‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 57 sur 216 · CHAPITRE VII, LIVRE VH. g · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII, LIVRE VH. g

mieux que je l’eusse dépensé, même mal; car du moins quelqu’un en aurait profité. Mais, sur ce point, j’observe, i°. que ce n’est pas là un système de conduite, mais une vraie manie ; que cette manie est rare , parce qu’elle est trop visiblement nuisible à celui qui en est saisi ; qu’elle est toujours trop rare pour influer sensiblement sur la masse générale des richesses , et que même elle est encore plus rare dans les pays où règne l’esprit d’économie , que dans ceux où domine le goût du luxe , parce qu’on y connaît mieux l’utilité des capitaux et la manière de s’en servir.

2°. Je remarquerai que cette folie , si peu importante qu’elle ne mériterait pas de nous occuper, est encore en elle-même moins nuisible qu’on ne le croit , car ce ne sont pas des denrées qu’on peut enterrer ; ce ne sont que des métaux précieux que l’on enfouit. Ainsi les marchandises qui les ont procurés ont été livrées à la consommation , et ont rempli leur destination. Ce ne sont donc que les métaux qui sont soustraits à l’utilité générale : et, s’il était possible que la quantité en fût notable , il arriverait seulement que

chaque portion de ceux qui restent en circulation , en aurait plus de valeur , représenterait plus de marchandises et de travail , et que par conséquent le service se ferait de même. S’il en résultait quelque inconvénient, ce serait, tout au plus, pour le commerce étranger , parce que l’étranger pourrait,* à très-bon marché , s’emparer des productions du pays ; encore en serait-on bien plus que dédommagé par l’avantage que les manufactures nationales auraient sur les siennes , de pouvoir fournir à plus bas prix ; ce qui , comme l’on sait, est la plus grande de toutes les supériorités. C’est cette supériorité que les nations riches en métaux 11e peuvent balancer que par un bien plus grand talent de fabrication et de spéculation ; talent qui , en effet , est souvent leur partage , non pas parce qu’elles sont riches , mais parce que , dès long-temps , il existe chez elles , et que c’est lui qui les a enrichies. Mais c’est suivre trop loin les conséquences d’une chose qui ne peut arriver.

Je me crois donc en droit de conclure que , sous le rapport économique , le luxe est toujours un mal , une cause continuelle

Chapitre vit , Livre vit. p-j de. misère et de faiblesse. Sou véritable eflèt est de détruire incessamment , par la trop grande consommation des uns , le produit du travail et de l’industrie des autres ; et cet effet est si énorme , quoiqu’on l’ait souvent méconnu, que, dès qu’il cesse un moment dans un pays où il y a un peu d’activité, on y voit tout de suite un accroissement de richesses et de forces tout-à-fait prodigieux.

Ce que la raison nous démontre à cet égard, l'histoire nous le prouve par les faits. Quand la Hollande a-t-elle été capable d’efforts vraiment incroyables ? c’est quand ses amiraux vivaient comme ses matelots, quand tous les bras de ses citoyens étaient employés à enrichir letat ou à le défendre , et que personne ne s’occupait à faire croître des tulipes et h payer des tableaux. Tous les événemens politiques et commerciaux subséquens se sont réunis pour la faire déchoir; elle a conservé l’esprit d’économie , elle a encore des richesses considérables dans un pays où tout autre peuple vivrait à peine. Faites d’Amsterdam la résidence d’uife cour galante et magnifique; changez ses vaisseaux en habits brodés, et ses magasins en salles

de bal , et vous verrez si, dans très-peu dan-» nées , il lui restera seulement de quoi se défendre contre les irruptions de la mer. Quand l’Angleterre, malgré tousses malheurs et ses fautes , a-t-elle pris un développement prodigieux V Est-ce sous Cronnvel ou sousCharles

second ? Je sais que les causes morales ont bien plus de puissance que les calculs économiques; mais je dis que ces causes morales

n’augmentent toutes les ressources, que parce -

quelles dirigent tous les efforts vers des objets solides; ce qui fait que les moyens ne manquent ni à l’état, ni aux particuliers pour les grandes choses, parce qu'ils ne les ont pas employés en futilités.

Pourquoi les États-Unis de l’Amérique voient-ils doubler tous les vingt-cinq ans leur culture, leur industrie, leur commerce, leurs richesses et leur population ? C’est parce qu’ils produisent plus qu’ils ne consomment.

Ils sont dans une position favorable, j’en conviens ; ils produisent prodigieusement : mais enfin, s’ils consommaient encore davantage , 4s s appauvriraient, languiraient, seraient misérables comme les Espagnols, malgré tous leurs avantages.

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