‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 62 sur 216 · CHAPITRE VII, LIVRE VII. IO · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII, LIVRE VII. IO

peut craindre que la jouissance incomplète de cet avantage ne rende diûiciles et imparfaites la vraie prospérité et la vraie civilisation de la Russie.

Il faudrait dire quelles sont les espèces de luxe les plus nuisibles ; on pourrait considérer la maladresse dans les fabriques , comme un grand luxe ; car elle entraine une grande perte de temps et de travail. 11 faudrait surtout expliquer comment les grandes fortunes sont la principale et la presque unique source du luxe proprement dit ; car a peine serait-il possible s'il n’en existait que de médiocres. L’oisiveté même , dans ce cas , ne pourrait guère avoir lieu. Or , c’est une espèce deluxe, puisque , si elle n’est pas un emploi stérile du travail , elle en est la suppression (i). Les branches d’industrie qui peuvent produire rapidement des richesses immenses portent donc avec elles un inconvénient qui contre-

(i) Les seuls oisifs qu’on devrait voir sans improbation sont ceux qui se livrent à l’étude , et surtout à l’étude de l’homme : et ce sont les seuls qu’on persécute. Il y a de bonnes raisons pour cela. Ils font voir combien les autres sont nuisibles , et ils ne sont pas les plus forts.

IO 8 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, balance fortement leurs avantages. Ce ne sont pas celles-là que l’on doit désirer de voir se développer les premières dans une nation naissante. De ce genre est le commerce maritime. L’agriculture , au contraire , est bien préférable ; ses produits sont lents et bornés. L’industrie proprement dite , celle des fabriques, est encore sans danger et très-utile. Ses profits ne sont pas excessifs ; ses succès sont difficiles à obtenir et à perpétuer , ils exigent beaucoup de connaissances et des qualités estimables , et ont des conséquences très-heureuses. La bonne fabrication des objets de première nécessité est surtout désirable. Ce n’est pas que les manufactures d’objets de luxe ne puissent aussi être très-avantageuses à un pays ; mais c’est quand leurs produits sont comme la religion de la cour de Rome , dont on dit quelle est pour elle une marchandise d’exportation et non pas de consommation ; et il est toujours à craindre de s’enivrer de la liqueur qu’on prépare pour les autres. Toutes ces choses et beaucoup d’autres devraient être développées dans l’ouvrage dont il s’agit : mais elles ne sont pas de mon sujet. Je ne de-

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Vais pas faire l’histoire du luxe." Je devais dire seulement ce qu’il est, et quelle est son influence sur la richesse des nations. Je crois l’avoir fait.

Le luxe est donc un grand mal sous le rapport économique ; c'en est un plus grand encore sous le point de vue moral qui est toujours le plus important de tous , quand il s’agit des intérêts des hommes. Le goût des dépenses superflues , dont la principale source est la vanité, la nourrit et l’exaspère. Il rend l’esprit frivole et nuit à sa justesse. Il produit , dans la conduite, le déréglement qui engendre beaucoup de vices, de désordres et de troubles dans les familles. Il conduit aisément les femmes à la dépravation , les hommes à l’avidité, les uns et les autres au manque de délicatesse et de probité , et à l’oubli de tous les sentimens généreux et tendres. En un mot, il énerve les âmes en rapetissant les esprits ; et il produit ces tristes effets, non -seulement sur ceux qui en jouissent , mais encore sur tous ceux qui l’admirent ou qui servent à l’entretenir.

Malgré ces funestes conséquences, on doit

i tO COMMENTAIRE SÜR MONTESQUIEU, accorder à Montesquieu , que le luxe est sin * gulikrement propre aux monarchies , c’està-dire, aux aristocraties sous un seul chef, et qu'il est nécessaire dam ces gouvernemens . Ce n’est point , comme il le dit, alin d’animer la circulation , et pour que la classe pauvre ait part aux richesses de la classe opulente. Nous avons vu que, de quelque manière que celle-ci emploie ses revenus , ils fournissent toujours la même quantité de salaires : toute la différence est quelle paie des travaux inutiles au lieu de payer des travaux utiles : et si elle porte les dépenses de luxe jusqu’à hypothéquer ou aliéner ses fonds, la circulation n’en est point augmentée, parce que celui qui lui fournit son argent l’aurait employé autrement î-mais cela va directement contre les principes établis dans les livres précédens, par Montesquieu lui-même, qui fait, avec raison , de la perpétuité du lustre des familles nobles, la condition nécessaire de la durée des monarchies.

Si donc le monarque , comme il faut en convenir , a intérêt à encourager et à favoriser le luxe , c’est parce qu’il a besoin d’exciter puissamment la vanité, d’inspirer beau-

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