La dernière scène dans le templr : v
De tous les faits qui se sont passés depuis le jour des Rameaux jusqu'au jeudi soir, veille de la Passion, Jean n'en mentionne qu'un seul, omis par les synoptiques : la tenlalive de quelques prosélytes grecs de s'approcher de Jésus et le discours dans lequel il exprima les sentiments ; que fil naître en lui celte circonstance inattendue.
Si Jean relève si spécialement ce fait, ce n'est nullement que son but soit de compléter à cet égard le récit synoptique; cette scène avait à ses yeux son importance propre, ella mention de ce fait était^en rapport direct avec le but de tout son récit. Jean avait reconnu, en effet, dans celte scène mémorable, d'un coté, la clôture du ministère de i Jésus, de l'autre, le prélude des angoisses de la Passion. l C'était donc un jalon important dans sa. narration. 11 ne { dit pas à quel moment il faut placer le lait. D'après Marc 1 :X1, 11), il ne peut avoir eu lieu le jour des Hameaux. D'ailleurs, il aboutit à la rupture définitive de Jésus avec le peuple. Or nous savons que, durant les jours qui ^ivirent celui des Rameaux, Jésus résida dans le temple comme dans son palais et y exerra une sorte de souveraineté messianique. Le lendemain de ce jour, le mardi, il puriOa le temple de la présence des vendeurs. Le jour suivant, le mercredi, il tint tête à l'autorité officielle, qui réclamait une explication sur l'origine du pouvoir qu'il s'an-ogeait; puis, successivement, aux pharisiens, aux sad- <lucéens, aux scribes, qui s'approchèrent de lui avec des questions captieuses; il leur présenta à son tour, d'après 'c psaume CX, la grande question de la divinité du Messie <|ui devait être le sujet de son jugement; puis, après avoir prononcé la malédiction des chefs du peuple, il se relira, ^crs le soir, sur la montagne des Oliviers, où il déroula
aux regards de ses disciples le tableau du triple jugemeul de Jcnisalem, de l'Eglise et de rhuiiianité. Les derniers mots de notre récit v. 36 : t Jésus dit ces d/oses: puis, s in allant j il se cacha d'eux, ^ peuvent donc faire penser que la scène racontée par Jean s'est passée également le mercredi soir, au moment où Jésus quittait le temple poorse rendre à Béthanie (comp. Tadieu solennel, Matth. XXIII» t{7-39). Dans ce cas, Jésus ne serait pas revenu à Jérusalem le jeudi matin, au moment où tout le peuple l'attendait dans le temple; il aurait passé tout le jeudi dans la retraite, ik liélhanie (il se cacha d*eux). Que si Ton trouve celle journée du mercredi trop remplie, comme la parole citée par Matthieu peut avoir été prononcée en Galilée (Luc XIII,. Si. 35i, il serait possible d'admettre que Jésus revint encore pour quelques moments le jeudi matin à Jérusalem et que ce fut alors qu*eul lieu la scène racontée par Jean. Mais dans ce cas l'expression : il se cacha d'eux, ne se justifie plus si bien, car elle suppose un cerUiin temps d'absence volontaire.
V. iO-:22. « // y avait quelques Crées parmi ceux qui montaient à Jérusalem pour adorer ci la fête 21 quis*ap^ prochèrent de Philippe, originaire de Bethsaida en Galiléej et qui lui firent cette demande: Seigneur, nous désirons voir Jésus, 22 l*hilippe va trouver André et le lui annonce; et André et Philippe le répètent^ à Jésu.s.l^ — Ces Grecs appartenaient à ces nombreux païens qui, comme Teunuque éthiopien (Act. VIII), avaient adhéré à la religion juive et venaient célébrer les foies à Jérusalem. Il faut les distinguer avec soin des Juifs parlant grec qui demeuraient en pays païens (eAT.y.vwTai). Le vaste parvis des Gentils était
* T. R. iil y.a: raAtv Avossa; xai <I>iÀt:n:o; ÀEvoyaiv aveC 4i Mjj. — A B L : sc/ETa: Av5s. x. *Iua. xa*. Ifsiyjj'jv^. — N : xat rraÀiv tp/^tTai Avî:. X. <l>iÀ. xat /.£YOjatv. — Les Vss. \ariciit aussi de [>!iisieurs manière.
destiné & ces prosélytes, conformément à la parole de Salomon, 1 Rois VIU, M-AS, Si ces étrangers avaient été lémoins de l'entrée de Jésus à Jérusalem et avaient assisté à Fexpulsion des vendeurs, cet acte, par lequel Jésus avait rendu à son véritable usage la seule portion du sanctuaire qui leur fût ouverte, on comprend d'autant mieux leur désir d'entrer en relation plus intime avec un tel homme. Assurément, ils ne veulent pas seulement, comme Zachée, voir matériellement Jésus (Bruckner) ; ils n'auraient pas eu besoin pour cela de l'intervenlion de Philippe ; ils pouvaient voir Jésus à son passcige dans le parvis. D'ailleurs, la gravité de la réponse de Jésus nous force à attribuer à leur démarche un but plus sérieux. Ce qu'ils voulaient, c'était d'avoir un entretien particulier avec lui sur des sujets religieux ; qui sait même si, témoins de l'opposition que rencontrait Jésus auprès des chefs de sa nation, ils ne désiraient pas l'inviter à se tourner vers les païens qui, mieux que ces Juifs étroits, sauraient apprécier un sage et un docteur tel que lui. L'histoire ecclésiastique (Eusébe, 1, 13) a conservé le souvenir d'une ambassade envoyée à Jésus par le roi d'Edesse, en Syrie, pour l'inviter à venir fixer sa demeure chez lui et lui promettre un royal accueil, qui le dédommagerait de l'obstination des Juifs a le repousser. Ce fait n'est pas sans analogie avec celui qui nous occupe 61 dans lequel nous reconnaissons l'une des pœmières manifeslations du monde païen en faveur de l'Evangile, le prcïflier indice de l'attrait que sa beauté morale devait exercer kienlôl sur l'humanité tout entière. — Jésus, au nrioment où celte demande lui fut transmise, se trouvait sans doute dans le parvis des femmes, oii l'on entrait après avoir Iraversé celui des Gentils. 11 enseignait fréquemment dans Cet endroit (p. 73). — L'art, twv et le partie, prés, xva- {^ivovTCfiv indiquent une catégorie de personnes connue el
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permanente, la classe des prosélytes non seulement d'entre les Grecs (il n'est point nécessaire de sous-entendre 'Kklrr v(r)v), mais de toute nation, qu'on était habitué à voir arriver en temps de fête. Le terme iTpo!57i>.9ov, s'approchèrent, a quelque chose de grave et de solennel. L'allocution: Seigneur^ montre quel respect ils éprouvent pour le disciple d'un pareil maître. — L'imparf. r,pcuTc«*v, ils demandaient, exprime une action commencée qui attend son complément: la réponse de Philippe. — eiXojxev: noim sommes décidés à..., procure-nous en donc les moyens ! — Le terme i^etv, voir, tire son sens du contexte. Ces étrangers emploient l'expression la plus nu>deste : à le voir de plus près! — L'apposition : originaire de Heihsalda en Galilée, peut servir à expliquer la raison pour laquelle ces Grecs s'adressèrent à Philippe. Ils étaient peut-être d'une contrée voisine de la Galilée, de la Décapolis, par exemple, de l'autre côté de la mer de Galilée, où se trouvaient des villes entièrement grecques. Il est remarquable que Philippe et André, les deux disciples qui servent d'intermédiaire à ces Grecs, soient les seuls dont le nom soit d'origine grecque. Le nom grec marchait sans doute de pair avec la culture hellénique (llengstenberg).
Nous retrouvons ici la nature circonspecte de Pliihppc. Il sent la gravité de la d(;marche qu'on réclame de lui. Jésus avait toujours limité son activité au peuple juif, d'après le principe qu'il avait posé lui-même pour tout le temps de son ministère terrestre (Matth. XV, 24) : t Je n'ai été envoyé (/u'aux brebis perdues de la maison d^IsroH.i Il n'ose prendre seul l'initiative d'une demande qui conduirait Jésus h une déviation de sa conduite habituelle, e( il présente la cliose à André; c'est celui des quatre disciples, placés les premiers en rang dans les catalogues apostoliques, qui se trouve le plus rapproché de Philippe;
Dous Tavons vu deux fois mentionné avec Philippe, ch. I et Yl; et nous avons déjà rappelé, ch. VI, que ces deux apôtres, si particulièrement nommés chez Jean, paraissent, d'après la tradition, n'avoir pas été étrangers à la composilion de notre évangile. Après avoir délibéré, ils se décidèrent à présenter, tous deux ensemble, cclt*? demande au Sejo^neur. Ce fut probablement André, plus vif et plus décidé que Philippe, qui porta la parole; c'est la raison pour laquelle son nom est placé le premier. — Des trois leçons, celle du Sinait. est évidemment un mélange des deux autres. Celle de A B L est la plus concise et la plus probable (voir Meyer]. La question est sans importance.
Cette circonstance produit sur Jésus une impression profonde. Pourquoi cela? D'abord elle réveille en lui le sentiment de sa royauté sur le monde païen. Des besoins religieux exprimés par des Gentils, et à lui : c'est comme la première brise d'un monde nouveau. Mais celte royauté de Jésus sur les païens ne peut se réaliser qu'autant qu'il aura été affranchi lui-même de l'enveloppe juive et élevé à une nouvelle forme d'existence. Sa pensée se porte donc immédiatement sur le fait par lequel seul peut se réaliser ce nouvel ordre de choses : la voie du Calvaire se découvre à ses yeux. Ne le sait-il pas : c'est du haut d'une croix qu'i7 nUirera le inonde à lui (If, 19; lll, 14. 15; X, 15. 16). Aussi, plutôt que de répondre par un oui ou par un non à la demande qui lui est adressée, il s'absorbe dans les réflexions qu'évoque en lui celle démarche. Les païens heurtent à la porte du royaume de Dieu : c'est le sijrnal d'une leure décisive pour lui-même (v. 23-30), pour Thumanilé r. 81-33), et particulièrement pour Israël (v. 34-36). Ce discours renferme une réponse indirecte à la demande es Grecs: «Le temps de mon contact avec les païens aproche, il est vrai; mais il n'est pas encore là. » Cependant
celle réponse, implicilemenl négalive, n'empêche poiol qu'en iraversanl le parvis des païens pour sorlir du lempie, il n'ail accordé à ces Grecs le témoignage de syropa- Ihie qu'il n'a refusé n aucun de ceux qui Tonl cherché. Jean se lail sur ce point, parce que Timportance de celle scène esl, pour lui, ailleurs. Comme le dil Lulhardl, ce n*esl pas l'extérieur qui lui importe dans l'histoire, mais la substance morale des faits. Cette substance est ici Timpression de Jésus et le discours qui la révèle.
V. 23. « Jésus leur répondit * : L heure est venue ou le Fils de l'homme doit être glorifié, i — 'Arc^cpivaTo n'esl pas absolument synonyme d'aTrexpiOr. (voir à V, 19). C'est moins ici une réponse directe qu'une méditation à laquelle Jésus se livre à l'occasion de cette demande. — Les premiers mots : L'heure est venue, renferment en germe tout le dis-, cours suivant, qui tout entier est destiné à dévoiler l'io)portance de l'heure présente. Et d'abord pour Jésus luimême. C'est l'heure de sa transformation personnelle et de son relour à l'état divin par le douloureux passage de la mort. Ce qui vienl de se passer, lui en a fait comprendre l'imminence. Il est arbitraire, ici comme ailleurs, d'appliquer Texprossion ^o;aGftr;vat, être glorifié, à la reconnaissance de Jésus comme Messie et à l'extension de son règne chez les paiVns (Lucke, Ileuss). Les derniers mots des v. 25 et :26 montrent que Jésus pense avant tout h l'exallalioD céleste de sa personne: son action sur les païens ne sera qu'une conséquence de ce changement; XVII, 1. 2. 5. Le terme de Fils de rhomme lui est inspiré ici par le sentiment de sa relation inséparable avec Thumanité qui doit être élevée en lui, son représentant, à la possession de l'état divin. C'est alors qu'il pourra communiquer sansen-
* nBLX : a-oxp:vciai au lieu d'a-:xptvaTo cjui' lit T. R. avec tSMjj. It. Svr.
CIIAP. XII, 23-25. 277
Irave avec les Grecs el le monde entier. — Au v. 24, Jésus exprime par une image, el au v. 25 en termes propres, la condition douloureuse mise h cette glorification :
V. 24. € En vérité, en vérité, je vous dis que, si le grain de froment ne meurt après être tombé dans la terre, il demeure seul: mais s'il meurt, il produit beaucoup de fruit, i^ — Jésus annonce ce qui devra se passer pour lui, afin qu'il puisse répondre aux besoins dont le premier symplôme vient de se manifester. Tant que le grain de blé demeure dans le grenier, il se conserve, mais sans la puissance de se reproduire; dès qu'il est jeté en terre, ses enveloppes se décomposent; il périt, comme grain, mais pour renaître dans une multitude d'êtres semblables à lui. Cette image était d'autant plus à propos peut-être, que le grain de blé jouait un rôle considérable dans les mystères grecs. — L'affirmation énergique amen^ amen, se rapporte au contraste que Jésus sait exister entre cette nécessité douloureuse et les rêves de gtoire de ses disciples.
V. 25. Application de cette image : c Celui qui aime sa wV, la perd^: et celui qui hait sa vie dans ce monde-ci, la conservera en vie éternelle. » — Il n'est pas douteux, par la liaison du v. 23 au v. 24 et du v. 24 au v. 25, que Jésus n'applique ici cette sentence à lui-même. Cette loi fondamentale de la vie humaine, qu'il a si souvent appliquée à ses disciples (Matth. X, 39; XVI, 25; Marc Vlll. 35; Luc IX, 24; XVII, 33), il s'y déclare soumis comme eux. Par l'expression sa vie, ^^x^f, Jésus désigne le souffle de la vie naturelle, avec toutes les facultés dont elle est douée. Cette vie physique et psychique est bonne, en tant que point de départ de l'existence humaine; Jésus la possède aussi. Mais Sa destination n'est point de se maintenir et de se perpé-
* M B L : aTcoXXuct (la perd), au lieu de aicoXc^ei (la perdra) que lit T. R. avec les autres Mjj.
tuer telle qu'elle ; elle doit être transformée, par une force divine, en vie supérieure, spirituelle, éternelle; mais, pour cela, elle doit être donnée, sacrifiée, immolée par le renoncement. Autrement, après avoir fleuri un moment et s*étre plus ou moins pleinement satisfaite, elle dépérit et se fane pour toujours. Cette loi s'applique même à un (Hre pur, et à ses goûts légitimes. Ce qui n'est pas livré à Dieu par un acte d'immolation volontaire, renferme en soi un germe de mort. Ainsi, à supposer que Jésus, ne recherchant que sa sûreté personnelle, s'en fiit allé maintenaDl chez les Grecs pour jouer chez eux le rôle d'un sage, ou pour y organiser l'Etat, comme un nouveau Solon, il eût par là conservé sa vie ; mais en réalité il l'eût perdue. Ne l'ayant point livrée à Dieu, il n'eût pu la recevoir de lai glorifiée (v. 23). Gardée par lui, elle fût restée vouée à l'infécondité et à la fragilité terrestre. C'est en renon<;ant à être un sage qu'il est devenu un Christ, en renonçant au trône de Salonion qu'il a obtenu celui de Dieu. Lange fait remarquer avec profondeur que cette parole renfermait le jugement de rhellénismc. Qu'était la civilisation ginîcque? La vie humaine cultivée au point de vue de la jouissance et soustraite à la loi du sacrifice. — Il est plus probable que l'on a remplacé le présent perd (airoT^Wci) par le futur perdra (à7:o>ic£t), que l'inverse. Cette substitution aura eu lieu sous rintluence de la proposition suivante. — L'expression la perd renchérit sur celle du v. 24 : denxcurt seul. — Le terme (jugêiv, /m'ir, renferme ici l'idée d'un généreux mépris et caractérise bien la noble ambition qui vise plus haut que ce monde. L'expression : en vie éternelle, opposée, comme elle Test ici, à : dans ce monde-ci, se rapporte non seulement à la nature supérieure de celte vie, mais aussi à l'époque future dans laquelle elle éclatera parfaite. — C^et axiome moral, qui domine la vie du Maître, s'applique aussi à celle du disciple :
ClIAP. XII, !25-28. 279
V. 26. *5i quelqu'un me sert, qu*il me suive; et là ou je serai j mon serviteur y sera aussi; si^ quelqu'un me sert, mon Père Vhonorera, » — Suivre, ici : sur la voie du sacrifice qui est celle de la glorieuse métamorphose. L'expression : ou je suis, est un présent d'anticipation. Elle se rapporte à Tétat de gloire céleste de Jésus, comme la promesse : y sera aussi, à la participation du disciple fidèle à cet état, XVH, 24-. — Tt[JL-/i<7ei, honorera, rappelle le doit être glorifié, SoÇacOr., du v. 23, relatif à Jésus. Le Père honorera le serviteur fidèle, aussi certainement qu'il a glorifié le Maître. C'est là pour l'un et pour l'autre conserver celle vie qu'ils ont donnée. Peut-être André et Philippe avaient-ils vu avec une satisfaction un peu charnelle ces personnages étrangers prêts à rendre hommage à Jésus. Jésus, habitué à faire taire incessamment en lui les aspiralions, même légitimes, de la vie naturelle, en vue de sa mission divine, les ahat d'un mot chez ses disciples. Comme l'observe Luthardt, il leur révèle par là la condition à laqudle seule ils répandront son règne chez tous les peuples, celle de la mort à eux-mêmes. Mais, après avoir ainsi énoncé [ la loi qui l'oblige à mourir, il ressent immédiatement, dans tout son être, le contre-coup de cette pensée redoutable :