‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 174 sur 216 · CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 55g · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 55g

moyeu desquelles ou aurait pu exécuter des ouvrages très-durables et très-utiles , certainement il y a perte de richesse ; mais la perte n’est pas dans la production , elle est dans la consommation. Si on avait exporté cette essence de roses, ou aurait pu avoir en retour beaucoup de choses de première nécessité. Dans tous les cas , il y a similitude complète entre le travail du commerçant et celui de l'agriculteur ou du manufacturier. L’un n’est ni plus ni moins essentiellement productif que l’autre. Tous, en ne réussissant pas , sont en pure perte; tous, en réussissant, produisent accroissement de jouissances. Si on consomme , c’est accroissement de richesse ; si on ne consomme pas, c’est ruine entière. Au reste, peu importe le nom que l’on donne à l'industrie des commerçans, pourvu que ce nom ne conduise pas à de fausses conséquences , et que l’on voie bien ce que c’est que le commerce , dont les commerçans ne sont que les agens. 11 me semble que nous nous eu sommes rendu compte assez nettement, pour pouvoir poser quelques principes certains, et nous décider sur les différentes questions qui peuvent naître, d’après des

vues generales et constantes. Revenons donc à notre auteur, et essayons d’examiner quelques-unes de ses opinions.

Montesquieu, qui s’est épargné la peine que nous venons de prendre , semble ne voir ' dans le commerce que les relations des nations entre elles , et leur manière d’influer les unes sur les autres. Il ne dit pas un mot du commerce qui se fait dans l'intérieur d’un pays; et il parait supposer qu’il serait nul et d’aucun elTet, et qu’il ne mériterait aucune considération , s’il ne devait pas donner le moyen de faire des profits sur les étrangers.

Il pense, en cela, comme bien des écrivains et bien des hommes d'état trop admirés. Cependant, même dans celte supposition, .

- le commerce intérieur demanderait encore toute notre attention; et, dans tous les cas, il est toujours de beaucoup le plus important, surtout pour une grande nation. En effet, de même que , tant qu'il n’y a pas du tout d’échanges entre les hommes d’un même canton , ils sont tous étrangers les uns aux autres et tous misérables, au lieu qu’en s’entraidant, ils augmentent prodigieusement > leur puissance et leurs jouissances ; de même

CHAPITRE XVIII, LIVRES XX , XXI. 36 1 dans un grand pays, si chacune de ses parties demeure isolée et saus communication , elles sont toutes dans le dénûment etdans une inaction forcée; au lieu qu’en formant des liaisons entre elles , chacune profite de l’industrie de toutes , et y trouve l’emploi et le développement de ses propres ressources. Prenons pour exemple la France , parce que c’est une contrée très-vaste et très-connue. Supposons la nation française seule dansle monde, ou environnée de déserts impossibles à traverser. Elle a des portions de son territoire très-fertiles en grains, d'autres plus humides qui ne sont bonnes qu’aux pâturages , d’autres formées de coteaux arides qui ne sont bons qu’à la culture des vignes, d’autres enfin plus montagneuses qui ne peuvent guère produire que des bois. Si chacun de ces pays est réduit à lui-même, qu’arrive-t-il ? il est clair que, dans le pays à blé , il peut encore subsister un peuple assez nombreux , parce que du moins il a le moyen de satisfaire largement au premier de tous les besoins , la nourriture. Cependant ce besoin n’est pas le seul ; il faut le vêtement , le couvert , etc. Ce peuple sera donc obligé de sacrifier eu

bois , en pâturages , en mauvaises vignes , beaucoup de ces bonnes terres, dont une bien moindre quantité aurait suffi pour lui procurer, par voie d’échange, ce qui lui manque , et dont le reste aurait encore nourri beaucoup d’autres hommes. Ainsi , ce peuple 11e sera déjà pas si nombreux que s'il avait eu du commerce , et cependant il manquera de bien des choses. Gela est encore bien plus vrai de celui qui habite les coteaux propres aux vignes. Celui-là , si même il en a l'industrie, ne fera du vin que pour son usage , parce qu’il ne pourra pas le vendre. 11 s’épuisera dans.des travaux ingrats, pour faire produire à ses côtes arides quelques mauvais grains , 11e sachant où en acheter. 11 manquera de tout le reste. Sa population , quoique encore agricole, sera misérable et rare. Dans le pays des marais et de prairies , trop humide pour le blé , trop froid pour Je riz , ce sera bien pis. 11 faudra nécessairement renoncera cultiver, se réduire à être pasteur, et même ne nourrir d'animaux qu’autant qu’on en peut manger. Pour le pays de bois , il n’y a de moyen d'y vivre que la chasse , à mesure et autant qu’on y trouve

CU A PITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 365 des animaux sauvages, sans songer seulement à conserver leurs peaux. Car qu’en ferait- ou? Voilà pourtant l’état de la France , si vous supprimez toute correspondance entre ses parties. Une moitié est sauvage, et l’autre mal pourvue.

Supposez au contraire cette correspondance active et facile, quoique toujours sans relation extérieure. Alors la production propre à chaque canton ne sera plus arrêtée par le defaut de débouchés , et par la nécessité de se livrer, en dépit des localités, à des travaux très-ingrats, mais nécessaires faute d’échanges, pour pourvoir par soi-même , tant bien que mal , à tous ses besoins ou du moins aux plus pressans. Le pays de bonne terre produira du blé autant que possible , et en enverra au pays de vignobles, qui produira des vins tout autant qu’il trouvera à en vendre. Tous deux approvisionneront le pays de pâturages , où les animaux se multiplieront à proportion du débit, et les hommes à proportion des subsistances que leur procurera ce débit; et ces trois pays réunis alimenteront, jusque dans les montagnes les plus âpres, des habitans industrieux qui leur four-

niront des bois et des métaux. On multipliera les lins et les chanvres dans le nord , pour envoyer des toiles dans le midi , qui multipliera ses soiries et ses huiles pour les payer.

Les moindres Coins de terre seront mis à profit. Une commune toute en cailloux fournira des pierres à fusil à toutes les autres qui n’en ont pas et qui en ont besoin ; et ses hahitans vivront des produits de ces échanges. Une autre toute en rochers enverra des meules de moulins dans plusieurs provinces.

Un petit pays de sable va produire de la garance pour toutes les teintures. (Quelques champs d'une certaine argile donneront de la terre pour toutes les poteries. Les habitans des côtes , pouvant envoyer dans l’intérieur leurs poissons salés, s’occuperont sans cesse de la pêche. Il en sera de même du sel marin , des alcalis , des plantes marines , des gommes , des arbres résineux. On verra naître partout de nouvelles industries, non-seulement par l’échange des marchandises, mais encore par la communication des lumières; car, si nul pays ne produit tout, nul n’invente tout. Quand des communications sont établies, ce qui est connu dans un endroit l’est partout ;

CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 365 et on a bien plus tôt fait d'apprendre ou même de perfectionner que d’inventer. D’ailleurs, c’est le commerce lui-même qui inspire l’envie d'inventer; c’est même sa grande étendue qui seule rend possibles bien des industries. Cependant ces nouveaux arts occupent une foule d’hommes qui ne viveni de leur travail que parce que celui de leurs voisins, étant devenu plus fructueux , peut suffire à les payer. Voilà donc cette piême France , tout à l’heure si indigente , remplie d’une population nombreuse et bien approvisionnée , et par conséquent devenue heureuse et riche, sans qu’elle ait fait le moindre profit sur aucun étranger. Tout cela est dû au meilleur emploi des avantages de chaque localité, et des facultés de chaque individu ; et remarquez que , pour cela, il est indifférent que ce pays soit riche ou pauvre en or et en argent; car, si ces métaux précieux y sont rares, il en faudra une très-petite quantité pour payer une grande quantité de marchandises; s’il y en a beaucoup , il en faudra davantage. Voilà toute la différence. Dans les deux cas , la circulation se fera de même. Tels sont les miracles du commerce intérieur.

Je conviens que j’ai pris pour exemple un pays très-vaste et très-favorisé de la nature. Mais les mêmes causes produiraient les mêmes effets dans tous, proportion gardée de leur étendue et de leurs avantages, excepté toutefois dans ceux qui seraient absolument incapables de fournir les denrées de première nécessité en quantité suffisante. Pour ceux-là, il est certain que le commerce étranger est indispensable pour qu’ilssoient habités , puisque lui seul peut les approvisionner de ces denrées nécessaires à la vie. Ils sont dans le cas des parties montagneuses ou marécageuses de la France dont nous venons de parler, qui ne doivent leur population qu'à leurs communications avec les parties fertiles. Pour tous les autres pays , le commerce étranger est de surérogation ou n’est qu’accessoirc.

Je ne prétends pas pourtant nier futilité du commerce extérieur. Ce que nous venons de dire nous montre même quel est son plus grand avantage. En effet , puisque le commerce intérieur produit tant de biens par cela seul qu’il anime l’industrie, et puisqu’il n’anime si puissamment l’industrie que parce

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