CHAPITRE XX, LIVRE XXIIt
qu’enfin quelques fonds ou quelques revenus repassent des mains des oisifs dans celles des travailleurs , on voit tout de suite la population croître presque soudainement. Cela est si vrai, que, dans nos Etats-Unis de l’Amérique, où nous avons les avantages de la civilisation sans en avoir les inconvéniens , où le peuple est éclairé et par conséquent fait un travail très-productif, où il jouit pleinement du fruit de ce travail , où il ne doit payer ni dîmes, ni champarts, ni droits seigneuriaux , ni même de fermages, car ordinairement la terre qu’il cultive esta lui, ni des impôts fort lourds, ni l’impôt plus lourd encore de la paresse et de l'ignorance, effet de la misère et du découragement , la population double tous les vingt ans ; et, quoi qu'on en dise , r immigration est pour très-peu de chose dans cet accroissement. On pourrait même observer au contraire que, quelle qu’en soit la cause, nous avons peu de vieillards , peu de longévités remarquables; de sorte que la durée moyenne de la vie humaine serait plus courte chez nous qu’en Europe , si dans cette vieille Europe le nombre prodigieux d’enfan6 qui périssent ne diminuait pas extrêmement ce
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4l8 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, taux moyen. Il est bien vrai que, quand nous n’aurons plus de nouvelles terres à occuper , les hommes se gêneront un peu davantage les uns les autres, et que cette progression pourra se ralentir ; mais, tant que chacun travaillera avec intelligence et librement , et recueillera à lui tout seul le fruit de ce travail , il n'y aura presque point de ménage qui ne laisse après lui plus d'enfans qu’il n’en faut pour le remplacer. En thèse générale, on peut dire que , dans notre espèce , la fécondité naturelle étant très-grande, et augmentant même avec le bon état des individus , il existe toujours des hommes dans un pays autant et à proportion qu’ils savent et qu’ils peuvent se procurer des moyens de subsistance. Cependant, pour que cette maxime soit pleinement juste, il ne faut pas entendre par moyens de subsistance, seulement les vivres , mais toutes les connaissances , toutes les ressources et tous les secours par lesquels nous pouvons nous préserver de toutes les misères et de tous les malheurs auxquels nous sommes sujets. Voilà pour ce qui concerne la possibilité de la population : et cette manière de l’envisager fait déjà voir assez