; puisqu'ils sont incorruptibles. Que si la substance du pain ou du vin demeurait dans ce sacrement, ou encore leur matière, il serait facile d'assigner que d'elles soit engendré ce quelque chose de sensible qui vient après ; comme quelques-uns l'ont soutenu. Mais cela est faux, comme il a été vu plus haut (Cf. q. 75, art. 2, 4, 8).

(( Et c'est pourquoi d'autres ont dit que ce qui est engendré » ou produit, « ne vient pas des espèces sacramentelles; mais de l'air environnant. — C'est de multiple manière que ceci apparaît être impossible. — D'abord, parce que ce qui est engendré ou produit vient de ce qui apparaît précédemment altéré et

222 SOMME THEOLOGIQUE.

corrompu. Or, il n'apparaît ici aucune altération et corruption de l'air environnant. Ce n'est donc point de là que viennent les vers ou la cendre. — Secondement, la nature de l'air n'est point telle que de l'air, par ces sortes d'altérations, de telles choses soient engendrées. — Troisièmement, parce qu'il peut arriver que des hosties consacrées, en grande quantité soient brûlées ou se putréfient; et il ne serait point possible qu'une si grande quantité de corps terrestre ou solide soit engendrée de l'air, sans qu'il se produisît une grande condensation de l'air que les sens percevraient aisément. — Quatrièmement, parce que la même chose peut se produire pour les corps solides qui sont là tout autour, comme le fer ou la pierre : et ils demeurent intacts après la consécration. — Cette position-là ne peut donc pas tenir; parce qu'elle est contraire à ce qui apparaît aux sens » : magnifique déclaration, qui doit dominer toute recherche scientifique ou philosophique d'ordre humain.

« Et c'est pourquoi d'autres ont dit que la substance du pain et du vin revient au moment de la corruption des espèces; et, ainsi, de la substance du pain et du vin qui revient sont engendrés les cendres ou les vers ou toute autre chose de ce genre ». Cette position fut celle d'Innocent lll, dans son traité du Mystère de Vaatel, liv. IV, ch. xi; d'Alexandre de Halès, dans sa Somme, liv. IV, q. x, m. 7, art. 2, § 2 ; de saint Bonaventure, IV des Sentences, dist. xii, p. i, art. 2, q. i. — « Mais, reprend saint Thomas, une telle position ne semble point possible. — D'abord, parce que si la substance du pain et du vin a été changée au corps et au sang du Christ, comme il a été vu plus haut (q. 76, art. 2, 4), la substance du pain et du vin ne peut pas revenir si ce n'est parce que le corps et le san,g du Christ serait changé de nouveau en la substance du pain et du vin; ce qui est impossible. C'est comme pour l'air qui auiail été changé en l'eu; il ne pourrait revenir que si le feu se changeait de nouveau en l'aii'. Que si la substance du pain et du vin était annihilée » comme d'aucuns voulaient le prétendre, « elle ne i)Ourrait revenir de nouveau, parce que ce qui tomberait dans le néant ne pourrait pas revenir numérique-

ment le même. A moins qu'on ne dise que la substance qui était là revient, parce que Dieu de nouveau crée une nouvelle substance au lieu et place de la première. — Secondement, la chose paraît être impossible, parce qu'on ne peut assigner le le moment où celte substance reviendrait. Il est manifeste, en effet, par ce qui a été dit plus haut (art. précéd.; q. 76, art. G, ad 3""*), que, les espèces demeurant là, demeure le corps et le sang du Christ, lesquels ne sont point simultanément avec la substance du pain et du vin dans ce sacrement, selon qu'il a été déjà dit (q. 76, art. 2). Il s'ensuit que la substance du pain et du vin ne peut pas revenir, tant que demeurent les espèces sacramentelles. Pareillement, elle ne peut pas revenir, non plus, quand elles disparaissent; car, à ce moment, la substance du pain et du vin serait sans ses accidents propres; ce qui est impossible. A moins qu'on ne dise peut-être qu'au dernier instant de la corruption des espèces, revient, non pas la substance du pain et du vin, parce que cet instant est celui oii commencent d'avoir l'être les substances engendrées des espèces ; mais la matière du pain et du vin, en disant qu'elle est de nouveau créée plutôt que ramenée de nouveau, à parler selon la propriété des termes (Cf. Pierre de Tarentaise, plus tard Innocent V, dans le IVMivre des Sentences, dist. XII, q. ni, art. 2).

« Mais », déclare saint Thomas, (( parce qu'il ne semble pas raisonnable de dire que quelque chose arrive miraculeusement dans ce sacrement, si ce n'est par la consécration elle-même, qui n'implique pas que la matière soit créée ou revienne, il semble mieux de dire que dans la consécration elle-même est donné miraculeusement à la quantité dimensive du pain et du vin, qu'elle soit le premier sujet des formes qui viennent après » et que, par suite, elle joue le rôle de matière première. Car « ceci est le propre de la matière. Et donc, par voie de conséquence, est donné à cette quantilé dimensive tout ce qui appartient à la matière. Tout cela donc qui pourrait s'engendrer de la matière du pain, à supposer qu'elle fût là, tout cela même peut s'engendrer de la quantité dimensive du pain et du vin, non par un nouveau miracle, mais en vertu du miracle déjà fait » au moment de la consécration.

22/1 SOMME THEOLOGtQÙi!;.

On aura remarqué la hardiesse, la ferrnelé, l'iiarriionie, la splendeur de celle conclusion de sainl Thomas. L'article que nous venons de lire est un des plus divins parmi tous ceux qu'a enfantés le génie de notre saint Docteur.

Vad prirnuni répond que « s'il n'y a point, là, une matière d'oiî quelque chose soit engendré, il y a cependant la quantité dimensive qui supplée et joue le rôle de la matière, ainsi qu'il a été dit » (au corps de l'article).

Vad secundam accorde que « ces espèces sacramentelles sont, en effet, des accidents; mais elles ont l'acte et la vertu de la substance, ainsi qu'il aété dit » (au corps de l'article, età l'art. 3).

Vad tertiam déclare que « la quantité dimensive du pain et du vin retient tout ensemble sa nature propre, et reçoit miraculeusement la vertu et la propriété de la substance. Elle peut donc passer en l'une et en l'autre, c'est-à-dire à la substance et aux dimensions ».

Quand les espèces ou accidents eucharistiques se corrompent, de ces accidents ou de ces espèces s'engendrent vraiment de nouveaux êtres ou de nouvelles substances. Cette conclusion générale désormais établie, une question spéciale se pose à nous, que nous pouvons maintenant aborder. Il s'agit de savoir si les espèces sacramentelles peuvent nourrir. Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Article VI.

Si les espèces sacramentelles peuvent nourrir?

Trois objections veulent prouver que <( les espèces sacramentelles ne peuvent pas nourrir ». — La première en appelle à ce (\u.e « saint Ambroise dit, dans le livre Des sacrements (liv. V, ch. VI) : Ce pain nesl pas celai qui va dans le corps : c'est le pain de la vie éternelle, (jui soutient la substance de notre âme. Or, tout ce qui nourrit va dans le corps. Donc ce pain ne nourrit pas. Et la raisor» est la même pour le vin ». — La seconde objec-

Q. LXXVII. — ACCIDENTS DEMÈURAKt t)ANS CE SACREMENt. 2 2^

tion déclare que « comme il est dit, au livre De la génération (liv. II, ch. VIII, n. 4 ; de S. Th., leç. 8), cela même qui nous Jait être nous nourrit. Or, les espèces sacramentelles sont des accidents; et riiomme n'est pas constitué d'accidents : l'accident, en effet, n'est point partie de la substance. Donc il semble que les espèces sacramentelles ne peuvent pas nourrir ». — La troisième objection cite « Aristote, au livre II De rame » (ch. iv, n. i3; de S. Th., leç, 9), où il « dit que l'aliment nourrit en tant quil est une substance, et il fait croître en tant quil est une quantité. Or, les espèces sacramentelles ne sont pas une substance. Donc elles ne peuvent pas nourrir ».

L'argument sed contra oppose que « l'Apôtre, dans la première épUre aux Corinthiens, ch. xi (v. 21), parlant de ce sacrement, dit : // en est qui ont faim; et d'autres qui sont ivres ; sur quoi la glose explique, qnil désigne ceux qui, après la célébration du saint mystère et la consécration du pain et du vin, revendiquaient ce qu'ils avaient offert, et, ne le communiquant pas aux autres, ils étaient les seuls à les prendre de telle sorte quils en étaient ivres. Or, ceci ne pourrait être, si les espèces sacramentelles ne nourrissaient pas. Donc les espèces sacramentelles nourrissent ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que la question actuelle n'a pas de difficulté, après la solution de la question précédente. C'est qu'en effet, comme il est dit au livre II De rame (ch. iv, n. 12; de S. Th., leç. 9), si l'aliment nourrit, c'est parce qu'il se change en la substance de celui qui est nourri. Or. il a été dit (art. précéd.) que les espèces sacramentelles peuvent se changer en la substance qui s'engendre d'elles. Et elles peuvent se changer au corps de l'homme par la même raison, par laquelle elles peuvent se changer en cendres ou en vers. Par où il est manifeste qu'elles peuvent nourrir. — Quant à ce que disent quelques-uns, qu'elles ne nourrissent pas vraiment, connue si elles se changeaient au corps humain, mais qu'elles refont et réconfortent par une certaine immulation des sens, comme l'homme est réconforté par l'odeur des mets et enivré par l'odeur du vin, les sens eux-mêmes montrent que c'est faux. Et, en effet, une telle réfection ne suffît XVIII. — Les Sacrements : L'Eacliarislie. i5

pas longtemps à l'homme, dont le corps, en raison des déperditions continues, a besoin d'être restauré; alors que, cependant, l'homme pourrait se sustenter longtemps s'il prenait en grande quantité des hosties et du vin consacrés. — Pareillement aussi ne peut pas tenir ce que d'aucuns disent, que les espèces sacramentelles nourrissent par la forme substantielle du pain et du vin, qui demeure. Soit, parce qu'elle ne demeure point, ainsi qu'il a été vu plus haut (q. 76, art. 6). Soit parce que ce n'est point l'acte de la forme, de nourrir; mais plutôt celui de la matière qui revêt la forme de celui qui est nourri, la forme de l'aliment disparaissant. Aussi bien est-il dit, au livre 11 De laine (ch. iv, n. 10; de S. Th.. leç. 9), que l'aliment, au début est dissemblable, et, à la fin, semblable ».

L'ad primam répond qu' « une fois faite la consécration, on peut parler de pain, dans ce sacrement, d'une double manière. — D'abord, au sens des espèces sacramentelles, qui gardent le nom de la précédente substance; comme le dit saint Grégoire dans une Homélie pascale (ou plutôt Lanfranc, Du corps et du sang du Seigneur, ch. xx). — D'une autre manière, au sens du corps même du Christ, qui est le pain mystique, qui descend du ciel (S. Jean, ch. vi, v. 5o). — Lors donc que saint Ambroise dit que ce pain ne passe point dans le corps, il prend le pain au second sens : et, en effet, le corps du Christ n'est pas changé au corps de l'homme, mais il refait l'esprit. Saint Ambroise ne parle pas du pain, au premier sens ».

Uad secundum fait observer que « si les espèces sacramentelles ne sont pas ce dont le corps de l'homme est constitué, elles se changent cependant en cela, comme il a été dit » (au corps de l'article).

L'ad terliuni rappelle que a les espèces sacramentelles, bien qu'elles ne soient pas une substance, ont cependant la vertu de la substance, ainsi qu'il a été dit >^ (art 3, ad .7"'"; art. 5, ad 2"'").

Nous avons considéré, dans les trois articles précédents, en elles-mêmes d'abord, et puis dans leurs conséquences, les mutations les plus profondes que peuvent subir les accidents eucharisliciues. Nous devons maintenant considérer certaines

Q. LXXVn. — ACCIDENTS DEMEURANT DANS CE SACREMENT. 227

mutations propres, soit à l'espèce du pain, soit à l'espèce du vin, et au sujet desquelles avaient été soulevées des difficultés spéciales. Il s'agit de la fraction, pour l'espèce du pain ; et du mélange, pour l'espèce du vin. — D'abord, de la fraction. C'est l'objet de l'article suivant.

Article VII.

Si les espèces sacramentelles sont rompues dans ce sacrement?

Trois objections veulent prouver que « les espèces sacramentelles ne sont point rompues dans ce sacrement ». — La première en appelle à ce que « Âiistote dit, au livre IV des Météores (ch. IX ; de S. Th , leç. ii), que les corps sont dits frangibles' en raison d'une certaine détermination des pores. Chose qui ne peut être attribuée aux espèces sacramentelles », où il n'y a point de matière. « Donc les espèces sacramentelles ne peuvent pas être rompues ». — La seconde objection dit que a la fraction est accompagnée de son » ou de bruit. « Or, les espèces sacramentelles ne sont point sonores. Aristote dit, en effet, au livre II De l'âme (ch. vin, n. 1,2; de S. Th., leç. 16), que le corps sonore est un corps dur, ayant une surface mince. Donc les espèces sacramentelles ne sont pas rompues ». — La troisième objection déclare qu' « il semble qu'il appartient au même d'être brisé ou rompu et d'être mastiqué. Or, c'est le vrai corps du Christ qui est mangé; selon cette parole notée en saint Jean, ch. vi (v. 55, 57) : Celui qui mange ma chair et boit mon sang. Donc c'est le corps du Christ, qui est rompu et masliqué. Aussi bien est-il dit dans la confession de Bérenger: J\ii le même senlimenl gae la sainte Église romaine ; et je confesse,

^de cœur et de bouche, que le pain et le vin qui sont placés sur V autel, sont, après la consécration, le vrai corps et le sang du Christ, et qu'ils sont tenus véritablement dans les mains du prêtre, rompus et broyés par les dents des fidèles. Donc la fraction ne doit pas être attribuée aux espèces sacramentelles ».

L'argument sed contra oppose « que la fraction se fait par

2 28 SOMME THÉOLOGIQÙE.

la division d'une étendue. Or, aucune étendue n'est divisée, là, si ce n'est les espèces sacramentelles : ce n'est pas, en effet, le corps du Christ, qui est » inaltérable et « incorruptible ; ce n'est pas, non plus, la substance du pain, qui ne demeure pas. Donc les espèces sacramentelles sont rompues ».

Au corps de l'article, saint Thomas fait observer que « parmi les anciens (il s'agirait, là, surtout, d'Abélard, Ép. tliéoL, ch. XXIX ; et de Hugues de Saint-Victor, Somme des Seal., tr. VI, ch. vin), il y a eu, sur le point qui nous occupe, multiplicité d'opinions. — Quelques-uns, en effet (cf. Abélard), disent que, dans ce sacrement, il n'y avait point de fraction selon la réalité, mais seulement aux yeux des assistants. Mais cela ne peut pas tenir », déclare saint Thomas. Et il en donne cette raison magnifique, dont nous ne saurions trop souligner la portée. C'est que « dans ce sacrement de la vérité, le sens n'est point trompé au sujet des choses dont le jugement lui appartient. Et, de ce nombre est la fraction, par laquelle d'une chose on en fait plusieurs : la multitude, en effet, ou l'un et le plusieurs sont des sensibles communs », au sujet desquels les sens pris ensemble dans leur condition normale d'exercice ne se trompent point, a comme on le voit au livre II De l'âme » (ch. VI, n. 2, 3 ; de S. Th., leç. i3). — « Aussi bien, d'autres ont dit que là était une vraie fraction, mais sans sujet qui la supporte. — Cela encore », dit saint Thomas, « contredit les sens. On voit, en effet, dans ce sacrement, une certaine étendue, qui d'abord forme un tout, et puis se trouve divisée en plusieurs parties : et c'est cela qui est le sujet de la fraction. Quant à dire que le corps du Christ véritable soit lui-même fractionné ou rompu, on ne le peut pas. D'abord, parce qu'il est incorruptible et impassible. Et, en second lieu, parce qu'il est tout entier sous chaque partie » des espèces sacramentelles, « ainsi qu'il a été vu plus haut (q. 7G, art. 3) : condition contraire à la raison même de chose rompue ou fractionnée. — 11 demeure donc », conclut le saint Docteur, <( que la fraction se trouve, comme dans son sujet, dans la quantité dimensive, au même titre que les autres accidents » subjectés en elle, u Et, de même que les espèces sacramentelles sont le sacrement du

vrai corps du Christ, de même la fraction de ces espèces est le sacrement de la Passion du Seigneur, qui eut lieu dans le vrai corps du Christ ». ^'on pas que sur 'la croix le corps du Christ ait été fractionné et rompu, puisque TÉvangile souligne expressément le contraire ; mais pour signifier les déchirures des plaies causées par la flagellation, le couronnement d'épines et le crucifiement. Toutefois, le vrai sacrement de la Passion du Christ, comme nous aurons à le souligner dans la suite, à prendre la Passion dans son achèvement d'immolation du Christ sur la croix, consistera, non point dans cette fraction des espèces sacramentelles, qui ne rappelle sacramentellement, nous venons de le dire, que les déchirures ou les blessures reçues au cours de la Passion ; mais dans la consécration séparée des deux espèces, qui symbolise ou rappelle sacramentellement, d'une façon adéquate, la séparation du corps et du sang du Christ, qui a constitué sa mort et sa véritable immolation sur le Calvaire.

La doctrine que saint Thomas vient de nous exposer a été fixée par lui dans cette strophe du Lauda Sien :

Fracto demiim sacramento, Ne vacilles, sed mémento Tantiim esse siib fragmento

Quantum toto tegitnr.

Nulla rei fit scissura ; Signi lantum fd Jraclnra, Qua nec status nec statura

Signati minuitur.

Enfin quand le sacrement est fractionné. Ne te trouble pas; mais souviens-loi Qu'il y a autant sous le fragment

Qu'il se trouve sous le tout.

La chose n'a jioint de brisure, Le signe seul est en fracture, Sans que l'état ou la stature

De la chose sous le signe ail diminué.

L\id priinani répond que « comme, dans les espèces sacramentelles, demeure le rare et le dense, ainsi qu'il a clé dit

23o SOMME THÉOLOGIQÛe.

plus haut (art. 2, ad S""") ; de même aussi demeure la porosité; et, par suite la frangibilité 0.

Vad secundum fait observer que « la dureté suit la densité. Et c'est pourquoi, du fait que dans les espèces sacramentelles demeure la densité, il s'ensuit que la dureté demeure également; et, par conséquent, la sonorité ».

Vad tertium déclare que « ce qui est mangé sous ses dehors propres, est cela même qui est rompu et mastiqué sous ses dehors propres. Or, le corps du Christ n'est point mangé sous ses dehors propres, mais sous les dehors du sacrement. Aussi bien, sur cette parole notée en saint Jean, ch. vi (v. 64) : La chair ne sert de rien, saint Â^ugustin dit : Cela doit s'entendre de ceux qui l'entendaient d'une manière charnelle. Ils entendaient la chair, en ejjet, comme on la déchire dans un corps mort, et comme elle est vendue à la boucherie. Et c'est pourquoi le corps du Christ n'est point rompu, si ce n'est selon l'espèce sacramentelle. — Tel est le mode dont il faut entendre la confession de Bérenger: en ce sens que la fraction et le broiement des dents se réfère à l'espèce sacramentelle sous laquelle est véritablement le corps du Christ ».

Un dernier point nous reste à considérer pour avoir épuisé cette grande question des accidents eucharistiques. C'est ce qui a trait au mélange, par rapport à l'espèce du vin. Peut-on aux accidents eucharistiques du vin consacré mélanger un liquide étranger sans porter atteinte à la présence réelle ; et d'après quelle règle se prononcer dans les divers cas? saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Article Vlll.

Si au vin consacré peut être mélangé quelque liquide?

Le sens de l'article n'est évidemment pas de savoir si cela est permis. Non; mais, si cela se fait, si, par mégarde ou par malice, il se produit quelque immixtion d'un liquide étran-

Q. LXXVir. — ACCIDEiNTS DEMEURANT DANS CE SACREMENT. 23 1

ger dans les accidents du vin qui a été changé au sang du Christ, que se passe-t-il? Tel est le sens de la question. Et, quand nous parlons de mélange, d'immixtion, c'est bien du mélange dans un sens vrai, que nous parlons. Il ne s'agit pas seulement de ce qu'on appelle, en chimie, combinaison ; il s'agit de tout mélange, quel qu'il soit. Le mélange, ici, se peut-il produire; et, s'il se produit, qu'en résulte-t-il ?

Nous avons quatre objections. Elles veulent prouver que le mélange dont il s'agit ne peut pas se produire, qu' « au vin consacré ne peut être mêlé aucun liquide ». — La première arguë de ce que « tout ce qui est mêlé à une autre chose, reçoit la qualité de cette chose » : il s'en imprègne. « Or, aucun liquide ne peut recevoir la qualité des espèces sacramentelles; car ces accidents demeurent sans sujet, ainsi qu'il a été dit (art. i). Donc il semble qu'aucun liquide ne peut être mêlé aux espèces sacramentelles du vin ». — La seconde objection dit que « si un liquide est mêlé à ces espèces, il faut que des deux quelque chose an résulte. Or, quelque chose an ne peut pas résulter du liquide, qui est substance, et des espèces sacramentelles, qui sont accidents; ni du liquide et du sang du Christ, qui, en raison de son incorruptibilité ne reçoit ni augmentation, ni diminution. Donc aucun liquide ne peut être mélangé au vin consacré ». — La troisième objection déclare que « si quelque liquide était mélangé au vin consacré, il semble que ce liquide deviendrait lui-même consacré : c'est ainsi que l'eau qui est mélangée à de l'eau bénite, devient bénite aussi. Or, le vin consacré est vraiment le sang du Christ. Donc le liquide mélangé serait, lui aussi, le sang du Christ. Et, ainsi, quelijue chose deviendrait le sang du Christ autrement que par la consécration. Ce qui ne peut être admis. Donc au vin consacré ne peut pas être mélangé quelque autre liquide ». — La quatrième objection fait observer que « si, de deux choses, l'une est totalement corrompue, il n'y aura point mixtion, comme il est dit au livre I De la génération (ch. x, n. 2; de S. Th., leç. 2/1). Or, à la pcrmixtion de tout liquide, il semble que se coriompcnt les espèces saciamentelles, au point que le sang du Christ cesse d'être là ; soit parce que le grand et le

petit sont des différences de la quantité et la spécifient, comme le blanc et le noir pour la couleur; soit aussi parce que le liquide mélangé n'ayant pas d'obstacle, semble se répandre à travers le tout : et, par suite, le sang du Christ cesse d'être là, ne pouvant être là, simultanément, avec une aulre substance. Donc, il n'est pas de liquide qui puisse être mélangé au sang du Christ ».

L'argument sed contra oppose simplement qu' « on voit, par les sens, qu'un autre liquide peut être mélangé au vin, après la consécration, comme avant »,

Au corps de l'article, saint Thomas nous prévient, ici encore, que « la vérité de la question » posée dans cet article, « est manifeste après ce qui a été dit. Il a été dit, en effet, plus haut (art. 3; art. 5, ad 2'""), que les espèces qui demeurent dans ce sacrement, de même qu'elles acquièrent, par la vertu de la consécration, le mode d'être de la substance, acquièrent aussi son mode d'agir et de pâtir; c'est-à-dire qu'elles acquièrent de pouvoir agir et pâtir tout ce qui serait l'action et la passion de la substance, si elle était là présente. Or, il est manifeste que si la substance du vin était là, un liquide pourrait lui être mélangé. Toutefois, l'effet du mélange aurait été divers, selon la forme du liquide et selon sa quantité. Si, en effet, le liquide mélangé l'eût été en si grande quantité qu'il eût pu se répandre dans le tout, le tout eût été gagné par le mélange. Et, parce que ce qui est un mélange de deux choses n'est aucune des deux, mais que l'une et l'autre passe en une troisième chose qui est un composé des deux, il s'en serait suivi que le vin existant au préalable ne fût pas demeuré, si le liquide mélangé eût été d'une autre espèce. Que si le liquide ajouté eût été de même espèce, par exemple si du vin eût été mêlé au vin, la même espèce de vin fût demeurée, mais le vin n'eût pas été numériquement le môme : ce qu'aurait déclaré la diversité des accidents; par exemple, si l'un de ces vins eût été blanc, et l'autre rouge. — Dans l'hypothèse où le liquide ajouté eût été de si petite quantité qu'il naurait pas pu se répandre dans le tout, le tout n'eût pas été mélangé, mais seulement une partie. Cette partie ne fût pas demeurée la même numériqueinent, après le mé-

lange, en raison du mélange d'une matière étrangère. Elle fût cependant demeurée la même spécifiquement, non seulement si le liquide mélangé eût été de même espèce, mais même s'il eût été d'une autre espèce; parce qu'une goutte d'eau mêlée à beaucoup de vin passe à l'espèce du vin, comme il est dit au livre I De la génération (ch. v, n. ii; de S. Th., leç. ik). — D'autre part, il est manifeste, par ce qui a été dit précédemment (art. 4; q. 76, art. 6, ad 5""'), que le corps et le sang du Christ demeurent dans ce sacrement, tant que ces espèces demeurent les mêmes numériquement : c'est, en effet, ce pain et ce vin qui est consacré. Si donc la mixtion d'un liquide quelconque est en telle quantité que ce liquide gagne tout le vin consacré et en fasse un mélange, ce vin sera un autre vin numériquement, et le sang du Christ n'y demeurera point. Si, au contraire, l'adjonction du liquide est en si petite quantité qu'il ne puisse pas se répandre dans le tout, mais jusqu'à une certaine partie des espèces, le sang du Christ, cessera d'être sous cette partie du vin consacré, mais il demeurera sous l'autre partie ».

h'ad prirnum répond par une Décrétale d'Innocent III, que saint Thomas lui-même prendra soin d'expliquer. « Innocent III, dans une Décrétale, dit que les accidents eux-mêmes affectent, comme on le voit, le vin qu'on y ajoute : et, par exemple, si c'est de l'eau qu'on y aura ajoutée, elle prend le goût du vin. Il arrive donc que les accidents changent le sujet, comme il arrive aussi que le sujet change les accidents. La nature cède devant le miracle et la vertu agit au-dessus de la coutume. Toutefois », remarque saint Thomas, « ceci ne doit pas s'entendre comme si le même accident numérique qui était dans le vin avant la consécration, passe ensuite dans le vin ajouté. Le changement dont il s'agit se fait par voie d'action. Car les accidents du vin qui demeurent retiennent l'action de la substance, selon qu'il a été dit précédemment; et c'est en agissant de la sorte qu'ils affectent le liquide ajouté ».

h'ad secundum déclare que « le liquide ajouté au vin consacré ne se mêle en aucune manière à la substance du sang du Christ. Il se mêle cependant aux espèces sacramentelles;

mais (le telle sorte que le mélange une fols fait, ces espèces se corrompent », ne restant plus les mêmes espèces, soit spécifiquement, soit numériquement, k en tout ou en partie, selon le mode dont il a été dit, plus haut (art. 5), que quelque chose peut être engendré de ces espèces. Si elles se corrompent dans le tout, il n'y a déjà plus de question ; car le tout sera uniforme. Si elles se corrompent en partie, la dimension sera une selon la continuité de l'étendue ou de la quantité, mais elle ne sera pas une selon le mode d'être : car une partie est sans sujet, et l'autre est en un sujet. C'est ainsi que si l'on a un corps constitué de deux métaux » qui gardent leur nature, « le corps sera un selon la raison de quantité, mais il ne sera pas un selon l'espèce de nature ». Une certaine unité quantitative n'entraîne pas nécessairement l'identité spécifique ou de nature dans les parties. Elle peut s'expliquer par là seule continuité dimensive ou par une contiguïté très étroite qui fait que les parties sont comme soudées entre elles. Il est à remarquer cependant qu'en pareil cas, l'unité quantitative n'est pas absolue; elle n'est que relative. L'unité quantitative absolue suppose l'identité de nature, un même accident numérique ne pouvant pas être en deux natures distinctes.

Vad terluun exclut que le seul fait du mélange entraîne la consécration pour le nouveau liquide. « Comme le dit Innocent III, dans la Décrétale précitée, si après la consécration du calice un autre vin y est versé, ce vin ne se change pas au sang du Christ, ni il ne se mêle à ce même sang; mais mélangé aux accidents du vin précédent, il se répand de tous côtés autour du corps qui est caché sous eux, sans mouiller ce corps qu'il entoure. Ceci doit s'entendre », explique encore saint Thomas, « au sens où la mixtion du liquide étranger n'est pas si grande que le corps du Christ cesse d'être sous le tout. Dans ce cas, le liquide est dit se trouver répandu tout autour, non qu'il touche le sang du Christ selon ses propres dimensions à lui, mais selon les dimensions sacramentelles sous lesquelles il est contenu. — Il n'en est pas de même pour l'eau bénite, comme le voulait l'objection ; parce que la bénédiction ne produit

aucun changement dans la substance de l'eau, ainsi que le fait la consécration du vin ».

L'acl quartam fait une distinction assez délicate entre la mesure et la nature de la quantité. — « Il en est qui ont dit que quelque petite que fût la quantité du liquide étranger mélangé, la substance du sang du Christ cessait d'être sous le tout. El cela, pour la raison qui a été donnée » dans l'argument. « Mais cette raison n'est pas contraignante. C'est qu'en effel, le grand et le petit diversifient la quantité dimensive, non quant à son essence, mais quant à la détermination de sa mesure ». La quantité a pour nature d'être l'extension d'un sujet ou d'une substance en diverses parties. La mesure sera d'être cette extension en telles ou telles parties, allant jusqu'ici ou jusque-là. Lors donc qu'on prend le plus ou le moins de la quantité, on modifie sa mesure; mais sa nature n'est pas atteinte pour cela. — Voilà pour la première raison de l'objection. — « Pareillement », en ce qui est de la seconde raison, (( le liquide ajouté peut être en si petite quantité » telle, par exemple, une goutte d'eau, « qu'il est empêché par sa petite quantité de se répandre dans le tout, et non seulement par les dimensions : lesquelles, du reste, bien qu'elles soient sans sujet, ont cependant de s'opposer à un autre liquide comme s'y opposerait la substance » du vin « si elle était là, conformément à ce qui a été dit précédemment » (au début du corps de l'article).

Dans leur être et dans les modifications plus ou moins profondes qu'ils produisent ou qu'ils subissent, les accidents eucharistiques, du moins à les considérer dans le premier d'entre eux, qui est la quantité dimensive, demeurent sans sujet et sont pourtant comme s'ils étaient dans un sujet. De là vient qu'à l'extérieur rien absolument n'apparaît de nouveau après la consécration. Tout se i)asse comme si rien ne s'était passé en vertu des paroles consécratoires. Il le lallait bien. Car, si la plus légère modification extérieure fût apparue, si tout ne se passait pas après comme avant, où serait ici le triomphe de la foi? La raison interviendrait pour démon-

236 SOMME THéOLOGIQUE.

trcr. Or, qui ne sait que les choses de la foi ne se démontrent pas.

Les quatre questions relatives à la matière du sacrement de l'Eucharistie sont terminées. Nous avons considéré celte matière en elle-même; et nous avons dit ce qu'elle devait être. Nous l'avons étudiée en tant que consacrée; et nous avons vu ce qui se passait en elle, au témoignage de la foi, sous le coup de la consécration, ce qu'il en était de la nouvelle substance qui succédait à la première, ce qu'il en était aussi des accidents de la première substance qui demeuraient. — La suite logique de notre traité demande que nous passions maintenant à la considération raisonnée de ce qui est la forme du sacrement de l'Eucharistie. Ce va être l'objet de la question suivante.

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