II. — V enquête : v
Première comparution de l'aveugle : v. 13-17. Confrour talion de l'aveugle avec ses parents : v. 18-23. Seconde comparution de l'aveugle : v. 24-34.
V. 13-17. « Ils conduisent aux pharisiens cet homme jadis aveugle. 14 Or cétmt le jour du sabbat que* Jésus (wail fait de la boue et ouvert les yeux de cet homme.
15 A leur tour^ les pharisiens lui demandaient aussi cornment il avait recouvré la vue. Il leur dit : Il a appliqué de la boue sur mes yeux, et je me suis lavé^ et je vois.
16 lÀ'dessus, quelques-uns des pharisiens disaient : Cet homme n'est pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le ^bbat. D*autres disaient ^ Comment un méchant peut-il
. faire de tels miracles? Et ils étaient divisés entre eua*. il S'adressant de nouveau à l'aveugle, ils lui dirent: Et toi, que dis-tu de lui, de ce quil (a ouvert les yeux? H répondit : C'est un prophète. » — Ceux qui poussent à fenquête sont ces interrogateurs malveillants des v. 10 et a. Le terme les pharisiens ne peut désigner le Sanhédrin tout entier (comp. VII, 45). La secte importante des phatisiens avait probablement xxit^ certaine organisation, et
* A roocasion du terme àvtf^Xe4»8 (littér. : t7 revit), Meyer cite un passage de Pausanias [Messen. IV, i 21, o, éd. Schubart] où cet auteur emploie aussi ce terme au sujet de la guërison d'un aveugle-në. Ce fait ^Unt fort intéressant en lui-même, nous ajoutons les détails suivants : Il s'agit d'un devin Messënien, nommé Ophionée, aveugle de naissance *ôv àc y«v£Tf,ç Tupxdv), qui à la suite d'un accès violent de maux de tète i^UNTa la vue [àv^pXEipsv àr*ajTo5;. Il est vrai que Pausanias rapporte ensuite qu'il la perdit bientôt après.
' Au lieu de otc, m B L X It*"<i lisent ev r, r,{jL«p«.
les personnages ici désignés en étaient les représentants attitrés, le comité directeur. C'était sans doute le lendemain du jour où avait eu lieu le miracle. — Les mots : // avait fait de la botte, sont finement ajoutés pour faire ressortir, dans le miracle, le travail anti-sabbatique. M. Renan dit de Jésus : <ic II violait ouvertement le sabbat. > Nous avons déjà fait voir qu'il n'en est rien (t. II, p. 398); dans ce cas, comme dans celui du ch. V, Jésus avait foulé aux^ pieds, non le sabbat mosaïque, mais sa caricature pbarisaïque. — Les mots 7:à>.iv (littér. de nouveau) et lesel répétés (v. 15) sont tirés de l'impression de l'aveugle, qae ces interrogatoires fatiguent ; car il en pénètre déjà l'intention. Ainsi s'explique aussi la brièveté un peu cassante de sa réponse. La scission qui s'était manifestée dans le public, se reproduit dans ce cercle restreint. Les uns, partant de l'inviolabilité du statut sabbatique, contestent à Jésus^ comme transgresseur dç ce statut, toute missioQ divine, d'où résulte logiquement la négation du miracle. Les autres, partant du fait du miracle, concluent au caractère saint de Jésus et nient implicitement l'infraction sabbatique. Le choix de la prémisse dépend ici, comme too* jours, de la liberté morale ; c'est à ce point de départ que se séparent les amis de la lumière et ceux des ténèbres; le reste n'est plus qu'affaire de logique. — 11 ne faut pas traduire ifxaprwVi^ par pécheur. Les défenseurs de Jésus ne songent point à affirmer sa parfaite sainteté ; la terminaison (o>.o; exprime l'abondance, l'habitude; ainsi: un homme sans principes, comme les péagers. — La question adressée à l'aveugle au v. 17 a pour but de lui arracher une parole qui fournisse un prétexte de suspecter sa véracité. Quant à ce dernier, il reconnaît dans le miracle^ conformément à l'opinion rerue (111, 2!, le signe d'une mission divine, et le déclare franchement.
CHAP. IX, 13-23. lâS
V. i8-23. « Les Jbuifs donc ne crurent point qu'il vût été aveugle et qu'il eût recouvré la vue y jusqu'à ce qu'ils msseni fait venir le père et la mère de celui qui avait recouvré la vue; i9 et ils les interrogèrent^ disant: Est- «e là votre fils, que vous dites être né aveugle ? Comment dotic voit'il à cette heure f 20 Les parents leur répondis renl et dirent : Nous savons que c'est là notre fils, et qu'il est né aveugle; 21 mais comment il voit maintenant , nous ne k savons ; ou qui lui a ouvert les yeux, pour nous, fum ne te savons; il a de tàge, interrogez-le^ : il déclarera lui-même ce qui le concerne. 22 Les parents parlèrent ùinsiy parce qu'iL% craignaient les Juifs; car les Juifs étaient déjà convenus que si quelqu'un le reconnaissait pour le ChrLstj il serait exclu de la synagogue. 23 Cest pour cette raison que ses parents dirent : Il a de tdge, interrogez-le. n — Dès ce moment, c'est le parti décidément hostile à Jésus (oi 'lo^j^aioi, les Juifs) j qui prend en mains la direction de l'enquête. Ils soupçonnent un compérage entre Jésus et l'aveugle, et veulent, par cette raison, interroger ses parents. Des trois questions que renferme le v. 19, les deux premières, celles qui se rapfortent à la cécité originaire de leur fils et à l'idenlilé de Fhomme guéri avec ce fils, sont résolues aussitôt affirmativement par les parenfô. Il y a quelque chose de comique <lans ces trois aùro;, /ui, par lesquels ils se déchargent sur loi de la solution de la troisième. — Le terme (juveTéôeivro, ih étaient convenus^ v. 22, désigne une décision prise, et non un simple projet, comme le pense Meyer ; cela ressort do mot Yj^Tj, déjà, et de la connaissance qu'ont les parents <'e celte mesure. — On ne pratiquait probablement à cette
' î< omet les motj; aurov gpoiTTjWTs. BDLX Ili»»«"q'»e"les placent avant
époque que le premier des trois degrés d'excommunication admis plus tard par les rabbins. Cette peine consis* tait dans l'exclusion de la synagogue et la rupture des relations domestiques pendant trente jours ; elle pouvait être prolongée. C'est ici un nouveau jalon dans le développe* ment des mesures hostiles à Jésus ; c'est la transition entre l'envoi des huissiers (ch. VII) et le décret du cb. XI. La lâcheté des parents prélude à celle du peuple entier.
V. 24-ÎÎ4. <k Ils appelèrent pour la seconde fois l'homme qui avait été aveugle, et lui dirent : Donne gloire à Dieu; îious savons que cet homme est un méchant. 25 Lui répondit* : Si c'est un méchant^ je ne le scUs; je sais une chose : c'est que moi qui étais aveugle^ maintenant je vois. 26 Ils lui dirent de nouveau* : Que t'a 141 fmtf Comment (a-t-il ouvert les yeux? 27 // leur répondit: Je vous loi déjà dity et vous n'avez pas écouté: pourquoi voulez-tms l'entendre de nouveau? Voulez^vous aussi devenir ses dtfciplesf 28 Ils l'injurièrent et lui dirent : Toi, tu es disciple de cet homme: nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Quant (i Moise, nous savons que Dieu lui a parlé; num celui-ci, nous ne savo)is dou il est. SO Cet homme leur répondit et leur dit : C'est en ceci^ quest le fait digne détonr nement*, que vous ne sachiez d'où il est; et cependant, il nia ouvert les yeux! 31 Or , nous savons que Dieu n'exauce pas les méchants; mais si quelquun l'honore et fait sa volonté, celui-lit, il [exauce. 32 Jamais on n'outt dire que personne ait ouvert les yeux d'un aveugle-né. 33 Si celui-ci n était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire
* Los alexandrins retrancliont xat si-sv qu'ajoute le T. R.
* N B I) Iti"«î'-'q"«- V^'. omeltont naXiv.
' T. R. avec M Mjj.: sv vas toutw; N B L : £v tojtw vas; D SvT.: tv TO'jTfi) ojv : X a : £v y*? toutco.
* N B L 3 Mnn. Chrvs. lisent -o devant Oa-juiarrov.
de pareil. Si Ils répliquèrent et lui dirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes ! Et ils le chas-tèrenl dehors. > — Â la suite de celte conrrontation, une délibération intervient; le parti violent remporte; on décide d'arracher à l'aveugle le désaveu du miracle au nom du principe sabbatique, en d'autres termes d'anéanlir le fait par la dogmatique. L'expression donner gloire à Dieu désigne l'hommage rendu à Tune des perfections divines momentanément obscurcie par une parole ou par un fait qui semble y porter atteinte (Jos. VII, 19; 1 Sam. VI, 5). Le blasphème était ici la déclaration de l'aveugle : C'est un prophète. Il était attentatoire à la sainteté et à la vérité de Dieu de donner ce titre à un violateur du sabbat. Celle assertion coupable devait donc être lavée par une déclaration contraire : C'est un méchant. — t Nous savons, » disent les chefs (v. 24 et 29), se posant en représentants du savoir théologique en Israël ; en vertu de leur savoir, le miracle ne peut pas être : donc il n'est pas. De son côté, l'aveugle, tout en avouant habilement son incompétence dans les questions théologiques, oppose simplement le fait au savoir; son langage devient décidément ironique : il a conscience de la mauvaise foi de ses adversaires. Ceux-ci sentent la force de sa position, et l'interrogent de nouveau sur les circonstances du fait (v. 26), espérant trouver, dans quelque détail de son récit, un moyen d*allaquer le fait lui-même. N'ayant pas réussi à le renverser par la dogmatique, ils veulent le miner par la critique. Ce retour h une phase de l'enquête déjà dépassée indigne el enhardit l'aveugle tout à la fois; il triomphe de leur ïnipuissance, et sa réponse déborde d'ironie : Vous n'avez pas entendu, vous êtes donc sourds! Ils couvrent alors leur embarras par l'injure; entre Jésus et le sabbat ou, ce qui ï'evient au même, entre Jésus et Moïse, leur choix est fait.
L'aveugle, voyant qu'on raisonne avec lui, s'enhardit de plus en plus et se met aussi à argumenter; s'il n'a pas fait sa dogmatique, il sait au moins son catéchisme. Y a-t-il un Israélite qui ignore cet axiome théocratique : que le miracle est un exaucement de prière, et que la prière da méchant n'est pas exaucée? — La construction du v. 30 est douteuse. Meyer, Luthardt: cDans ces circonstances, en eflet, il est fort étonnant que vous ne sachiez pas d'où il vient et qu*il m'a ouvert les yeux. > Mais, dans ce sens, les derniers mots sont oiseux. Cette idée : c et qu'il m'a ouvert les yeux, » est la supposition de la phrase précédente : d*oU il vient. Il vaut donc mieux faire de la propos. oTi... le développement du iv ro'jrw, et de la dernière proposition une principale antithétique introduite par xai, et, et pourtant (comme si souvent chez Jean) : < Voici où il y a réellement du prodige : c'est que vous ne sachiez pas d'où vient cet homme; et pourtant il m'a ouvert les yeux ! » Tap, car : en effet, il y a ici quelque chose d'étrange. — Nom savons, nous simples Juifs, en général (v. M); en opposition à l'orgueilleux nous savofisAt ces docteurs dans les v. 24 et 29. — L'argumentation est serrée; le v. 31 est la majeure; le v. 32, la mineure; le V. 33 tire la conclusion.
Battus par cette impitoyable logique, dont le point d'appui est tout simplement le principe que ce qui est, e4it, les adversaires de Jésus se livrent à la fureur. En disant à l'aveugle : Tu es né tout entier dans le péché, ils font allusion à sa cécité originaire, qu'ils envisagent comme une preuve de la malédiction divine sous laquelle est né cet homme (v. 2 et 3); et ils ne s'aperçoivent pas que, par cette injure même, ils rendent hommage ù la réalité du miracle qu'ils prétendent nier. C'est ainsi que l'incrédulité finit par se donner un démenti à elle-même. L'expression
ili le chassèrent signifie seulement qu'ils Texpulsèrenl violemment de la salle. L'excommunication proprement dite n'eùl pu être prononcée que par le Sanhédrin et en vertu d'une délibération en forme; mais elle devait naturellement résulter de cette scène.
S'il est un récit dont la vérité soit garantie par son caractère simple et dramatique, c'est celui-ci. Le fait n'a pas été inventé pour servir de point d'appui à un discours métaphysique, puisque ce discours n'existe pas. Toute cette scène est si peu idéale de sa nature qu'elle repose au contraire, d'un bout à l'autre, sur la réalité du fait. Baur le reconnaît lui-même. « La réalité (lu fait, dit-iL est le point contre lequel se brise la contradiction des adversaires*.» Et ce fait, selon lui, serait inventé! Quel \ homme, qn'un évangéliste qui écrit tout un chapitre pour inon- I Irer comment l'argumentation dogmaticfue se brise contre le fait, ; et qui ne croit point lui-même à la réalité de ce fait! N'arrive- Ml pas ici à la critique ce qui arrive aux pharisiens au v. 34? Ae se donne-t-elle pas un démenti à elle-même ? Tout ce chapitre présente à la critique moderne son portrait. Les défenseurs du statut sabbatique raisonnaient ainsi : Dieu ne peut prêter sa puissance à un violateur du sabbat: donc le miracle attribué à iésus n'est pas. A non passe ad non esse valet consequeyitia. Les adversaires des miracles dans l'histoire évangélique raison- , nent exactement de la même manière, seulement en substituant i un statut religieux un axiome scientifique : Le surnaturel ne i^^M^ pas être; donc, quelque bien attestée que soit la guérison de l'aveugle-né, elle n'^^^ pas. Mais le fait tient bon contre le statut, de quelque nature qu'il soit, et finira par le forcer à abdiquer.