OCCASION ET BUT
' moine dès qu'il est reconnu que l'église romaine n'élait ni judéo-chrétienne d'origine, ni judaisante de tendance. De plus il est dirficilc de comprendic à quoi aurait servi dans ce sens un exposé aussi considérable de la doctrine de Paul que celui des chapitres l-VIU. A (juoi bon, en particulier, pour justifier le salut par la foi aux yeux des partisans du salut par les onivres, le tableau des abominations du monde païen au chap. I? Et comment trouver une trace de polémique anti-judaïque dans la seconde partie du ch, VI 11? Il en est de même de la partie morale depuis le ch. XII. S'il ne s'agissait que de montrer comment la loi au salut gratuit assure la moralité, cela avait été lait surabondamment dans le morceau VI, 1-VlII, 17. III. L'intention de gagner l'église judaisante de Rome, soit en général à l'enseignement de Paul, soit spécialement à sa mission en Occident, rencontrant de trop fortes difficultés, on a cherché un nouvel adoucissement au but que se proposait l'apôtre. Il se serait uniquement proposé, vis-à-vis d'une église judéo-chrétienne nullement hostile, mais non encore suffisamment éclairée, de l'élever à la hauteur du pur spiritualisme évangélique, ce qui ne pouvait manqner de la prédisposer en faveur de son travail missionnaire. Hilaire disait déjà dans ce sens : « Les chrétiens de Rome s'étaient laissé imposer les rites mosaïques, comme si en Christ on ne trouvait pas le salut complet; Paul voulut leur enseigner le mystère de la croix de €hrist qui ne leur avait pas encore été exposé. » C'est à peu prés là le point de vue de Thiersch', de J. Kôstlinet de Beyschlag^, chacun de ces auteurs ajoutant quelque
' Die Kirche im apostolischen Zeitaller, 1802, 1879. ' Jahvbucher fî'(r deutsche Théologie, 1856.
* Studien und Kritiken, 1867, IV; Handwôrterbuch des Bihlischen Alterthums, de Riehm.
IIS L EPJTHE
trail particulier à l'idée commune. Ainsi, d'après Thiersch, la fondation de l'église judéo-chrétienne de Rome remonterait à saint Pierre; mais celui-ci n'aurait pu lui coniimiriiqiirr la pleine connaissance de la vérité évanf^élique, et Paul achèverait dans l'èpitre aux Koiiiains ce que son collègue avait commencé. D'après Kôstlin aussi, l'Eglise était déjà jusqu'à un ceilain point instruite. Il n'y a pas à s'étonner si l'apôtre omet dans son épitre plusi<mrs éléments essentiels de l'enseignement chrétien. Ouant à Beyschlag, auquel s'est rattaché en Angleterre .M. .lowett', il se représente, nous l'avons vu, l'église romaine comme composée d'anciens prosélytes, convertis d'altord du paganisme au judaïsme, et il suppose qu'ils étaient restés à moitié chemin dans l'intelligence de la vérité chrétienne. Sans être judaïsanis, à la façon des adversaires de Paul, ils ne connaissaient l'Evangile qu'imparfaitement, comme les chrétiens de l'église palestinienne primitive. Paul a voulu travailler à déchirer les derniers voiles et à les alTranchir complètement. C'est à cette forme d'explication que nous pouvons rapporter aussi les opinions de Van llengel et de Grau, d'après lesquels l'église romaine, judéo-chrètii'nnc modérée à la manière de Pierre, devait être, par l'enseignement de notre éj)ître, mise en garde et puissamment armée contre Tinvasion des judaïsanis extrêmes. Nous avons déjà reconnu la fausseté des prèsujqiositions histo- !i({ues qui seivent de hase à ces explications-; nmis ne nous y arrêterons pas plus longtemps.
On voit coniiiifiit h' traiichaiil de la polémique anti-judaïjpie primitivement admise par Paui', a été graduellement èmoussè. A l'agression positive a èiè suhslituèe la
' Coiiip. l'iirriir, IL 169.
2 Voir pai:i> 85-90.
OCCASION ET nUT. 119
simple ;ipolo<iie du paiilinisiiic (M;in<iol(r), |)uis un p;iisil»lf3 cl hienvcill.iiit riis('i|;ri(.'iiionl tiesliné ;'i acluiver rinslnictinn encore iiiipail'aite (le l'Kt:lise (Tliiersch). Fie là àaltaii- (loiiner toute conceprion )»oléuiique el à se représenter ré}ilise comme en pleine harmonie de vues avec l'apùtre, c'est-à-dire comme pa<iano-clirélienne dans sa majoriti-, il n'y avait plus qu'un pas. (Tt-st là l'idée sur laquelle reposent les solutions comprises dans le Liroupe suivant.
11'' Groiim;.
Ce groupe renferme quatre modes d'explication.
l. Comme l'avait déjà essayé Lutterbeck ', ^Yeizsàckera cherclié à concilier la situation d'une église paulinieime de principes, avec le caractère anti-judaupie qu'il ne peut s'empêcher de reconnaître dans toute la tenue de l'épitre. Pour cela il admet que l'église de Rome se trouvait à ce moment-là dans une situation analogue à celle des églises de Galatie ou de Corinthe. « Elle n'était pas judaisante, mais elle était travaillée par des judaïsants. » C'est exactement la position que décrit un peu plus lard l'apôtre, quand de Home même il écrit le premier chapitre de l'épitre aux Philippiens. Le but de Paul n'est donc pas, comme dans l'explication de Baur, de conquérir, mais de conserver. 11 n'attaque pas, il défend. Ainsi s'explique aisément l'exposé approfondi de la justice de la foi et de la sanctification chrétienne (ch. 1-Vlll), aussi bien que le tableau de l'histoire du salut dans le morceau IX-XI, dont le but est de montrer comment il arrive que, lors même que l'évangile du salut gratuit est la vérité divine, il a pu
* Die neiitestainentlichenLehrbegriffe, 18.'j2. ^ Jahrb. f. deutsche TheoL, 1876. II : Ueber die alteste romischie Gemeinde.
120 L'KI'iTfŒ
être néaiiiiioins rejeté par les Juifs, le peuple élu. Le hiil de ce Hiorceau n'a donc, comme l'on voit, rien de commun avec l'inlenlion, attribuée à l'apôtre depuis Baur, de justifier sa propre pratique missionnaire. — L'opinion de Weizsiicker a exercé une 'jurande influence sur la critique. Elle a obtenu l'assentiment de Uariiack', Schiirer-, Knfucker^, Grafe*, etc. On éprouve comme un sentiment d'apaisement après avoir lu ce beau travail, si judicieux, si impartial; on se sent enfin à l'abri du souffle violent, de l'esprit de paiti pris, qui domine la critique depuis quarante ans. Cependant, nous l'avouons, il ne nous est pas possible d'adhérer à celle solution. Si notre épître eût été motivée par une violente agression judaïsanle, il devrait y avoir quelque trace de ce fait dans le cours de la lettre, et particulièrement dans le passage d'introduction I, 8-15. Saint Paul y félicite les Komains de leur foi, et il ne ferait pas la moindre allusion aux dangers que cette foi court en ce moment même ! Il dit ensuite qu'il désire fortifier ses lecteurs et se fortifier lui-iiH'me avec eux, et là même encore il ne dirait pas un seul mol de l'agression qui motive sa lettre! Ce procédé, dans lequel Crafe veut voir de la délicatesse^, serait entaché de dissimulation. La partie morale, depuis le chapitre \ll, n'offre également aucune trace de tendance polémiiim'. Weizsacker nn^onnaît le fait, mais il l'explique en disaiil (pie la légaliti' judaïque venait seulement d'être importée dans l'église et n'avait pas encore affecté sa vie morale. Cette réponse n'est pas suffisante; car c'est précisément pai" les formes
' Zcitsclir. f. Kifclie)igesch., Il, p. 06 el >iii\.
2 Theol. Litaratur-Zeit., 1878, p. .i.'iO.
' An fange des rôniischen Christeiithuins, 1881.
* Ueber Veranlassung uvd Ziccrk des Rômerbriefs, 18SI.
' Ueber yera»fa.\si<ng..., p. 60.
OCCASION KT lU'T. 121
€l ics observji lices ((iie le riliialisiiie s'eUbrco d'iitiJi'. Dans l'épître aux (lalales, écrite dans une silualion analojiue à celle que suppose Weizsiicker, la polémique anti-judaïque est tout aussi accentuée dans la partie morale que dans l'exjjosé doctrinal; comp. V, (3 et suiv.; puis v. 14, et surtout ces remarques interjetées, v. 18: «Si vous êtes 'Conduits par l'Esprit, vous n'êtes point sous la loi; » v. 23 : « La loi n'est point contre ces choses » (les fruits de l'Esprit); comp. encore (ial. VI, 12-1(j^ 11 n'y a qu'un seul passade dans toute l'épilre aux Romains où Paul mette l'église en garde contre une attaque judaiste; c'est Rom. XVI, 17-20; et là cette attaque est présentée seulement comme un fait probable et encore à venir-. Nous ne voyons pas non plus comment le premier morceau de l'épitre, la description des aberrations religieuses et morales du monde païen, rentrerait dans le but supposé par Weizsàcker. Or ce n'est pas là une digression; c'est le point de départ indispensable de toute l'exposition suivante. Il en est de même de la seconde partie du ch. Vlll (la prédestination et la consommation du salut), morceau dont ie développement dépasse tellement le point d'attaque, comme dit Weiss (p. 32), qu'il ne parait nullement motivé. — Enfin, malgré toute l'habileté de VVeizsàcker, il ne nous paraît pas avoir rendu un compte suffisant de la différence complète entre le ton calme et purement didactique de l'épître aux Romains, et celui si brusque et si véhément de l'épître aux Galates.
II. Il est un autre moyen de concilier le caractère pagano-chrétien de l'église avec la tendance anti-judaïque de
* Ce que Grafe répond à cette objection, p. 94, ne nie parait pas ■convaincant.
* Nous discuterons dans l'exégèse la question de savoir si ce passage appartient ou non à notre épître.
122 I.'KPÎTflK
répilre. C'est la soluliun ({n'avait (N'-jà jnojiostjf tiasiiiL' au temps (le la Réfonnation cl ((n'ont K'jtioduite de nos jours [•Inlippi ' (]"• éd.), Tlioluck (dans la derni(ire)2 et Jallio^. l'an!, i\m s'était vu poui-suivi par les émissaires judaïsants à Anlioche, en Galalie, à Corintlie, devait jjrévoir leur prochaine arrivée à Flome; et comme, dans la prévision d'nn sicLiC, on fortifie les remparts et les murailles d'une ville, ainsi l'apùtre se propose, par l'enseignement puissant el décisif contenu dans notre épitre, de forti/ier l'église de Home et do la mettre en état de résister victorieusement à l'assaut (jui la menace. - Kicn de plus naturel ijue cette situation, et de plus simple que ce but prcrcnlif de noire épiti-e. Cette explication s'accorde parlaitement avec l'tjxpression de fotti/ier, dont se sert plusieurs Ibis l'apôtre lui-même pour énoncer l'elTel ([u'il veut pntduire d, 1 1 ; XVI, -2."»). Nous demandons seulement : l« Une œuvre si considérable a-t-elle i)u être composée uniquement en vue d'un besoin futur et éventuel? ::!" Les besoins d'une polémique anti-judaïque peuvent-ils rendre conq)te de l'épitre entière (cb. 1, Vlll, XII)? 3<' Kniiii, si c'était là le motif (le l'épitre, Paul pourrait-il se contenter d'y faire une seule et courte allusion (XVI, 17-20), et cida tout à la lin de l'épitre, selon le procédé de ceux qui ne mettent la vraie pensée de leur lettre cpie dans le post-scriptuiii'.'
111. Ileconnaissant aussi ('origine païenne de l'église de Uoine et le caractère paulinien de sa foi, Tbéod. Scliott \ et Riggenbach^ pensent que le but de l'épitre est tout sim-
' Commcntar iiber cl. Br. an die Rômer, I8i8.
2 Attslcf/ioif/ der Bricfs P. an die Ritmcr, 1S"»().
3 Hnrnerhrief, ISIW.
' Der R6inerbrie(\ seinem Kndsiceck iind (icdmikenijunij nach ai<S(fele(/t, 1858.
s Zeitsrhrift fur lufherische Theohnjie und Kirchr oompte-rcndii de l'oiivratri' de .Mani:o!d , I86(i.