II. — Pendant la fête : VII, U
La première agitation s'était calmée; chacun vaquait tranquillement à la célébration de la fête, quand tout h coup Jésuë parait dans le temple et se met à enseigner. Les autorités n'avaient pris contre lui aucune mesure ; et il lui restait assez de temps pour accomplir son œuvre et convier à la foi ce peuple venu de toutes les contrées du monde.
Ce morceau renferme Irois enseignements de Jésus, dont le thème lui est fourni à chaque fois par une réflexion de ses auditeurs ou une démarche de ses adversaires. Le premier est une justification de son ministère, c'est-à-dire de sa doctrine et de sa conduite (v. ii-^A) ; le second, une déclaration énergique de son origine divine (v. 25-30) ; le troisième contient l'annonce de sa fin prochaine et rend les Juifs attentifs aux conséquences que ce départ aura pour eux (v. 31-36).
La différence de ton entre ces trois témoignages est sensible: d'abord Tapologie, puis la protestation, enfin Tavertissement et la menace.
1. Apolofie de soa easeifieBeat et de sa coadoite : v. 14-24.
1** V. 14-18: Son enseignement.
V. 14 et 15. € Cependant, comme la fête était déjà à demi écoulée, Jésus monta au temple; et il y enseignait. 15 Etales Juifs s* étonnaient, disant: Comment celui-ci con^ naît'il les Ecritures, n étant point un homme qui ait étudié? » — La question des Juifs ne portait pas sur la compétence de Jésus (comme le pense Tholuck, d'après les usages rabbiniques des temps postérieurs); mais leur étonnement provenait plutôt, d'après le texte, de l'assurance et do riiabilelé avec lesquelles Jésus maniait les déclarations scripturaires. — Il no faut point sous-entendre un objet (yparxjjLaTa, los saintes lettres), avec (jt.c(jt.a&r)îao;, ayant étudiéy conmie le font nos traducteurs [^ ne les ayant point étudiées » ). lvUu.a(hixto; est absolu : f N'ayant pas été disciple , n'ayant point passé par l'école des maîtres. > — rpafXjxaTa, les lettres, désigne sans doute la littérature en général, et non pas seulement les saintes Ecritures (ypa-
* N B I) L T \ : îOav»;jL«^ov ouv, au lieu de x«t cOau^aal^ov.
çaî, Upà ''^'fi^nLaLTa). Comp. Act. XXVI, 24-. Mais comme les écrits sacrés étaient chez les Juifs l'objet essentiel des études littéraires, ypafxpTa se rapporte certainement en première ligne aux Ecritures. — Cette parole des adversaires de Jésus prouve, comme Meyer Fobserve avec Justesse, que c'était un fait généralement connu que Jésus n'avait reçu aucun enseignement humain.
V. 16 et 17. c Jésus leur répliqua^ disant: Mon enseignement n*est pas de moiy mais de relui qui m'a envoyé; 17 si quelqu'un veut faire sa volonté^ il reconnaîtra si cet enseignement vient de Dî^m ou si je parle de mon chef. » — Jésus entre dans la pensée de ses auditeurs : pour enseigner, il faut assurément avoir été disciple. Et il montre que lui aussi satisfait à ce postulat : c Je n'ai pas passé par renseignement de vos rabbins; mais je sors néanmoins d'une école, et d'une bonne école. Celui qui m'a donné ma mission, m'a aussi appris mon message, de sorte qu'en enseignant je ne tire rien de mon propre fonds. Renonçant à toute pensée propre, je ne travaille qu'à saisir avec docilité sa pensée et à la reproduire fidèlement.»
Mais comment vérifier une telle assertion? Le v. 17 en indique le moyen. L'enseignement de Jésus-Christ, dans sa portée la plus élevée, n'est qu'une divine méthode de sanctification; quiconque par conséquent cherche sérieusement à faire la volonté de Dieu, c'est-à-dire à se sanctifier, éprouvera bientôt la divine efficacité de cette méthode et rendra infailliblement hommage à l'origine divine de l'Evangile. — Plusieurs interprètes, surtout parmi les Pères (Augustin) et les réformateurs (Luther), ont entendu par la volonté de Dieu, non, comme nous venons de le iaire, l'idéal moral formulé par la loi ou perçu par la cons-
* La plupart des Mjj. ajoutent ouv.
cience, mais le commandement de la foi en Jésus-Christ : < Celui qui voudra obéir à Dieu, en crof/anl en moiy ne tardera pas à se convaincre par sa propre expérience qu'il a eu raison d'agir ainsi. > Le sens de Lampe se rapproche de celui-là ; il rapporte la volonté de Dieu aux préceptes de la morale chrétienne : « Celui qui voudra pratiquer ce que je commande, se convaincra bientôt de la divinité de ce que j'enseigne. » M. Reuss également : c Jésus déclare (Jean VII, 17) que, pour comprendre ses discours, il faut commencer par les mettre en pratique. > La pratique sérieuse de la loi évangélique doit conduire en efiet à la foi au dogme chrétien. Mais, si vraies que soient en ellesmêmes toutes ces idées, il est évident que Jésus ne peut employer ici le mol volonté de Dieu que dans un sens admis par ses adversaires et applicable à leur position actuelle, comme Israélites, ce qui exclut Tapplication de cette expression à la foi ou à la morale chrétienne. Le sens de cetle parole revient à celui de V, 46 : « Si vous croyiez sérieusement à Moise , vous croiriez aussi en moi, > ou à celui de III, 21 : « Celui qui pratique la véritéy vient à la lumière, > D'une part, la sainteté sublime de l'Evangile se révèle à une àmc avide de perfection avec un éclat immédiat et irrésistible; de l'autre, impuissante qu'elle est à réaliser l'idéal qui fuit devant elle à mesure qu'elle croit s'en rapprochei', elle est forcée de chercher le repos et la force dans les bras de" l'envoyé divin qui se révèle à elle comme son Sauveur. La foi n'est donc pas la conclusion d'une opération logique; elle se présente à l'âme comme le résultat d'une expérience morale, le moyen efficace de satisfaire le plus légitime de tous nos besoins, celui de sainteté. — ©Ayi, veut, indique l'aspiration, l'effort; mais rien de plus. Car la réalisation de la sainteté reste impossible en dehors de la foi, et c'est précisément
CIIAP. VII, 17. 17
là ce qui pousse V&me à la foi *. La sainteté infrinsèque et sanctifiante de TEvangile correspond parfaitement au besoin de sanctification ainsi cultivé dans l'àme. Le verset
* Qu'il nous suit permis do citer ici un trait de l'iiistoiro des missions qui nous paraît fournir le plus beau commentaire de cette parole de Jésus. Il est tiré du récit du séjour à Lha-ssa, capitale du ïhibet, de MM. Hue et Gabet, missionnaires catholiques en Chine, en 1846. « Un médecin, originaire de la province de Yun-nan, montra plus de générosité. Ce jeune homme, depuis son arrivée à Lha~ssa, menait une vie si étrange cpie tout le monde le nommait ÏEi^yiite chinois. Il ne sortait que pour aller voir ses malados, et ordinairement il ne se rendait que chez les pauvres. Les riches avaient beau le solliciter ; il dédaignait de répondre à leurs invitations, à moins qu'il n'y fût forcé I>ar la nécessité d'obtenir quelques secours; car il ne recevait jamais rien des pau\res au ser\ice desquels il s'était voué. Le temps qui n'était pas absorbé par la visite des malades, il le consacrait à l'étude; il passait même la majeure partie de la nuit sur ses livres. Il dormait |)eu et ne prenait par jour qu'un seul repas de farine d'orge , sans qu'il lui arrivât jamais d'user de viande. Il n'y avait, au reste, cpi'à le voir pour se convaincre qu'il menait une vie rude et pénible : sa figure était d'une pâleur et dune maigreur extrêmes; et ijuoiqu'il fût ilgé tout au plus d'une trentaine d'années, il avait les cheveux pr&sque entièrement blancs. Un jour il vint nous voir pendant que nous récitions le bréviaire dans notre petite chapelle ; il s'arrêta à quelques pas de la porto et attendit gravement et en silence. Une grande image coloriée, représentant le crucifiement, avait sans doute fixé son attention ; car aussitôt que nous eûmes terminé nos prières, il nous demanda brusquement, et sans s'arrêter à nous faire les politesses d'usage, de lui expliquer ce que signifiait c^îtte image. Quand nous eûmes satisfait à sa demande, il croisa les bras sur sa poitrine, et, sans dire un seul mot, il demeura immobile et les yeux fixés sur l'image du crucifiement ; il garda c^tte position pendant près d'une demi-heure ; ses yeux enfin se mouillèrent de larmes ; il étendit les bras vers le Christ, puis tomba à genoux, frappa trois fois la terre de son front et se releva en s'écriant : « Voilà le seul Bouddha que les hommes doivent adorer ! » Ensuite il se tourna vers nous, et après nous avoir fait une profonde inclination, il ajouta : « Vous êtes mes maîtres, prenez-moi pour votre disciple » (yoyage en Tartarie et en Thihet, t. II, p. 325-3Î8). — Telle est l'affinité profonde qui existe entro l'Ame qui veut faire le bien, tel qu'il a été révélé à sa conscience, et le Christ par qui seul elle se voit rendue capable de le réaliser.
3« Vol. t
suivant indique un trait spécial de cette sainteté de Christ, par lequel elle répond au besoin moral le plus profond du cœur enseigné de Dieu. Suavis harmonia entre ôc"Xr, et OeTvr.aa, dit Bengel.
Le mode de celte démonstration toute morale de la divinité de l'Evangile est décrit au v. 18 :
V. 18. « Celui qui parle de son chef, cherche sa propre gloire; mais celui qui cherche la gloire de celui qui Fa envoyé^ celui-là est véridique^ et il n*y a pas d'injustice en lui. 7> — On envisage d'ordinaire ce v. comme une 5econde preuve, juxtaposée à la précédente : v. 17, la preuve d'expérience interne; v. 18, le critère objectif. Mais en raison de Vasyndeton^ le v. 18 doit plutôt être une confirmation émue de la pensée du v. 17. L'Evangile possède un caractère particulièrement propre à frapper l'homme avide de sainteté : tout dans son contenu tend h glorifier Dieu, et Dieu seul. Or, du but on peut conclure à l'origine : si tout, dans l'Evangile, est en vue de Dieu, tout aussi doit y provenir de Dieu. Cette parole explique donc la manière dont se réalisera le : // reconnaîtra, du v. 17; elle formule le syllogisme moral par lequel l'àme avide du bien arrivera à discerner Dieu comme auteur de l'Evangile. En même temps, cette parole contient la réponse à l'accusation de ceux des auditeurs qui disaient : // égare le peuple. Celui qui trompe les autres, le fait pour lui-même, et non en vue de Dieu. Le messager qui ne cherche que la gloire du maître qui l'envoie, et ne trahit aucun intérêt persoitnel dans ses communications, donne, en cela même, la preuve de la fidélité avec laquelle il rend son message; aussi certainement il ne dit rien en vue de lui-même, aussi certainement il ne dit rien non plus de son propre chef. Le v. 18 a le caractère d'une maxime générale; mais l'application que Jésus en fait à lui-même, est transparente.
Pour compreDdre ce raisonnement, il suffit de l'appliquer à la Bible en général : Dieu y est glorifié de la première page à la dernière, et Dieu seul. L'homme, dans ce livre, est constamment humilié; donc ce livre est de Dieu. C'est l'argument qui atteint le plus directement la conscience.
Les derniers mots du v. 18 : Et il ny a pas d injustice en lui^ renferment la transition de l'enseignement de Jésus (son "kaiktX^)^ V. 17-18, à sa conduite (son xoieîv), v. 19-23. La parfaite droiture dans la publication de son message esl accompagnée, comme elle doit l'être, de la parfaite pureté dans la conduite; et l'humilité, la recherche de Dieu et non du moi, est la garantie de la réalité de l'une et de l'autre.
Si nous n'avions pas les versets suivants, nous pourrions penser que les derniers mots : Et il n'y a pas d'injustice en luij ne s'appliquent qu'à l'accusation vague du V. 12 (c'est -un imposteur] ; mais l'argumentation suivante, V. 19-23, montre bien, malgré les dénégations de Meyer, que Jésus pense spécialement à l'accusation qui pesait encore sur lui, comme violateur du sabbat, depuis son précédent séjour à Jérusalem (ch. V). C'était là le grief par lequel on justifiait auprès de la multitude ce jugement sommaire : // trompe le peuple. Il n'y a donc aucune raison de donner ici à à^wcîa, injustice, comme le font plusieurs interprètes, le sens de mensonge; ce serait briser le lien que Jésus lui-même établit par ces derniers mots entre ce qui précède et tout ce qui va suivre. On voit ici que l'inculpation dont il avait été l'objet au ch. Y ne lui avait pas été indifférente, et combien il tenait à enlever sur ce point tout prétexte à l'incrédulité.
^ V. 19-24 : Sa conduite morale.
V. 19-23. « Moïse ne vous a-t-il pas donné ^ la loif Et cependant aucun de vous n'accomplit la loi! Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir? 20 La foule répondit et dit : Tu es possédé d'un démon; qui est-ce qui cherche à te faire mourir? 21 Jésus répondit et leur dit: fai fait une ceuvre, et vous êtes tous dans Vétonnemeni. 22 C'est pour cela * que Mo'ise vous a donné la circoncision (non quelle soit de Mo'ise, mais elle vient des pères), et que le jour du sabbat vous circoncisez un homme. 23 Si un homme reçoit la circoncision en un jour de sabbat, pour que la loi de Mo'ise ne soit pas violée, pout^ez-vous vous irriter contre moi de ce que j'ai guéri un homme tout entier en un jour de sabhai?i> — Ce passage est un exemple de Thabilelé avec laquelle Jésus maniait la loi. Mais, pour comprendre cette argumentation, il faut bien se garder de généraliser, comme le font la plupart des interprètes, l'idée du v. 19. On accusait Jésus d'avoir violé la loi du sabbat donnée par Moïse ; c'était là Vinjustice à laquelle il avait fait allusion V. 18. «Cette loi, dit-il maintenant, que vous me reprochez d'avoir violée, aucun de vous, qui vous posez en zélateurs de Moïse, ne se fait scrupule de la transgresser à l'occjision. » Qu'entend-il par cette transgression dont tous se rendent coupables? Veut-il exprimer cette idée banale: que tout homme pèche et par conséquent transgresse la loi? Non; nous ne sommes pas ici dans l'épitre aux Romains. H pense certainement à une violation spéciale, analogue h celle dont on l'accusait lui-même. Ou bien faudrait-il chercher l'explication de ces mots dans la question suivante : Pourquoi cherchez -vous à me faire mourir? comme si la transgression qu'il reproche aux Juifs n'était autre que la haine meurtrière qu'ils nourrissent contre lui?
* B D H lisent eSo)xev contre les 15 autres Mjj. qui ont ôeSoixcv.
• N omet ^8ia looio.
Ainsi Meyer et d'aulres. Mais pourrait-il dire : Nul devons n'accomplit la loiy en parlant d'un acte qui n'était point consommé? Cette question n'a qu'un sens possible; c'est celui qui ressortira avec évidence du v. 22 : c En circoncisant vos enfants le huitième jour après leur naissance, même quand ce jour vient à tomber sur le sabbat, vous violez vous-mêmes régulièrement le repos sabbatique. Pourquoi donc comploter ma mort pour un crime qu'en réalité vous commettez tous? » Le [u, moi^ est en tête, par opposition à où^eU i^ ùfxûv, aucun de vous. Meyer objecte que la forme èpi serait nécessaire, si ce pronom était aussi fortement accentué. Mais pourquoi^ dans le cas contraire, ne serait-il pas placé plutôt entre les deux verbes? — Ces mots ne peuvent s'appliquer à la multitude qui entourait Jésus, qu'en tant qu'il l'envisage comme représentant la nation tout entière.
Jésus allait s'expliquer, quand la foule, qui n'était pas encore au fait des desseins secrets des chefs, l'interrompt en lui reprochant de se livrer à des idées noires et à des soupçons sans fondement. On attribuait l'abattement, la mélancolie, les pensées sombres, à une possession diabolique (le xaxoÂatfjLovav des Grecs).
Jésus, sans relever cet outrage, reprend avec calme son raisonnement, mais sous une forme un peu difiérente, déterminée par cette interruption. Au v. 2i, Jésus reconnaît qu'il a fait une œuvre dans laquelle on peut trouver une violation du sabbat : c Et vous voilà tous, ajoute-t-il, criant au scandale, à cause de cette seule œuvre. > eaii(JLa^fiiv exprime ici l'effroi qu'on éprouve devant un acte monstrueux. — "Ev epyov, une seule œuvre (sabbalique)^ en opposition à cette multitude de violations qui se répètent chaque jour de sabbat en Israël, lorsqu'on circoncit les enfants nés huit jours avant.
Jésus reprend donc ici Targumentation commencée v. 19. Les mois : Moïse vous a donné la circoncision, renouent avec les précédents (v. 19) : N'est-ce pas Moïse qui vous a donné la loi? et les complètent. Le sens est : € Ce Moïse, qui a donné la loi de Sinaï, et qui a établi le sabbat [v. 19), est pourtant le même qui a ordonné la circoncision (v. 22). Or, ajoute Jésus, en vous ordonnant de circoncire un homme le jour du sabbat, il fait de vous un peuple de transgresseurs du sabbat. » En effet, dans la circonstance mentionnée, chaque père israélile sacrifiait, sans hésiter, la loi du repos sabbatique à l'ordonnance de la circoncision. — Mais on pouvait répondre : « Oui ; nous agissons ainsi, il est vrai ; mais c'est pour le bien de l'enfant qui se trouve par là purifié de sa souillure héréditaire. » C'est précisément ce but bienfaisant de la circoncision dont Jésus s'empare en terminant, pour résoudre par un irrésistible a fortiori le cas pendant et clore ainsi son argumentation (v. 23) : « Si une purification locale et partielle, comme celle qu'opère la circoncision, peut autoriser la violation du repos sabbatique, combien plus celle violation ne serat-elle pas légitimée, quand il s'agit d'un acte tel que l'œuvre que j'ai accomplie, qui a pour effet de guérir ei l'homme tout entier? >
Le principe sur lequel repose en dernière analyse toute cette argumentation est celui que Jésus a formulé ailleurs en ces mots : « Le sabbat a été fait pour f homme. > En vertu de ce principe, dès que, dans la loi elle-même, il s'élève un conflit entre le sabbat et un acte salutaire à l'homme, c'est ce dernier qui prime le sabbat, et cela sans même qu'il soit nécessaire d'une autorisation expresse donnée par le législateur, mais uniquement parce que le bon sens prononce qu'il en doit être ainsi. En effet, dans la seule parole de Moïse relative à la circoncision (Lév. XII,
CIIAP. VU, 22. 23. 23
3), il n'est point question de la collision inévitable de ce rite avec l'ordonnance sabbatique. Et si la conscience nationale avait spontanément donné au conflit entre les deux prescriptions divines, dans le cas indiqué, la solution d'après laquelle la circoncision prinnaitle sabbat, pourquoi l'œuvre de Jésus, plus salutaire encore que la circoncision, ne serait- elle pas au bénéfice de cette solution? Nous avions rapporté, dans la 1**® éd., le ^là toîto, à cause de cela, au verbe : vous êtes dans Vélonnement, du v. 21 : f Vous êtes étonnés à cause de cela. » C'est l'opinion de la plupart des interprètes modernes, qui s'explique par la difficulté de faire porter le pour cela sur l'idée : Moise a donné. Comment, en eflct, faire dire à Jésus que Moïse a donné le commandement de la circoncision en vue du cas actuel? Meyer et Luthardt rapportent le ^là toOto, pour cela, au v. 22, mais en le faisant porter directement sur la proposition oCy on, non pas que : « Moïse vous a donné la circoncision pour la raison, non pas que,,,, mais que, . . , » au lieu de : « Moïse ne vous a pas donné la circoncision par la raison que..., mais parce que... > On sent combien cette interprétation violente le texte. Et l'asyndelon, qui se produit ainsi entre v. 21 et 22, n'est justifié en aucune manière. N'est-il pas possible cependant de justifier le rapport grammatical des mots : pour cela, à ce qui suit, en leur donnant ce sens : « C'est justement pour cela, c'està-dire pour vous apprendre à ne pas juger comme vous le faites — quand vous ouvrez de grands yeux (ôaufjLàÇcTe) sur mon œuvre sabbatique — que Moïse n'a pas craint de laisser subsister un conflit dans la loi entre la prescription de la circoncision et le statut sabbatique ! Il vous a tous rendus par là coupables de l'infraction pour laquelle vous cherchez à me tuer. i> Le pour cela, ainsi compris, renferme la plus piquante ironie, t Moïse a d'avance plaidé ma cause, en in-
troduisant clans la loi cette collision, qui vous force à subordonner le sabbat à un intérêt supérieur. » Si Ton accepte ce sens, il est naturel de faire porter aussi le pour cela sur la dernière proposition du v. 22, comme nous l'avons fait, en introduisant un (/ue dans la traduction, cl C'est pour cela que Moïse a donné... ei que, même en un jour de sabbal, vous circoncisez... d
11 n'est pas aisé de comprendre le but de cette restriction : « Kon que la circoncision soit de MoïsCy niais elle vient des pères. y> Si elle était destinée, comme le veulent une foule d'interprètes, à relever la circoncision en rappelant sa haute antiquité, elle infirmerait plutôt qu'elle ne fortifierait le raisonnement; car plus la circoncision est vénérable, plus il est naturel qu'elle prime le sabbat, ce qui atténue la valeur de l'argument. IVailleurs n'eùt-on pas pu répondre : Le sabbat aussi est antérieur à Moïse, il 4'est à Abraham lui-même, puisqu'il date de la création. Hengstenberg et beaucoup d'autres pensent qu'en intercalant celte remarque, Jésus veut mettre son érudition scripturaire, vantée au v. 15, à l'abri du reproche d'inexactitude que pouvait lui attirer la proposition précédente. Celte explication est puérile; si elle était fondée, il ne resterait, comme le dit Liicke, qu'à mettre cette parenthèse sur le compte du narrateur. La vraie explication peut être celle-ci : Rien, aux yeux des Israélites, n'égalait la sainteté du Décalogue; c'était la loi donnée par les anges et déposée entre les mains du médiateur (Gai. III, 19 ; Hébr. 11, 2). Or, l'ordonnance de la circoncision n'en faisait point partie. C'était une tradition antique, à laquelle Moïse avait donné, comme accidentellement, une place dans le code. Qui se serait attendu, d'après cela, h ce qu'en cas de conflit, une telle prescription aurait le pas sur l'un des commandements du Décalogue lui-même, sur le statut sab-
batique! Cette remarque ainsi comprise confirme par conséquent l'argumentation du Seigneur. Cependant il y a peut-être encore une autre manière de l'expliquer : Ordinairement le règlement le plus récent abolit, ipso facto, l'ancien. Il semblait donc que l'ordonnance de la circoncision dût céder le pas à celle du sabbat, plus positive et plus nouvelle. Et voilà qu'il nen est rien, et que c'est le sabbat qui doit fléchir dans ce cas. Cette circonstance prouve d'autant plus fortement contre la valeur absolue, exagérée, attribuée par les Juifs au repos sabbatique. — M. Renan cite ce passage comme l'un de ceux qui € portent la trace de ratures ou de corrections » (p. xxxii). Nous ne saurions accorder la moindre probabilité à cette conjecture.
Les mots du v. 23 : afin que la loi de Moïse iie soit pas violée^ ont une force particulière : les Juifs transgressant le sabbat afln de ne pas désobéir k Moïse ! — Pour bien comprendre l'a fortiori du v. 23, il faut se rappeler qu'il y a dans les deux faits mis en parallèle, la circoncision et la guérison opérée par Jésus, un côté physique et un côté moral. Dans la circoncision, le côté physique consiste en une purification locale ; le résultat moral est l'entrée dans l'alliance typique. Dans le miracle de Jésus, le fait physique était une restauration complète de la santé de l'impotent, et le but moral, sa sanctification (V, 14 : Tu as été guériy ne pèche plus désormais). Sous les deux rapports, la sapériorité de valeur du second de ces actes sur le premier est incontestable; et par conséquent l'infraction sabbatique s'explique dans le second cas plus facilement encore que dans le premier. — Il faut se garder de l'explication de Bengel et de Stier qui pensent que par l'expression t un homme tout entier » Jésus veut désigner ici l'homme physique et moral, en opposition à l'homme purement physique, but de la circoncision. La circoncision n'était
nullement aux yeux des Juifs une affaire purement ni même essentiellement médicale.
Ce qu'il y a de remarquable, dans cette apologie, c'esl d'abord qu'elle fait abstraction de la nature miraculeuse de l'acte incriminé; une seule œuvre, dit modestemeni Jésus : il est clair néanmoins que le caractère prodigieuj de cette œuvre forme l'imposante arrière-garde de l'argumentation. C'est ensuite la différence entre ce mode de justification et celui du ch. V : Jésus parle ici aux foules; sa démonstration n'est point dogmatique ; il l'emprunte à un fait de la vie pratique, dont chaque Juif est constamment témoin, complice même : «Ce que j'ai fait, vous le faites tous, et pour bien moins! » Quoi de plus populaire et de plus frappant? — Jésus termine par un appel à leur bon sens.
V. 24. « Ne jugez pas selon l'apparence; mais prononcez le jugement* conforme à la justice, > — ''o^i;, la vue, d'où Vapparence, désigne ici le côté extérieur et purement formel des choses. A ce point de vue, la guérison de l'impotent pouvait paraître en effet une violation du statut sabbatique. — le jugement juste est celui qui apprécie l'acte incriminé d'après l'esprit de la loi. L'article devant le mot xpwiv, jugement, peut désigner soit te jugement dans ce cas déterminé, soit le jugement en général, dans chaque cas qui se présente. La forme tout à fait générale de la proposition négative dans le premier membre parle, comme le dit Lûcke, en faveur de ce dernier sens ; si on lit dans le second membre l'aor. )tpivaTe, ce terme convient aussi parfaitement à ce sens. Et n'est-il pas probable que la leçon xpîvere est provenue de l'imitation du premier membre?
* B D L T lisent xpivEts ; T. R. avec tous les autres : xpivats.
CHAP. VII, 2a-27. 2T