‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'AquinChapitre 9 sur 21 · QUESTION LXXVIII · texte numérisé non relu

QUESTION LXXVIII

Cette question comprend six articles :

1° Quelle est la forme de ce sacrement ?

2° Si la forme de la consécration du pain est ce qui convient P

3° Si la forme de la consécration du sang est ce qui convient ?

4° De la vertu de l'une et l'autre forme.

5° De la vérité de l'expression.

6° De la comparaison d'une forme à l'autre.

Les trois premiers de ces six articles traitent de ce en quoi consiste la double forme du sacrement de l'Eucharislie ; les trois autres, de questions accidentelles relatives à l'efficacité ou au sens précis de cette double forme. — Le premier article traite de la forme du sacrement de l'Eucharistie d'une façon commune dans son double élément et en tant que forme du sacrement. Le second et le troisième article traitent de cette même forme d'une façon spéciale et distinctemenf, considérant cet élément-ci comme forme de la matière pain (art. 2) et cet élément-là comme forme de la matière vin (art. 3).

Venons tout de suite à l'article premier.

Article Premier.

Si c'est, là, la forme de ce sacrement : Ceci est mon corps ; et : Ce calice est celui de mon sang.

Quatre objections veulent prouver que « ce n'est point, là, la forme de ce sacrement : Ceci est mon corps ; et : Ce calice est celui de tnon sang ». — La première dit que « ces paroles sem-

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blent appartenir à la forme du sacrement, par lesquelles le Christ consacra son corps et son sang. Or, le Clirist bénit auparavant le pain qu'il avait pris; et dit ensuile : Prenez et mangez : ceci est mon corps; comme on le voit en saint Matthieu, ch. XXVI (v. 26). Et il fit de même pour le calice. Donc les paroles en question ne sont pas la forme de ce sacrement ». Elles ne sont venues, en effet, qu'après la consécration du corps et du sang du Christ. Ce n'est donc point avec ces paroles que le Christ a consacré le sacrement de son corps et de son sang. Et, par suite, elles ne sont point la forme de ce sacrement. Nous verrons la réponse que fera saint Thomas à cette objection, qui ne laisse pas que d'être assez délicate. — La seconde objection veut qu'on ajoute, du moins, à ces paroles, d'autres paroles qui les précèdent. « Eusèbe d'Emèse dit que le prêtre invisible change les créatures visibles en son corps, quand il est dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps. Donc tout cela semble appartenir à la forme du sacrement. Et la raison est la même pour les paroles qui touchent au sang ». — La troisième objection fait observer que « dans la forme du baptême, est exprimée la personne du ministre et son action, quand il est dit : Je te baptise. Or, dans les paroles en question, il n'est fait aucune mention de la personne du ministre ni de son acte. Donc elles ne sont pas la forme qui convient pour le sacrement ». — La quatrième objection arguë de ce que « la forme du sacrement suffît pour la réalisation du sacrement; de là vient que le sacrement de baptême se parfait quelquefois, les seules paroles de la forme étant prononcées, sans qu'on ajoute rien. Si donc les paroles dont il s'agit sont la forme de ce sacrement, il semble que parfois le sacrement pourra être accompli en prononçant ces seules paroles et en laissant tout le reste qui est dit pendant la messe. Or cela paraît être faux; puisque aussi bien si l'on omettait les autres paroles, celles-là se prendraient au nom de la personne du prêtre qui les profère; et ce n'est point en son corps et en son sang que le puin et le vin se trouvent changés. Donc les paroles dont il s'agit ne sont point la forme de ce sacrement ».

L'argument sed contra apporte un texte de « saint Anibroise,

dans le livre Des sacrements » (liv. lY, ch. iv), où il est « dit : La consécration se fait par les paroles et les discours du Seigneur Jésus. Car^ toutes les autres paroles qui sont dites sont une louange envers Dieu ou une prière pour le peuple, pour les rois, pour les fidèles. Mcds quand le sacrement s'accomplit, le prêtre n'use plus de ses discours ; il use des discours du Christ. Donc c'est le discours du Christ qui réalise ce sacrement ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que « ce sacrement diffère des autres en deux choses. — D'abord, quant à ceci, que ce sacrement se parfait dans la consécration de la matière; tandis que les autres sacrements se parfont dans l'usage de la matière. — Secondement, parce que dans les autres sacrements, la consécration de la matière consiste seulement dans une certaine bénédiction, de laquelle la matière consacrée reçoit d'une manière instrumentale une certaine vertu spirituelle, qui, par le ministre, instrument animé, peut passer aux instruments inanimés. Dans ce sacrement, au contraire, la consécration de la matière consiste dans un certain changement miraculeux qui ne peut être accompli que par Dieu seul. Aussi bitn, le ministre, dans la réalisation de ce sacrement, n'a point d'autre acte que de proférer les paroles. — Et parce que la forme doit convenir à l'être de la chose, de là vient que la forme de ce sacrement diffère de la forme des autres sacrements en deux choses. — Premièrement, parce que les formes des autres sacrements impliquent l'usage de la matière ; par exemple l'ablution ou la consignation », qui sont l'application et l'usage de l'eau dans le baptême ou du chrême dont l'évêque marque le front du confirmé; a tandis que la forme de ce sacrement implique la seule consécration de la matière, qui consiste dans la transsubstantiation : par exemple, quand il est dit : Ceci est mon corps ; ou ceci est le calice de mon sang. — Secondement, parce que les formes des autres sacrements sont proférées au nom et en la personne du ministre : soit par mode de sujet qui exerce l'acte, comme quand il est dit : Je te baptise; ou Je te confirme; soit par mode de sujet qui commande, comme dans le sacrement de l'Ordre où il est dit : Reçois le pouvoir, etc. ; soit par mode de sujet qui supplie,

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comme quand il est dit, dans le sacrement de l'Extrême-Onction : Par cette onction et notre prière, etc. La forme de ce sacrement, au contraire, est proférée au nom et en la personne du Christ qui parle : afin de donner à entendre que le ministre, dans la réalisation de ce sacrement, ne fait que proférer les paroles du Christ ».

LW pri/num va répondre à l'objection, dont nous avons déjà dit qu'elle nç laisse pas d'être assez délicate. Les diverses opinions que cite saint Thomas et qu'il discute prouvent elles-mêmes qu'en effet l'objection présente quelque difficulté. Il s'agissait d'expliquer et de faire concorder ce que nous lisons dans le canon de la messe et les paroles que nous assignons comme forme du sacrement de l'Eucharistie. Saint Thomas rapporte l'opinion de ceux qui u ont dit que le Christ, usant du pouvoir d'excellence qu'il avait dans les sacrements, réalisa ce sacrement sans aucune forme de paroles, et qu'après II proféra les paroles sous lesquelles, dans la suite, les autres consacreraient. C'est », ajoute le saint Docteur, « ce que semblent exprimer les paroles d'Innocent III, quand il dit : On peut dire que le Christ a consacré par la vertu divine et a exprimé ensuite la forme sous laquelle ceux qui viendraient après béniraient » ces ohlations. — « Mais», déclare saint Thomas, « à l'encontre de ce sentiment sont expressément les paroles de l'Évangile, dans lesquelles il est dit que le Christ bénit — henedixit : bénédiction, qui a dû se faire par certaines paroles. Aussi bien, jusque dans sa formule, le sentiment d'Innocent III exprime-t-il plutôt une opinion qu'un jugement. — D'autres ont dit que cette bénédiction a été faite par d'autres paroles qui nous sont inconnues. — Mais cela, non plus, ne peut pas tenir », déclare saint Thomas. « Parce que la bénédiction de la consécration s'accomplit par la récitation de ce qui s'est fait alors », quand le Christ Lui-même consacra l'Eucharistie. « D'où il suit que si la consécration ne s'est point faite alors par ces paroles, elle ne se ferait pas davantage maintenant, — Et c'est pourquoi d'autres ont dit que cette bénédiction se fit alors par les mêmes paroles qui la réalisent maintenant. Mais le Christ les aurait proférées deux fois : une preiniùre fois, en secret, pour consa-

QUESTION LXXVirr. — DE LA FORME DE CE SACREMENT. 2^1

crer; et puis, une seconde fois, à découvert, pour renseigner. — Mais cela, non plus, ne peut pas tenir », déclare toujours saint Thomas. « Parce que le prêtre consacre en proférant ces paroles, non couime ayant été dites par le Christ dans une bénédiction occulte, mais comme ayant été proférées publiquement. Et c'est pourquoi, ces sortes de paroles n'ayant leur vertu qu'en raison de ce qu'elles ont été proférées par le Christ, il semble que le Chriet aussi a consacré en les proférant à découvert. — Aussi bien, d'autres ont dit que les Évangélistes n'ont pas toujours gardé, dans leur récit, l'ordre même selon lequel les faits s'étaient passés; comme on le voit par saint Augustin dans le livre Du consentement ou de l'accord des Évangélistes. Et, par suite, on peut entendre q ue l'ordre des faits s'est passé de la manière que voici : Ayant pris du pain, Il le bénit en. disant : Ceci est mon corps ; et ensuite II le rompit et le donna à ses disciples ». Cette explication est bonne; et saint Thomas la retient. « Mais » il fait remarquer que « le même sens peut être compris dans les paroles de l'Évangile, sans qu'on ait besoin de les changer. C'est qu'en effet, ce participe : dicens, en disant, implique une certaine concomitance des paroles proférées à l'endroit des choses qui précèdent. Or il n'est point nécessaire d'entendre cette concomitance, seulement eu égard à la dernière parole proférée, comme si le Christ avait proféré ces paroles au moment où 11 donna » le sacrement » à ses disciples. Mais on peut entendre la concomitance eu égard à tout ce qui précède, de telle sorte que le sens soit : Tandis qu'il bénissait, <iu II rompait, qu II donnait » le pain « à ses disciples, Il dit ces paroles : Prenez, etc. ». — Rien de plus légitime que cette interprétation de saint Thomas. Nous pouvons nous y tenir purement et simplement.

Vad secundum dit que « dans ces paroles : Prenez et mangez, on entend l'usage de la matière consacrée, lequel usage n'est point de nécessité pour l'existence de ce sacrement, ainsi qu'il a été vu plus haut (q. 7^, art. 7). Et c'est pourquoi ces paroles non [)lus ne sont pas de la substance de la forme. Toutefois, parce que l'usage de la matière consacrée appartient à une certaine perfection du sacrement, comme l'opération d'une chose .WllI. — Les Sacrements : L'EucliarisUe. ■ 16

n'est point sa perfection première, mais sa perfection seconde, à cause de cela, par toutes ces paroles est exprimée la perfection totale de ce sacrement. Et, de cette manière, Eusèbe » ou le texte cité sous son nom, dans l'objection, « a entendu que par ces paroles était parfait le sacrement, quant à la première et à la seconde perfection qui est la sienne ».

Vad terllum fait observer que « dans le sacrement du baptême, le ministre exerce un certain acte à l'endroit de l'usage de la matière, qui est de l'essence du sacrement. Ce qui n'a point lieu dans le sacrement de l'Eucharistie. Et c'est pourquoi la raison n'est pas la même dans les deux ».

h' ad quartuni signale l'opinion de <i quelques-uns », qui a ont dit que ce sacrement ne pbut point se parfaire par la prolation des paroles en question, si on omet les autres, surtout celles qui sont dans le canon de la messe », en fonction de la consécration. — « Mais », dit saint Thomas, « cela est faux; comme on le voit : soit par les paroles de saint Ambroise, citées plus haut (dans l'argument sed contra); soit, aussi, parce que le canon de la messe n'est pas le même chez tous, ni il n'a été le même dans tous les temps, mais diverses choses ont été ajoutées par divers auteurs. — Aussi bien faut-il dire que si le prêtre proférait les seules paroles en question, avec l'intention de parfaire ce sacrement, le sacrement serait fait; parce que l'intention ferait que ces paroles s'entendraient comme proférées en la personne du Christ, même si les paroles qui précèdent n'étaient point récitées. Toutefois, le prêtre qui consacrerait le sacrement de cette manière, pécherait gravement comme ne gardant pas le rite de l'Église. Et il n'en va pas de même pour le baptême, qui est le sacrement nécessaire » entre tous. « Le manque de ce sacrement, au contraire, peut être suppléé par la manducation spirituelle, comme le dit saint Augustin » (cf. q. 78, art 3, ad i"'"). Si donc il est permis, en cas de nécessité, de donner le baptême, en prononçant les seules paroles essentielles qui constituent sa forme, il ne s'ensuit pas qu'il soit permis, pour l'Eucharistie, de consacrer en prononçant les seules paroles dont il s'agit, bien que ces paroles seules constituent la forme du sacrement. Ici

encore, il n'y a point parité, pour la raison qui vient d'être donnée.

La forme du sacrement de l'Eucharistie est une forme tout à fait spéciale. Elle se dislingue de la forme des autres sacrements, comme d'ailleurs l'Eucharistie est un sacrement qui se dislingue de tous les autres, ayant des caractères tout à fait spéciaux, qu'on ne retrouve en aucun des autres sacrements.

Nous avons précisé et justifié la forme du sacrement de

l'Eucharistie, à considérer cette forme d'une façon commune, et sans distinguer encore entre le double élément qu'elle renferme. Nous devons maintenant la considérer sous ce nouvel aspect. — Et, d'abord, de l'élément ou de la formule qui se rapporte à la matière pain (art. 2); ensuite, de l'élément ou de la formule qui se rapporte à la matière vin (art. 3). Gomme forme de consécration pour le pain, on assigne ces paroles : Ceci est mon corps. Saint Thomas va étudier si celte assignation est légitime. C'est l'objet de l'article qui suit.

Article II.

Si c'est, là, la forme qui convient pour la consécration du pain : Ceci est mon corps ?

Les objections, au nombre de cinq, veulent prouver que « ce n'est point, là, la forme qui convient pour la consécration du pain : Ceci est mon corps ». La formule latine est : Hoc est corpus menm. Chacune des objections va discuter un mot ou un aspect de lu formule. — La première dit que « par la forme du sacrement doit être exprimé l'effet du sacrement. Or, l'effet produit dans la consécration du pain est la conversion » ou le changement u de la substance du pain au corps du Christ : conversion qui est mieux exprimée par le mot devient ou est Jait », en latin fit, « que par le mot est. Donc dans la forme de la consécration, il faudrait dire : Ceci est Jait mon corps ». — La seconde objection est un texte de « saint Ambroise, au

livre Des sacrements » (liv. IV, ch. iv), où il est « dit : La parole du Christ fait ce sacrement. Quelle parole du Christ? Celle par laquelle ont été faites toutes choses. Le Seigneur a commandé ; et ont été faits le ciel et la terre. Donc la forme de ce sacrement serait plus à propos si elle était, elle aussi, par mode de commandement et qu'elle dît : Que ceci soit mon corps ». En latin, sit, au lieu de est. — La troisième objection fait observer que « par le sujet de cette proposition est impliqué ce qui est changé, comme par l'attribut est impliqué le terme de la conversion. Or, de même que se trouve déterminé ce en quoi est fait le changement, car le changement ou la conversion ne se fait qu'au corps du Christ, ainsi est déterminé ce qui est changé, car c'est le pain seul qui est changé au corps du Christ. Donc, de même que du côté de l'attribut est mis le nom, de même le nom devrait être mis du côté du sujet; et il faudrait dire : Ce pain est mon corps ». — La quatrième objection fait remarquer que « comme ce en quoi le changement se termine est d'une nature déterminée, car c'est un corps, c'est aussi d'une personne déterminée. Donc, pour déterminer la personne, il faudrait dire : Ceci est le corps du Christ ». — La cinquième objection déclare que « dans les paroles de la forme on ne doit pas mettre ce qui n'est pas de sa substance. C'est donc mal à propos qu'on ajoute, en certains livres, cette conjonction car, laquelle n'est pas de la substance de la forme ».

L'argument sed contra oppose que « le Seigneur a usé de cette forme en consacrant, comme on le voit en saint Matthieu, ch. XXVI (v. 26) ».

Au corps de l'article, saint Thomas déclare que « celle-là est la forme qui convient pour la consécration du pain. Il a été dit, en effet (art. 1), que cette consécration consiste en la couversion de la substance du pain au corps du Christ. D'aulre part, il faut que la forme du sacrement exprime ce qui se fait dans le sacrement. Il faudra donc que la forme de la consécration du pain signifie la conversion elle-même du pain au corps du Christ. Or, dans cette conversion trois choses se considèrent; savoir : la conversion elle-même, le terme d'où l'on pail, et le terme où l'on arrive. — La conversion elle-inônie peut se

considérer d'une double manière : dans son devenir; dans son fait d'être réalisée. Dans la forme dont il s'agit, elle ne pouvait pas être signifiée comme en son devenir, mais seulement comme en son fait d'être réalisée. D'abord, parce que cette conversion n'est pas quelque chose de successif, comme il a été vu plus haut (q. -5, art. 7); elle est instantanée. Or, dans ces sortes de mutations, se faire n'existe que dans l'être fait. Secondement, parce que les formes sacramentelles signifient l'effet du sacrement, comme les formes dans la pensée de l'artiste représentent l'effet de l'art. Or, la forme qui est dans la pensée de l'artiste est la similitude de leffet ultime auquel se porte l'intention de l'artiste : c'est ainsi que la forme de l'art ou de l'œuvre qui est dans l'esprit de l'architecte est principalement la forme de la maison telle qu'elle doit être une fois construite; et, par voie de conséquence, elle est la forme de la construction. Donc, dans la forme du sacrement qui nous occupe, la conversion doit être signifiée comme étant faite, car c'est cela à quoi se porte l'intention. — Et parce que la conversion elle-même est exprimée, dans cette forme, comme chose faite, il est nécessaire que les extrêmes de cette conversion soient signifiés selon qu'ils se trouvent quand la conversion est chose faite. A ce moment, le terme auquel aboutit le changement a », comme il l'avait, du reste, auparavant, mais sans aucun rapport à ce qui est ici sur l'autel, « la nature propre de sa substance » : le corps du Christ, en effet, est, ici, après la conversion, ce qu'il était et ce qu'il demeure toujours, absolument inchangé dans sa substance ou dans sa nature, au ciel où il se trouve depuis le jour de son Ascension. « Mais le terme point de départ » dans le changement dont il s'agit, « ne demeure plus », quand le changement est fait, u selon sa substance; il ne demeure que selon ses accidents, par lesquels il tombe sous les sens et il peut être désigné ou montré aux sens. De là vient que le terme de la conversion point de départ est exprimé par le pronom démonstratif, se rapportant aux accidents sensibles qui demeurent. Le terme point d'arrivée est exprimé, au contraire, par le nom qui signifie la nature de ce en quoi se fait le changement et ({ui est le corps du

Christ dans sa totalité et non pas seulement sa chair, comme il a été dit (q. 76, art. i, ad 2). — Cette forme est donc souverainement à propos : Ceci est mon corps ». — On aura remarqué la parfaite harmonie qui existe entre cette justification de la forme pour la consécration eucharistique donnée ici par saint Thomas et tout ce que nous avons dit plus haut, quand il s'est agi de la transsubstantiation, au sujet de l'effet produit par cette forme.

Vad primam précise que « le devenir ou le faire n'est point l'effet ultime de cette consécration, mais l'être fait, comme il a été dit (au corps de l'article). Et, par suite, c'est plutôt cela qui doit être exprimé dans la forme ».

Vad secundum accorde que « c'est la parole de Dieu qui a agi dans la création des choses, qui agit aussi dans cette consécration ; mais non de la même manière. — Elle opère ici, en effet, d'une manière sacramentelle, c'est-à-dire, selon la force de la signification. Et c'est pourquoi il faut que dans la parole soit signifié l'effet ultime de la consécration par le verbe substantif du mode indicatif et au présent. — Dans la création des choses, au contraire, !a parole de Dieu a agi seulement par mode de cause efficiente : laquelle causalité se produit par le commandement de sa sagesse. C'est pour cela que dans la création des choses, la parole de Dieu est exprimée par le verbe du mode impératif; selon ce passage de la Genèse, ch. i (v, 3) : Que la lumière soit faite! et la lumière fut faite ».

Vad tertium fait observer que « le terme point de départ, quand le changement est produit, ne retient pas la nature de sa substance, comme le terme point d'arrivée. Et, par suite, il n'y a pas similitude ».

L'arf quartum déclare que « par ce pronom mon corps, qui inclut la démonstration » ou l'indication « de la première personne, qui est la personne de celui qui parle, est suffisamment exprimée la Personne du Christ, en la personne de qui ces paroles sont proférées, ainsi qu'il a été dit » (art. i).

L'arf quintum répond que « celte conjonction car (en latin enim) est introduite dans la forme, selon la coutume de l'P^glise romaine, coutume dérivée du bienheureux apolre Pierre. El

cela, pour marquer la connexion avec les paroles qui précèdent. Aussi bien, elle ne fait point partie de la forme, pas plus d'ailleurs que les paroles qui précèdent la forme.

La forme de consécration pour le pain une fois justifiée, nous devons maintenant passer à la forme de consécration pour le vin. Il est évident que les raisons apportées à l'article précédent vaudront pour ce nouvel article en tout ce que la forme de consécration pour le vin aura de similaire à la forme de consécration pour le pain. Seulement, s'il est, dans cette nouvelle forme, quelques particularités, nous aurons à les expliquer et à les justifier, — C'est l'objet de l'article qui suit.

Article III.

Si celle-là est la forme qui convient pour la consécration du

vin : Ceci est le calice de mon sang, du testament nouveau et éternel, mystère de foi, qui sera versé pour vous et pour un grand nombre en rémission des péchés.

Nous avons ici neuf objections. Elles veulent prouver que « celle-là n'est point la forme qui convient pour la consécration du vin : Ceci est le calice de mon sang, du testament nouveau et éternel, mystère de foi, qui sera versé pour vous et pour un grand nombre, en rémission des péchés ». — La première dit que « comme le pain est changé au corps du Christ en vertu de la consécration, de même aussi le vin est changé au sang du Christ, comme on le voit par ce qui déjà a été dit (q. 76, art. I, 2). Or, dans la forme de consécration du pain, le corps du Christ est mentionné directement, et rien plus n'est ajouté. C'est donc mal à propos, que dans la forme de la consécration du pain, le sang du Christ est mis » indirectement ou « à un cas oblique », celui du génitif, (( et qu'on ajoute, au cas direct, le calice, disant : Ceci est le calice de mon sang ». - La seconde objection déclare que <i les paroles qui sont proférées dans la consécration du pain ne sont pas d'une efficacité moindre, que celles fjui sont proférées dans la consécration du vin;

puisque dans les deux cas, ce sont les paroles du Christ. Or, tout de suite, dès qu'il est dit : Ceci est mon corps, la consécration du pain se trouve effectuée. Donc, tout de suite, quand il a été dit : Ceci est le calice de mon sang, est achevée la consécration du sang. Et, par suite, les paroles qui viennent après ne semblent pas être de la substance de la forme, alors surtout qu'elles appartiennent aux propriétés de ce sacrement » : elles disent, en effet, sa vertu ou son efficacité dans l'ordre du salut. — La troisième objection fait remarquer que « le Testament nouveau semble appartenir à l'inspiration intérieure », ou à l'action de l'Esprit-Saint dans l'âme; « comme on le voit par ce que l'Apôtre, aux Hébreux, ch. viii(v. 8, lo), introduit les paroles qu'on trouve dans Jérémie, ch. xxxi (v. 3i, 33) : Je couronnerai sur la maison d'Israël le testament nouveau, donnant mes lois dans leurs cœurs. Or, le sacrement s'accomplit extérieurement d'une manière visible. C'est donc mal à propos que dans la forme du sacrement, il est dit : du testament nouveau ». — La quatrième objection fait observer qu' « une chose est dite nouvelle, en raison de ce qu'elle est tout près du commencement de son être. Or, l'éternel n'a pas de commencement de son être. Donc c'est mal à propos qu'il est dit : nouveau et éternel; car il semble qu'il y a contradiction ». — La cinquième objection déclare que « les occasions d'erreur doivent être enlevées aux hommes; selon cette parole d'Isaïe, ch. Lvii (v. ili) : Enlevez les obstacles de la voie de mon peuple. Or, il en est qui ont erré en pensant que c'était seulement d'une façon mystique que le corps et le sang du Christ étaient dans ce sacrement (cf. q. 76, art. 1). Donc c'est mal à propos qu'il est mis dans la forme de ce sacrement : mystère de foi ». — La sixième objection rappelle qu' « il a été dit plus haut (q. 73, art. 3, ad S"""; q. -li, art. /j, ad 3""'). que comme le baptême est le sacrement de la foi, ainsi l'Eucharistie est le sacrement de la charité. Donc, dans cette forme, il aurait fallu mettre plutôt la charité que la foi ». — La septième objection dit que « tout ce sacrement, et quant au corps et quant au sang, est le mémorial de la Passion du Seigneur: selon cette parole de la première Epître aux Corinthiens, ch. xi

(v. 26) : Toutes les Jois que vous mangerez ce pain et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur. Il ne fatlait donc pas, dans la forme de consécration du sang, faire mention de la Passion du Christ et de son fruit, plus que dans la forme de consécration du vin; alors surtout, que, dans saint Luc, ch. xxn (v. 19), le Seigneur dit : Ceci est mon corps, qui sera livré pour vous ». — La huitième objection fait observer que « comme il a été vu plus haut (q. 48, art 2 ; q. 49, art. 3), la Passion du Christ, quant à la suffisance, a été profitable à tous », c'est-à-dire qu'elle a suffi pour le salut de tous; « bien que, quant à l'efficacité, elle ait été profitable » seulement « à beaucoup. Il aurait donc fallu dire : qui sera répandu pour tous, ou pour beaucoup; sans ajouter : pour vous ». — La neuvième objection arguë de ce que « les paroles qui réalisent ce sacrement ont leur efficacité de l'institution du Christ. Or, aucun Évangélisle ne rapporte que le Christ ait dit toutes ces paroles. Donc ce n'est point la forme qui convient pour la consécration du vin ».

L'argument 5ed contra oppose simplement que « l'Eglise, instruite par les Apôtres, use de cette forme pour la consécration du vin ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit qu' » au sujet de cette forme, il y a une double opinion. Quelques-uns (Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Pierre de Tarentaise) ont dît que de la substance de cette forme était seulement cette partie : Ceci est le calice de mon sang; et non les paroles qui suivent. Mais, cela parait ne pas convenir; car les paroles qui suivent sont de certaines déterminations de l'attribut, savoir du sang du Christ; et donc elles appartiennent à l'intégrité de la proposition. A cause de cela, il en est d'autres qui, d'un sentiment meilleur, disent que lout ce qui suit est de la substance de la forme, jusqu'à ces paroles qui viennent après : llœc quoliescumque Jeceritis », comme on le voit dans le canon de la messe, d Ces dernières paroles, en cIVcl, appartiennent à l'usage de ce sacrement; el, par suite, elles ne sont pas de la substance de la forme. De là vient que le prêtre profère toutes les paroles qui précèdent selon un même rite et d'une même

25o SOMME THÉOLOGIQUE.

manière, savoir en tenant le calice dans les mains », et avant de faire la génuflexion. « En saint Luc, du reste, les paroles dont il s'agit sont insérées au milieu des premières, quand il est dit, ch. xxii (v. 20) : Ce calice, nouveau testament dans mon sang.

<( Il faut donc », poursuit saint Thomas, « dire que toutes les paroles en question sont de la substance de la forme ; mais, par la première, Ceci est le calice de mon sang , est signiVié le changement lui-même du vin au sang, de la manière qui a été dite pour la forme de consécration du pain ; et, par les paroles qui suivent est désignée la vertu du sang répandu dans la Passion, laquelle vertu agit dans ce sacrement. Cette vertu est ordonnée à trois choses. — Premièrement et principalement, à l'acquisition de l'héritage éternel ; selon cette parole de l'Épître aux Hébreux, ch. X (v. 19) : JMous avons la confiance d'entrer dans le Saint des Saints, par son sang. Et, à l'effet de désigner cela, il est dit : Du testament nouveau et éternel. — Secondement, la vertu du sacrement est ordonnée à la justice de la grâce, qui est par la foi ; selon cette parole de l'Épître aux Romains, ch. m (v. 25, 26) : pelai que Dieu a proposé comme propitiation par la foi dans son sang, afm que Lui-même soit Juste et Justifié celui qui est par la foi de Jésus-Christ. Et, à l'effet de désigner cela, il est ajouté : Mystère de Joi. — Troisièmement, la vertu du sacrement est ordonnée à écarter les obstacles qui empêchent l'une et l'autre des deux fins susdites, savoir les péchés; selon cette parole de l'Épître aux Hébreux, ch. ix (v. i4) : Le sang du Christ purifiera nos consciences des œuvres de mort, c'est-à-dire des péchés. Et, de ce chef, il est ajouté : Qui pour vous et pour beaucoup d'autres sera répandu en rémission des péchés ».

On s'est demandé en quel sens il fallait entendre la conclusion énoncée par saint Thomas dans l'article que nous venons de lire. Le saint Docteur s'est prononcé nettement en faveur de l'opinion qui veut que la forme de consécration pour le vin ne comprenne pas seulement les premiers mots de la formule en question, mais cette formule IdiiIc entière. S'ensuil-il que si l'on s'arrêtait après les mots sangainis mei, sans ajouter ce qui vient après, il n'y aurait pas de consécration. Quelques-uns

QUESTION LXXVIII. — DE lA FORME DE CE SACREMENT. 201

ont voulu l'entendre ainsi. Mais il ne semble pas que telle soit la pensée du saint Docteur. Nous l'avons entendu, en effet, déclarer lui-même que « par les premières paroles, quand on dit : Ceci est le calice de mon sang, est signifié le changement du vin au sang : significatur ipsa conversio vini in sangainem » . D'autre part, nous savons que les sacrements de la loi nouvelle produisent leur effet selon qu'ils le signifient. Donc, quand ces paroles sont prononcées, le changement du vin au sang du Christ est produit. Que s'il est dit que les paroles qui suivent appartiennent à la substance de la forme, c'est, comme l'a expliqué saint Thomas lui-même, parce qu'elles complètent le sens de la proposition en ce qui touche à la vertu du sang du Christ. Si donc on les supprimait ou si elles n'étaient point prononcées, la forme du sacrement ne serait pas complète, en ce sens qu'on n'aurait pas suffisamment exprimé le caractère de la consécration. Il y aurait changement du vin au sang du Christ. Mais le rapport qui lie ce changement à la Passion du Christ et qui en fait le sacrement de cette Passion en fonction du salut des prédestinés ne serait pas marqué. D'où il suit que nous n'aurions pas, dans l'Eucharistie, cette raison de sacrement de la Passion en fonction du salut des hommes. C'est en ce sens que saint Thomas nous a dit que les paroles en question appartiennent à la substance de la forme du sacrement. — Les Grecs, il est vrai, ne les emploient pas; mais ils emploient l'équivalent dans la forme de consécration pour le pain, où ils ajoutent : quod pro vobis iradetur. Ainsi, chez eux, comme chez nous, le rapport à la Passion en fonction du salut se trouve explicitement marqué dans la forme du sacrement.

Vad prinuini explique le sens de cette tournure : o le calice de mon sang, calix sanguinis inei; au lieu de sangais meus, mon sang » ; et en donne la raison, u Quand il est dit : Ce calice est celui de mon sang, c'est une expression figurée. Et on peut l'entendre d'une double manière. D'abord, par mode de métonymie, selon qu'on met le contenant pour le contenu; et le sens est : Ceci est mon sang contenu dans ce calice. S'il est fait ici mention du calice ou de la coupe, c'est parce que le

202 SOMME TriÉOLOGIQUE.

sang du Christ, dans ce sacrement, est consacré en tant qu'il est le breuvage des fidèles, ce qui n'est pas impliqué dans la raison de sang. Et c'est pourquoi il a fallu désigner ici le sang par le vase accommodé à cet usage. On peut aussi l'entendre comme une métaphore, selon que, par le calice, est désignée, par mode de similitude, la Passion du Christ, qui enivre à la ressemblance de la coupe ou du calice, selon cette parole des Thrènes » ou des Lamentations de Jérémie, « ch. m (v. i5) : // m'a rempli cV amertume ; il nia enivré d'absinthe. Et, aussi bien, le Seigneur appelle sa Passion du nom de calice, en saint Mathieu, ch. xxvi (v. 89), quand il dit : Que ce calice s'éloigne de moi, etc. Le sens est alors : Ceci est le calice de ma Passion. Et il est fait mention de la Passion au sujet du sang consacré séparément du corps, parce que la séparation du sang d'avec le corps eut lieu par la Passion ». — Nous trouvons expressément marqué ici par saint Thomas, ce rapport à la Passion du Christ, que nous notions tout à l'heure, et qui est essentiel à la raison de sacrifice dans l'Eucharistie.

Vad secundum va appuyer encore sur ce point de doctrine si important. « Parce que, comme il vient d'être dit, le sang consacré séparément représente expressément la Passion du Christ : Quia sanguis seorsum consecratus expresse Passionem Christi reprœsentat ; — à cause de cela c'est dans la consécration du sang qu'il est fait mention de l'effet de la Passion, plutôt que dans la consécration du corps, qui est le sujet de la Passion, ce que désigne ce mot du Seigneur quand II dit », parlant de son corps, « qui sera livré pour vous; comme s'il disait : qui, pour vous, sera soumis à la Passion ». — On aura remarqué, dans celte réponse, la formule dont nous avons voulu donner le texte latin et qui précise, avec une netteté si parfaite, où se trouve, pour saint Thomas, dans l'Eucharistie, la raison de sacrifice représentatif de la Passion. C'est dans le fait que le sang est consacré distinctetnent et séparément du corps. Nous aurons à rappeler celte fornmle quand nous traiterons de l'immolation du Christ dans la célébration de ce sacrement, q. 83, art. 1.

L'ad tertium est d'un intérêt exceptionnel pour bien saisir les

rapports de l'Ancien et du Nouveau Testament. « Le testament est une disposition d'iiéritage. Pour l'iiéritage céleste, Dieu a disposé de le donner aux hommes par la vertu du sang de Jésus-Christ; parce que, comme il est dit aux Hébreux, ch. ix (v. i6) : Oà Von a testament, il est nécessaire qu intervienne la mort du testateur ». C'est donc par le sang du Christ que tout s'explique pour les hommes, dans l'obtention de l'héritage du ciel. « Or, le sang du Christ a été présenté aux hommes d'une double manière. D'abord, en figure. Et ceci appartient à l'Ancien Testament. C'est pour cela que l'Apôtre conclut, au même endroit », dans l'épître aux Hébreux (v. 18) : « De là vient que même le premier testament na pas été dédié sans quil y eût du sang; ce qu'on voit par ce qui est dit dans V Exode, ch. xxiv (v. 7,8), que Moïse ayant lu tous les préceptes de la loi, aspergea tout le peuple en disant : Ceci est le sang du Testament que Dieu vous a mandé ». On remarquera le rapport de cette formule avec la formule même choisie par le Christ dans la consécration eucharistique. Et l'on voit par là combien parfaite est l'harmonie qui unit les deux Testaments, dans la pensée de Dieu. Dans l'un et dans l'autre, en effet, c'est toujours et uniquement le sang du Christ qui est la raison des miséricordes divines. Mais, tandis que dans l'Ancien Testament, le sang du Christ n'était livré qu'en figure, a il est, d'une seconde manière, livré dans sa vérité et dans sa réalité : ce qui est le propre du Nouveau Testament. C'est ce que l'Apôtre avait exprimé un peu avant » le passage cité tout à l'heure, dans l'épître aux Hébreux (v. i5) : « Voilà pourquoi le médiateur du Nouveau Testament est le Christ, afin que, sa mort intervenant, ceux qui sont appelés reçoivent la promesse de l'héritage éternel. — Ici donc », dans la forme du sacrement qui nous occupe, « il est dit : le sang du Nouveau Testament, parce que ce n'est plus en figure, mais dans la réalité, que ce sang est livié. Et, aussi bien, il est ajouté ; qui sera répandu pour vous. — Quant à l'inspiration interne », en laquelle l'objection voulait que consiste le Testament nouveau, « elle procède de la vertu du sang du Christ, selon que nous sommes justifiés par la Passion ».

L'a(i quartum justifie excellemment le rapprochement de ces

254 SOMME THEOLOGIQUE.

deux mots : nouveau et éternel, appliqués au Testament eucharistique. « Ce Testament est dit nouveau, en raison de sa présentation )) et parce qu'il est livré dans le temps, selon un mode qui succède au mode imparfait de l'Ancien Testament. « Que s'il est dit, aussi, éternel, c'est en raison de la préordination éternelle de Dieu, et, aussi, en raison de l'héritage éternel qui est assuré par ce Testament. D'ailleurs, la Personne elle-même du Christ, dont le sang assure ce Testament, est éternelle ».

h'ad qainlam continue ces hautes et profondes explications relatives au sang du Christ dans l'Eucharistie tel que nous le révèle la forme même du sacrement, a S'il est parlé de mystère, ici, ce n'est point pour exclure la vérité de la chose », comme s'il n'y avait qu'une présence mystique, et non la réalité même du sang du Christ, « mais pour montrer son occultation. C'est qu'en effet le sang même du Christ est d'une manière occulte dans ce sacrement; et la Passion du Christ fut aussi figurée sous des voiles dans l'Ancien Testament. »

L'ad sextam fait observer que « ce sacrement est dit le sacrement de la foi, comme étant objet de la foi. Et, en effet, que le sang du Christ soit selon la vérité de la chose dans ce sacrement, on le tient par la foi seule. C'est aussi par la foi que la Passion du Christ justifie. Quant au baptême, il est dit sacrement de la foi, parce qu'il est une certaine protestation ou confession de la foi. — L'Eucharistie est appelée sacrement de la charité, pour autant qu'elle la figure et qu'elle la produit ».

Vad septimum reprend la formule de Vad 2"'", sur laquelle nous appuyions tout à l'heure. « Comme il a été dit, le sang consacré séparément du corps, représente d'une manière plus expressive la Passion du Christ. Et voilà pourquoi c'est dans la consécration du sang qu'il est fait mention de la Passion du Christ et de son fruit, plutôt que dans la consécration du corps ».

Vad oclavum déclare que « le sang de la Passion du Christ n'a pas seulement une efficacité » de rédemption « dans les Juifs élus, auxquels fut présenté le sang de l'Ancien Testament; mais aussi pour les Gentils. Ni, non plus, seulement dans les prêtres qui produisent ce sacrement ou dans les autres

QUESTION LXXVIII. — DE LA FORME t)E CE SACREMENT. 205

qui le reçoivent, mais même en ceux pour qui il est offert. Et c'est pourquoi le Seigneur dit, intentionnellement, pour vous, Juifs, et pour beaucoup, savoir les Gentils; ou pour vous, qui le recevez, et pour beaucoup, pour qui il est oflert ».

Vad nonutn dit que u les Evangélistes n'entendaient pas livrer les formes des sacrements, qu'il fallait, dans la primitive Église, tenir cachées, comme le note saint Denys, à la fin de la Hiérarchie Ecclésiastique (ch. vu). Mais ils ont entendu donner l'histoire du Christ. — Et, cependant, toutes ces paroles » de la forme en question, « peuvent à peu près se tirer de divers passages de l'Écriture. Ces mots, en effet, Ceci est le calice sont marqués en saint Luc, ch, xxii (v. 20), et dans la première Épître aux Corinthiens, ch. xi (v. 25). En saint Matthieu, ch. XXVI (v. 28), il est dit : Ceci est mon sang du Nouveau Testament, qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés. Ce qui est ajouté, éternel, et, encore, mystère de foi, est tiré de la tradition du Seigneur qui est parvenue à l'Église par les Apôtres ; selon cette parole de la première Épître aux Corinthiens, ch. XI (v. 23) : J'ai moi-même reçu du Seigneur ce que je vous ai livré ». — On aura remarqué l'importance de cette réponse pour ce qui touche à la Tradition divine conservée dans l'Église conjointement aux Écritures, et complétant ces dernières.

La forme du sacrement de l'Eucharistie, qu'on la prenne d'une façon commune, ou d'une façon spéciale et distincte en son double élément, est idéalement parfaite. Il nous reste à examiner certains points de doctrine qui se rattachent à cette forme, quant à sa vertu, quant au sens précis et à la dépendance mutuelle du double élément qui la compose. D'abord, au sujet de sa vertu ou de son efficacité. C'est l'objet de l'article suivant.

Article IV.

Si dans ces paroles des formes qui ont été données se trouve quelque vertu créée qui réalise la consécration ?

Trois objections veulent prouver que (( dans ces paroles des formes qui ont été données ne se trouve pas une vertu créée qui réalise la consécration ». — La première cite une parole de (( saint Jean Damascène, au livre IV » de la Foi orthodoxe, ch. xiir, où il est « dit : C'est par la seule vertu de l'Esprit-Saint que se fait la conversion du pain au corps du Christ. Or la vertu de l'Esprit-Saint est une vertu incréée. Donc ce n'est point par quelque vertu créée de ces paroles que se parfait ce sacrement ». — La seconde objection dit que « les œuvres miraculeuses ne se font point par quelque vertu créée, mais par la seule vertu divine, comme il a été vu dans la Première Partie (q. iio, art. /i). Or, la conversion du pain et du vin au corps et au sang du Christ n'est pas moins miraculeuse que la création des choses, ou même la formation du corps du Christ dans le sein virginal, qui n'ont pu être faites par aucune vertu créée. Donc ce sacrement non plus n'est pas consacré par quelque verfu créée des paroles dont il s'agit ». — La troisième objection fait observer que « les paroles dont il s'agit ne sont pas simples; elles sont composées de nombreux éléments. Elles ne sont pas, non plus, proférées simultanément, mais de façon successive. Or, la conversion qui nous occupe, comme il a été vu plus haut (q. yS, art. 7) se fait en un instant. D'oiî il suit qu'elle doit se faire par une vertu simplet Elle n'est donc point faite par la vertu de ces paioles ».

L'argument sed contra est un texte de « saint Ambroise, au livre Des sacrements (liv. IV, ch. iv) », où il est dit : « S'il est une si grande vertu dans la parole du Seigneur Jésus qu'elle a Jait commencer d'être ce qui n'était pas, combien plus pourra~t-elle Jaire que soient des choses qui étaient et qu'elles soient changées en une autre. Et, ainsi, ce qui était pain avant la consécration, est

QùÉSTroN Lxxviir. — de lv forme dé ce sacrement. 267

désormais le corps du Christ après la consécration, parce que la parole du Christ change la créature ».

Au corps de l'article, saint Thomas cite de nouveau l'opinion de ces <( quelques-uns » cf. q. G2, art. 1, qui « ont dit qu'il n'était aucune verlu créée ni dans les paroles dont il s'agit, pour opérer la transsubstantiation, ni dans les autres formes des sacrements ou aussi dans les sacrements eux-mêmes pour amener les effets des sacrements. — Et cela », poursuit saint Thomas, d comme il a été dit plus haut (endroit précité), répugne tout ensemble aux enseignements des Saints » Docteurs « et déroge à la dignité des sacrements de la loi nouvelle. Aussi bien, comme ce sacrement » de l'Eucharistie a l'emporte en dignité sur les autres, selon qu'il a été dit plus haut (q. 65, art. 3), il s'ensuit que dans les paroles qui constituent la forme de ce sacrement se trouve une certaine verlu créée qui va à faire la conversion de ce sacrement », à produire le changement qu'est la transsubstantiation : « vertu instrumentale, comme, du reste, dans les autres sacrements, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 62, art. i, 3, 4). Comme, en effet, ces paroles sont proférées en la personne du Christ, sur son ordre, elles reçoivent du Christ une vertu instrumentale; et c'est ainsi, du reste, que tous ses autres dits et gestes ont par mode d'instruments, une vertu qui porte le salut, comme il a été vu plus haut » (q. 48, art. 6; q. 56, art. i, ad 3). — On le voit. La conclusion du présent article n'est qu'une application au point particulier dont il s'agissait, de la grande doctrine de la causalité instrumentale de tout ce qui touche au Christ dans les mystères de son humanité sainte.

Vad primuni répond que « quand il est dit que c'est par la seule vertu de TEsprit-Saint que le pain est changé au corps du Christ, on n'exclut pas la verlu instrumentale qui est dans la forme de ce sacrement; pas plus que quand on dit que seul le coutelier fait le couteau, on n'exclut la verlu du marteau », dont il se sert comme d'un instrument.

Vad secundani explique qu' « il n'est point d'œuvre miraculeuse qui puisse être faile par quelque créature, comme par l'agent principal ; mais cependant la créature peut faire ces XVIII. — Les Sacrements : L'Eucliarislie. 17

œuvres à titre d'instrument, comme le contact même de la main du Christ guérit le lépreux » dont parle l'Evangile. « Et, de cette sorte, les paroles du Christ changent le pain au corps du Christ. Ceci ne put pas avoir lieu dans la conception du corps du Christ, par laquelle le corps du Christ était formé, que quelque chose venu du corps du Christ eût une vertu instrumentale à l'effet de sa formation », puisque avant cette formation le corps du Christ n'existait pas encore. « De même, dans la création, il n'était pas de sujet auquel l'action instrumentale de la créature pût se terminer », puisque la création est la production de tout l'être de la chose, ne présupposant rien de cette chose qui soit antérieur à l'acte créateur. Et c'est pourquoi, il n'y a pas similitude » entre ces trois cas.

L'ad tertium dit que « les paroles dont il s'agit, par lesquelles se fait la consécration, agissent sacra men tellement », c'est-àdire par mode de signe : elles font ce qu'elles signifient ou expriment/ « Il résulte de là que la vertu de conversion qui est dans les formes de ce sacrement suit la signification, qui est achevée quand est proférée la dernière^ syllabe. Et c'est pourquoi les paroles en question reçoivent la vertu dont il s'agit, au dernier instant de la prolalion des paroles : toutefois en rapport avec les paroles qui précèdent. Et celte vertu est simple, en raison de ce qui est signifié », ou en raison du sens qui résulte de la dernière syllabe en rapport avec les autres, « bien que dans les paroles proférées extérieurement il y ait une certaine composition ».

La forme du sacrement de l'Eucharistie, non moins que les formes des autres sacrements, a une vertu instrumentale capable de coopérer à la transsubstantiation. On pourrait même dire qu'elle a cette vertu à un titre spécial, puisque non seulement elle se rattache au Christ d'oij découle toute vertu sacramentelle, parce qu'elle est proférée sur son ordre, mais encore parce qu'elle est proférée en sa personne, comme si c'était Luimême qui parlât. — Nous avons dit la vcilu de cette forme. Mais parce que cette forme, comme toutes les formes des sacrements, agit selon qu'elle signifie, il importe de préciser en-

core, si possible, le sens des paroles qui la constiluent et voir comment ces paroles se vérifient. C'est l'objet de l'article qui suit.

Article V.

Si les formules dont il s'agit sont vraies ?

Trois objections veulent prouver que « les formules dont il s'agit ne sont pas vraies ». — La première fait observer que (( quand on dit : Ceci est mon corps, le pronom ceci est un pronom démonstratif qui indique la substance. Or, selon ce qui a été dit jusqu'ici (art. i ; art. 4, ad 5"'"; q. 70, art. 2, 7), quand on prononce ce pronom, ceci, la substance du pain est encore là; puisque la transsubstantiation se fait, au terme de la prolation des paroles. D'autre part, celte formule est fausse : Le pain est le corps du Christ. Donc la formule en question l'est aussi, savoir : Ceci est mon corps ». — La seconde objection dit que « ce pronom ceci fait démonstration aux sens. Or, les espèces sensibles qui sont dans ce sacrement ne sont pas le corps même du Christ, ni non plus les accidents du corps du Christ. Donc cette expression ou formule ne peut pas être vraie : Ceci est mon corps ». — La troisième objection rappelle que « ces paroles, comme il a été dit plus haut (art. 4, ad 5°'"), opèrent, par leur signification, le changement du pain au corps du Christ. Or, la cause efficiente est présupposée à son eflet. Donc la signification de ces paroles est présupposée à la conversion du pain au corps du Christ. D'autre part, avant la conversion, cette proposition est fausse : Ceci est mon corps. Donc elle doit être jugée purement et simplement fausse. Et la raison est la même pour cette autre formule : Ceci est le calice de mon saig, etc. ».

L'argument sed contra se contente de déclarer que « ces paroles sont proférées en la personne du Christ, qui dit de Lui, en saint Jean, ch. xiv (v. G) : Je suis la vérité ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que « sur celle question, il y a eu des opinions multiples. — Quelques-

aûo SOMME THÉOLOGtQUE.

uns (Innocent III, dans son traité du sacrement de l'autel, liv. IV, ch. xvii) ont dit que dans cette proposition : Ceci est mon corps, le mot ceci implique la démonstration comme conçue, non comme indiquée, parce que toute cette proposition est prise matériellement, étant proférée par mode de récit : le prêtre, en effet, récite que le Christ a dit : Ceci est mon corps. — Mais cela ne peut pas tenir. Dans ce cas, en effet, les paroles ne s'appliqueraient pas à la matière corporelle présente; et par suite, il n'y aurait pas de sacrement réalisé. Car saint Augustin dit, sur saint Jecm (tr. LXXX) : La parole tombe sur l'élément matériel et le sacrement estjait. D'ailleurs, même en l'entendant de la sorte, on n'évile point totalement la difficulté de cette question. Les mêmes raisons demeurent, en effet, au sujet de la première prolation oij le Christ proféra ces paroles ; car il est manifeste qu'elles n'étaient point prises matériellement, mais selon leur signification. Et c'est pourquoi il faut dire que même quand elles sont proférées par le prêtre, elles se prennent dans l'ordre de la signification et non pas seulement d'une façon matérielle. Et à cela ne s'oppose pas que le prêtre les profère aussi par mode de récit comme ayant été dites par le Christ. En raison de la vertu infinie du Christ, de même que par le contact de la chair, une vertu de régénération est parvenue non seulement à ces eaux » du Jourdain « qui touchèrent le Christ, mais à toutes les eaux sur toute la terre à travers les siècles futurs, de même aussi en vertu de la prolation laite par le Christ Lui-même, ces paroles ont reçu une vertu consécratoire, quel que soit le prêtre qui les profère, comme si le Christ les proférait présentement ». — On aura remarqué cette déclaration de saint Thomas au sujet de la vertu conférée par le Christ, en raison des actes qu'il a accomplis ou des paroles qu'il a dites au cours de sa vie parmi nous, sur cette terre. Elles projettent une clarté nouvelle sur ce que le saint Docteur nous avait déjà dit touchant la vertu instrumentale des actions et des paroles du Christ dans l'ordre du salul.

Après avoir écarté cette première opinion signalée par lui, le saint Docteur ajoute : « Et c'est pourquoi d'autres (Alexandre de llalès, Somme théol., liv. IV, q. lo, memh. 4, art. i) ont

dit que le mot ceci, dans cette proposition, est démonstratif, non pas pour les sens, mais pour l'intelligence, de telle sorte que le sens serait : Ceci est mon corps, c'est-à-dire : La chose signifiée par ceci est mon corps. — Mais cela, non plus, ne peut pas tenir y>, poursuit saint Thomas. « Car rien n'étant fait, dans les sacrements, que ce qui est signifié, cette forme ne ferait pas que le corps du Christ soit dans ce sacrement selon la vérité, mais seulement comme dans un signe. Ce qui est hérétique, comme il a été dit plus haut (q. 76, art. i).

u Et c'est pourquoi », continue le saint Docteur, « d'autres ont dit que le mot ceci est démonstratif pour les sens, mais cette démonstration s'entend, non pas pour l'instant de l'expression où ce mot est proféré, mais pour le dernier instant de l'expression. C'est ainsi que si quelqu'un dit : Maintenant , Je me tais, l'adverbe maintenant est démonstratif pour l'instant qui suit immédiatement la formule exprimée. Le sens est, en efl'et : Aussitôt après ces paroles dites, je me tais. — Mais cela encore ne peut pas tenir », reprend saint Thomas. « Avec cela, en effet, le sens de l'expression est : Mon corps est mon corps. Chose que ne fait point la formule en question, puisque cela était avant la prolalion de ces paroles. Et, aussi bien, la formule en question ne signifie pas cela.

« C'est pourquoi, il faut dire, autrement, que, comme il a été déjà dit (art. précéd.), cette formule a la vertu de faire la conversion du pain au corps du Christ. Elle se compare donc aux autres formules ou expressions, qui ont seulement la vertu de signifier, mais non de faire, comme se compare la conception de l'intellect pratique qui produit la chose, à la conception de notre intellect spéculatif qui a été tirée des choses; car les mots sont les signes des concepts, d'après Ârisiote {Perihermen. , \'\\ . I. ch. I, n. -i] de S. Th., leç. 2). Et voilà pourquoi, de même que la conception de l'intellect pratique ne présuppose pas » réalisée » la chose conçue, mais la produit, de même la vérité de cette formule ne présuppose pas la chose signifiée, mais clic la fait : c'est là le rapport du V(Mbe ou de la Parole de Dieu aux choses faites par la Parole ou le Verbe.

« D'autre part, la conversion dont il s'agit ne se fait pas

d'une manière successive, mais en un instant, comme il a été dit (q. 75, art. 7). Il faut donc entendre cette formule selon le dernier instant de la prolation des paroles. Non pas toutefois de telle sorte que soit présupposé, du côté du sujet, ce qui est le terme de la conversion, savoir que le corps du Christ est le corps du Christ; ni, non plus, ce qui était avant la conversion, savoir le pain ; mais ce qui se rapporte indistinctement à l'un et à l'autre, savoir ce qui est contenu en général sous ces espèces. Ces paroles, en effet, ne (ont pas que le corps du Christ soit le corps du Christ, ni que le pain soit le corps du Christ, mais que ce qui est contenu sous ces espèces, qui, auparavant, était le pain, soit le corps du Christ. Et c'est pourquoi, intentionnellement, le Seigneur ne dit pas : Ce pain est mon corps, ce qui répondrait au sens de la deuxième opinion; ni : Ce corps est mon corps, ce qui répondrait au sens de la troisième ; mais, en général : Ceci est mon corps, ne mettant aucun nom du côté du sujet, mais le seul pronom, qui signifie la substance en général, sans qualité, c'est-à-dire, sans forme déterminée. »

Nous n'avons pas à insister pour signaler l'harmonie de cette explication si précise et si lumineuse de la forme du sacrement, quant au sens véritable qui est le sien, avec la doctrine exposée plus haut sur la vraie nature de la transsubtantiatioh réalisée par le sens même de la forme du sacrement. Ce qui est fait, dans ce sacrement, c'est ce que signifie la forme. Et ce que la forme signifie, saint Thomas vient de nous le traduire divinement, c'est que ce qui est contenu sous les espèces du pain, qui d'abord était du pain, est ensuite le corps du Christ. Tout est là, dans cette formule vraiment d'or.

Vad primum accorde que d le mot ceci démontre la substance, mais sans détermination de telle nature particulière, comme il a été dit » (au corps de l'article).

Uad secundum formule à nouveau la doctrine que nous venons de souligner et de dégagei- à la fin du corps de l'arlielc : « Le pronom ceci ne démontre pas les accidents eux-mêmes, mais la substance contenue sous les accidents, laquelle était d'abord le pain et (jui est ensuite le corps du Christ; lequel, bien qu'il ne soit pas informé par ces accidents, est cependant

QUESTIOiV LXXVIir. — DE LA FORME DE CE SACREMENT. 263

contenu sous eux ». — Et voilà bien le mot qui traduit tout : La consécration exprimée et réalisée par la forme du sacrement fait ceci, que le corps du Christ est contenu sous les accidents qui auparavant contenaient la substance du pain; et elle fait cela, en changeant au corps du Christ la substance de ce morceau de pain qui était là et dont les accidents demeurent.

Vad terlium déclare que « la signification de cette formule est préconçue à la chose signifiée, selon l'ordre de nature, comme la cause est naturellement antérieure à l'effet; mais non selon l'ordre du temps, parce que cette cause a simultanément son effet avec elle. Et cela suffit pour la vérité de la formule ».

Un dernier point nous reste à examiner, au sujet des formules sacramentelles dans l'Eucharistie. Il s'agit de savoir si, lorsque la première formule est prononcée, elle produit aussitôt son effet, ou si elle attend, pour le produire, que la seconde formule soit prononcée aussi. Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Article YI.

Si la forme de consécration du pain obtient son effet avant que soit achevée la forme de consécration du vin?

Trois objections veulent prouver que (( la forme de consécration du pain n'obtient pas son effet jusqu'à ce que soit proférée la forme de consécration du vin ». — La première dit que « comme, par la consécration du pain, le corps du Christ commence d'être sous ce sacrement, de même, par la consécration du vin, commence d'y être le sang. Si donc les paroles de la consécration du pain avaient leur elfet avant la consécration du vin, il s'ensuiviait que dans ce sacrement le corps du Christ commencerait d'être exsangue. Ce qui ne convient pas ». — La seconde objection argui'* de ce qu' ^^ un même sacrement n'a qu'une réalisation : aussi, bicMi ([ue, dans le baptême, il y ait trois immersions » — c'était ainsi du temps

de saint Thomas, — u cependant la première immersion n'obtient pas l'effet du baptême jusqu'à ce que la troisième soit terminée (cf. q. 66, art. 8). Or, tout ce sacrement est un, comme il a été dit plus haut (q. yS, art. 2). Donc les paroles qui consacrent le pain n'obtiennent pas leur effet sans les paroles sacramenlelles qui consacrent le vin ». — La troisième objection fait observer que (( dans la forme même de la consécration du pain il y a plusieurs paroles dont les premières n'ont leur effet que lorsque la dernière est prononcée, comme il a été dit (art. 4, cid 5"'"; q. 76, art. 2, 7). Donc, pour la même raison, les paroles qui consacrent le corps du Christ n'ont leur effet que lorsque sont proférées les paroles qui consacrent le sang du Christ »,

L'argument sed contra en appelle au rite de l'Église. « Tout de suite, dès que sont dites les paroles de consécration du pain, l'hostie consacrée est proposée au peuple pour être adorée. Or, cela ne se ferait pas, si le corps du Christ n'était point là ; parce que ce serait un acte d'idolâtrie. Donc les paroles de la consécration du pain ont leur effet avant que soient proférées les paroles de la consécration du vin ».

Au corps de l'article, saint Thomas signale l'opinion de « quelques anciens docteurs », qui « avaient dit que ces deux formes, savoir de la consécration du pain et du vin, s'attendaient l'une l'autre, pour agir, de telle sorte que la première ne réalisait pas son effet avant que la seconde fût proférée. — Mais cela ne peut pas tenir », déclare saint Thomas, u C'est qu'en effet, comme il a été dit (art. 5, ad 3), pour la vérité de cette formule : Ceci est mon corps, il est requis, en raison du verbe qui est au présent, que la chose signifiée soit ensemble dans le temps avec la signification même de la proposition ; sans quoi, si la chose signifiée était attendue pour après, on mettrait un verbe du temps futur, non un verbe au présent : on ne dirait pas : Ceci est mon corps; mais : Ceci sera mon corps. D'autre part, la signification de cette formule est achevée aussitôt qu'est achevée la prolation de ces paroles. Il suit de là qu'il faut que la chose signifiée soit présente tout de suite, elle qui est l'effet de ce sacrement; sans cela l'expression ne serait

point vraie. — De plus » — comme nous l'avons noté à propos de l'argument sed contra, « cette position est contraire au rite de l'Église, qui, tout de suite, après la prolation des paroles, adore le corps du Christ. — Il faut donc dire que la première forme n'attend point la seconde pour agir, mais, tout de suite, a son effet ».

lùid prlinum déclare que « c'est la raison donnée par l'objection qui semble avoir trompé ceux qui ont affirmé l'opinion dont il s'agit. Il faut donc entendre que la consécration du pain une fois faite, le corps du Christ est là en vertu du sacrement, et le sang, par voie de concomitance réelle; mais, ensuite, après la consécration du vin, le sang du Christ est là » sous la seconde espèce, « inversement, par la vertu du sacrement, et le corps du Christ s'y trouve par voie de concomitance réelle : de telle sorte que le Christ tout entier est sous l'une et l'autre espèce », bien qu'à des litres divers, (( comme il a été dit plus haut » (q. 76, art. i).

h'ad secimdum rappelle que « ce sacrement est un en perfection, comme il a été dit plus haut (q. 78, art. 2) : pour autant qu'il est constitué de deux choses, savoir une nourriture et un breuvage, ayant l'une et l'autre, par soi, sa perfection. Il n'en va pas de même pour les trois immersions du baptême qui sont ordonnées à un seul et même effet ».

Vad terliam répond que « les diverses paroles qui sont dans la forme de consécration du pain constituent la vérité d'une même proposition ; mais non les paroles des diverses formes. Et c'est pourquoi il n'y a pas parité ».

Les sept premières questiotis du traité de l'Eucharistie devaient s'occuper du sacrement lui-même considéré dans sa nature et dans ses effets. Nous avons vu les questions relatives à la nature : en gériéral, d'abord, ou, d'une façon commune, q. 78; en particulier, ensuite, quant à son élément matériel, q. 7/1-77, et (juant à son élément formel, q. 78. Il ne nous reste plus, pour terminer celle première [)artie, qu'à étudier les effets du sacrement de rEucliarislic. Ce va être l'objet de la question suivante.

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