CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI
digieuse dans nos moindres discours , sans y penser. De même nous ne reconnaissons communément le commerce que chez les négocians qui en font une espèce de science occulte et un métier particulier ; nous n’y voyons que le mouvement d’argent qu’il produit et qui n’en est pas le but ; et nous ne faisons pas attention que nous commerçons tous incessamment et continuellement , et que la totalité du commerce pourrait s’effectuer sans argent et sans négocians ; car les négocians de profession sont les agens de certains commerces ; l’argent en est le véhicule et l’instrument : mais ce n’est pas là proprement le commerce. Le commerce consiste essentiellement dans Y échange. Tout échange est un acte de commerce , et notre vie toute entière est une suite perpétuelle d’échanges et de services réciproques. Nous serions tous très-malheureux qu’il n’en fût pas ainsi ; car nous serions réduits chacun à nos propres forces, sans pouvoir nous aider jamais de celles des autres. En considérant le commerce sous ce point de vue , qui est le vrai , on y voit ce qu’on n’y avait jamais remarqué. On trouve qu’il, n’est pas seulement le
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fondement et la base de la société , mais qu'il en est pour ainsi dire l’essence , qu’il est la société elle - même ; car la société n’est autre chose qu’un échange continuel de secours mutuels , et cet échange produit le concours des forces de tous pour la plus grande satisfaction des besoius de chacun.
11 est donc ridicule de mettre en doute que le commerce soit un bien, et plus ridicule encore de croire qu’il puisse jamais être un mal absolu , ou seulement netre utile qu’à une des parties contractantes. Il est toujours utile à un homme de pouvoir se procurer ce dont il a besoin , au moyen de ce dont il n’a que faire. Cette faculté ne peut jamais être un mal en elle-même ; et quand deux hommes se donnent réciproquement et librement une chose qu ib estiment moins , pour recevoir une chose qu’ils estiment plus , puisqu’ils la désirent , il est impossible qu’ils n’y trouvent pas tous deux leur avantage. Or, c’est là tout le commerce. Il est bien vrai que l’un des deux peut faire çe que nous appelons un mauvais marché , et l’autre en faire un bon ; c’est-à-dire , que l’un, pour ce qu’il sacrifie, ne reçoit pas autant do
CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 345 la chose qu'il désire, qu’il aurait pu s’en procurer, et que l'autre en reçoit plus qu’il n’aurait dû l’espérer. 11 se peut encore que l’un des deux, ou même tous deux , aient tort de désirer la chose qu’ils se procurent. Mais ces cas son$ rares; ils ne font pas l’essence du commerce, ils en sont des accidens, causés par certaines circonstances que nous examinerons par la suite , et dont nous verrons les effets. Il n’en est pas moins vrai que, dans tout acte de commerce, dans tout échange libre , les deux contractans se sont satisfaits , sans quoi ils n’auraient pas contracté; et, par conséquent , cet échange est en soi un bien pour tous deux.
Smith, si je ne me trompe, a remarqué le premier que l'homme seul fait des échanges
proprement dits (i). On voit bien certains
( i) Voyez l’admirable chapitre II du premier livre de son Traité des Richesses. Je regrette qu’en remar- ^ quant ce fait, il n’en ait pas recherché plus curieusement la cause ; ce n’était pas à l’auteur de la Théorie des sentiment moraux à regarder comme inutile de scruter les opérations de l’intelligence. Ses succès et ses fautes devaient également contribuer à lui faire penser le contraire.
animaux exécuter des travaux qui concourent à un but commun , et qui paraissent concertés jusqu'à un certain point , ou se battre pour ia possession de ce qu’ils désirent, ou supplier pour l’obtenir; mais rien n’annonce qu’ils fassent réellement des échanges. La raison en est, je pense, qu’ils n’ont ni une idée assez nette de la propriété , pour croire qu’ils puissent avoir un droit sur ce qu’ils ne tiennent pas actuellement, ni un langage assez développé pour pouvoir faire des conventions expresses : et ces deux inconvéniens viennent, je crois, de ce qu’ils ne peuvent assez abstraire leurs idées, ni pour les généraliser, ni pour les exprimer séparément, en détail, et sous la forme d’une proposition. D’où il arrive que les idées dont ils sont susceptibles, sont toutes particulières , confuses avec leurs attributs , et se manifestent en niasse par des espèces d'interjections qui ne peuvent rien expliquer explicitement.
L’homme , au contraire , qui a tous les moyens qui leur manquent, est naturellement porté à s’en servir pour faire des conventions avec ses semblables. Quoi qu'il en soit , il est certain qu’il fait des échanges et