‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 87 sur 216 · CHAPITRE XI, LIVRE XT. l5y · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI, LIVRE XT. l5y

II s’ensuit que sa liberté' et son bonheur sont une seule et même chose. 11 serait toujours complètement heureux , s’il avait toujours complètement le pouvoir d’exécuter sa volonté ; et les degrés de son bonheur sont constamment proportionnels aux degrés de ce pouvoir.

Cette remarque nous explique pourquoi les hommes , même sans qu’ils s’en doutent , aiment tous si passionnément la liberté ; c’est qu’ils ne sauraient jamais aimer rien d’autre. Quelque chose 'qu’ils souhaitent , c’est toujours, sous un nom ou sous un autre, la possibilité d’accomplir un désir; c’est toujours la possession d’une partie de pouvoir, l’anéantissement d’une portion de contrainte, qui constituent une certaine quantité de bonheur. L’exclamation : Ah si je pouvais !

renferme tous nos vœux ; car il n’y en a pas un qui ne fut accompli , si celui-là l’était toujours. La toute-puissance , ou , ce qui est la même chose, la toute-liberié , est inséparable de la félicité parfaite.

Cette même remarque nous conduit plus loin. Elle nous fait voir pourquoi les hommes se sont souvent fait des idées si différentes

I 58 COMMENTAIRE SUR MONTESQÜIEÜ.

de la liberté ; c’est qu’ils en ont eu de différentes du bonheur. Ils ont toujours dû attacher éminemment l’idée de liberté, au pouvoir de faire les choses qu’ils désiraient le plus, celles auxquelles ils attachaient leur principale satisfaction. Montesquieu, dans son chap. II , pâraît s’étonner que beaucoup de peuples aient eu de fausses idées de la liberté , et l’aient fait consister dans des choses qui étaient étrangères à leurs solides intérêts, ou qui, du moins, n’y étaient pas essentielles. Mais il aurait dû d’abord s’étonner que les hommes aient souvent placé leur bonheur et leur satisfaction dans la jouissance de choses peu importantes ou même nuisibles. Cette première faute faite, l’autre devait s’ensuivre. Dès qu’un Russe , du temps de Pierre-le- Grand , mettait tant d’intérêt à porter sa longue barbe, qui n’était peut-être qu’une gêne et un ridicule , dès qu’un Polonais était passionnément attaché à la possession de son liberum veto , qui était le fléau de sa patrie , il est tout simple qu’ils se trouvassent très-tyrannisés de se voir enlever l’un ou l’autre de ces prétendus avantages. Us étaient réellement très-asservis, quand on les en a

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