‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 169 sur 216 · CHAPITRE XVII, LIVRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII, LIVRE XIX

des vices politiques ? J’ose dire que cela est faux, si la politique est la science du bonheur des hommes. Si elle est l’art de les dépraver pour les opprimer, je n’ai rien à objecter ; mais je ne m’occupe pas de cette politique.

Est-il donc très-singulier , comme le dit l’auteur , qu’un peuple comme les Chinois , asservi jusque dans ses manières , et toujours occupé de démonstrations cérémonieuses , soit très-jourbe ? et, pour expliquer un fait si simple, peut-on se permettre d’affirmer qu’à lu Chine il est permis de tromper? Pour moi j’ose assurer qu’on a trompé partout , et que jamais les lois n’y ont autorisé nulle part, pas même à Lacédémone, malgré les prétendus vols permis.

J’ose encore affirmer que ce n’est pas la détestable manière d’écrire des Chinois qui a pu établir parmi eux Vémulation , la fuite de l oisiveté , et V estime pour le savoir. Elle a sans doute contribué à leur respect pour les rites, eu les rendant incapables d’apprendre rien autre chose, c’est-à-dire, quelle a aidé à les asservir en les abrutissant. Mais si c’est eu cela que le gouverner

an

ment chinois triompha, comme le dit notre auteur , ce n’était pas à lui à chanter ce triomphe. Un philosophe doit accorder ses éloges avec plus de discernement.

N’y a-t-il pas aussi un peu d’irréflexion à louer, sans restriction, Rhadamautedecequ’/Y expédiait tous les procès avec célérité , déférant seulement le serment sur chaque chef. Je crois que nous savons fort peu , malgré le secours de Platon, ce qu* faisait Rhadamantc; mais nous savons très-bien , et nous l avons vu dans le chapitre sixième , que les lois peuvent plus facilement être simples suivant que la société est moins avancée et que les intérêts sont moins compliqués ; et nous sommes assurés de même que , moins ou sait écrire , plus on est obligé d’employer la preuve testimoniale et l’affirmation par serment. 11 ne faut donc pas toujours prendre l'ignorance pour l’innocence, et la rusticité pour la vertu.

Une autre assertion singulière est celle-ci : Une nation libre peut avoir un libérateur ; une nation subjuguée ne peut avoir qu'un autre oppresseur ; il s’ensuivrait qu’une nation, une fois opprimée, ne peut jamais cesser

CHAPITRE XVII, LIVRE XIX. 55g de letre; et d ailleurs il est difficile de comprendre ce que c’est que le libérateur d’une nation déjà libre.

Ces distractions n’empêchent pas que notre ' auteur n’ait grande raison, quand il dit que c/’st une * rès-mauvaise politique de changer par les lois ce qui doit être changé par les manières. C’est pour cela que , contre son avis , j’ai désapprouvé les lois sompti^pires. Voyez le chapitre septième.

A l’égard, du fameux mot de Solon dont

les défenseurs de toutes les institutions reconnues mauvaises, ont toujours invoqué l’autorité, j’ai dit, chapitre onzième , à quoi on doit le réduire , et ce qu’on peut en penser. J’ai même, à celte occasion, expliqué comment des institutions mauvaises en elles-mêmes , peuvent avoir une bonté relative , et pourquoi , au contraire, de très-bonnes lois peuvent être inadmissibles dans une situation donnée. Ainsi, je pense complètement comme notre auteur lorsqu’il dit : Que, pour les meilleures lois , il est nécessaire que les esprits y soient préparés. Je professe sincèrement ce principe qui me paraît excellent, et le seul bon qu’on trouve dans ce XIX'. livre. J’en

tire cette conséquence , qu’il est très-essentiel que' le pouvoir législatif soit exercé par des députés librement élus, pour un temps limité , sur toutes les parties du territoire d’une nation ; car c’est cette manière qui donne le plus la certitude que les lois seront bien assorties à l’esprit général qui règne dans cette nation.

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