‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 90 sur 216 · CHAPITRE XT, LIVRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XT, LIVRE XI

desire, en general, quelle leur laisse beaucoup de facilité pour manifester leur volonté, c’est qu’alors il est plus vraisemblable qu’ils seront gouvernés à leur gré. Cherchons donc , avec Montesquieu, quelles sont les conditions principales qu’elle doit remplir pour atteindre ce but : et, comme lui, ne nous occupons de cette question que d’une manière générale, et sans égard pour aucune localité, ni pour aucuue conjoncture particulière.

Ce philosophe justement célèbre a remarqué d’abord, que toutes les fonctions publiques peuvent être considérées comme se réduisant à trois principales : celle de faire les lois ; celle de conduire, suivant le vœu de ces lois, les aflaires tant intérieures qu’extérieures; et celle de statuer, non-seulement sur les difléiens des particuliers, mais encore sur les accusations intentées contre les délits privés ou publics; c’est-à-dire, en trois mots, que toute la marche de la société se réduit à vouloir, à exécuter, et à juger.

Ensuite il s’est aisément aperçu que ces trois grandes fonctions, et même deux d’entr’elles , ne pouvaient jamais se trouver réunies dans les mêmes mains sans le plus

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grand danger pour la liberté du reste des citoyens ; car, si uu seul homme ou un seul corps était, en même temps, charge de vouloir et d’exécuter, il serait certainement trop puissant pour que personne puisse le juger, ni par conséquent le réprimer. Si seulement celui qui fait les lois rendait les jugemens, il serait vraisemblablement bientôt le maître de celui qui les exécute ; et si enfin celui-ci , toujours le plus redoutable de tous dans le fait, parce qu’il dispose de la force physique, y joignait encore la fonction de juger, il saurait bien faire en sorte que le législateur ne lui donnât que les lois quil voudrait recevoir.

Ces dangers ne sont que trop réels et trop manifestes; il n’y a pas de mérite à les voir. La grande difficulté est de trouver les moyens de les éviter. Montesquieu s’est épargné la peine de chercher ces moyens. Il a mieux aimé se persuader qu’ils étaient trouvés. 11 blâme même Harrington de s’en être occupé. On peut dire de lui , dit-il , quil ri a cherché la liberté qu après l'avoir méconnue, et quil a bâti Chalcédoine ayant le rivage de Bysance devant les yeux. Il est tellement convaincu

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que le problème est pleinement résolu, qu’il dit ailleurs : Pour découvrir la liberté politique dans la constitution , il ne faut pas tant de peine : si on peut la voir où elle est , Si on l’a trouvée, pourquoi la chercher? et tout de suite il explique tout le mécanisme du gouvernement anglais, tel qu’il le conçoit dans son admiration . Il est vrai qu’à l’époque où il écrivait, l’Angleterre était extrêmement florissante et glorieuse , et que son gouvernement était, de tous ceux connus jusqu’alors, celui qui produisait ou paraissait produire les plus heureux résultats sous tous les rapports. Cependant ces succès , en partie réels, en partie apparens , en partie effets de causes étrangères, ne devaient pas faire illusion à une aussi forte tète , au point de lui masquer les défauts de la théorie de ce gouvernement, et de lui faire accroire quelle ne laissait absolument rien à désirer.

Cette prévention en faveur des institutions et des idées anglaises lui fait oublier d’abord que les fonctions législatives, exécutives et judiciaires, ne sont que des fonctions déléguées qui peuvent bien donner du pouvoir ou du crédit à ceux à qui elles sont confiées ,

mais qui ne sont pas des puissances existantes par elles-mêmes. 11 n’y a en droit qu’une puissance , la volonté nationale; et en fait il n’y en a pas d'autre que l'homme ou le corps chargé desfonctions exécutives, lequel, disposant nécessairement de l’argent et des troupes, a en main toute la force physique. Montesquieu ne nie pas cela , mais il n’y songe pas. 11 ne voit que ses trois prétendus pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Il les considère toujours comme des puissances indépendantes et rivales , qu’il ne s'agit que de concilier et de limiter les unes par les autres , pour que tout aille bien , sans faire entrer du tout en ligne de compte la puissance nationale.

Ne faisant point attention que la puissance exécutive est la seule réelle de fait et qu’elle emporte toutes les autres , il approuve , sans discussion , qu’elle soit confiée à un seul homme, même héréditairement dans sa famille , et cela, par lunique raison qu’un homme seul est plus propre à l’action que * plusieurs. Quand il en serait ainsi, il aurait été bon d’examiner s’il n’y est pas tellement propre, que bientôt il ne laisse plus aucune

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