‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 167 sur 216 · CHAPITRE XVI, UVRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI, UVRE XYIII

facilement plus éclaires et plus riches. Jusque-là , il n’y a que des avantages ; mais voici l’inconvénient. Ayant plus de moyens d’acquérir des connaissances et des richesses, il est inévitable que les uns y réussissent moins , et les autres beaucoup mieux ; et qu’il s’établisse entre eux de plus grandes inégalités de talent et de fortune. Or, l’inégalité, sous quelque forme qu elle se présente, est le grand malheur des hommes. L'habitude de l'inégalité amène l’esprit de servilité, beaucoup d’autres vices, et un mauvais emploi de la masse des moyens , comme nous l’avons vu , en parlant du luxe , chapitre septième.

Voilà, je pense, la véritable explication de l’asservissement ordinaire, non pas des peuples riches , mais des peuples parmi lesquels il y a île grandes richesses. Cette distinction est très-essentielle; car il est bien à remarquer que le peuple est, presque toujours, plus riche dans les nations que l’on appelle pauvres , que dans cellcsque l’on appelle riches : et, quand nos pédans nous disent qu’une nation est amollie par le luxe et les richesses , il faut toujours entendre que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de cetle na-

553 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, tion sont languissans et abrutis par la misère. Ainsi , quand ils vous parlent de mollesse et de corruption , entendez inégalité , et vous avez la clef de tout ce qui en résulte.

Ces considérations expliquent aussi , non pas pourquoi les peuples pauvres , ignorans , agrestes, sont libres; car ils ne le sont réellement pas ( nous avons vu , chapitre onzième, que, pour établir la vraie liberté politique et se l’assurer , il faut des moyens et des lumières que ces peuples n’ont pas , et que peut-être même il était impossible de la constituer solidement, avant l’invention de l’imprimerie qui établit des communications faciles entre les co-associés) : mais cela explique pourquoi ces peuples aiment cette liberté , la cherchent , et ont l’espi’it d’indépendance. La raison en est que ces peuples, ayant peu de moyens , ces moyens sont assez également répartis parmi eux. Ils ne sont point habitués à l'inégalité. Ils restent à peu près indépendans plutôt que libres , tant qu’une force majeure étrangère*ne les écrase pas fce qui arrive dès quelle y a intérêt ; ou tant que la superstition , qui est une grande cause d’inégalité au profit des fripons qui

CHAPITRE XVI , LIVRE XVIU. 355 s’en emparent, ne les subjugue pas, ce qui arrive presque toujours.

Tel est, en général, le cas des montagnards, qui ne sont pas plus braves que d’autres , malgré les récits ridicules que l’on en fait, et que leurs montagnes défendent fort mal , quoi qu’en disent des auteurs très-peu versés dans l’art militaire , mais qui, ordinairement, sont fous assez également paâVres.

Vous trouvez aussi là l’explication des effets que Montesquieu attribue , avec raison, à l’usage de la monnaie , qui , à la vérité , favorise l’inégalité , en facilitant l'accumulation des richesses dans les mêmes mains. Mais il n’y a point de nation un peu développée qui n’ait une monnaie : ainsi toutes les nations qui n’en ont pas sont dans la classes des nations très-pauvres et très-brutes.

Pour les peuples des îles, nous avons dit suffisamment, dans le chapitre huitième , la principale cause qui favorise leur liberté , et les empêche d’en perdre le goût. Elle est d’un autre genre , et a lieu dans tous les degrés de leur civilisation : cette cause est l’avantage qu’ils ont d’être dispensés du besoin de tenir une armée de terre toujours sur pied.

A l’égard de la simplicité des lois, -autre avantage des peuples dont l'industrie est peu avancée, nous en avons déjà fait la remarque dans le chapitre sixième ; je ne m’y arrêterai pas. Je négligerai de même toutes les discussions relatives au droit des gens chez les Tartares , aux lois saliqucs et ripuaires, aux rois francs , etc. Il y a , ce me semble, peu de lumières à en retirer.

Tels sont, à peu près, tous les sujets divers que Montesquieu a effleurés dans ce livre. Au fait , ce n’était pas précisément de la nature du terrain qu’il voulait parler; car la fertilité des terres n’est pas la seule cause de la richesse des hommes : l'industrie et le commerce y contribuent au moins autant ; et ce sont les effets de la richesse et de la civilisation , dont notre auteur rend compte sans peut-être le voir nettement. En généralisant ainsi la question , elle est mieux posée. Des observations auxquelles elle donne lieu , voici, suivant moi , ce qu’on peut conclure relativement à l’esprit des lois : c’est que, plus la société se perfectionne , plus les moyens de jouissance et de puissance s’accroissent parmi les hommes , mais aussi plus les chances d'i-

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