II. Composition et tendance de V église romaine
L'on admettait généralement, jusqu'à Baur, que la majorité de l'église romaine était d'origine païenne, et, par conséquent, de tendance sympathique à l'enseignement de Paul; on était conduit à cette idée par un certain nombre de passages tirés de l'épitre elle-même et par la supposition assez vraisemblable que la majorité de l'église devait participer au caractère général de la population romaine.
Mais Baur, dans un travail d'une érudition et d'une sagacité remarquables ^, a soutenu qu'à ce point de vue, déjà précédemment combattu par Rùckert, il était absolument impossible de se rendre compte du but et de l'organisme de l'épître aux Romains ; qu'une telle lettre n'avait de sens qu'autant qu'elle était adressée à une église d'origine judéo-chrétienne et de tendance judaïsante et particulariste, dont il importait à Paul de rectifier la manière de
* Ueber Zweck und Veranlassung des Romerbriefs, dans la Zeiu schrift fur wissenschaftliche Théologie, 1836 (reproduit dans son Paulus, I, 343 et suiv.).
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voir. Il a cherché à donner aux passages ordinairement allégués en faveur de l'opinion contraire, un sens tout différent de l'explication reçue; et il a si bien réussi à démontrer cette thèse qu'il a entraîné la majeure partie des théologiens (MM. Reuss, Thiersch, Mangold, Schenkel, Sabatier, Holtzmann, Volkmar, Holsten, etc.). Tholuck lui-même, dans la cinquième édition de son commentaire, céda jusqu'à un certain point au poids des raisons alléguées par le savant de Tubingue, et reconnut la nécessité d'admettre, pour l'explication de l'épitre, l'existence à Rome, sinon d'une majorité, au moins d'une très-forte minorité judaïsante. Philippi a fait une concession semblable. Les choses en étaient venues au point, il y a trois ans, que Holtzmann pouvait affirmer sans exagération que <t l'opinion de Baur ne rencontrait à peu près plus de contradicteur. i> *
Cependant, en 1858 déjà, Théodore Schott, tout en faisant de grandes concessions au point de vue de Baur relativement à la tendance et à l'économie de l'épitre, avait énergiquement maintenu le fait d'une majorité paganochrétienne dans l'église de Rome*. Plusieurs théologiens se sont prononcés dès lors dans le même sens; ainsi Riggenbach, dans un article de la Zeitschrift fiir die Luiherische Théologie (1866), où il rend compte de l'écrit de Mangold; Hofmann (d'Erlangen), dans son Commentaire sur notre épître (1868); Dietzsch, dans une intéressante monographie sur Romains V, 12-21, Adam und Christus (1871); Meyer, dans la cinquième édition de son Corn-menUdre (1872). Hilgenfeld lui-même, dans son Introduc-lion (p. 305), a cru devoir mitiger l'opinion de Baur et
* Jahrbûcher fur protestantische Théologie,
• Der Rômerbrief, seinem Zwecke und Gedankengang nach, ausgelegt.
reconnaître l'existence d'un puissant élément pagano-chrétien et paulinien dans Téglise romaine; enfin, l'année même où Holtzmann proclamait le triomphe définitif de l'opinion de Baur, deux savants d'une érudition et d'une indépendance critique bien connues, Schultz et Weizsaecker, se prononçaient dans les Jahrbmher fur deutsche Théologie (4876) pour la prépondérance de l'élément pagano-chrétien.
On devait s'attendre, après toutes ces oscillations, à voir surgir yn essai de conciliation. Beyschlag* a proposé une solution de ce genre, dans un travail où les faits sont groupés de main de maître et d'où il résulterait, d'un côté, que la majorité de l'église romaine, conformément aux déclarations expresses de Paul, était d'origine païenne; mais, d'autre part, que cette majorité païenne partageait les convictions judaïsantes, parce qu'elle se composait d'anciens prosélytes.
D'après le plan que nous avons adopté, et pour ne pas anticiper sur l'exégèse, nous ne discuterons point ici les passages de l'épître que l'on allègue, soit pour, soit contre l'origine païenne de la majorité des lecteurs 2; soit pour, soit contre la tendance judaïsante de cette majorité ^.
Mais, en dehors de l'exégèse proprement dite, nous possédons quelques indices qui peuvent senir à jeter du jour sur cette double question de la composition et de la tendance de la majorité de l'église.
1o La lettre même que nous avons à étudier. Saint Paul, •qui ne voulait pas bâtir sur le fondement posé par autrui, ne pouvait écrire une lettre telle que celle-ci, renfermant
* Voir l'art icle déjà cité p. 88.
« Pour: I, 6. 13; XI, 43; XV, U et suiv. — Contre: II, 17; IV , 1 ; VII, 1 .
8 Contre: I, 8. 11. 12; VI, 17; XIV, 1-XV, 13; XVI, 17-19. 25.
— Pour : toute la polémique contre la justice de la loi.
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un exposé didactique de l'Evangile, qu'à une église qu'il savait lui appartenir, au moins indirectement, par sa composition et sa tendance aussi bien que par son origine.
2° L'ignorance des chefs de la synagogue à l'égard de l'Evangile. Baur a reconnu lui-même, en rejetant le récit de Luc comme une fiction de l'auteur des Actes, l'incompatibilité de ce fait avec la prépondérance d'une majorité de tendance judéo-chrétienne dans l'église romaine.
3® La persécution de Néron, en 64. Cette catastrophe sanglante frappa l'église de Rome, sans atteindre la synagogue. « Or, dit Weizsaecker, si les chrétiens n'avaient encore existé à Rome que comme un simple parti juif, la persécution qui les atteignit' sans même effleurer le ju-^ daîsme, serait un fait dont on ne pourrait expliquer ni rorigine, ni le cours.* »
kf^ Les renseignements donnés par l'apôtre sur l'étal de l'église, au commencement de sa captivité romaine, dans Philipp. I. Il raconte, en effet, comment le zèle, un peu endormi, des chrétiens de la capitale s'est réveillé par le fait de sa présence. Et à cette occasion il mentionne (/we/çwes chrétiens (tivêç) qui se sont remis avec ardeur à la prédication, mais par envie (v. 15). Qui sont-ils? On répond ordinairement : les judaïsants de l'église romaine. A la bonne heure. Mais dans ce cas-là, comme ils font exception à la majorité des fidèles que saint Paul vient de mentionner (toùç luXeiovaç, la plupart^ v. 14) et que la confiance en ses liens a saintement stimulés, les judaïsants ne peuvent avoir été qu'une minorité. Voilà donc un témoignage positif contre la domination du judéo-christianisme dans l'église de Rome. C'est encore Weizsaecker qui en a fait ressortir toute la valeur.
* Article cité, p. 274.
"94f INTRODUCTION.
5° La composition de l'évangile de Marc. 11 est généralement reconnu que cet écrit a été composé à Rome et pour les chrétiens de cette capitale. Or, les explications détaillées que renferme ce livre sur certains usages juifs et l'absence presque totale de citations de l'A. T. ne permettent pas de penser que son auteur ait eu en vue une majorité de lecteurs-d' origine juive.
60 L'épître de Clément Romain. Cet écrit, qui est de trente et quelques années postérieur à l'épître aux Romains, respire à tous égards, comme dit Weizsaecker, l'esprit du monde pagano-chrétien. C'est aussi le jugement de Harnack, dans son introduction à cette épître*. Ce n'est plus .sans doute le puissant spiritualisme de saint Paul, mais c'est bien toujours le fond de sa conception chrétienne. Or, le type national de cette grande église ne peut, comme dit Weizsaecker, s'être transformé dans un si court espace de temps. Cet écrit est donc une nouvelle preuve de la prépondérance de l'élément païen dès l'origine de cette église.
70 La controverse pascale du second siècle. Rome se mit à la tête de toute la chrétienté pour extirper le rite pascal établi dans les églises d'Asie-Mineure. Et d'où provenait le scandale causé par le mode de la célébration de la Pâque dans ces églises? De ce qu'elles célébraient la sainte Cène de Pâques le soir du 14? nisan, dans le même moment où les Juifs, d'après la loi, célébraient leur repas pascal. Certes, si l'église romaine eût été sous l'empire d'une tradition judaïsante, elle ne se fût pas ainsi trouvée à l'antipode des églises d'Asie et mise à la tête de la croisade soulevée contre elles.
8° Les catacombes romaines. On rencontre à chaque
* Dans l'édition des Pères apostoliques, publiée par Gebhardtf Harnack et Zahn.
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instant dans ces lieux de sépulture des noms appartenant dux familles les plus nobles de la cité, dont quelques-unes étaient même étroitement apparentées à la famille impériale. Ge fait montre quel accès le christianisme avait trouvé dès les premiers temps dans les classes élevées de la société romaine, qui assurément n'appartenaient pas au judsûsme. Encore un témoignage dont Weizsaecker a fait ressortir toute la valeur.
Pour appuyer sa manière de voir, Baur a cité le passage d'Hilaire que nous avons déjà mentionné p. 80, en particulier les paroles suivantes : ce II est certain qu'au temps des apôtres des Juifs habitaient à Rome. Ceux d'entre eux qui avaient cru, enseignèrent aux Romains à professer Christ tout en gardant la loi^ » Mais l'opposition que ce passage établit entre les Juifs et les Romains^ montre avec évidence qu'Hilaire lui-même envisageait ces derniers, qui selon lui, formaient le gros de l'église, comme païens d'origine. C'est donc précisément le contraire de ce que Baur prétend prouver par ces paroles. Et quant à la tendance légale que, selon Hilaire, leur avaient inculquée les chrétiens-juifs qui les avaient instruits, il est clair qu'au III® ou IVe siècle cet écrivain ne possédait aucune tradition sur ce sujet — on ne savait rien de positif à Rome au Ile siècle sur des faits bien autrement importants, tels que le voyage de Paul en Espagne ! — c'était donc là une conclusion qu'il tirait de la polémique anti-judaïque dont il croyait trouver les traces dans l'épître aux Romains.
Si quelqu'un a le droit de s'appuyer sur ce passage, il semble que ce soit, non Baur, mais Beyschlag. Toutefois
* Constat temporibus apostolorum Judœos... Romœ habitasse, ex quibus ht qui crediderant^ tradiderunt Romanis ut Christum profitentes legem servarent.
cela même ne serait pas exact ; car Hilaire ne dit nullement que ces Romains qui avaient été convertis par les Juifs de Rome devenus croyants, eussent appartenu auparavant au judaïsme, comme prosélytes. Le contraire résulte bien plutôt des expressions employées par lui. Du reste, la solution de Beyschlag n'a trouvé, depuis vingt ans qu'elle est proposée, qu'un seul partisan, M. Schûrer (dans soa compte-rendu de Y Introduction de Hilgenfeld)*. Et cela se comprend. Car, ou l'Evangile est arrivé à Rome par la synagogue, et alors comment les prosélytes auraient-ils été en telle majorité que l'église aurait pu, ainsi que Beyschlag en convient, être envisagée comme une communauté essentiellement pagano-chrétienne? Ou l'Evangile s'est propagé dans la capitale depuis les églises de Grèce et d'Asie- Mineure où dominait le spiritualisme de Paul; et d'où proviendrait, dans ce cas, l'empreinte légale dont Beyschlag la suppose marquée? Cette hypothèse dit trop ou trop peu. Aussi Weizsaecker et Schultz ne se sont-ils pas arrêtés un instant à la réfuter.
Le résultat de cette étude est que l'église romaine était en majeure partie d'origine païenne et de tendance paulinienne, bien avant que l'apôtre lui adressât notre épître. La formation de l'église remontait indirectement à lui, parce que les auteurs de cette œuvre provenaient pour la plupart des églises d'Orient, dont l'existence était due à son travail apostolique. De plus, le recrutement de cette église ayant eu Heu principalement au sein de la population romaine, c'est-à-dire païenne, Paul avait le droit de l'envisager comme appartenant au domaine de l'apôtre des Gentils. Naturellement, cette solution ne deviendra valable qu'après avoir subi l'épreuve des textes de l'épître ellemême.
* Studien und Kritiken , 1876.
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Le résultat que nous venons d'obtenir rend à la fois plus difficile et plus aisée l'explication de la démarche de l'apôtre écrivant une telle lettri? à cette éfçlise.
Car s'il est plus aisé d'expliquer comment il a pu instruire par écrit une église qui rentrait dans le domaine que lui avait assigné le Sei<rneur, d'autre part, il est plus embarrassant de dire dans quel but il a pu répéter par Récrit à cette église tout ce qu'elle devait déjà savoir.
CHAIMTRI:: III
L'épître
Pour étudier la composition de celte épitre, qui établit pour la première fois la relation entre l'apotre et l'église, nous aurons à considérer trois points : 1» l'auteur; 2» les
circonstances de sa vie dans lesquelles il a composé cet écrit; 3» le but qu'il s'est proposé. Nous continuerons à n interroger notre épitre qu'autant que les données qu'elle peut fournir sautent aux yeux et n'exigent aucune discussionexégétique.