‹ Commentaire sur l'épitre aux Romains (volume 2)Chapitre 6 sur 55 · I. Saint Paul avant sa conversion · texte numérisé non relu

I. Saint Paul avant sa conversion

Paul était né à Tarse en Cilicie, sur les confins de la Syrie et de l'Asie-Mineure (voir ses propres déclarations Act. XXI, 39; XXII, 3). Jérôme mentionne une tradition d'après laquelle il serait né ta Gischala en Galilée*. Sa famille, dit-il, avait émigré à Tarse après la dévastation du pays. S'agit-il, dans cette dernière expression, de la dévastation de la Galilée par les Romains? Cette donnée renfermerait dans ce cas un anachronisme évident. Comme il est difficile de penser à quelqu'autre calastrojihe qui nous serait restée inconnue, cette tradition est sans valeur^, à moins qu'elle ne rappelle vaguement ce fait que

' De \'ir. illxst., c. o.

* Il n'est pas exact que, comme l'a preloiidii l-ani:e. dans VKiu-i/cloprdie de lloizoï:, art. Paxlus, Jérôme ait rétracté celte assertion dans son Commentaire sur l'épître à Philémon. Lexpression talcm fabulant accepimus n'implique point une intention de ce genre (voir Hausrath dans le Bihellexicon de Sclienkol. art. Pu u lus).

AVANT SA CONVEnSION. O

les parenls ou ancètix's de l'apôtre avaient jadis émii^i'é de celle bourgade ualiléenne'.

La famille de Paul appaitenail à la trii)u de Benjamin, comme il l'écrit lui-même Rom. XI, 1 et Phil. III, 5. Son nom, Saul ou Saiil, était probablement usité dans cette tribu en souvenir du premier roi d'Israël, qui avait été clioisi dans son sein. Les i)arents de Saul appartenaient à la secte des pharisiens; comp. sa déclaration en plein Sanhédrin (Acl. XXIll, 0) : « Je suis pharisien, fils de pharisien, » et Phil. III, 5. Ils possédaient, nous ignorons en vertu de quelle circonstance, la qualité de citoyens romains, ce qui donne lieu de penser qu'ils occupaient une position sociale un peu plus relevée que celle de la plupart des Juil's établis en pays païens. Dans plusieurs traits du ministère de Paul, nous constatons l'influence qu'exerça sur sa carrière apostolique cette espèce de dignité que possédait sa famille (comp. Acl. XYI, 37 et suiv.; XXII, 25-29; XXIII, 27).

La langue parlée dans la famille de Saul était certainement le syro-chaldéen, usité dans les communautés juives de Syrie. Cependant le jeune Saul ne paraît point être resté absolument étranger à la culture littéraire et philosophique du monde grec au milieu duquel il passa son enfance. Tarse, comme le l'apporte déjà Xénophon (Anab. I, 2, 23), était « une ville grande et prospère. » A l'époque de Saul, elle disputait le sceptre des lettres à ses deux rivales, Athènes et Alexandrie. On a beaucoup discuté sur le degré de culture hellénique qu'il faut attribuer à l'apôtre-. Dans ses écrits se rencontrent trois citations de poètes grecs. L'une appartient à la fois au poète cili-

» Farrar, The Life of S. Paul, t. I, p. 13.

* Voir l'étude approfondie de M. Farrar sur ce sujet dans Tappendice, t I, p. 630-637.

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cien Aralus (dans ses Phœiiomenaj et à Cléanlhe (dans son Jlj/ntnc à Jupiter); elle se trouve dans le discours de Paul à Athènes, Act. XVII, 28 : « Comme aussi quelquesuns de vos poètes ont dit : Xous sommes sa race. » La seconde est tirée de la Tliais de Ménandre, qui peut-èlre l'avait empruntée à une tragédie maintenant peidue d'Euripide; elle se lit dans 1 Cor. XV, 33 : a Les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. » La troisième est tirée soit du poète crétois Epiménide, dans son ouvrage sur les Oracles, soit dé Callimaque, dans son Hymne à Jupiter; elle se lit dans l'épllre à Tite 1,12: a Un prophète du milieu d'eux a dit lui-même : Les Crétois sont toujours menteurs, de mauvaises bêtes, des ventres paresseux. » Ces citations suffisent-elles à prouver que Saul eût acquis une certaine connaissance de la littérature grecque? M. Renan ne le pense pas. 11 croit qu'elles peuvent s'expliquer par des emprunts de seconde main ou bien par l'usage commun de proverbes circulant dans toutes les bouches'. C'est également l'opinion de .M. Farrar. Cette supposition peut à la rigueur expliquer la seconde et la troisième citation. Une circonstance ne permet guères de l'appliquer à la première, à celle que renferme le discours d'Athènes. Paul emploie ici celte formule de citation : « Quelques-uns de vos poètes ont dit...» S'il s'est réellement exprimé de la sorti", il est bicii itrobable (|u'il connaissait l'emploi qu'avaient l'ait de cette sentence les deuj' auteurs cités par lui, .Vratus et Clèanthe. Leurs écrits ne lui étaient donc pas étrangers. Un jeune esprit aussi éveillé et avide d'instnielion ([ii»' l'était celui de Saul, ne pouvait se mouvoir dans \m centre tel tjue Tarse sans s'ai^pioprici" (picbpies l'Icments île la vie litté-

' Les Ajjôtres, p. 16".

rairc qui llciirissait dans ce milieu. On a ohjeclé qu'il devait avoir (juillr celle ville de 1res bonne heure (Act. XXII, 8). Mais il |)eul axoif l'ail )>liis lard Ac^ si''j<)urs dans sa ville natale. Nous en connaissons un spécialement qui a duré j)lusieurs années, quelque temps après sa conversion (.Vcl. IX, :]0 et XI, 25. Gomp. Gai. I, 21).

Néanmoins, on ne peut douter que son éducation n'ait été essentiellement juive, soit au point de vue des enseignements, soit à celui de la langue ^ l*eut-ètrc ses parents le destinèrent-ils de bonne heure à la charge de rabbin. Ses rares facultés le qualifiaient naturellement pour cette fonction, honorée entre toutes en Israël. Conformément à une coutume juive, il fit en même temps l'apprentissage d'un métier. Les rabbins devaient se mettre en état de gagner leur vie au moyen d'une profession manuelle. On attribue à l'illustre Gamahel cette maxime : (( L'étude de la loi non accompagnée d'un métier n'aboutit à rien et mène au péché '^.» Le choix du métier fut déterminé par les circonstances du pays; ce fut celui de faiseur de tentes (TxrivoTïoioç^ Act. XVIIl, 3). Ce terme désignait l'art de fabriquer un drap grossier, tissé avec le poil des chèvres de Cilicie et que l'on employait de préférence pour la confection des tentes^. L'expression du livre des Actes désigne donc le travail d'un tisserand plutôt que celui d'un tailleur.

Quand nous réunissons toutes ces circonstances de l'enfance de Saul, nous comprenons le sentiment qui inspirait

* Hausrath a signalé avec beaucoup de sagacité les faits qui constatent l'influence de la langue araméenne sur le style de Paul i£ibellcx., art. Pendus, IV, 409;.

2 Pirké Abot, U, 2.

^ Les termes latin et français de cilichim et de cilice rappellent encore maintenant la province où l'on fabriquait ce drap grossier.

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plus lard à l'apôtre celle parole, Gai. 1, 15 : « Dieu, qui ni avait mis à pari di's le sein de ma mère. » Dieu lui avail assigné la lâche d'affranchir l'Evantrile de l'enveloppe du judaïsme, afin de r^ffiir dans sa pure spirilualitt'' au monde dos Gentils. Pour remplir celle mission, il devait réunir deux qualités qui paraissent s'exclure. Il devait sortir du sein du judaïsme; autrement comment eùt-il pu connaître par expérience la vie sous la loi et constater personnellement l'impuissance de ce prétendu moyen de salut? Mais en même temps il devait être exempt de cette antipathie profonde pour le monde païen, dont était imbu le judaïsme palestinien. Animé d'un tel sentiment, comment eùt-il été l'homme capable d'ouvrir les portes du royaume de Dieu aux païens du monde entier? 11 était donc nécessaire qu'il eût i)assé sa jeunesse dans un des y;rands centres de la vie hellénique, et qu'il se fût familiarisé de bonne heure avec tout ce qu'avait produit de noble et de grand cette culture i;recquc, chef-d'œuvre du génie antique. Ce fui aussi pour lui un très-grand avantage de posséder la qualité de citoyen romain dont il fit usage plus d'une fois dans sa carrière apostolique. Paul se trouvait ainsi appaitenir à différents titres aux trois grandes nationalités de l'époque, et relier en sa personne les trois sphères de la légalité juive, de la culture grecque et de la cité romaine. Il était foiiime un vivant jioint de contact entre ces trois domaines; et c'est à cette position exceptionnelle qu'il a dû de pouvoir plaider la cause de l'Evangile aupi'ès de l'Aréopage athénien et devant le tribunal suprême de IKinpire, dans la capitale ilu monde, aussi bien que devant le Sanhédrin de Jérusalem. Il n'y a pas jusqu'à cette profession manuelle, apprise dès l'enfance, qui n'ait joué son lôle dans l'exercice de son apostolat. Lorsque par des raisons d'une insigne délicatesse, (pi' il a

exposées dans le chap. IX tic la 1'^ aux Corinthiens, il voulut rendre (/mixité, en ce qui le concernait, la i)ré(lication d(; l'Evant^Mle, alin de mettre son œuvre apostolique à l'abri des faux jugements auxquels elle n'eût pas manqué d'être exposée en Grèce, ce fut à cette circonstance, en apparence insignitianle, qu'il dut de pouvoir satisfaire la généreuse inspiration de son cœur.

Le jeune Saul doit avoir quitté Tarse d'assez bonne heure, car il l'appelle lui-même aux habitants de Jérusalem, dans le discours qu'il leur adresse, Actes XXII, qu'il avait été « élevé dans celte ville. » Au ch. XXVI, v. 4, il s'exprime ainsi devant un nombi'eux et biillanl auditoire : <k Tous les Juifs connaissent la vie que j'ai menée dès ma jeunesse à Jérusalem. » C'était ordinairement depuis leur douzième année que les jeunes Juifs participaient aux fêtes solennelles à Jérusalem et devenaient, selon l'expression reçue, «. fils de la loi. » Il en fut sans doute ainsi de Saul, et peut-être dès ce moment demeura-t-il dans celte ville où une partie de sa famille était domiciliée. En effet, Act. XXIII, 10, il est parlé d'un fds de sa sœur qui le sauva d'un complot ourdi contre sa vie par quelques habitants de Jérusalem.

Il lit ses études rabbiniques à l'école du prudent et modéré Gamaliel, le pelit-fils du célèbre Hillel. « Instruit, dit Paul, aux pieds de Gamaliel selon toute l'exactitude de la loi de nos pères. » (Act. XXII, 3.) Gamaliel, d'après le Talmud, connaissait la littérature grecque mieux que tous les autres docteurs de la loi, et sa réputation d'orthodoxie était si bien établie qu'elle ne fut point compromise par ce contact plus intime avec l'esprit hellénique. A cette école, Saul devint un fervent zélateur de la loi de Moïse, et la pratique marcha de pair chez lui avec la théorie. Il s'efforçait de surpasser tous ses condisciples dans l'obser-

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vation des statuts mosaïqiios cl des prescriptions traditionnelles. Il se rend hii-niènric ce lérnoitina^îe Gai, I, 1-4 el l'iiil. 111, li. Le protirairinic dévie morale, tracé parla Idi cl renforcé par les pharisiens, était l'idéal constanirnent présenl à son esprit, le Inil auquel leniJaienl de concert toutes les puissances dit son àme. Semblable à ce jeune liomme qui demandait à Jésus « par l'accompiissemeiit de quelle œuvre » il pourrait « obtenir la vie éternelle, » Saul voulait par son propre travail acquérir la justice qui pourrait lui mériter la gloire du royaume des cieux. Peut-être cette généreuse aspiration élail-ellf accunq>agnée d'une ambition moins noble, celle de pouvoir se conlenipler lui-même dans le miroir de sa conscience avec une salisl'action sans mélaniie. Oui sait même si sur cette voie il ne se llatlait point d'obtenir l'admiration de ses supérieurs et de parvenir aux plus hautes dignités de la hiérarchie rabbinique ? Si l'orgueil n'eût pas été attaché comme un ver rongeur aux racines mêmes de sa justice, le l'ruit de cet arbre n'eût pu être si amer; el l'on ne s'expliquerait pas le coup violent qui l'a renversé. C'est bien son expérience que Paul a racontée en décrivant Rom. X, "i et 3 celle d'Isiaël : a Je leur rends ce témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais sans connaissance; car, ignorant la justice île Dieu et cherchant à établir leur propre justice, ils ne se sont pitint soumis à la justice de Dieu, » celle que Dieu a otTerle au monde en Jésus-Christ. Trois facultés, rarement réunies, doivent s'être manifestées chez lui de bonne heure et l'avoir signalé dés le teiiq)s de ses éludes à l'atleiiiidii de ses chefs : la vigueur de l'iiilelligence — c'est par cette qualité (pi'il surpassa plus tard saint Pierre, — l'énergie de la volonté — peutêtre se distingua-l-il par celle-ci de saint Jean, — et la vivacité du sentiment. Un tiouve chez lui l'exubérance de

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la scnsiltililc la plus [xolondo ou la [)lus (ii'licati', aUcclaiil les l'ormcs de la dialetticiue la plus rit;oiireuse et j(jiiile à l'inlrépidilé d'une volonté iiidoiiiplahle.

Quant à son exlécieur, Saul doit avoir élé d'une- ai)[tarencc cliétivo. Dans la -1'' aux Corinthiens (X, 10), il rappelle ce reproche que *lui adressaient ses adversaires : « Son apparition corporelle est laible. » Dans les Actes, XIV, 1:2 et suiv., nous voyons la foule lycaonienne jtrendre Dai'nahas pour Ju[)iter et Paul pour Mercure, assurément parce que le premier avait une stature plus hante et plus imposante que le second. Mais il y a loin de là au portrait que trace de l'apôtre un écrit apocryphe du 11^ siècle, les Actes de Paul et de Thcda, portrait auquel M. Renan nous semble accorder beaucoup trop de valeur'. Paul est décrit dans ce livre comme « un honnne petit de taille, chauve, aux jambes courtes, corpulent, ayant les sourcils joints ensemble et le nez saillant. » Ce n'est certainement là qu'un portrait de fantaisie. On ne savait plus rien, au lie siècle, de l'apostolat de saint Paul après les deux ans de sa captivité romaine avec lesquels finit le livre des Actes, et l'on aurait connu encore à cette époque la forme de son nez, de ses sourcils et de ses jambes !

L'apôtre était sujet à des accès de maladie. Dans l'épitre aux Galates, IV, lo, il leur rappelle que ce fut une maladie qui le retint chez eux lorsqu'il y vint la première fois, et qui occasionna la fondation de leur église; il parle de son état à ce moment-là comme propre à exciter plus que la pitié, le dégoût. Dans la seconde aux Corinthiens, XII, 7, il appelle le mal dont il est atteint une ccharde en la chair, et le représente comme un ange de Satan que le Seigneur a attaché à sa personne pour l'humilier. .Nous

' Les Apôtres, p. 170.

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pouvons envisager comme écartée à celle heure l'opinion qui voit dans celte épreuve une tentation morale, telle que raltallement causé par le souvenir des maux qu'il avait lait subir aux chrétiens, ou les convoitises qui sévissaient dans son -cœur. Les ternies dont il se sert ne conviennent bien qu'à un mal physiqiie. Quelques Pères (Tertullieu, .lér(Mue) ont émis l'idée qu'il s'ajxissait de violents maux de tète, tandis que quelques critiques modernes pensent pluliU à une opiitlialmie aiguë*. Ces deux lienres de maladie n'ont rien de particulièrement dégoûtant et humiliant. 11 en serait autrement de l'épilepsie, sur laquelle se portent les suppositions de beaucoup d'écrivains actuels, et qui répondrait mieux aux caractères indiqués. Mais ime maladie pareille mine profondément à la longue et l'organisme et les facultés de l'esprit. Serait-elle compatible avec une activité physique et intellectuelle aussi soutenue, aussi multij)le et aussi prolongée que celle de l'apôtre? Et d'ailleurs un pareil mal n'eût pas retenu si longtemps l'apôtre en Galatie. Car, la crise une fois passée, la vie reprend son cours normal. Ce qui répondrait peutêtre mieux aux expressions de l'apôtre tlans les deux passages cités, ne seraienl-ce point de violentes éruptions cutanées, sous formes d'ulcères ou de dartres, ))ropres à exciter le dégoût et par là à humilier profondément l'apôtre lui-même?

On se marie de bonne heure cht'z les Juifs. Saul se maria-t-il pendant son séjour à Jérusalem? Clément d'.\lexandrie et Kusèbe, chez les anciens, répondent aflirmativement. Luther et les réformateurs, en général, ont partagé cette manière de voir, llausrath l'a rèceuiiiienl sou-

' Voir Farrar, i. 6o9-GG1, et linlèrossant travail lif M. Nyo^'anl (Revue chrt^tiennc, mars 4878 .

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