‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 60 sur 216 · CHAPITRE VII, LIVRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII, LIVRE Vil

ce qu’on laissait perdre de forces sans s’en apercevoir dans les temps ordinaires; et l’on est effrayé d» voir combien cela était considérable. C’est là le fond de tout ce qu’il y a de vrai dans les déclamations de collège sur

la frugalité , la sobriété , l’horreur du faste , et toutes ces vertus démocratiques des nations pauvres et agrestes , que l'on nous vante si ridiculement , sans en comprendre ni la cause ni l’effet. Ce n’est pas parce qu’elles sont pauvres et ignorantes que ces nations sont fortes : c’est parce que rien n’est perdu du peu de forces qu elles ont , et qu’un homme qui a cent francs et les emploie bien , a plus de moyens qu’un homme qui en a mille et les perd au jeu. Mais faites qu’il en soit de même chez une nation riche et éclairée , et vous verrez le même développement de forces que vous avez vu dans la nation française , dont les efforts ont été bien supérieurs à tout ce qu’a jamais fait la république romaine ; car ils ont renversé des obstacles bien pluspuissans. Que l’Allemagne, par exemple, laisse seulement, pendant quatre ans, dans les mains de la classe laborieuse et frugale, les revenus qui servent au faste de

toutes ses petites cours et de toutes ses riches abbayes , et vous verrez si elle sera une nation forte et redoutable. Au contraire, supposez que l’on rétablisse entièrement en France l’ancien cours des choses, vous y verrez incessamment renaître , malgré son grand accroissement de territoire , la langueur au milieu des ressources , la misère au milieu des richesses , la faiblesse au milieu de tous les moyens de force.

On me répétera que j’assigne à la seule distribution du travail et des richesses , le résultat d’une foule de causes morales de la plus grande énergie. Encore une fois, je ne nie point l’existence de ces causes je la reconnais comme tout le monde ; niais de plus j’en explique l’effet. Je conviens que l’enthousiasme de la liberté intérieure et de l’indépendance extérieure , et l’indignation contre une oppression injuste et une aggression plus injuste encore, ont pu seules opérer en France ces . grands renversemens : mais je soutiens que ces grands renversemens n’ont fourni à ces passions tant de moyens de succès , malgré les erreurs et les horreurs auxquelles leur violence les a

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