CHAPITRE XIV, LIVRE X1U
forme ou sous une autre, demande un sacrifice quelconque à quelques-uns de ses membres , c’est une masse de moyens qui est enlevée à des particuliers , et dont le gouvernement s’attribue la disposition. Pour juger de ce qui en résulte, il s’agit donc uniquement de savoir quel est l’usage que le gouvernement fait de ces moyens dont il s’empare; car, s’il les emploie d’une manière qu’on puisse dire profitable y il est manifeste que l’impôt est une cause d’accroissement dans la masse de la richesse nationale ; si c’est le contraire , il faudra tirer une conclusion opposée.
Dans le chapitre septième, à propos du luxe, nous avons fait, sur la production et la consommation, des remarques qui vont nous donner la solution de cette question. Nous avons vu que le seul trésor des hommes est l’emploi de leurs forces , le travail ; que tout le bien des sociétés humaines est dans la bonne application du travail , tout le mal dans sa déperdition ; que le seul travail qui produise l’accroissement du bien-être , est celui qui produit des richesses supérieures à celles que consomment ceux qui s y livrent; et qu’au contraire tout travail qui ne produitrien,
264 COMMENTAIRE Suit MONTESQUIEU, est une cause d’appauvrissement , puisque tout ce que consomment ceux qui l’exécutent , était le résultat de travaux productifs antérieurs, et est perdu sans remplacement. D’après ces données , voyons quelle idée nous devons nous faire des dépenses des gouvernemens.
D'abord, et c’est la presque totalité des dépenses publiques, tout ce qui est employé à payer les soldats, matelots, juges, administrateurs , prêtres et ministres , et surtout à alimenter le luxe des possesseurs et des favoris du pouvoir , est absolument perdu ; car aucun de ces gens-là ne produit rien qui remplace ce qu’il consomme. -,
Ensuite il y a , à la vérité , dans tous les états, quelques sommes consacrées à provoquer et à récompenser les succès dans les arts , dans les sciences et dans différens genres d’industrie ; et celles-là on peut lel considérer comme servant indirectement à augmenter la richesse publique. Mais , en général , elles sont faibles ; et de plus, il est douteux si , le plus souvent, elles n’auraient pas encore mieux produit l’effet désiré , étant laissées à la disposition des consommateurs et des amateurs , qui ont un intérêt plus
CHAPITRE XIV, LIVRE XIII. a65 direct au sticcès, et en sont, en général, les meilleurs juges.
Enfin , il n y a point de gouvernement qui n emploie des fonds , plus ou moins considérables , à faire construire des ponts , des chaussées , des canaux et autres ouvrages qui augmentent le produit des terres, facilitent la circulation des denrées et accélèrent le développement de l’industrie. 11 est certain que les dépenses de ce genre accroissent directement la richesse nationale, et sont réellement productives. Néanmoins, on peut âire encore que , si , comme il arrive fréquemment, le gouvernement qui a payé ces constructions , en profile pour établir des péages ou autres impositions qui , outre les frais de l'etitretien, lui produisent l’intérêt de ses avances , il n’a rien fait que ce que des particuliers auraient pu faire aux mêmes conditions , avec les mêmes Çonds , si on les leur avait laissés ; et il faut même ajouter que ces particuliers auraient, presque toujours, atteint le même but à moins de frais.
De tout cela il résulte que la presque totalité des dépenses publiques, doit être rangée dans la classe des dépenses justement nom-
mées stériles et improductives , et que , par conséquent, tout ce qu’on paie à l’état , soit à titre d'impôts , soit à titre d’emprunts , est un résultat de travaux productifs antérieurement faits , qui doit être regardé comme presque entièrement consumé et anéanti , le jour où il entre dans le trésor national. Cela ne veut pas dire an reste que ce sacrifice ne soit pas nécessaire et même indispensable. Sans doute on doit le faire , puisqu'il faut bien être défendu, gouverné, jugé, administré; sans doute il faut que chaque citoyen , sur le produit de son travail actuel ou sur les revenus de ses capitaux, qui sont le produit d un travail plus ancien, prélève ce qui est nécessaire à l’état , comme il faut qu'il entretienne sa maison pour y loger en sûreté : mais il faut qu’il sache que c’est un sacrifice , que ce qu’il donne est incessamment perdu pour la richesse publique comme pour la sienne propre, qu’en un mot c'est une dépense et non pas un placement : enfin il faut que personne ne soit assez aveuglé pour croire que des frais quelconques sont une cause directe d’augmentation de fortune , et que chacun sache bien que, pour les sociétés