‹ Commentaire sur l'Évangile de saint Jean (volume 2)Chapitre 49 sur 66 · XVIII, 1-XIX · texte numérisé non relu

XVIII, 1-XIX

La Passion.

L'intention de Tévangéliste, dans le récit suivant, n'esl certainement pas de donner une narration aussi complète que possible de la Passion, comme si aucun récit de cet événement n'existait à côté du sien. Les adversaires les plus déclarés de l'authenticité de notre évangile, Baur, Strauss, sont d'accord aujourd'hui avec les interprèles orthodoxes, Lange, Hengstenberg, sur ce point que le quatrième évangéliste a les yeux constamment fixés sur les récits de ses trois devanciers. On ne diffère que sur Tintention à attribuer à l'écrivain. Selon Baur et Strauss, le pseudo-.lean tirerait des synoptiques les matériaux qui lui sont indispensables pour donner quelque vraisemblance à son roman de Jcsus-Logos. D'après les commentateurs du bord opposé, Jean travaille simplement à remplir les lacunes (les narrations antérieures, ou à présenter les faits, déjà racontés antérieurement, sous leur vrai jour.

Il nous paraît, comme à ces derniers, que le choix des matériaux est souvent déterminé par le désir de compléter les relations déjà en cours dans l'Eglise. Ainsi, lorsque Jean raconte l'interrogatoire de Jésus chez Anne, quomeltent les synoptiques, et omet la comparution devant le Sanhédrin, que les premiers évangiles racontent avec détail,

cette intention parait évidente. Elle ressortira encore d'une foule d'autres exemples. D'un autre côté, la narration de Jean a présenté jusqu'ici un caractère de méditation trop sérieuse et d'élaboration trop profonde pour qu'il soit possible d'admettre que, dans la partie qui va suivre, elle ne soit dominée par aucune pensée supérieure et n'obéisse qu'au hasard, comme ce serait le cas dans un récit qui se bornerait à dire ce que d'autres n'ont pas dit.

Dans le récit de la Passion chez Jean, nous retrouvons le triple point de vue signalé dans l'introduction (t. II, p. 10-12). Jésus fait rayonner sa gloire à travers le voile d'ignominie dont on le couvre, et cela surtout par la liberté avec laquelle il se livre au sort qui l'attend. La foi des siens recueille ces clartés éparses et grandit dans le silence de la douleur. Mais surtout — et nous verrons que c'est ici le trait dominant du récit — l'incrédulité juive prononce, par une série d'actes odieux et de paroles déloyales, sa propre condamnation, puis se consomme par le meurtre du Messie.

Trois scènes principales :

1® L'arrestation de Jésus: XVIII, 1-11.

2® Son double procès, ecclésiastique et civil : XVIII, 12- XIX, 16.

3« Son supplice: XIX, 17-42.

PREMIÈRE SECTlOxN XVIIï, 1-11.

L'arrestation de Jésus.

Jean omet ici le récit de l'angoisse de Jésus à Gethsémané; mais il assigne clairement à ce fait sa place par ces mots (v. 1): oïl était un jardin dans lequel il entra. En li-

sant cette parole, chaque chrétien, en possession des trois premiers évangiles, ne pouvait manquer de penser à leur récit. La raison de cette omission, aussi bien que de celte des récits de la transfiguration, de Tinstitulion de la sainte Cène et de tant d'autres, est que Jean savail celte scène suffisamment connue dans TEglise, et qu'elle n'avait pas un rapport spécial au but qu'il se proposait.

Strauss s'écrie : t Toute tentative d'intercaler dans le récit de Jean, entre ch. XVII et XVIII, l'angoisse de Gethsémané est on attentat à l'élévation morale, et même au caractère TÎril de Jésus ^ • A ce compte-là, Jean lui-même serait le premier auteur d'un attentat de ce genre; qu'on se rappelle en effet la scène da temple (^ch. XII), spécialement la parole XII, 27. Strauss condut que dans le récit synoptique nous avons « une poésie plus naïve,» dans relui de Jean c une poésie plus réfléchie et plus calculée. • Ceux qui rap|K>rtent. mentent donc en rapportant, aussi bien que relui qui omet, ment en omettant! Voilà où arrive la critique en poursuivant sa voie jusqu'au bout. Elle qui prétend restaurer le véritable édifice, elle dévore jusqu'au sol sur lequel il devait s'élever.

V. 1-.i: l/«irrivre de la troupe. € Après avoir dit m chosos, Jésus passa arec ses disciples au-delii du torrent de Cédrou^y ou il y araif un jardin dans lequel il entra ainsi que ses disciples. 2 Or Judas, qui le trahissaily connaissait aussi ce lieu, parce que Jésus s'q était souvent réuni ^ avec ses discipl^Ks. li Judas, ayant donc pris la athorte, avec des huissiers que lui avaient donnés les principau.r sacrificateurs et les pharisiens, arrive là avec des lanternesy des /Ifunbeaux et des ar?nes. » — Le verbe

* Dns Lrhen Jf'SK, iHfii, p. .*i*»3.

* A S A It^''M V«r. vi plusieurs autres Vss. lisent tou x£$pwv. xD It''*4 Cop. Sah. : tou xe-^^ou. T. R. avec B C E G II K L M U X Y T An la [>lupnrt drs Mnn. Or. et Tisch.: xtov zs^orov.

* 9 Mjj. JKCi M etc.' lis<?nt xat après Tj'/T;y(h;.

è^^X6e, il sortit, lié directement, comme il l'est, au régime irepav T. )^ei(i^pfou, au-delà du torrent^ ne peut signifier que : i II sortit de la ville et de la banlieue de Jérusalem. > C'est ce que reconnaît de Wetle, lors même qu'il admet avec tant d'autres que les discours ch. Xlfl-XVII ont été prononcés dans la salle du repas. — La leçon reçue tôv xe^pcov signifierait : le torrent des cèdres; et ce serait évidemment ici une erreur de Jean ; car il n'y a pas de cèdres dans la contrée, et le nom de Cédron vient de piip (Kidron), noir (noire-aigue). Aussi dans Josèphe le nom xs^poiv est-il un nomin. sing. (par ex. ytiiLa^^oç Ke^pûvoç, Àntiq. VIII, 1, 5). Mais il est suffisamment prouvé que la leçon Tûv jcéJpwv, des cèdres, provient de copistes ignorants qui ont pris Kt^fm pour un gén. pluriel, et l'ont fait précéder de l'art, twv. La vraie leçon est tou Ke^pwv, du Cédron, conservée dans VAlexandr. et le Sangallensis. Le tou s'est maintenu dans le Sinaït. et le Cantabrig,, mais en amenant après lui le gén. sing. xj^pou, du cèdre. La leçon toO Ke^poîv explique seule les deux autres (tôv et xé^pou). La même altération se retrouve dans plusieurs Mss. de l'A. T. (voir 2 Sam. XV, 23 et 1 Rois XV, 13). — Le torrent de Cédron prend sa source à une demi-lieue au N. de Jérusalem et va se jeter au S. dans la mer Morte après un cours de 6 à 7 lieues. Il est ordinairement à sec pendant neuf mois de l'année : depuis plus de 20 ans, nous disaiton à Jérusalem, on n'y a pas vu un filet d'eau. Son lit est au fond de la vallée de Josaphat, entre la colline du temple et la montagne des Oliviers. Après avoir passé le petit pont sur lequel on traverse son lit desséché, on trouve sur la droite un emplacement planté d'antiques oliviers, que l'on prétend être le jardin de Gethsémané. Aucune raison valable, quoi qu'en dise Keim, ne s'oppose à la vérité de cette tradition. Le mot TzoXkoQLiÇj souvent, au v. 2, s'applique

3e Vol. 30

non pas seulemenl aux jours précédenls, mais aux séjours antérieurs de Jésus à Jérusalem. Ce jardin appartenait sans doute à des amis de Jésus. Il servait ordinairement de rendez-vous au Seigneur et à ses disciples (gwïî/Ôï;, Faorisle : l'acte de se réunir), lorsqu'ils s'en retournaient de Jérusalem à la montagne des Oliviers et a Bétbanie et qu ils voulaient éviter de traverser tous ensemble les rues de la ville. Gomp. Luc XXI, 37; XXII, 39. — Le terme cTrtîsi désigne toujours, dans le N. T., la légion ou une partie de la légion romaine qui occupait la citadelle Antonia, à Tangle nord-ouest du temple. Un détachement de soldats romains avait paru nécessaire pour soutenir les gens du Sanhédrin. 11 était coumiandé par le tribun lui-même, le cliiliwrqw^ menlionné au v. 12. L'art, txv, « la cohorte,» s'explique peut-être par la présence de cet officier supérieur qui la représentait tout entière. Les synoptiques ne parlent pas de cette escorte. Cependant le message de la femme de Pilate raconic par saint Matthieu prouve que, dès la veille» le gouverneur avait eu à s'occuper de cette affaire ; el cello cin onstance confirme la participation de la Iroupe romaine à l'arrestation. Si Keim parle ironiquement d'une demiarmée, cotte mauvaise plaisanterie reste à son compte, biiumiein combat l'application du terme i-eipa à la garnison romaine. Mais, pendant la présence du gouverneur, surtout, une arrestation n'auiait pu se faire sans la participation de Taulorilé romaine. — Les -JTTr.pc'Tai sont, connue VII, 3iJ. 45, les huissiers du Sanhédrin ou sergents du temple. C'étaient eux qui avaient proprement l'ordre d'arnHer Jésus. Le v. 10 montre que des valets ap parlenant aux maisons des grands sacrificiUeurs s'élaienl joints à la troupe. — Le sens des mots ^ovoi et 'koLwrA est discutable. Le premier nous paraît désigner plutôt les lanternes; le second des lampes placées à l'extrémité d'un

CHAP. XVIll, 2-9. 467

manche (Matth. XXV, 1). Tout cet attirail : « Des lanternes et des flambeaux et des armes, > jette, par son inutilité même, une sorte de ridicule sur cette scène. On craint que Jésus ne se cache, et il se livre volontairement ; qu'il ne se défende.... mais à quoi ces armes eussent-elles servf, s'il eût voulu user de sa puissance (v. 6)?

V. 4-9 : La rencontre de Jésus avec la troupe. « Jésus donc *, sachant tout ce qui devait lui arriver , sortit et leur dit • ; Qui cherchez-vous ? 5 Ils lui répondirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur dit : Cest moi. Or Judas, qui le trahissait^ se tenait aussi là parmi eux, 6 Lors donc que Jésus leur eut dit : Cest moi y ils reculèrent et tombèrent par terre. 7 Jésus leur demanda une seconde fois: Qui cherchez-vous? Ils dirent : Jésus de Nazareth. 8 Jésus répondit : Je vous ai dit que c'est moi; si donc c'est moi que vous cherchez^ laissez aller ceux-ci, 9 Afin que fût accomplie la parole qu'il avait dite : Je n'ai perdu aucun de ceux que tu m'as donnés, > — En s'avançant spontanément au-devant de la troupe, Jésus a une intention que la suite expliquera. Il veut, en se livrant lui-même, pourvoir à la sûreté de ses disciples. Le baiser de Judas, dans les synoptiques, que l'on dit incompatible avec la relation de Jean, doit se placer au moment où Jésus s'avançant hors du jardin rencontre la troupe, ainsi immédiatement avant la question: Qui cherchez-vous? }è%\ï% subit cette dernière perfidie de son disciple; puis il se tourne vers la troupe en lai adressaht la question qui concerne son mandat. Il veut par là obliger les arrivants à formuler expressément l'objet de leur recherche, dans le but de mettre à l'abri ses disciples. // sortit pourrait signifier : Il s'avança du milieu de ' ses disciples ou du fond du jardin (Matth. XIV, 14). Mais

^ X D L X ItP»»"-»*!"* Syr. Cop. : It au lieu de ouv.

« B C D Itpiwiqie S'^g. : gÇrjXOEv x«t Xe^st au lieu d'efeXOwv ei;:£v.

le sens le plus naturel est qu'il sortit du jardin même. Sans doute le parent de Malchus dit au v. 96 : Ne i'airjt pas vu avec lui dans le jardin f Mais Jésus marchail hardiment en avant et les disciples se tenaient derrière lui dans le jardin. — On a expliqué de différentes manières Tintercalation en cet endroit de la remarque relative à Judas (v. 5). Lulhardt dit avec raison : c Ces mots sont placés entre la parole : Cest moiy et l'effet produit par elle, parce qu'ils sont destinés à expliquer cet effet. » Comment cela? L'effroi produit par ce mot: C'est moiy qui paraissait renfermer une menace du ciel, se fit sentir avant tout au disciple infidèle et se communiqua de lui à ceux qui l'entouraient et le suivaient. — On accuse Jean de haine personnelle contre Judas; et c'est lui qui seul entre les évangélistes ne mentionne pas son baiser ! — Le même ascendant moral auquel avaient cédé les vendeurs et les changeurs, dans le temple, fait reculer la troupe; et ce brusque mouvement de retraite de la part des premiers cause la chute d'un certain nombre d'entre ceux qui les suivent. Le but de Jésus, dans ce déploiement imposant de sa force miraculeuse, est toujours le mùuic; il résulte de ce qui suit qu'il veut sauver ses disci[)les d'une arrestation. — rf'un ton plus doux qui en}»:a{i:e les huissiers à s'approcher de nouveau, Jésus les interroge une seconde fois; il résulte encore de leiir réponse que c'est lui, et lui seul, qu'ils ont mission d'arrêter; sur quoi, au v. 8, Jésus tire la conclusion à laquelle il visait dès le commencement; il se livre en stipulant la liberté de ses disciples. En ce moment s'accomplit la belle image dont il s'était servie X, 12 : ^ Le berger iv)*/ venir lo loup; et il nr s'enfuit pas, parce f/u il prend soifi des brebis. » Ce n'était pas seulement à la conservation, c'était surtout au salut de ses disciples, que Jésus pensait en agissant de la sorte. Jean le sentit bien. Et c'est ce qui

explique la remarque du v. 9. L'exemple de Pierre, du plus courageux d'enlre eux, montre ce qui serait arrivé aux plus faibles, s'ils eussent été appelés à partager dans ce moment le sort de leur Maitre. Jésus, qui avait dit par avance: « J*ai veillé sur ceux que tu m'as donnés, el aucun d'entre eux ne s'est perdu > (XVII, 12), devait réaliser tout ce que renfermait cette parole dont la portée s'étendait à toute son œuvre terrestre. Cette citation est instructive. Nul ne peut supposer que Jean ignorât le sens spirituel de la parole de Jésus XVII, 12; et cependant, il l'applique ici à un fait matériel, qui n'appartenait qu'indirectement au salut 'des disciples.

V. 10 et 11 ; L'essai de défense de Pierre, f Alors Simon Pierre^ qui avait une épée, la tira et en frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui coupa t oreille^ droite. Ce serviteur s'appelait Malcfiu^. 11 Jésus dit donc à Pierre : Remets ton* épée dans le fourreau; ne boirai-je pas la coupe que mon Père m'a donné à boire? i» — Jean ne fait-il point allusion au caractère naturel de Pierre, en lui rendant ici le nom de Simon? Comp. XXI, 15-17. — Luc XXII, 38 prouve que les apôtres avaient, en effet, apporté des armes. — Pourquoi Jean mentionne-t-il ce fait, déjà rapporté par les synoptiques? H veut lui rendre la précision qu'il avait perdue dans la narration orale : le nom de Pierre avait été omis, et très-probablement à dessein (p. 345) ; celui de Malchus, oublié. — Ces noms ne laissent pas que d'embarrasser nos critiques. On impute de nouveau à l'auteur l'intention de-rabaisser Pierre; et pourtant son action ne manque ni de courage ni de foi ! Mais Malcbus? Comment découvrir dans ce nom-là le moindre vestige à'idéalf Keim objecte: c Si ces noms étaient con-

* N B C L X Y It. Vg. : wtapiov au lieu de wTtov.

* 2ioy que lit T. R. ne se trouve que dans plusieurs Mnn. Vgpi«"q«e.

nus, comment Marc et Luc les omettraient-ils? > Mais quoi! Parce que Luc et Marc ignorent, un autre mieux informé n'a pu savoir! Comment se persuader qu'un chrétien sérieux du II® siècle, écrivant loin de la Palestine, à Alexandrie, en Asie-Mineure ou à Rome, ait prétendu à la connaissance historique du nom d'un domestique de la maison sacerdotale, à la connaissance d'un parent de ce domestique (v. 26) ! Un si pitoyable charlatanisme est-il compatible avec le caractère de l'auteur des discours du IV® évangile? Le petit détail: c l'oreille droite^ ^ qui se trouve également dans Luc, serait, d'après Strauss, une amplification légendaire. A quel degré de puérilité ne fait-on pas descendre ainsi la narration évangélique? — L acte de Pierre, tout en témoignant d'une foi puissante et de la sincérité de sa déclaration XIII, 37, n'en compromettait pas moins imprudemment la cause de Jésus. Peu s'en est fallu que Pierre n'ait ôté par là à Jésus le droit de dire à Pilate (v. 36) : i Simm règne était de ce monde, 7nes serviteurs auraient combattu pour moi, > La réponse de Jésus a tracé à l'Eglise sa ligne (le conduite dans les temps de persécution. C'est cette résistance passive que TApocalypse appelle (XllI, 10) € la patience des saints, » — L'image de la coupe pour désigner le sort à subir rappelle Texpression semblable dans la prière de Jésus à Getbsémané, chez les synoptiques. — Luc seul mentionne la guérison miraculeuse de Malchus. Si ce fait n'était pas réel, on ne comprendrait pas que Pierre n'eût pas été mis en accusation pour l'acte de rébellion qu'il avait commis..

CHAP. XVH!, 10-12. 471

DEUXIÈME SECTION XVIII, 12-XïX, 46.

Le procès de Jésus.

1^ Le procès ecclésiastique : XVIII, 12-27 ; 2** Le procès civil: XVIII, 28-XIX, 16.

Page 1