‹ Commentaire sur l'épitre aux Romains (volume 3)Chapitre 15 sur 33 · TROISIÈME GROUPE : BUT DIDACTIQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME GROUPE : BUT DIDACTIQUE

D'après les critiques qui appartiennent à ce groupe, l'épitre aux Romains est un exposé systématique de la

^ Die Sendschreihen des Apostels Paulus, 1857.

vérité chrétienne, et n'a d'autre but que d'éclairer et d'affermir la foi des chrétiens de Rome dans l'intérêt de leur salut.

Ainsi, l'auteur de l'antique fragment de Muratori dit déjà simplement : « L'apôtre expose aux Romains le plan des Ecritures en leur inculquant Christ comme le principe de celles-ci. y>

Les anciens interprètes grecs, Origène, Chrysostome, Théodoret, ceux du moyen-âge, tels que Jean Damascène, (Ecumenius, Théophylacte, ne cherchent pas d'intention plus mystérieuse que celle-ci : conduire les hommes à Christ. Mais pourquoi adresser spécialement cette instiiiction à l'église de Rome? Théophylacte répond : « Ce qui fait du bien à la tête en fait par là même à tout le corps. ) Cette réponse trahit un temps où Rome occupait déjà dans l'Eglise la place centrale.

Nos réformateurs et leurs successeurs se font de notre épître une idée à peu près semblable : « Toute cette épître, dit Calvin, est composée méthodiquement ^ » Paul, dit Mélanchton, a rédigé dans Tépître aux Romains « le sommaire de la doctrine chrétienne *, lors même qu'il n'a philosophé dans cet écrit ni sur les mystères de la Trinité, ni sur le mode de l'incarnation, ni sur la création active et passive. N'est-ce pas en effet de la loi, du péché et de la grâce que dépend la connaissance de Christ? »

Grotius s'exprime ainsi : « Quoique adressée proprement aux Romains, cette lettre contenait tous les appuis (munimenta) de la religion chrétienne, de telle sorte qu'elle méritait bien que des exemplaires en fussent envoyés à d'autres églises. D C'est ainsi qu'il croit pouvoir expliquer

* « Epistola tota methodica est. »

* « Doctrinœ christianœ compendium » (Introduction aux Loci communes de 1521).

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remploi de la langue grecque, au lieu de la latine. 11 prélude par là à une hypothèse récente dont nous parlerons bientôt. Tholuck, dans ses premières éditions, Olshausen, dans son beau commentaire, pensent aussi que le but de Paul a été tout à fait général. 11 voulait montrer comment FEvangile, et l'Evangile seul, répond pleinement au besoin de salut de toute âme humaine, besoin que ne sauraient satisfaire ni le paganisme, ni le judaïsme. Glœckler, Kœllner, Reiche, de Wette se rattachent également à ce point de vue ; ce dernier, en étabhssant un rapport entre l'universalisme évangélique exposé dans notre épitre et la position de Rome comme centre de Tempire du monde. Meyer, tout en partageant aussi ce point de vue, sent pourtant le besoin de montrer l'actuaUté de cet enseignement. H pense que Paul a exposé ici FEvangile tel qu'il le contemplait au terme de la grande lutte qu'il venait de soutenir avec le judaïsme, et comme il l'aurait prêché à Rome s'il eût pu s'y rendre personnellement.

M. Reuss, dans son dernier ouvrage (Les épures paultniennes), s'affranchit du point de vue de Baur qui avait exercé sur lui précédemment une trop sensible influence. L'absence de toute polémique dans notre épitre lui parait indiquer que l'apôtre adresse cet exposé de l'essence de l'Evangile à un public idéal. Les besoins de toutes les églises, en eflet, ne sont-ils pas,, au fond, les mêmes? Seulement il attribue à l'apôtre le désir spécial de faire de l'église de Rome « le foyer de lumière de l'Occident. y>

M. Renan explique notre épitre par l'importance de l'église de Rome et le désir de l'apôtre de lui donner une marque de sa sympathie. « 11 profita d'un intervalle de repos pour écrire sous forme d'épitre une sorte de résumé de sa doctrine théologique, et il l'adressa à cette église composée d'ébionites et de judéo-chrétiens, mais aussi de

prosélytes et de païens convertis. » Ce n'est pas tout. L'analyse attentive des chapitres XV et XVI conduit M. Renan à penser que la lettre était simultanément adressée à trois autres églises, celle d'Ephèse, celle de Thessalonique et une quatrième église inconnue. Cet écrivain nous présente le spectacle des disciples de Paul tous occupés à copier les exemplaires de ce manifeste destinés aux diverses églises (Saint-Paul, p. 4^1).

La force de toutes ces explications réside dans la tenue générale et systématique de l'épitre aux Romains. Ce caractère est celui qui la distingue de tous les autres, sauf peutêtre de celle aux Ephésiens. Mais la faiblesse de ces solutions se trouve : i^ Dans la différence qu'elles établissent entre cette lettre et les autres écrits de Paul. « Une telle épître, dit Baur, serait un fait sans analogie dans la carrière de l'apôtre. Elle ne répondrait plus au vrai type épistolaire paulinien. » 2» Dans l'impuissance où sont toutes ces explications de répondre d'une manière satisfaisante à cette question : Pourquoi cet enseignement systématique adressé à Rome, à Rome précisément? 3*^ Dans les lacunes graves de cet enseignement. Mélanchton en avait déjà été frappé. Nous en ferons ressortir deux surtout : l'omission des doctrines de la personne de Christ et de la fin des choses, de la christologie et de l'eschatologie.

Mais ces objections ne nous paraissent point insolubles. Que serait-ce, en effet, si ces deux caractères qui semblent se contredire, la destination locale et la généralité du contenu, s'expliquaient précisément l'un par l'autre? Ne pouvait-il pas se présenter dans le cours si varié de l'histoire apostolique une église particulière qui eût besoin d'un enseignement général? Et ce cas n'était-il point précisément celui de l'éghse de Rome?

Nous savons que Paul ne manquait pas, lorsqu'il fondait

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une église, de donner à ceux que le nom de Christ attirait UD enseignement approfondi et détaillé sur TEvangile. Thiersch a très-solidement démontré ce fait*. Paul y fait allusion par cette question si fréquemment répétée dans ses épîtres: Ne savez-vous donc pas que .. .? qui poile souvent sur des points de détail auxquels ne touche pas même un pasteur dans l'instruction qu'il donne aujourd'hui à ses catéchumènes^. Le livre des Actes nous raconte qu'à Ëphése Paul donna tous les jours, durant deux ans entiers, un cours d'instruction chrétienne dans la salle du rhéteur Tyrannus. Quelle pouvait être la matière de ces conférences journalières et prolongées, et cela dans une ville telle qu'Ephèse ? Assurément Paul ne parlait pas à l'aventure ; il suivait un ordre quelconque. Partant de la nature monde de l'homme, de ses lumières naturelles et de ses indestructibles besoins^, il montrait la déchéance de l'humanité, les turpitudes du paganisme*, et l'insuffisance du judaïsme pour apporter un remède efficace à la misère humaine^. Il arrivait ainsi au moyen de salut offert par Dieu même^. De là il jetait un regard en arrière sur l'ancienne révélation et sur ses phases, la promesse patriarcale et la loi mosaïque ''. Il montrait l'unité essentielle et la différence radicale entre la loi et l'Evangile s. Il embrassait dans ce coup d'œil rétrospectif l'histoire de l'humanité tout entière, montrant le rapport entre sa chute en un seul et son relèvement en un seuP. Sur cette base enfin, il élevait l'édifice de la création nouvelle. Il révélait le mystère de l'Eglise, corps de Christ gloriflé, la sanctification

* Versuch sur Herstellung des histor. Standpunkts, p. 91 et s.

• La venue dé l'Antéchrist, 2 Thess. II, 15; le jugement des anges par les fidèles, \ Cor. VI, 2. 3.— ' Rom. I, 19. 20; II, U. 15. — * Rom. I, 23-31. — » Rom. II, 1-1II, 20. — • Rom. III, 21-26. — ^ Gai. m, 15-17. — » Rom. IV. X. — • Rom. V, 12-21.

de l'individu et de la famille ^ , la relation du christianisme et de l'Etat 2; et, déroulant les phases du plan divin dans la conversion des peuples ^, il aboutissait au renouvellement de toutes choses, de la nature physique elle-même, et à la gloire future *.

Il faisait ce qu'il fait dans ses épitres, et en particulier dans la plus systématique de toutes, l'épître aux Romains. Baur a prétendu que les apôtres n'avaient pas le temps, au milieu de leurs travaux missionnaires, de systématiser l'Evangile et de composer une dogmatique chrétienne. Mais Baur ne saurait supposer qu'un esprit aussi ferme que celui de Paul eût pu disserter, deux années durant, devant un auditoire comme la classe cultivée de la population d'Ephése^, sans s'être tracé au moins un croquis^ d'enseignement chrétien ?

Or, cette instruction apostolique que Paul donnait avec tant de soin dans les églises qu'il fondait et qui était la vraie base de ces édifices spirituels, il ne l'avait point donnée à Rome. Thessalonique, Corinthe, Ephèse en avaient joui ; l'église de la capitale du monde en avait été privée. Ici le message avait devancé le messager. Une communauté de croyants s'était formée dans cette ville sans sa participation. Sans doute, il comptait y arriver bientôt lui-même; mais encore cette fois il pouvait être arrêté; il savait de combien de dangers serait accompagné son prochain voyage à Jérusalem. Et d'ailleurs, arrivât-il à Rome sain et sauf, il avait trop de tact pour songer à remettre en quelque sorte sur le banc des catéchumènes les membres d'une pareille église. Dans ces circonstances, comment ne pas

* Rom. XII: Ephés. I; IV, 1-VI, 9. — * Rom. XIII. — » Rom. IX-XL— * Rom. VIII; 1 Cor. XV.

5 Voir Act. XIX, 31.

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concevoir l'idée de combler, par le moyen de récriture^ cette lacune que la Providence avait permise, et de donner, dans une lettre-traité adressée à cette église, l'instruction chrétienne méthodique et approfondie qui lui avait manqué et qui était indispensable à la solidité de sa foi? L'apôtre des Gentils n'a pas pu fonder l'église dans la capitale du monde païen,... on lui a ravi cette œuvre; que fera-t-il? II la fondera de nouveau. Sous l'édifice déjà construit il glissera une substruction puissante : son enseignement apostolique systématiquement rédigé, tel qu'il l'expose de vive voix partout ailleurs.

Si c'est bien là l'origine de l'épitre aux Romains, nous ne possédons rien moins dans cet écrit que le cours d'instroction religieuse et, en quelque sorte, le catéchisme d(^[matique et moral de saint Paul. Dans cette explication il n'y a plus Heu à se demander pourquoi cet enseignement a été adressé à Rome plutôt qu'à toute autre église? Rome était la seule grande église de la gentilité envers laquelle Paul se sentît à cet égard sous le poids d'une dette. C'est la pensée qui domine dans le préambule de son épitre, et par laquelle il se fraie la voie à la tractation de son sujet (l, 13-16). Après avoir rappelé aux Romains qu'ils appartiennent aussi, comme Gentils, au domaine confié à son apostolat, I, 1-6, il s'excuse, dès le v. 8, des retards involontaires qu'a subis son arrivée à Rome; et c'est ainsi qu'il en vient enfin à leur parler de l'enseignement évangé^ lique qu'il aurait voulu leur donner de vive voix, et que maintenant il leur adresse par écrit. Rien n'explique plus naturellement la transition du v. 15 au v. 16. La forme systématique du traité qui commence ici, le thème expressément formulé qui lui sert de base (1, 16-17), le développement méthodique de ce thème dans une partie dogmati-^ que, d'abord, I-XI, puis dans une partie morale, XII-XV,.

13 (qui n'est pas moins systématiquement ordonnée que la première), tous ces traits démontrent que l'auteur a bien l'intention de donner ici un exposé didactique.

Il y a sans doute des lacunes, comme nous l'avons déjà reconnu, dans cet abrégé de la vérité chrétienne, et nous ne pouvons, sous ce rapport, le comparer à nos dogmatiques modernes. Mais les limites que Paul s'est tracées se comprennent aisément. Elles étaient marquées pai* celles de la révélation personnelle qu'il avait reçue. Cette -expression : mon évangile, qu'il emploie deux fois dans cet écrit (et du reste une seule fois dans ses autres lettres), indique assez le domaine dans lequel il avait l'intention de -se renfermer. En dedans de la révélation chrétienne générale, dont tous les apôtres avaient la dispensation, Paul avait reçu une part spéciale, son lot, si l'on ose ainsi parler. C'est ce qu'il appelle, Eph. III, 2, « la mesure de la grâce qui lui avait été confiée. ï> Cette part n'était ni renseignement sur la personne de Christ qui appartenait plus spécialement aux apôtres qui avaient vécu avec lui, ni le tableau des choses finales qui était la propriété commune «de l'apostolat. Son lot particulier était le mode dacquUiiion du salut chrétien. Or, Paul ne voulait donner à l'Eglise que ce qu'il avait reçu lui-même « par l'enseignement de Christ sans l'intermédiaire d'aucun homme » (Gai. I, H- 42). Et voilà ce qui a déterminé naturellement le contenu ■de l'épître aux Romains. La limite de son évangile divinement reçu a été celle de cette épitre. Cela n'empêchait pas, assurément, le contenu de celle-ci de se rattacher par tous les points à l'enseignement apostolique général qui entourait celui de Paul, comme une circonférence plus vaste en enveloppe une plus restreinte. On le voit bien par les éléments christologiques et eschatologiques que renferme l'épître aux Romains et qui s'accordent avec l'ensei-

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gnement apostolique général. Mais ce n'est pas de celui-ci qu'est tiré le fond de notre épître. L'apôtre veut donner aux Romains son évangile, et, si j'ose ainsi dire, son Paul..

Nous nous expliquons aussi à ce point de vue les éléments de polémique anti-judaïque qui ont fait prendre le change sur le but de sa lettre à un si grand nombre d'ex-^ cellents critiques, Mangold et Weizsaecker, par exemple. Paul voulait exposer le mode du salut individuel ; mais pouvait-il le faire sans tenir compte de l'ancienne révéla^ tion qui semblait en enseigner un autre que celui qu'il exposait lui-même? Pouvait-il, en ce moment de transi -^ tiony où l'une des deux alliances se substituait à l'autre,, dire : par la foi^ sans ajouter : et non par la loi? La tendance anti-légale était aussi inhérente à son enseignement que la tendance anti-papiste l'était à celui de Luther. Un réformateur eût-il pu, même sans avoir l'intention de po-^ lémiser, écrire une dogmatique sans écarter le mérite des œuvres? Le but de l'écrit de Paul était didactique, humanitaire; l'entrée le prouve (le tableau dé la corruption du monde païen); le milieu le confirme (le parallèle entre Adam et Jésus-Christ); la fin achève de le démontrer (l'exposé systématique de la morale, sans aucune allusion à la loi). Mais à côté de ce mode de salut qu'il avait à cœur d'exposer, il en voyait un autre qdi essayait de lui faire concurrence et qui se posait aussi comme divinement révélé. 11 ne pouvait établir celui-là qu'en écartant celui-ci. Les morceaux 'anti-judaïques ne forcent donc point à attri-^ huer cette tendance à la lettre entière. Ils ont leur place obligée dans le développement du sujet de l'épître.

Il est à peine besoin de dire que notre explication n'exclut point ce qu'il y a de vrai dans les autres solutions» proposées. Que Paul ait désiré par cet enseignement se

préparer un accueil favorable à Rome, qu'il ail espéré fortifier cette église contre renvahissement judaïsant, présent ou futur, qu'il se soit proposé de réunir dans son écrit tout l'arsenal d'arguments bibliques et logiques qu'une lutte ardente et des méditations incessantes lui avaient fait amasser pendant les années qu'il venait de traverser, que cet écrit ait été pour lui comme le trophée élevé sur le champ de bataille où il venait de remporter de si grands triomphes, depuis l'ouverture des hostilités à Antioche jusqu'à sa pleine victoire à Corinthe, et qu'enfin nul endroit du monde ne lui ait paru plus propre à recevoir ce monument, érigé par lui, que l'église de la capitale du monde, — tout cela, je ne le mets point en doute. Mais je pense que ces buts divers et particuliers n'acquièrent leur pleine vérité qu'en se groupant autour de ce but principal : fonder après coup et, si l'on peut parler ainsi, refonder moralement l'église àe Rome.

Dégager le règne de Dieu de l'enveloppe judaïque qui lui avait servi de berceau, telle était l'œuvre de saint Paul. Cette tâche, il l'a remplie par sa vie dans le domaine de l'action et par l'épître aux Romains dans le domaine de la pensée. Cet écrit est comme la théorie de sa prédication missionnaire et de sa vie spirituelle, qui n'est qu'une avec son œuvre.

La marche de l'épître répond-elle réellement à l'intention que nous venons d'indiquer? A-t-elle ce caractère systématique que fait attendre un but strictement didactique ?

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