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moins dans l’état de société , même imparfaite, qu’ils ne feraient dans letat de sauvagerie. Sans entrer dans les détails, la preuve en est que, sur un même terrain, il végété plus d’animaux de notre espèce , même serfs de glèbe, et même tout-à-fait esclaves, que sauvages. Or, l'homme ne s’éteiut que par l’excès de la souffrance. 11 faut sentir les proportions de tout , et ne rien s'exagérer , même dans ce qui afflige et dans ce qu’on blâme. Observons que le voisinage de pays ^ deserts , mais fertiles , est un prodigieux moyen de remédier à ces maux. C’est le cas des Etats-Unis en Amérique, et de la Russie en Europe. Ces diverses manières de tirer parii de cette heureuse circonstance, montrent la différence des deux gouvernemens , ou plutôt celle des deux nations, dont l’une est incapable de se gouverner comme l’autre, et le sera encore bien long temps.
Si la marchandise imposée n’est pas de première nécessité , et si pourtant son prix conventionnel n’est qu’égal à son prix nécessaire, c’est une preuve que le consommateur tient bien faiblement à cette jouissance. Alors , l’impôt survenant , le producteur n’a
302 COMMENTAIRE SCR MONTESQUIEU, autre chose à faire qu a renoncer à son industrie , et à tâcher de trouver son salaire dans quelque autre profession où il va accroître la misère par sa concurrence , et où, il a encore du désavantagé , parce que cette profession n’était pas la sienne. Ainsi il perd ses moyens d’existence, au moins en trèsgrande partie. Pour le consommateur , il ne perd rien qu'une jouissance à laquelle il était peu attaché , apparemment parce qu’il la ^ remplace facilement par une autre : mais le produit de l’impôt devient nul.
Si au contraire la marchandise ou l’industrie peu nécessaire qui vient à être frappée par un impôt , a un prix conventionnel trèssupérieur à son prix nécessaire, et c’est le cas de toutes les choses de luxe , il y a de la marge pour le fisc sans réduire personne précisément à la misère. La même somme totale se dépense pour cette jouissance , à moins que le goût qui la fait rechercher ne diminue , et c’est le producteur qui est obligé de céder presque en entier ce que l’ftnpôt emporte de cette somme totale; mais, comme il gagnait plus que le nécessaire , il n’est pas encore au-dessous. Cependant on doit dire
CHAPITRE XIT, LIVRE XIII. 3o3 que cela n’est vrai qu’en général. Car , dans ce métier , supposé communément avantageux, il y a des individus qui , faute d’habileté ou de réputation , ou victimes de quelques circonstances imprévues , n'y trouvent qu’un nécessaire exigu. Ceux - là , l’impôt survenant , sont obligés de renoncer à leur état , ce qui est toujours une grande souffrance. Car les hommes ne sont pas des points mathématiques; et on ne les déplace pas sans opérer des froltemens qui produisent un déchirement. Toutefois , c’est ainsi qu’on peut se représenter avec assez de justesse les effets directs deç divers impôts partiels et locaux qu’on lève sur les marchandises , dans leur trajet du producteur au consommateur.
Mais , outre ces effets directs , ces impôts en ont d’indirects , étrangers aux premiers ou qui s’y mêlent et les compliquent. Ainsi un impôt onéreux sur une denrée importante , levé à l’entrée d’une ville, d’une part diminue les loyers des maisons de cette ville , et rend son séjour moins désirable ; et de l’autre , diminue les loyers des terres qui produisent la denrée imposée , en en rendant le débit
3o4 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, moins considérable ou moins avantageux.
Voilà donc des capitalistes , quand même ils seraient absens et ne feraient ni ne consommeraient rien , atteints dans leurs capitaux comme par un impôt foncier , tandis qu’on ne croit atteindre que le consommateur ou le producteur. Cela est si vrai, que ces propriétaires, si on le leur proposait, feraient des sacrifices plus ou moins grands pour rembourser une partie du fonds de l'impôt , ou fournir directement une partie de son produit annuel. On l'a vu mille fois.
11 y a plus. Dans toutes nos considérations économiques , nous ne devons jamais regarder comme véritables consommateurs d’une denrée , que ceux qui effectivement la consomment pour leur satisfaction personnelle , et l'emploient à leur propre usage. Ce n’est jamais que de ceux-là que nous parlons sous le nom de consommateurs. Cependant il s’en faut bien qu’ils soient les seuls acheteurs de cette denrée. Souvent la plupart de ceux qui se la procurent , ne la recherchent que comme matière première d'autres productions, et comme moyen dans leur industrie. Alors l’effet de l'impôt qui frappe
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CHAPITRE XIV, LIVRE XIII. 5o5 cette denrée reflue sur toutes ces productions et toutes ces industries. C’est ce qui arrive surtout aux denrées d’une utilité très-générale ou d’une nécessité indispensable. Elles font partie des frais de beaucoup de producteurs divers.
Enfin , il faut encore observer que les impôts dont nous parlons, ne chargent jamais uniquement une seule marchandise. On les met, en même temps, sur beaucoup d’espèces de denrées , c’est-à-dire , sur beaucoup d’espèces de productions et de consommations : sur chacune , suivant sa nature , ils font quelqu’un des effets que nous venons d’expliquer, de manière que tous ces différens effets se heurtent , se balancent et se résistent réciproquement ; car les frais nouveaux dont est grevée une industrie , font qu'on est moins prompt à s’y livrer, de préférence à une autre qui vient d’éprouver un tort du même genre.
Le fardeau qui pèse sur un genre de consommation, est cause qu’on ne peut pas la v faire servir de remplacement à celle à laquelle on voudrait renoncer. D’où il suit que , s’il était possible de prévoir assez complètement tous ces ricochets, pour mettre dans un
équilibre tous les poids , en sorte qu’en les
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5o 6 COMMENTAIRE SCR MONTESQUIEU.
plaçant tous à la fois, ils fissent partout une pression égale , nulle proportion ne serait changée par eux. Us ne feraient tous ensemble que l’effet général , inhérent à tout impôt, savoir que le producteur aura moins d’argent pour son travail, et le consommateur moins de jouissances pour son argent. Ou doit regarder les impôts comme bous, quand, à ce mal général et inévitable, il ne se joint pas de maux particuliers qui soient trop fâcheux.
Telles sont, à peu près, les principales observations que j'aurais voulu trouver dans celte partie de l 'Esprit des lois qui traite des rapports de la levée des tributs et de la grandeur des revenus publics avec la liberté. Car, on ne saurait trop le redire, la liberté c’est le bonheur ; la science économique est une partie considérable de la science sociale ; elle en est même le but , puisque l’on ne désire que la société soit bien organisée , qu’afin que les jouissances (i) y soient plus multipliées, plus complètes, plus paisibles ; et, tant que ce but n’est pas bien connu , on tombe
(i) Entendez aussi les jouissances morales : mais elles résultent, en très-grande partie ,dir bon ordre des choses. Lu vertu eu est un ell’et comme une cause.