II. Compodlion de l'église de Rome; sa Icndunce religieuse
L'on adiriettait <iénéralement, jusqu'à Baur, que la majorité d(! l'église de Rome était d'origine païenne, et, par conséquent, sympathique à l'enseignement de Paul. On était conduit à cette conception par un certain nombre de passages tirés de l'épître elle-même et par la supposition naturelle que la majorité d'une église composée d'anciens païens ne pouvait que partager les principes de l'apùtre des Gentils.
Mais lîaur, dans un travail d'une érudition et .d'une sagacité remarquables-, a soutenu qu'à ce point de vue (déjà précédemment combattu par Rùckert), l'on ne pouvait se rendre compte de la composition de l'épître aux Romains. A quoi bon enseigner longuement à une église ce qu'elle croit déjà? Une telle lettre n'a de sens et d'àpropos qu'autant qu'elle est adressée à une église, non seulement d'origine judéo-chrétienne, mais de tendance judaïsante et particularisle, et que l'apôtre veut amener à une autre manière de voir. Uaur a si bien réussi à démontrer cette thèse qu'il a entraîné la majeure partie des théologiens (MM. Reuss, Thiersch, Mangold, Schenkel, Sabatier, Ilollzmann, Volkmar, Holsten, etc.j. Tholuck lui-même, dans la cinquième édition de son commentaire, céda jusqu'à un certain point au poids des raisons allé-
' Voir les passages suivants de l'épître elle-même qui confirmeront ces conclusions de nature historique: I, 6. 13; XI, I. 13. 28-31 ; XV, 13. 16.
^ Ueber Zweck und Veranlassung des Romerbriefs, dans la Tïibinger Zeitschrift fur Théologie^ '1836. Voir les indications complètes, p. 113, noie.
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guées par le savant de Tul)ingue, el lecoiiiiul la nécessilé d'adrriellre, pour l'explication de rt-pilre, l'existence à Ilome, sinon d'une niajoi'it/', au moins d'une très-forte nriinorité judaïsante. Pliilippi a lait une concession analogue. Les choses en iHaienl venues au point, il y a six ans, que Iloltzinann pouvait dire sans exagération que l'opinion de lîaur ne re'ncuntrail à peu près plus de contradicteui'. ' (juel changement ne s'est pas opéré dans les vues critiques sur ce sujet, surtout durant ces dernières années !
En 1858 déjà, Théodore Schott, tout en Taisant de grandes concessions au point de vue de Haur relativement à la tendance et à l'économie de l'èpître, avait énergiquernent défendu l'idée d'une majorité pagano-chrèlienne dans l'église de Rome 2. Plusieurs théologiens se prononcèrent ensuite dans le même sens; ainsi lîiggenbach, dans un article de la ZeUsclirifl fur die Lut/ierische Tlieolotjie (1860), où il rendit compte de l'écrit de Mangold ; Hofmann (d'Erlangen), dans son Comuimtairc sur notre épitre (1868); Dieizsch, dans une inti-iessanle monographie sur Romains V, 1:^-:2I, Adatn uiid Chrishis (1871); Meyer, dans la cin(piième édition de son CDiiuitoiiiiirc (1872). Ililgenfeld lui-même, dans son Inlivductiun (p. CUI5 , crut devoir mitiger l'opinion de Raur et reconnaître l'exislence d'un puissant éli'iiiciil paganu-chréticn l't jiaulinien dans l'église romaine; enlin, l'année même où Ihtltzmami j)ioclamait le triomphe délinitif de l'opinion de Raur, deux savants d'une érudition et d'une indèi)endance critique hien connues, Schullz il Weizsa^cker, se prononçaient dans les Jci/irbiichcr fur ili'iil.schr T/waloi/ir ( 187(ii puui' la
' Jdli/'bi'icher fin- protestantisc/ic Théologie, 1876. * Dei- Rômurhrief, seinem Zicecke vnd Gedanke»gat\g nach, ausyclegt.
prépondérance de l'élément paj>ano-chrétien à Rome. Dès lois sont venus se joindre à eux H. Weiss', Ed. Grafe-, l'ileiderei'"', et parmi nous Ollramai'e ^
Comme il était naturel, un essai de conciliation asuri^i. Dans un travail où les faits sont gioupés de main de maître, Beyschlaii^ a tenté de prouver, d'un côté, que la majorité de l'église romaine, conformément aux déclarations expresses de Paul, était d'origine païenne ; mais, d'autre part, que cette majorité se composait d'anciens prosélytes, dévoués dès longtemps au judaïsme et partageant le point lie vue non sans doute des adversaires de Paul, mais simplement du judéo-christianisme apostolique et primitif.
D'après le plan que nous avons adopté, et pour ne pas ■jmticiper sur l'exégèse, nous ne discuterons point ici les passages de l'épître que l'on allègue, soit pour, soit contre la tendance judaïsante de la majorité de l'église de Home^'. Nous rechercherons seulement si, en dehors de l'exégèse proprement dite, nous ne possédons pas quelques indices propres à jeter du jour sur le mode de composition de l'église et sur la tendance de sa majorité.
1° Dans la lettre même que nous avons à étudier, Paul •déclare qu'il a pour principe de ne pas bâtir sur le fonflement posé par autrui; il ne pouvait donc adresser une lettre telle que celle-ci, renfermant un exposé didactique •de l'Evangile, à une église non fondée par lui et connue
' Kfitisch-exegetisches Handbuch ïiber den Brief an die Rômer (Meyer, 6« éd.), 1881.
- Uber Veranlassung und Zweck des Rômerbriefs, 1881.
* Paulinische Studien, dans Jahrb'àcher fij.r protestantische Théologie, III, 1882.
* Commentaire sur l'épître aux Romains, 1881. ^ Voir l'article déjà cité p. 93.
6 Contre: I, 8. 11. 12; VI, 17; XIV, 1-XV. 1.3; XVI, 17-19. 2o. — Pour : toute la polémique contre la justice de la loi.
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(le lui comme vouée à une tendance différente de la sienne.
2" Haur a reconnu lui-même, en rejetant comme controuvé le récit de Luc (Act. XXVill), que ce récit est incom[>alil}le avec sa thèse de la tendance judéo-clirétienne de l'église romaine.
:>o La persécution de Néi'on, qui, en Oi, Irappa l'église (le Ivome, n'atteignit nullement la synagogue. « Or, dit VVeizsaecker, si les chrétiens n'avaient encore existé à Rome que comme un simple parti juif, la persécution qui les Irappa sans même elïleurer le judaïsme, serait un lait dont on ne pourrait expliquer ni l'origine, ni le couis. ' o
4° Dans les renseignements que doiuif l'apôtre aux Philippiens (ch. 1) sur l'état de l'église de Home, Paul rapporte que le zèle un peu endormi des chrétiens de la capitale a été réveillé par le l'ait de sa présence. Et à cette occasion il mentionne certains chrétiens (-•M;) qui se sont remis avec ardeur ta la prédication, mais par envie (v. 15). Qui étaint-ils? On voit en eux ordinairement les judaïsants de l'église romaine. Et en effet, il est impossihle de penser à d'autres personnages. Mais <lans ce cas, comme ils font exception à la majorité des lidêles que saint Paul vient de mentionner (toO; TAEiova:, la phifutrt, V. 1 i) et que la confiance en ses liens a saintement stiuuilés, les judaïsants ne jieuvent avoir fornu'' à Home qu'une uiinorité. C'est encore Weizsaîcker (pii a lait ressortir la valeur de ce fait.
r»" La composition de lêvangile de .Marc est généralement placée à iiome et envisagée connue destinée à répoudre aux hesoius des chiv-tieiis de C(»tte capitale. Oi-, les explications dêiaillt'es (pie renferme ce livie sui* cer-
' Article cité, p ^74.
lains usages juil's et l'ahsciico presque totale de citations de l'A. T., qui le distiii<;ue de l'évanyile de saini Matthieu, ne pernfietteiit pas d<,' penser que son auteur ail eu en vue d'autres lecteurs que des chrétiens d'origine païenne.
6" L'épitre de Clément Romain, qui est de Irente el quelques années postérieure à l'épitre aux Koujains, respire à tous égards, connue dit Weizssecker, l'esprit du inonde pagano-chrétien. C'est aussi le jugement de llarnaek, dans son introduction à cette épître'. Le puissant spiritualisme de saint Paul y est un peu efï'acé sans doute, mais nous retrouvons toujours au fond la conception chrétienne de l'apotre des Gentils. Or, le type national de cette grande église ne peut, comme le dit Weizsaecker, s'être transformé dans un si court espace de temps.
7»^ Dans la controverse pascale du second siècle, Rome se mit à la tète de toute la chrétienté pour extirper le rite établi en Asie-Mineure. Et d'où provenait le scandale causé par le mode de célébration en usage dans ces contrées? De ce que la sainte Cène pascale était fixée au soir du 14 nisan, ainsi au ihoment même où, d'après la loi, les Juifs célébraient leur repas pascal. Certes, si l'église romaine eût été sous l'empire d'une tradition judaïsante, elle n'eût pas présidé à la croisade soulevée contre le rite des églises d'Asie en raison de son apparence judaïque.
8° Dans les catacombes romaines on rencontre à chaque instant beaucoup de noms appartenant aux familles les plus nobles de la cité, dont quelques-unes étaient même étroitement apparentées à la famille impériale. Ce lait montre combien le christianisme avait trouvé accès dès l'origine dans les classes élevées de la société romaine,
' Dans l'édition des Pères apostoliques, publiée par Gebhardt, Harnack et Zalin.