V. 43-16. Cil fouie de ces paroles \ Pilate fit sortir
Jésus et s'assit sur le tribunal, dans le lieu appelé le Pavé
et en hébreu Gabbatha. \i Or c'était la préparation de
la Pdque et ' environ • la sixième * heure. Et il dit aux Juifs:
Voici votre roi! AbEtÂX s'écrièrent^: Ote^ rf/e, crucifie-let
Pilate leur dit : Crucifierai-je votre roi? Les principaujo
sacrificateurs répondirent : Nous n avons pas d'autre roi
que César. 16 Alors il le leur livra pour être crucifié. »
— Devant celte menace (dont le plur. twv >.oywv toïjtwv fait
sentir la gravité plus fortement que le sing. du T. R. tov
Wpv TouTov), le juge qui dès longtemps avait renié son
rôle, baisse la tcte et se résigne. Sans dire un mot de plus,
^ il fait amener Jésus hors du prétoire ; car la sentence devait
être prononcée en présence de l'accusé; et il monte une
leconde fois sur son tribunal. — Le nom >.i6o(jTpa)Tov signi--
fie: lieu pavé en pierres. Là se trouvait probablement un
de ces pnvés de mosaïque sur lesquels les magistrats ro-
omios avaient coutume de placer leur tribunal. Le nom
Mméen Gabbatha n'est point la traduction du précédent ;
il est emprunté à la nature du lieu. Il signifie: éminence,
colline.
Jean intercale ici l'indication du jour et de V heure où la sentence fut prononcée. Dans quel but? Serait-ce à cause de la solennité et de l'importance de ce moment décisif
* T. R. lit avec K U A n une partie des Mnn. Syr. to;<tov tov Xo-^ov. Tous les autres : toukdv kov Xoytov.
• T. R. avec E H I S Y P A : oi?a $£ ; 9 Mjj. (« A B etc.) : m^ol r.v ; K:
* Les Mss. se partagent entre cuç et covei (T. R. avec 4 Mjj.). *• Au lieu de exii}, L X A 3 Mnn. lisent -rpiTTj.
• Au lieu de oi 8e Expauyaaav, K Y II : oi os Expai^yal^ov ; B L X : Expau- ^a^av ouv Exctvot ; N : ot 8e eXe^ov.
pour le sort de rhumanilé ? Ou bien veut-il expliquer par là rimpatience des Juirs, qui se manifeste au v. 15, de voir <:e long procès se terminer enfln et le supplice se consommer avant la fin de cette journée. La première solution est plus naturelle. Cétaii la préparation de la Pûque, dit Jean. Les interprètes qui essaient de ramener le récit de Jean au sens qu*on attribue d'ordinaire au récit synoptique, relativement à la question du jour de la mort de Christ, donnent c^ i:cLfotffiu\ri y préparation^ la signification technique <iu'il a parfois dans la langue patristique et même, seloi •eux, dans le N. T. : levendredi^ comme Jour où l'ouprépa* rail les aliments pour le sabbat, « la préparation du tébai, > Gomp. Matth. XXVll, 62; Luc XXUl, 54; et surM Marc XV, 42 : icapooxeuiq o èari icpoco^S^Tov. Ils expliquent en conséquence la locution icapoGXiUYi roO iroéoya : le mh dredi de la semaine pascale. Mais de ce que iTapooxevii toë court (la préparation) est devenu chez les Pèi'es le nom à vendredi, il ne résulte pas que, quand ce mot est suivi d'à complément comme toO -roccya, de la Pdque^ il ne consent pas son sens naturel : < préparation de la Pdque, i A quoi bon autrement ajouter ce complément : de la Pûque, qai n'apprenait absolument rien au lecteur; car quel lecteur pouvait i{rnorcr qu'il s'agissait de la semaine pascale? Coioinent d'ailleurs les lecteurs grecs, qui ignoraient le sens juif de ce mot préparation^ auraient-ils pu se figurer efl lisant ces mots : />rr/>ara^/on de la Pdque, qu'ils signifiaient: la préparation du sabbat dans la semaine de Pc^ues, comme nous dirions le vendredi de la semaine sainte? Il est évident que chacun devait penser au contraire au jour du 14nisao, puisqu'il était généralement connu qu'en ce jour-là on se préparait à la célébration du repas pascal en immolant l'agneau. Cette date concorde donc avec celles de XIII, 4. 29; XVIIl 28, et nous conduit, comme tous ces passages, à l'idée que
le repas pascal n'était point encore célébré, mais devait avoir lieu le soir de ce jour (v. 14. 31 et 42).
D'après Jean, la sentence de Jésus fut prononcée environ à la sirième heure ^ c'est-à-dire vers midi. Il est difficiled'accorder cette donnée avec le récit de Matthieu, d'après lequel à midi Jésus était depuis un certain temps sur la croix, et surtout avec Marc XV, 25, où il est dit que ce fut à la troisième heurCy c'est-à-dire à neuf heures, que Christ fut crucifié. Que si l'on voulait compter chez Jean la sixièmeheure en partant de minuit, comme chez les Romains, on arriverait à six heures du matin pour le prononcé de la sen-^ tence. Mais à cette heure, on amenait seulement Jésus chez^ Pilate. La séance, bien loin de finir, commençait. La leçon, TpiTYi, troisième, dans quelques Mss. de Jean, est évidem-^ ment une correction destinée à concilier les deux récits. Eusébe a supposé que quelque ancien copiste avait fait du gamma (r* = 3) un stigma (ç' = 6). Celte supposition est pea vraisemblable. Quelques documents du moins auraient conservé la vraie leçon. Rappelons-nous plutôt 1*^ que l'on divisait en gros le jour, comme la nuit, en quatre portions, de trois heures chacune. C'est ce qui explique pourquoi il n'est presque jamais fait mention, dans tout le N. T., quedes troisième, sixième et neuvième heures (comp. Matlh. XX, i-5), et pourquoi aussi, comme le remarque Ilengstenberg, les expressions à peu près, environ, y sont si fréquentes (Matth. XXVll, 46; Luc XXlll, 44; Jean IV, 6; Acl. X, 3. 9). Le wç, environ, est expressément ajouté par Taoteur dans notre passage. Il est donc certainement permis de prendre ici, soit chez Marc, soit chez Jean, des moyennes, surtout si l'on se rappelle que, comme le dit Lange, les apôtres n'avaient pas la montre en main. Comme la troisième heure de Marc peut s'étendre de 8-10 heures,. la sixième de Jean comprend certainement de onze à midi.
Mais surtout, ^ il faut tenir compte d'une circonstance importante, relevée aussi par Lange : c'est que Matthieu et Marc ont donné à la flagellation de Jésus le sens qu'elle avait d'ordinaire et l'ont envisagée comme le commenetment de tout le supplice. Ils ont par conséquent identifié les deux actes judiciaires strictement distingués par Jean, celai par lequel PiLite condamna Jésus à la flagellation, et celai par lequel il le livra au dernier supplice. On conçoit que, tout l'intervalle entre ces deux condamnations ayant ainsi disparu pour Marc, il ait daté le prononcé de la senteoce de mort du moment qui avait proprement été celui de h sentence de flagellation.
Il y a une sanglante ironie daps cette parole de Pihie: Voilà voire roi. Hais elle est à l'adresse des Juifs, non de Jésus. Envers ce dernier, Pilate se montre constainmeit plein d'un respectueux intérêt qui, vers la fin, va même jusqu'à la crainte. Il y a cependant aussi dans ce sarcasme un côté sérieux. Pilate comprend que, s'il est un homme par lequel le peuple juif doive remplir dans le monde une giaiule mission, c'est celui-ci. La rage des chefs s'accroît i Touic de cette déclaration. Les trois aoristes impératils expriment Timpalience, la haie d'en finir. Pilate est dès maintenant résigné à céder; mais auparavant il veut se donner le plaisir de retourner encore une. fois le poignard
dans la plaie : Crucifierai-je voire roi? 11 cherche ainsi à se venger de Tacte de bassesse auquel on le contraint. Les Juifs se trouvent par la poussés à la déclaration décisive par laquelle ils prononcent eux-mêmes l'abolition de la théocratie et l'absorption d'Israël dans le monde des (jenlils. Eux qui ne nourrissent qu'une pensée : le renversement du trône des Césars par le Messie, ils se laissent entraîner par la haine de Jésus jusqu'au point de s'écrier devant le représentant de l'empereur : < Nous n avons p(U d'aulre roi que César, >
Après cela tout est dit. Israël vient de se renier lui-même ; c'est à ce prix qu'il obtient que Jésus lui soit livré. 'AutoÎç, à eux, dit Jean, et non aux exécuteurs romains. Car ceux-ci ne sont que les instruments aveugles du meurtre juridique qui va se commettre.
La critique moderne (Baur, Strauss, Keim) envisage tout le tableau de la conduite de Pilate comme fictif. La pensée de l'auteur serait de personnifier en Pilate la sympathie du monde païen pour r Evangile et de faire retomber sur Israël à peu près toute la responsabilité du crime. Mais i. il n'en est pas réellement autrement chez les synoptiques, dans les Actes et dans les épîtrès. Dans Matthieu, \e {louyernour est étonné (v. 14); il sait jue c'est par envie que les chefs lui livrent Jésus (v. 18), et s'eiTorce d'obtenir du peuple sa libération au Heu de celle de Ba- *abbas {\. 17 et 2i). Il demande indigné : < Quel mal a-t-il ionc fait? » (^v. 23). Il voit qu'il ne gagne rien et finit par :éder en se déclarant, par un acte solennel, innocent du sang ie ce juste (v. 24). Voilà le tableau de la condamnation de Jésus [>ar Pilate dans l'évangile judéo-chrétien! N'a-t-il le même sens lU fond que celui de Jean? Il en est de même chez Marc, où l'on voit encore plus clairement que dans Matthieu l'empressement lYCC lequel Pilate profite, pour sauver Jésus, de la demande spontanée de la foule de lui relâcher un prisonnier et comment il compte fermement dans ce but sur la sympathie populaire (v. 8- 10). Luc ajoute aux autres efforts de Pilate celui du renvoi de lésus à Hérode, et l'offre deux fois répétée de le relâcher au prix d'une simple flagellation (v. 16 et 22). Ayant le désir de délivrer Jésus, est-il dit expressément v. 20. Puis au v. 22 : « Et ii leur dit pour la troisième fois: Quel mal a-t-il donc fait? » Dans les Actes, dont on relève aujourd'hui la tendance conciliatrice, Pierre charge également les Juifs de toute la responsabilité du meurtre: « Vous l'avez ^Vmé par les mains des méchants, » rr, 23 ; comp. III, 15. Il n'y a pas jusqu'à Jacques qui, s'adressant aux riches de sa nation, ne leur dise : « Vous avez condamné et mis à mort le Juste » (V, 6). L'Apocalypse enfin désigne Jérusalem, comme c la Sodome et l'Egypte spirituelle où notre Seigneur a été crucifié, » XI, 8. Le lieu (oit), dans un pareil contexte, implique la notion de causalité et de responsabilité.
i. Le second siècle, dès Trajan jusqu'à Marc-Aurèie, fut un temps de persèi'ution sanglante de la part du monde païen contre l'Eglise, et il serait bien étrange qu'à cette époque un auteur eut créé un gouverneur romain plus ou moins imaginaire dan» le but de personnifier ta sympathie du monde païen, et spécialement du pouvoir romain pour TEvangile! 3. La scène retracée par Jean se défend delle-méme. Il est impossible de dépeindre plus au naturel l'astuce, la persévérance, l'impudente souplesse de l'iicrusateur décidé à réussir à tout prix, d'une part, et, de l'autre, la lutte opiniAtre, dans le cœur du juge, entre la conscience de sa cbarge et le soin de ses intérêts, entre la crainte de sacrifier un innocent peut-être plus redoutable qu'il ne parait à l'œil, et celle de pousser à bout un peuple déjà exaspéré par de injustices criantes, puis de se voir accusé auprès d'un souveraii sou|)Çonneux dont un trait de plume (Reuss) peut le précipittr dans l'abîme; entre le froid scepticisme enfin et les atteiotts passajières de la religiosité naturelle et même de la superstitkni païenne. M. Reuss reconnaît que c'est f le quatrième évangile qui donne la véritable clef du problème » de la conduite incollO^ vable de Pi la te : « Jésus fut sacrifié par lui à une exigence de position » (p. ()75). Sauf les lacunes naturelles, résultant « de » qu'aucun témoin n'a tout vu d'un bout à l'autre, » le récit évanizé!i(|ue ly compris relui de Jean) < porte, selon cet auteur, le cachet d'une entière authenticité » dhid). Ces deux figures, en elTet, I une dune froide et diabolique perversité (^Caïphe, comme re|)rés<»ntant du Sanhédrin '), l'autre d'une lAclieté et dune mobilité (l'impression digne de pitié, contrastant toutes deux avec la calme dignité et la sainte mnjesté du Christ. — forment un tableau (jue nous ne craignons pas d'appt^ler le chef-d'œuvre de l'écrit de Jean et qui, à lui seul, pourrait au besoin lui servir de certificat d'authenticité.