‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 101 sur 216 · CHAPITRE XI, LITRE XI. l8g · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI, LITRE XI. l8g

leur propre esclavage : c’est comme si les hommes doués d’une grande force physique se croyaient opprimés, quoiqu’on les laisse s’en servir librement pour leur utilité particulière, parce qu’on les empêche de l’employer à battre leurs concitoyens ou à les faire travailler, malgré eux, h leur profit.

En général , je regarde , comme erroné et provenant de combinaisons imparfaites , ce système de balance , en vertu duquel on veut que quelques particuliers aient une force propre qui les protège contre la force publique , et que quelques autorités puissent se soutenir par elles-mêmes contre d’autres autorités , sans recourir à l’appui de la volonté générale. Ce n’est pas là assurer la paix , c’est décréter la guerre. On a vu cidessus que, dans le dernier cas, malgré les éloges prodigués au gouvernement d’Angleterre , rien n’irait , si , derrière toutes ces balances apparentes, il n’y avait pas une force réelle qui entraîne tout. 11 en est de même dans celui dont il s’agit. La société serait entravée ou déchirée , si tous les privilèges particuliers n’étaient pas réellement tolérés, ou détruits par la seule volonté générale.

J go COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU.

J’ajoute que cette prétention à une puissance indépendante de la masse commune , et capable de lutter contre elle, est seule la cause de cette éternelle guerre que l’on voit partout entre les pauvres et les riches. Sans elle , il ne serait pas plus difficile de jouir paisiblement de mille onces d'or que d’une ; car les lois ne peuvent pas défendre les petites propriétés, sans protéger également les grandes. On ne porte pas pour celles-ci l’envie jusqu’à la haine, quand elles ne deviennent pas un moyen d’oppression et d’insolence ; et , si enfin elles ne peuvent pas échapper absolument à la jalousie, l’influence qu’elles donnent naturellement et nécessairement est supérieure au danger auquel elles exposent.

On peut même dire que, les fortunes des particuliers formant uneprogressioncontinue,

depuis la plus extrême misère jusqu’à la plus immense richesse , et celles des mêmes individus étant sujettes à varier fréquemment, on ne saurait où placer la ligne de démarcation entre les pauvres et les riches, pour en faire deux partis opposés , s’il ny avait pas dans la société des groupes d’hommes , formés et signalés par des faveurs, des pri-

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