CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI
cupation dans lequel il peut le mieux re'ussir, tant par ses dispositions naturelles, que par les circonstances dans lesquelles il se trouve.
Lors de ce commencement , le commerce se fait directement et sans intermédiaire. Tout homme qui a quelque chose à vendre , est obligé de chercher un acheteur , et tout homme qui a quelque chose à acheter , est obligé de chercher un vendeur : en un mot, quiconque veut faire un échange, doit prendre lui-même la peine de chercher avec qui le faire. Bientôt, par l’efTet même de cette division du travail que le commerce provoque si puissamment , il se forme une classe d’hommes dont l’unique profession est d’éviter cette peine aux échangistes, et par-là de faciliter beaucoup les échanges. Ces hommes sontconnusjsous le nomgénéral de commerçans. Ensuite ils se subdivisent encore , et on distingue parmi eux des négocians, des marchands , des détaillans , des courtiers , des commissionnaires et autres agens de commerce , qui tous se rendent utiles en remplissant chacun une fonction différente. Considérons- les tous en masse : cela suffit pour notre objet.
35o commentaire sur montesqcieü*
- Les commerçaus sont là toujours prêts à acheter quand quelqu'un veut vendre , et à vendre quand quelqu’un veut acheter. Ils font venir dans un endroit les denrées d’un autre, et réciproquement. Ainsi, par leurs soins, chacun trouve tout de suite, à portée de soi , tout ce qu’il désire et tout ce qu’il ne pourrait souvent se procurer qu’avec beaucoup de peine et de temps. Leur travail est donc utile. Puisqu'il est utile , il doit leur procurer un salaire. Aussi se le procurent-ils facilement. On aime mieux vendre à meilleur marché chez soi que d’aller loin porter ses denrées. On aime mieux acheter plus cher à sa porte , que de se déplacer pour chercher ce qu'on désire. Les négocians achètent donc à bon marché et revendent cher. Voilà leur rccompetaÉHyis peuvent la restreindre d’autant plus qu^res communications sont plus sûres et plus faciles , leurs frais et leurs risques étant moins grands. Quand les négocians sont rares, ils font des profits énormes; quand ils sont nombreux, ils se contentent de moins, alto d'avoir la préférence. En cela ils sont comme les autres travailleurs. Quel que soit leur salaire, il est
CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 55l certain qu’il est pris sur les échangistes ; niais il est pour ces échangistes d'une moindre valeur que les peines qu’il leur épargne. Ainsi ils gagnent, au moins en général , à faire ce sacrifice. La preuve en est qu'ils préfèrent presque toujours se servir de cet intermédiaire. L’existence de ces entremetteurs est donc utile.
L’explication de l’utilité des commerçans m’amène à montrer l'utilité de l’argent ; car il sert le commerce comme instrument , précisément de la même manière qu’ils leservent comme agens. On peut faire le commerce sans cet instrument et sans ces agens, mais ils le rendent plus facile. L’argent est une marchandise comme une autre , propre à différens usages , ayant, comme toutes les autres, sa valeur naturelle, qui est la valeur du travail nécessaire pour l’extrairede la terre et le façonner , et sa valeur vénale qui est celle des choses que l’on offre pour se le procurer, ainsi que nous l’avons expliqué dans nos observations sur le livre treizième. Mais cette marchandise a cela de particulier qu’elle est inaltérable , en sorte qu’on peut la garder sans craindre ni déchet ni avaries; quelle est toute de même
qualité , quand elle est pure, en sorte qu’on peut toujours la comparer à elle-même sans incertitude de valeur ; qu’elle est susceptible de divisions très-multi pliées , très-justes, trèsconstantes , de manière quelle se prête trèscommodément aux divisions de toutes les autres, depuis les plus précieuses jusqu'aux plus communes , depuis les plus petites masses jusqu’aux plus grandes. Voilà bien des avantages pour devenir le terme commun de comparaison de toutes les valeurs. C’est aussi ce qui arrive ; et une fois que cela est ainsi, l’argent ne peut plus changer de valeur fréquemment et démesurément comme une autre marchandise, pour être trop recherchée dans un temps et pas assez dans un autre. Il ne peut varier de prix que faiblement et à la longue, suivant qu'il est un peu plus ou un peu moins rare. C est là encore un autre avantage très-important pour être gardé. Ainsi, quiconque possède une chose dont il n’a pas besoin , n’est plus obligé d’attendre, pour s’en défaire, qu’il trouve à la troquer précisément conLre celle qui lui est nécessaire. Pourvu qu’il en trouve de l’argent , il le prend, parce qu’il est sûr avec cet argent de
CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 555 se procurer tout ce qu’il voudra , quand il le jugera à propos , surtout lorsqu’il existe des commerçans toujours prêts à vendre de tout. Du reste , l’argent n’est pas plus la totalité de nos richesses , que les commerçans ne sont la totalité des échangistes. L’un est un outil , les autres sont des ouvriers qui servent au commerce , mais qui ne constituent pas le commerce. 11 faut de cet outil et de ces ouvriers autant et pas plus qu’il n’est nécessaire, pour que le commerce se fasse. Quand il y a plus d'argent dans un pays , qu’il n’en faut pour la circulation , il faut l’envoyer au dehors ou en faire des meubles de différentes espèces ; quand il y a trop de négocians pour la quantité des affaires qu’on peut y faire, il faut qu’ils s’expatrient, ou qu’ils prennent un autre état.
Les propriétés du commerce étant ainsi bien senties, et les fonctions des commercans bien entendues , il est aisé de voir que , si les commerçans ne sont pas indispensables , puisque le commerce peut avoir lieu jusqu’à un certain point sans eux, ils sont très-utiles, puisqu’ils le facilitent prodigieusement. Mais il ne paraît pas aussi aisé d’abord de décider , i . a3
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si leur travail est réellement productif , et s’ils méritent d’être rangés dans la classe productrice. Aussi des écrivains, qui n’ont voulu voir de production réelle que dans le travail qui nous procure les matières premières, et qui, en conséquence, ont refusé le nom de producteurs à ceux qui emploient ces matières (les artisans), ont, par suite, refusé le même titre à ceux qui les transportent ( les nc'gocians). Cependant c’est là une erreur où l’on tombe uniquement , parce que l'on ne sait pas soi-même ce que l’on veut dire par le mot de production. '
M. Say , nous l’avons déjà dit , a fait disparaître toute cette logomachie par une seule observation bien juste : c’est que nous ne créons jamais un seul atome de matière , que nous n’opérons jamais que des transformations , et que ce que nous appelons produire, n’est jamais que donner un degré d’utilité de plus , par rapport à nous , à ce qui existait déjà. On pourrait dire de même , et avec autant de justesse, de nos productions intellectuelles , qu’elles ne sont jamais que des transformations des impressions que nous recevons de tout ce qui existe ; impressions que
CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 555 nous élaborons , dont nous formons toutes nos idées, dont nous lirons toutes les vérités que nous apercevons, toutes les combinaisons que nous imaginons.
En effet, pour ne point sortir de l'ordre physique, les hommes qui tirent du sein de la terre et des eaux , par les travaux de la culture , de la pêche , de la chasse , des mines et des carrières , toutes les matières premières dont nous nous servons , ne font , par leurs peines , que commencer à disposer ces végétaux, ces animaux, ces minéraux, à nous être utiles. Le métal vaut mieux pour nous que le minerai, une riche moisson mieux que la semence et le fumier dont elle provient. Un animal pris ou tué est plus près de nous servir, qu’un animal qui s’enfuit, et un animal apprivoisé plus qu'un animal farouche. Ces premiers travailleurs ont donc été utiles, ils ont été producteurs d’utilité , et c’est la seule manière d’être producteur.
Viennent ensuite d’autres travailleurs ; ce sont les artisans, qui façonnent encore ces matières. Si le métal vaut mieux que le minerai , une pioche , une bêche ou un autre ustensile valent mieux qu’un bloc de fonte.
Si le chanvre vaut mieux que le chènevis qui l’a produit , la toile vaut mieux que le chanvre , le drap mieux que la toison , la farine mieux que le blé , et le pain mieux que la farine , etc. , etc. Ces nouveau* travailleurs sont donc encore des producteurs tout comme les autres , et de la même manière. Cela est si vrai , que souvent on ne peut les distinguer les uns des autres. Je demande que l’on me dise si celui qui , avec de l’eau salée fait du sel, est un agriculteur ou un artisan; pourquoi celui qui tue un daim appartiendrait plus à l’industrie agricole , que celui qui l’écorche pour me faire des gants, et quel est le producteur du laboureur , du semeur , du moissonneur , ou même de celui qui a fait les fossés nécessaires pour rendre le champ productif.
Mais il ne suffit pas que les matières aient reçu leurs dernières façons pour que je puisse' m’en servir ; il faut encore qu elles soient près de moi. Peu m’importe qu il y ait du sucre aux Indes , de la porcelaine à la Chine , du café en Arabie ; il faut qu’on me l’apporte. C’est ce que font les négocians ; ils sont donc
aussi producteurs d utilité. Cette utilité est si
CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 357 grande, que, sans celle là, les autres s’évanouissent. Elle est si palpable, que, dans les endroits où une chose surabonde, elle n’a aucune valeur, et quelle en prend une très-grande quand elle est transportée dans ceux où elle manque : il faut donc, ou renoncer à savoir ce qu’on veut dire, ou confesser que les négocians sont des producteurs comme tous les autres, et convenir que tout travail est productif , lorsqu'il produit des richesses supérieures à celles que consomment ceux qui s’y livrent. C’est là la seule manière raisonnable d’entendre le mot production. Voyez le chapitre XIII.
Il est vrai que, par l’effet de l’industrie, que l’on nomme assez mal agricole , les matières changent le plus souvent de nature ; que l'industrie manufacturière n’en change ordinairement que la forme (encore cela n’est pas vrai des arts chimiques, et ils le sont presque tous plus ou moins); et que l’industrie commerçante ne fait que les changer de lieu. Mais qu’est-ce que cela fait, si ce dernier changement est utile comme les autres ! si c’est une dernière façon nécessaire pour faire valoir toutes les autres? et si cette
558 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, dernière façon est si fructueuse, quelle produit un accroissement de valeur très-supérieur aux frais qu elle coûte i
On dira que cet accroissement de valeur souvent n’a pas lieu , et que souvent la marchandise est perdue, ou détériorée, ou arrive à contre-temps, et que le travail du commercant se trouve infructueux. Mais il en est de même du travail de l’agriculteur et du manufacturier, quand iis sont mal entendus ou contrariés par des accidens. On dira encore que souvent le commerçant ne fait que nous apporter des objets de consommations inutiles, que nous aurions été heureux d ignorer; que nous y prenons goût, que nous nous ruinons pour nous les procurer, et qu'ainsi il nous appauvrit au lieu de nous enrichir. Mais il eu est de même souvent de l’agriculture et des arts. Si je fais d’une vaste campagne un champ de roses, si j’emploie beaucoup de monde à les cultiver et à les recueillir, beaucoup de monde encore à les distiller, et qu'il ne résulte de tout cela que la satisfaction très-passagère de quelques belles dames qui se parfument en dépensant des sommes considérables, au
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