‹ Commentaire sur l'épitre aux Romains (volume 3)Chapitre 13 sur 33 · PREMIER GROUPE : BUT APOLOGÉTIQUE · texte numérisé non relu

PREMIER GROUPE : BUT APOLOGÉTIQUE

La voie fut ouverte dans cette direction, à la même époque (1836), par Credner et par Baur ^ L'apôtre veut

* Credner : Einleitung in das N. T., 1836, § 142. Baur : Tubinger Zeitschrift, 3 Hefl : Ueber Zweck und Veranlassung des Rbmerbriefs. C'est là le travail primitif que l'auteur a reproduit dans son Paulus, Ire éd., 1845, et plus tard complété dans les Theol. Jahrh.^ 1857. L'auteur a peu à peu adouci la conception première; on s'en aperçoit surtout dans son dernier exposé : Das Christenthum und die christL Kirche^ etc., 1860, p. 62 et suiv.

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se préparer un accueil Tavorable dans la [iiincipale église d'Occident : c'est le point de vue j»énéral qui se niodilie chez les adhérents de cette idée de diverses manières.

I. La situation la plus nette et la plus tranchée est celle que suppose Baur. L'ét»lise de Home <Hanl,dans sii «rrande majorité, judéo-chrétienne d'origine et particularisle de tendance, ne devait voir qu'avec déplaisir la mission de Paul chez les Gentils. Sans doute le judéo-christianisme ne voulait plus, à Rome, conune précédemment en Galatie, imposer la circoncision aux païens ; il n'attaquait pas non plus, comme à Corinthe, la dignité apostolique et le caractère moral de saint Paul. Mais les chrétiens de Rome se demandaient s'il était juste et conforme aux promesses de Dieu, d'introduire les païens en masse dans l'Eglise, comme Je faisait Paul, avant que le peuple juif y eut pris sa place légitime. On ne voulait pas exclure les i)aïens. Mais on soutenait qu'en vertu du droit de priorité accordé à Israël, ils ne devaient entrer qu'après lui. Paul sent bien qu'une église ainsi disposée ne saurait servir de point d'appui à sa mission en Occident, qu'elle y mettra plutôt obstacle. Et voilà pourquoi, à la dernière heure de son séjour en Grèce, pendant les trois mois de repos qui lui sont accordés à Corinthe, il écrit aux Romains cette lettre dont le but est d'extirper radicalement le préjugé d'où nait leur répugnance pour sa mission. Non seulement le droit de priorité auquel prétend Israël n'existe pas, puisque la justice de la foi a désormais remplacé celle de la loi ; mais ce sera précisément la conversion des païens, à laquelle travaille Paul, dont Dieu se servira pour nnuener à lui les Juifs hostiles. On comprend qu'à ce point de vue le grand tableau des voies de Dieu, chap. IX-XI, bien loin d'être, comme on le croit ordinairement, un simple appendice, constitue la partie centrale de la lettre, celle dans laquelle

s'exprime sa véritable intention. Tout l'exposé précédent sur la justice de la foi en est l'admirable préparation*.

Le travail de Baur produisit, au moment où il parut, un effet semblable, à celui que fit, huit ans plus tard, un travail analogue sur l'évangile de Jean. Le monde savant fut comme fasciné; on se crut en face d'une espèce de révélation. La critique ne se remet que lentement aujourd'hui de cette espèce d'éblouissement. Le travail de Cred-^ ner était moins développé, moins frappant; il ajoutait seulement à l'idée que nous venons d'indiquer sous la forme présentée par Baur, un trait original qu'a récemment relevé Holsten. C'est la relation entre la composition de l'épitre aux Romains et la grande mesure de la collecte faite en faveur de l'église de Jérusalem à cette même époque. En même temps que par cette œuvre d'amour il s'efforçait d'agir sur la métropole du judéo-christianisme en Orient, son génie pratique cherchait, par le moyen de notre épitre, à conquérir un point d'appui pour sa mission dans la plus importante église judéo-chrétienne de l'Occident. Ainsi compris, cet écrit devient un acte, une œuvre réelle et sérieuse, comme il est naturel de l'attendre d'un homme tel que saint Paul, composant un pareil ouvrage.

Voici maintenant les raisons qui de plus en plus ont porté la science à se raviser :

1» On n'a pu se décider à accepter les expUcations trèsforcées par lesquelles Baur s'est efforcé de se défaire des passages constatant l'origine païenne et la tendance paulinienne de l'égHse de Rome. — S'^ Une tentative de con-

* Baur s'exprime ainsi : « L'intention de l'apôtre est de réfuter si radicalement le particularisme juif, qu'il reste là comme un arbre déraciné dans la conscience du siècle Nullité absolue de toute prétention fondée sur le particularisme : voilà l'idée fondamentale de l'écrit. » (Paulus, ge éd., I, p. 380.)

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quête comme celle que Baur attribue à Paul, a paru incompatible avec le principe, professé par lui dans notre épître même, de ne point bâtir sur le fondement posé par autrui. Paul ferait même pis dans ce cas : il s'introduirait dans une maison toute bâtie par des mains étrangères et chercherait à s'y installer avec tout son état-major d'aides apos^ toliques; ce serait en vue de l'œuvre de Christ, sans doute; mais le but justifierait-il le moyen? — 3° L'idée que prête Baur aux chrétiens de Rome, de restreindre aux Juifs la prédication de l'Evangile, jusqu'à ce que tout le peuple élu soit devenu croyant, est une conception étrange, monstrueuse, dont il ne se trouve pas la moindre trace, ni dans le N. T., ni dans aucun ouvrage de l'antiquité chrétienne. Les judaïsants approuvaient fort, au contraire, la conversion des païens, seulement à la condition de la circoncision (Gai. V, li ; VI, 13). Refuser aux Gentils la prédication du salut jusqu'à ce qu'il plût aux Juifs de se convertir, eût été une aggravation, et nullement, comme le dit Baur, une atténuation des anciennes prétentions judaïsantes. — 4^ Il n'est pas possible de rendre compte, à cepoint de vue, de l'enseignement détaillé qui ouvre l'épitre (ch. 1-VIII), et en particuHer du tableau de la corruption des païens (ch. I). Si tout cela n'était destiné qu'à prép.irer la justification du procédé missionnaire de l'apôtre,, donnée ch. IX-XI, Schwegler n'avait-il pas raison de dire a. qu'une telle dépense de moyens n'était pas proportionnée au but à atteindre? » Il n'est pas moins difficile d'expliquer à ce point de vue l'utilité de la partie morale, surtout du ch. XII. — 5^ En général, l'horizon de cet écrit est trop vaste, son exposition trop systématique, son ton trop calme, pour qu'on puisse lui attribuer une intention de conquête et y voir quelque chose de semblable à une mine destinée à faire sauter les remparts d'une position enne-

mie. — 6" Cette explication aboutit même à compromettre le Caractère moral de saint Paul. Ce que Baur n'avait pas dit, son disciple Holsten Tavoue aujourd'hui nettemenf^ Après avoir cité cette parole de Volkmar: «Que l'épître aux Romains est le fruit le plus mùr de l'esprit de Paul, » ce savant ajoute : « Mais en même temps il faut bien reconnaitre qu'il n'en est pas le produit le plus pur. -Sous la pression d'un besoin pratique, celui de réconcilier les judéo-chrétiens avec son évangile...., Paul ne s'est pas maintenu — et lui-même le sait fort bien — à la hauteur de sa propre pensée,.... il a émoussé le tranchant de son évangile, » Si, pour soutenir l'explication de Baur et de son école, il faut en venir à faire de l'épître aux Romains une œuvre de jésuitisme, nous pensons que cette solution est jugée.

Baur en a appelé au témoignage d'Hilaire/'iwôroseVwterj, ^ui dit des Romains : « Lesquels, ayant été mal instruits par les judaïsants, furent aussitôt corrigés (par cette lettre).* » Mais encore sur ce point on a montré que l'opinion d'Hilaire était toute différente de celle de Baur, puisque, il'aprés le premier, les judaïsants qui avaient induit en erreur les Romains au sujet de la loi, étaient absolument les mêmes que ceux qui avaient troublé Antioche et la Galatie ^, tandis que, d'après Baur, ceux de Rome auraient eu des prétentions toutes différentes.

II. Ces difficultés, qui avaient déjà porté Baur à modifier sa manière de voir, ont forcé les critiques qui se rattachent en général à son opinion, à l'adoucir encore trés-

* Dans son article : Der Gedankengang des Rômerbriefs, Jahrb. f. prot. TheoL, 1879.

* Qui, maie inducti, statim correcti siint,..

' Philippi a rappelé cette expression : Hi sunt qui et Galatas sxih- -verterant,,.

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sensiblement. Mangold est celui que nous pouvons envisa-

;;er comme le principal repi'ésenUmt de Fexplication de

Baur corrigée ^ D'après cet auteur, To^lise de Ilonie, en

majorité judéo-chrétienne et de tendance léj^ale, n'avait

pourtant pas l'idée étroitement particularist(î (|ue Baur lui

attribue. Elle était seulement imbue de certaines provcm-

lions contre Paul et son œuvre; elle ne savait que penser

(le cette immense propagation d'un évangile sans loi dans

le monde des Gentils. L'abandon général du mosaïsuKî,

qu'entraînait le procédé missionnaire de l'apôti'e, lui pa-

missait mettre en danger l'œuvre du Seigneur et même la

moralité de ces multitudes de païens croyants. Paul, au

moment de transporter son activité en Occident, sentit donc

le besoin de tranquilliser les Romains sur l'esprit de son

enseignement et sur les conséquences de son œuvre. Dans.

les ch- I-VIII il cherche à leur faire comprendre sa doc-

irine; dans les ch. IX-XI, il les éclaire sur sa mission, 11

espère par là réussir à gagner un puissant auxiliaire dans

son nouveau champ de travail. — Cette manière de voir a

obtenu un assentiment assez général; on la retrouve, en

tout ou en partie, chez Thiersch, Iloltzmann, Ritschl,

Beyschlag, Hausrath, Schenkel, Schultz, ainsi que chez

M. Sabatier^. Elle a son meilleur point d'appui dans la

tendance anti-judaïque que l'on peut attribuer avec une

certaine vraisemblance à plusieurs parties de l'épitre. Mais

elle n'a plus la parfaite limpidité de celle de Baur; on ne

sait pas très-bien en quoi consistent ces préventions de

l'église romaine contre l'œuvre de Paul qui ne proviennent

ni de la légalité judaisante proprement dite, ni du point de

vue exceptionnel imaginé par Baur. — D'ailleurs, vis-à-vis

* Dans l'ouvrage déjà cité : Der liômerhrief, etc., 1866.

* Uapôtre Paul^ p. -159 et siiiv.

(l'une église non strictement judaïsante, à quoi bon ce long préambule des huit premiers chapitres, dirigés contre la justice légale? A quoi bon surtout, pour justifier la pratique missionnaire de Paul, la partie morale, chap. XII- XIV, qui n'a pas le moindre rapport avec son œuvre? C'est bien ici que l'on peut appliquer le mot de Schwegler « que la dépense des moyens est disproportionnée au but.» Restent enfin toutes les raisons que nous avons alléguées contre la composition judéo-chrétienne de l'église.

III. Reconnaissant l'origine païenne de la majorité de l'église et le caractère paulinien de sa foi, Schott et Riggenbach * pensent que le but de l'épître est tout simplement de réveiller et de vivifier sa sympathie pour l'œuvre de Paul, au moment où il va passer en Occident. — Mais ^lors le luxe des moyens employés devient plus choquant encore. Démontrer de front dans huit grands chapitres à une église paulinienne la vérité de l'évangile de Paul, afin d'obtenir sa coopération missionnaire, ne serait-ce pas une <Buvre oiseuse, une peine superflue?

11 est vrai que Schott, pour remédier à cet inconvénient, imagine une objection que l'on aurait élevée à Rome contre la future mission de Paul en Occident. L'Orient, dit-il, était plein de communautés juives, de sorte qu'en travaillant dans ces contrées pour les païens, Paul travaillait pourtant toujours, jusqu'à un certain point, au milieu des Juifs et à leur profit. Mais il en était tout autrement en Occident où les Juifs n'étaient pas si abondamment répandus. Ici l'œuvre de Paul devait nécessairement faire divorce avec l'action exercée sur le peuple juif. Paul, pressentant les accusations qui résulteraient de cette circon-

* Schott, ouvrage cité. Riggenbach, Zeitschrift fur lutherische Théologie xind Kirchc (compte-rendu de l'ouvrage de Mangold), 4866.

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«tance, écrit Tépître aux Romains pour les prévenir. — Mais la différence que Schott établit sur ce point entre rOrient et l'Occident, ne repose sur aucun témoignage historique. Et « quels étranges croyants, demande avec raison Beyschlag, que ces chrétiens de Rome qui, tout en jouissant eux-mêmes, malgré leur origine païenne, des grâces du salut, s'imagineraient que ces mêmes grâces ne peuvent être offertes aux autres païens occidentaux qu'après qu'Israël aura été converti en entier ! »

IV. Hofmann a donné à la destination apologétique une tournure toute particulière. Notre épître serait la justification personnelle de Paul au sujet des longs retards qu'avait subis son arrivée à Rome. Elle serait destinée à prouver qu'un évangile tel que le sien ne laisse pas de place dans le cœur de celui qui en est l'apôtre, pour des sentiments de honte ou de tiédeur. Et elle préparerait par là un accueil favorable à sa personne et -à sa mission. La révélation du but de sa lettre se trouverait par conséquent dans 1, 14-16. — Mais est-il possible de concevoir un enseignement aussi large et magistral que celui de l'épître aux Romains, donné dans un but si restreint et si personnel? Lç passage I, 14-16 a bien pu servir à Paul d'entrée en matière; mais il ne saurait exprimer le ôu^de l'épitre.

En général, Paul pouvait certainement attendre de l'envoi de cette lettre un accroissement de sympathie pour sa personne et pour sa mission ; et le grand changement qui allait s'opérer dans sa vie et dans son travail devait lui faire désirer un tel résultat. Mais une raison plus péremptoire a dû lui mettre la plume à la main et le porter à faire un exposé de son évangile plus complet et plus systématique qu'il ne l'a fait en faveur d'aucune église.

DEUXIKMK (JROUPK : BUT PjLÈMIQUE.

Les auteurs appartenant à ce groupe ne trouvent dans^ notre épitre l'indice d'aucune intention relative à Tapôtre lui-même et à son œuvre missionnaire. Le but de l'écrit s'explique à leurs yeux uniquement par l'état de l'église à laquelle il est adressé. Il s'agissait de détruire à Home la tendance légale ou d'en rendre l'invasion impossible, et, selon quelques-uns, d'amener ainsi l'union et la paix entre les deux tractions de l'église.

\. liilaire disait déjà dans ce sens : « Les chrétiens de Rome s'étaient laissé imposer les rites mosaïques, comme si en Christ ne se trouvait pas le salut complet; Paul voulut leur enseigner le mystère de la croix de Christ qui ne leur avait pas encore été exposé.» On trouve des paroles analogues chez plusieurs Pères, ainsi que chez quelques réformateurs et théologiens modernes (Augustin, Mélanchton, Flatt, etc.). C'est à cela que revient aussi l'opinion de Thiersch : (c L'église de Rome ayant été laissée par Pierre dans un état d'infériorité doctrinale, Paul se proposa de l'élever à toute la hauteur de la connaissance chrétienne. » Volkmai* parait aussi se ranger à cette opinion. 11 appelle notre épitre « un écrit de guerre et de paix destiné à réconcilier une église strictement judéo-chrétienne avec la libre prédication de l'Evangile. » Cette explication convient au caractère grave et didactique de la partie fondamentale ch. I-VIII, ainsi qu'à l'indication expresse du thème I, 16-17. Seulement l'on ne comprend [)as bien comment Paul eut pu féliciter ses lecteurs du type de doctrine d'après lequel ils avaient été enseignés, comme il le fait VI, 17, si son intention eut été de substituer une nouvelle conception de l'Evangile à la leur. Nous

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avons reconnu d'ailleurs que la majorité de l'éj^^lise n'était point judéo-chrétienne de tendance.

II. Dés les temps anciens, jusqu'à nos jours, plusieurs pensent que la polémique de Paul contre la légalité judaïque avait pour but d'opérer à Rome l'union des deux partis. Nous citerons en particulier, au moyen-àge, Raban Maure et Abélard; dans les temps modernes, Eichhorn (en partie), Flatt, Hug, Bleek, Hilgenfeld,Hodge, etc. Ilug pense qu'après que les Juifs bannis de Rome par l'édit de Claude furent revenus, un nouveau pacte d'union devint nécessaire entre les chrétiens d'origine païenne et ceux d'origine juive. Ce pacte fut l'épître aux Romains, qui se meut tout entière autour de cette idée : « Les Juifs et les païens sont égaux devant Dieu: leurs droits et leurs infirmités sont semblables ; et si un avantage existait en faveur des uns, il serait aboli par Christ qui a tout réuni dans une religion universelle, lo Hilgenfeld attribue à Paul l'intention de rapprocher la riche aristocratie judéo-chrétienne de la nombreuse plebs d'origine païenne. Hodge, le célèbre commentateur américain, nie la domination d'une tendance judaïsante dans l'église de Rome, mais pense cependant « qu'il s'élevait parfois des conflits, tant sur la doctrine que sur la discipline, entre les croyants des deux origines, "» et que ce fut là le motif de notre épître. La pensée de Baumgarten-Crusius est à peu près la même : « Cet exposé de la conception paulinienne est destiné à unir Juifs et païens croyants au service de l'œuvre commune ^ » A ce point de vue, le passage chap. XIV, 1 — XV, 13 devrait

^ Holsten a aussi des paroles analogues : « Au faîte de sa victoire à Corinthe, Paul sentit pour la première fois le besoin et la nécessité de réconcilier le christianisme pagano-chrétien avec celui des judéochrétiens. L'épître aux Romains est le premier de ces écrits de paix et d*union qui ont cherché à satisfaire à ce besoin de la nouvelle religion. »

être envisagé comme la révélation du but de Tépitre. Mais ce morceau, par son caractère de simple appendice, ne se prête pas à un rôle aussi décisif, et il serait inconcevable que jusqu'alors, soit dans le préambule, soit dans le cours de récrit, Paul n'eût pas donné le moindre signe de cette intention de conciliation; car enfin, quand il démontre la complète parité des païens et des Juifs, soit quant à la condamnation qui pèse sur eux, soit quant à la foi qui est pour tous Tunique condition du salut, il ne pense nullement à rapprocher ces croyants, Juifs et païens, les uns des autres, mais à glorifier la grandeur du salut et la miséricorde du Dieu qui en est Fauteur.

m. Weizsaecker (voir à p. 92) admet aussi la tendance anti-judaïque de notre épître. Mais comme il reconnaît la composition pagano-chrétienne de l'église et qu'il ne peut par conséquent concéder la prépondérance de l'esprit légal dans une telle communauté, il suppose que le moàient était arrivé pour elle où l'attaque judaïsante, qui avait éclaté dans toutes les églises de Paul, commençait à la troubler aussi. « L'église n'était pas judaïsante, mais elle était travaillée par des judaïsants. » Cette situation, supposée par Weizsaecker, est tout à fait semblable à celle que décrit le premier chapitre de l'épître aux Philippiens. Le but de Paul serait donc celui-ci : il ne veut pas attaquer^ comme l'a cru Baur, mais défendre; il veut conserver, non conquérir. Ainsi s'explique aisément la partie fondamentale sur la justice de la foi et la sanctification qui en résulte (ch. 1-VIII). Ainsi se comprend aussi sans peine le fameux passage IX-XI, qui a pour but, non de justifier la pratique missionnaire de Paul, comme se le figurent depuis Baur la plupart des critiques modernes, mais de résoudre ce problème, soulevé par la marche des choses à cette époque : Comment, si cet évangile de Paul est la

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vérité, se fait-il que les Juifs, le peuple élu, le rejettent partout?

On éprouve un sentiment de satisfaction et d'apaisement après avoir lu ce beau travail, si judicieux, si impartial; on se sent comme à l'abri du souffle violent, de l'esprit de parti pris, qui domine la critique depuis quarante ans. Et cependant, il nous est impossible d'adhérer à cette solution. Comment, si notre épître était motivée par une violente agression judaïsante, n'y aurait-il pas trace de ce fait dans tout le cours de la lettre, et particulièrement dans le passage d'introduction I, 8-15? Saint Paul y félicite les Romains de leur foi, et il ne ferait pas la moindre allusion aux dangers qu'elle court en ce moment même et qui motivent son écrit ! Comment la partie morale, depuis le chapitre XII, n'oflfrirait-elle aucune tiace de cette tendance polémique? Weizsaecker avoue le fait, mais il l'explique en disant que la légalité judaïque venait seulement d'être importée dans l'église et n'avait point encore affecté sa vie morale. Cette réponse n'est pas suffisante; car c'est précisément par les formes, les observances, que le ritualisme s'efforce d'agir. Dans l'épître aux Galates, écrite dans une situation analogue à celle que suppose Weizsaecker, la polémique anti-judaïque est tout aussi accentuée dans la partie morale que dans l'exposé doctrinal; comp. V, 6 et suiv. ; puis v. 14, et surtout ces remarques interjetées, v. 18 : « Si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes point sous la loi ; » V. 23 : « La loi n'est point contre ces choses » (les fruits de l'Esprit); comp. encore Gai. VI, 12-16. Nous aurons d'ailleurs à examiner dans l'exégèse le passage Rom. XVI, 17-20, où Paul met l'église en garde contre l'arrivée des judaîsants, comme contre un fait probable, mais encore à venir. Enfin, malgré toute l'habileté de ce savant, nous croyons qu'il n'est pas entièrement parvenu à expli-

quer la différence complète entre Tépître aux Romains, si calme, si froidement didactique, et celle aux Galates, d'un ton si brusque et si véhément.

IV. Il est une manière de voir qui fait jusqu'à un certain point droit à ces objections, tout en maintenant le caractère anti-judaïque de l'épître. C'est la solution énoncée déjà.au temps de la Réformation par Erasme et reproduite de nos jours par Philippi, Tholuck (dernière édition) et, dans une certaine mesure, par Beyschlag. Paul, qui s'est vu poursuivi par les émissaires judaïsants à Antioche, en Galatie, à Corinthe, prévoit naturellement leur prochaine amvée à Rome ; et comme, lorsqu'une ville est menacée par l'ennemi, on fortifie ses murailles et la prépare à soutenir un siège, ainsi l'apôtre, par cet enseignement puissant et décisif, contenu dans notre épître, fortifie^Yéglise romaine et la met en état de résister victorieusement à l'assaut qui la menace. — Rien de plus naturel que cette situation et la destination préventive de notre épître qui s'y rattache ; cette explication s'accorde bien avec l'expression de fortifier, dont se sert plusieurs fois l'apôtre pour exprimer l'effet qu'il voudrait produire par son travail au sein de cette église (I, H ; XVI, 25). La question est seulement de savoir si une œuvre si considérable a pu être composée uniquement en vue d'un besoin futur et éventuel. Puis il n'y a dans toute la lettre qu'une seule allusion à l'arrivée possible des judaïsants (XVI, 17-20). Comment ce mot jeté à la fin, en passant, après les salutations, pourrait-il exprimer l'intention qui a dicté l'écrit, à moins qu'on ne veuille prêter à l'apôtre le procédé que l'on attribue aux dames, de mettre la vraie pensée de leur lettre dans le post-scriptum?

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