SON CARACTÈRE
dans le royaume messianique, par laquelle nous constatons Talliage impur qui se mêlait encore à sa foi.
Comment expliquer deux traits de caractère en apparence si opi>osés? Il existe des natures profondes, réceptives, qui uni rhabitude de renfermer au-dedans d'elles leurs impressions, et cela d'autant plus que ces impressions sont plus vives et saisissantes. Mais s'il arrive qu'une fois ces personnes cessent d'être maîtresses d'elles-mêmes, leurs émotions, longtemps contenues, éclatent alors en explosions soudaines qui plongent dans l'étonnement leurs cnl'Mii-s. N'est-ce point à cet ordre de caractères qu'apparleiiîiil celui de Jean? Et'quand .lés*is le surnommait, lui et m) IVère, lioanen/es, fils du tonnerre * (Marc III, 17), pouvail-il mieux les dépeindre? Je ne puis penser que, par ce surnom, Jésus ait voulu, comme l'ont cru tous les anciens, sijînaler l'éloquence qui les distinguait. Je ne saurais ailniettre, n(m plus, qu'il ait voulu perpétuer par là le j=«»iivenir de leur emportement dans un des cas indiqués. N«ms sommes conduits, par ce qui précède, à une explicalion plus naturelle et plus digne de Jésus lui-inéme.
lionime rrloctricilé s'amasse peu à peu dans la nuée, jns(|u'à ce (pfello éclate subitement au deboi's dans Téclair <'lle coup de foudre, ainsi chez ces deux natures aiuiantt.'s '1 passionnées les impressions s'accuninlaient silencieuseiiK lit jus(pi'au moment où, le co;ur liéhordanl, elles prenaient brusquement et violennnent leur essor. On se rel'iésente volontiers saint Jean comme une nature douce, pliilôl qu'énergique, tondre jus(prà la mollesse. Ses écrits n'insistent-ils pas avnnt et après (ont sur la charité ? Les ilernières prédications du vieillai'd n'étaient-elles pas: Aimez-vous! Il est vrai; mais on oublie d'aulres traits de
' Bené rvgéa iVM^22).
H SAINT JKAN
nature dilVérento, des premiers et des dernici's temps de sa vie, qui révèlent chez hii quelque chose de décidé, de tranchant, d'absolu, de violent même.
Si nous tenons compte de Tensemble des faits constatés, nous reconnaîtrons en lui une de ces âmes sensibles, ardentes, passionnées de T idéal, qui se donnent dès le premier rejj^ard, et sans réserve, à Tétre qui leur parait réaliser ce qu'elles ont rêvé, et dont le dévouement devient aisément exclusif et intolérant. Elles se sentent repoussées par tout ce qui ne sympathise pas à leur enthousiasme. Klles ne comprennent pas plus le parta|j;e du cœur (prelles ne savent le pratypier elles-mêmes. Tout [»our tout! (/est leur devise. Ofi ce tout n'est pas, il n'y a rien à leui*s yeux. De telles alVecticms ne sont pas sans renfermer un alliajre d'imi)ur égDÏsme. Il faut une (ruvre divine pour que le vrai dévourment qui en fait le fond ressorte à la lin dans toute sa sublimité. Telle fut, si nous ne nous troin- [)ons, l'histoire intin^e de Jean.
Jean & la tête de TEglise Judéo-chrétienne.
Le rôle de Jean dans Tl^lise à la suite de la Pentecôte, fut celui (jue font pressentir ces antécédents. Sur ce théâtre oii se meuvent et ajrissent Pierre, Jacques, frère de Jean, le [)remier martyr d'entre les apôtres, de simples aides a|»ostoliques tels qu'Ktienne et Philippe, Paul enfin et Jacques le frère du Seigneur, Jean ne parait qu'en deux occasions : lorstpfil monte au lenq^le avec Pierre (Acl. 111), et lorsqu'il accompagne ce même apôtre en Sainarie |)our
APRÈS LA PENTECOTE. 45
hever l'œuvre commencée par Philippe (Act. VUI). Et ms ces deux circonsUinces, Pierre est chaque fois celui li joue le rùle principal; Jean semble n'être que son auliaire. Nous l'avons vu : le disciple que Jésus aimait n'éil pas un homme d'action extérieure, d'initiative, un coniiérant; sa mission, comme son talent, étaient d'une naire plus spirituelle, plus élevée, et son heure ne devait onncr que plus tard. En attendant, un travail profond, ontinuation de celui que Jésus avait commencé chez lui, i'opérait dans son intérieur. En lui s'accomplissait celte promesse qu'il nous a lui-même conservée : c L'Esprit me gl'»ri(iera en vous. » Il s'était donné; il se retrouvait, comme un homme nouveau, en son Maître glorifié; et il se donnait mieux encore.
Pour le moment, d'ailleurs, il avait une tdche toute spéciale que ce Maître mourant lui avait léguée. A Pierre, Jésus avait confié la direction de l'Eglise; à Jean, les soins à donner à sa mère.
Où habitait Marie ? Il est peu probable qu'elle éprouvAt que Iquealtrait pour le séjour de Jérusalem. Ses plus chers souvenirs la rappelaient en Galilée. C'était là aussi, sur les bords Ju lac de Généz^reth, que Jean possédait sans doute ce ^hez'lui où il la reçut et lui prodigua les soins de la piété filiale. Cette circonstance nous fait comprendre pourquoi il prit si peu de part, dans ces premiers temps, à l'œuvre de la mission. Enfin, s'il eût vécu à Jérusalem, Paul l'eût vu^ sans doute, aussi bien que Pierre et Jacques, lors de son promier passage dans celte ville après sa conversion (Gai. U8. 19;.
Cet état de choses changea après la mort de Marie. Des traditions postérieures, mais que rien n'eiiii)èthe d'envisager comme fondées, placent cet événement vers l'an 18. l^èsce moment, Jean prit une part importante h la direction
de l'œuvre clirélienne. A Tépoque de rassemblée vulgairement appelée le concile de Jérusalem (Acl. \\)y en 50 ou 51 , il rencontre Paul dans la capitale, et celui-ci le range (Gai. II) parmi ceux que Ton envisageait comme les colonnes de TEglise ^ Ici se présente, au sujet de Jean, une question importante et fort discutée.
L'école de Tubingue attribue à ces trois personnages, Jacques, Pierre et Jean, qui représentaient l'Eglise judéochrétienne, une opinion opposée à celle de Paul au sujet du maintien des observances légales dans l'Eglise. La seule différence qu'elle reconnaisse entre les apôtres et les faïuv frères intrus dont parle Paul (Gai. II, -4) — et elle n'est pas à l'avantage des premiers — serait celle-ci : les faux frères, les intrus pliarisaïqucs, tenaient bon vis-àvis de Paul et tentaient de le faire plier, tandis que les apôtres, intimidés par son énergie et par l'éclat de ses succès chez les païens, abandonnaient de fait leur point de vue et conseni aient malgré eux à partager avec lui le travail de la mission. Ce serait là la très-faible portée de ce signe de collaboration que les apôtres donnèrent à Paul et à Barnabas en leur tendant la main d'association au moment de la séparation (v. 9).
Si telle avait été la conviction personnelle de Jean, il saule aux yeux qu'il ne pourrait être l'auteur du quatrième évangile, ou qu'il ne pourrait l'être qu'à la condition d'avoir subi auparavant une complète transformation. De là l'inlérét qui s'attache à cette question.
Le point de vue de l'école de Tubingue a pour base une supposition : c'est que le principe de l'abolition de la loi est une découverte de Paul qu il a trouvé le moyen d'im-
* Gai. II, 9 : «Jacques et Céphas et Jean, qui sont envisagés comme les colonnes. »
SON JUDÉO-CIIRISTIANISME. 47
poser à l'Eglise. Mais est-il donc possible d'effacer de nos évangiles les éléments du plus pur spiritualisme renfermés dans l'enseignement de Jésus lui-même? Cette seule sentence : « Ce n'est pas ce qui entre dans Thomme qui souille riiomme, mais c'est ce qui sort du cœur de t homme >, » ne renferme-t-elle pas en principe l'abolition du Lévitique tout entier? Quand Jésus se déclare, lui, le Fils de l'homme, Seigneur même du sabbat *, non pas pour se glorifier de celle prérogative assurément, mais pour faire pressentir que le jour viendra où il en fera réellement usage, ne sapet-il pas par la base la vieille ordonnance sabbatique sous sd forme mosaïque et par là toute l'institution cérémonielle dont le sabbat éUûl le centre ? Jésus, enfin, en comparant sa nouvelle économie à un vêtement neuf qui doit être substitué tout d'une pièce à l'ancien, vu qu'il serait inutile de chercher à rapiécer ce dernier ', n'exprime-t-il pas luimême, au sujet de la loi, un point de vue que l'apôtre des Gentils n'a pu dépasser? Et ces paroles qui se trouvent dans nos trois synoptiques, ne sont-ce pas les apôtres qui boni transmises à TEglise? Et lors même qu'ils n'en auraient pas saisi dès l'abord toutes les conséquences pratiques, serait-il admissible que, quand ils se trouvèrent en face des assertions de Paul qui n'en étaient que l'application, celles-ci leur aient paru si étranges? Indépendamment donc du récit des Actes, dont nous ne voulons pas faire usage ici, puisque l'école que nous combattons en suspecte lalidélité, nous devons conclure de tout cela, que ce qu'on appelle (à tort' le paulinisme, devait exister comme conviction latente dans l'esprit des apôlies, dans lequel ces paroles du Maître s'étaient ineffacablement gravées.
' MiUth. XV. 18-20: Mnrc VII, 18-20.
' Marc H. 28.
^ M.illh. IX, 16 el parall.
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Et en effet, si Paul n*eùt pas compté sur rassenliment des Douze, fut-il venu à Jérusalem invoquer leur autorité pour fermer la bouche aux judaïsants qui troublaient Téglise d'Antioclie, et afin, comme il le dit, quil n'eût pas couru en vain dans le passé et ne courût pas en vain dans l'avenir*? Et cet espoir n'a point été déi^u. Dans Gai. II, V. 6, il oppose expressément à Tétroitesse des faux frères [les pharisiens c/ui avaient crUjkci. XV, 5; XI, 3), la largeur des apôtres, qui ne lui imposèrent à Tégard des païens, comme condition d'entrée dans l'Eglise, rien qui dépassât Vexposé qu'il leur avait fait de sa manière de procéder jusqu'ici*. D'où il résulte: 1" qu'en contradiction avec la conduite des faux frères, les apôtres reconnurent la liberté des païens à Tégard de la loi ; ^2° que l'observance légale n'était point à leurs yeux une condition de salut; 3^ qu'ik ne la maintenaient, pour eux-mêmes et pour les croyants d'entre les Juifs, que comme institution nationale procédant de Dieu et dont Dieu seul pouvait les émanciper. La seule dinérence avec Paul, c'est que celui-ci voyait cetle émancipation impliquée déjà dans la mort de la croix, comme il le démontre précisément à Pierre dans le discours rapporté Gai. II. La mission des apôtres auprès d'Israël ne leur eût pas permis d'ailleurs de rompre le lien extérieur qui les unissait à leur peuple. Us auraient couru en vain^ s'ils se fussent affranchis de ce joug, aussi bien que saint Paul s'il eût voulu l'imposer aux païens. Ils se trouvaient ainsi d'une manière permanente dans la position où Paul
' Coinp. l'autilhose marquée : « Mais de la pari de ceux qui sont los plus considérés (ànô $à lôiv ôoxouvtwv Elva». ti), » v, 6, avec le rôle des faux fivros intrus, v. 4 et 5.
» Le' rapport des mots imposer et exposer rend jusqu'à un certain point l'antithèse du -^ooiavc'OsvTo (ajouter h), v. 6, et du àvjeiuT,v (exposer), V. 2.