E., III
* Cette leçon (et non TjvTafJai) paraît assurée; voir Leimbacli.
* L'équivoque de noire version reproduit le sens possible des deux leçons (napaYivojxcvaç et -a^aYivo;x£voiî) d*après lesquelles les mots et qui viennent se rapportent soit aux commandements, soit aux individus eux-mônies.
* M. Renan a proposé de retrancher du texte les mots : ou Jean. C'est absolument arbitraire, et dans ce cas la conclusion d Eusèbe sur Texisteuce d*un second Jean perdrait sa base.
disent Arislion et ie presbytre Jean, les disciples du Seigneur (a Te * 'ApiGTiciiv xai orpec^uTCpo; 'Iwowtjç, oi ToOKupiou |ia6r,Tai Tdfowsw) ; car je ne présumais pas que ce qui se tire des livres pût m*étre aussi utile que ce qui vient de la parole vivante et permanente [fidèlement transmise] >.
Il y a dans ce passage deux paragraphes distincts, dont le second commence avec les mots : Et si parfois aussi, Hilgenfeld et d'autres prétendent que ce second paragraphe n'est que le commentaire du premier et se rapporte au même fait. Mais cette interprétation fait violence au texte. Au lieu de c et si parfois,» Papias devait dire : car lorsque parfois. Puis les deux particules {èi xai, de plus aussi) indiquent évidemment une gradation, non une identité. Chaque paragraphe se rapporte donc à un fait distinct. Dans le premier, Papias parle de ce qu'il a appris et retenu jadis des Anciens eux-mêmes; dans le second, il mentionne les informations qui lui sont accidentellement pai*venues (lés lors par la bouche de visiteurs qui avaient été les compagnons de ces Anciens (accompagné), dans leurs courses missionnaires. Cette distinction explique l'emploi de la préposition râpa (dans la première proposition), dont le sens régulier et ordinaire est celui de la communication directe, personnelle, puis l'adjonction de l'adverbe j'arfw
^ Papins substitue ici au pronom interrogatif t^ (dans la proposilion précédente) le pronom relatif à, parce que l'idée de Tinlerrogatioii s'éloigne. Ce à est objet d'àvexoivov, parallèle à Tobjet préci'dent: Xoyou; (ainsi aussi HoUzmann). Personne, je pense, ne sera tenté d'accepter la traduction de Leimbach : « . . ou lequel (t^;) des disciples du Seigneur [a raconté] ce que disent soit Aristion soit Jean ...» Il sufflt du te placé, comme il Test, après à, et non après 'ApiTT^wv, pour la réfuter. Et n'est-il pas évident que les mois r^Ti; rrspo; sont la Conclusion et comme Vel cœlera de l'énumération? D'ailleurs qu'importe lequel des disciples a dit telle ou l^lle cho*e? Enfin Tellipse du verbe 1
(roTÉ) qui indique qu'il s'agit ici d*une relation rompue depuis longlemps ; tandis que dans le second paragraphe, il s'agit de communications indirectes, mais plus récentes, par le moyen de personnages intermédiaires entre lui et les Anciens.
Mais qui sont ces Anciens ? D'après l'un des écrivains qui ont traité ce sujet le plus récemment et de la manière la plus détaillée, WcifTenbach, ce seraient les presbytres des églises, disciples des apôtres. Papias formerait ainsi, dans la chaîne de la tradition, le troisième degré. Le premier serait les apôlres; le second, ceux qu'il appelle les Anciens, à savoir les presbytres établis par eux, et le troisième, Papias et ses contemporains. Cette explication n'est pas soulenable. Comment Papias, qui était aux yeux du disciple de Polycarpe, Irénée, un homme de l'antiquité chrétienne, et qui écrivait au temps où Aristion et le près* bytre Jean, disciples immédiats de Jésus, vivaient encore, n'occuperait-il pas, dans l'échelle des autorités, le même degré que Polycarpe ? Mais surtout, comment expliquer, dans ce sens du mot Anciens, le second paragraphe ? Et d'abord l'expression : c quelqu'un qui avait ajccompagné les Anciens.» On accompagnait les apôtres dans leurs courses missionnaires, et c'était un litre d'honneur d'avoir rempli un pareil office . Le terme employé (7:apaxo>.ou6£rv) est consacré pour exprimer cette idée. Mais où est-il question du titre de compagnon d4^s disciples des apôtres? Et comment parler des compagnons de presbytres qui ne voyageaient point et fonctionnaient dans une seule église? Puis l'expression même : quelqu'un qui avait accompagné les presbytres, n'aurait pas de sens, comme l'a montré Leimbach. Le nombre des presbytres ou anciens d'église était alors immense. Papias aurait donc dû dire : qui avait accompagné quelquun des presbytres. L'article fe^ (ol) dé-
signe une totalité déterminée et restreinte, qui ne pouvait être que celle des apôtres eux-mêmes. Dans le sens contraire d'ailleurs, à quel degré Papias se ferait-il ici descendre? Non plus seulement au troisième, mais au quatrième ! Premier degré: les apôtres; second : leurs disciples, les Anciens; troisième : ceux qui ont accompagné ces derniers et dont Papias reçoit la visite; quatrième: Papias luimême. Il descendrait ainsi au-dessou§ d'Irénée qui occupe le troisième degré (l^^ les apôtres, 2® Polycarpe, S^ Irénée), et qui pourtant envisage Papias comme l'un de ses Pères, un personnage d'une haute antiquité ! Ce qui suit n'est pas moins décisif. De quoi s'enquérait Papias auprès de ces visiteurs accidentels? De ce qu'ils avaient ouï raconter aux personnages énumérés en suite. Et qui sont donc ces personnages? Papias les désigne par leur nom. C'étaient André, Pierre, Philippe, Thomas, etc., ou tel aur ire des disciples du Seigneur. — Autant d'apôtres et de disciples de Jésus; mais nullement des disciples de ces personnages ! Pour échapper à cette conclusion, WeifTenbach explique cette phrase ainsi : quand un visiteur qui avait accompagné les Anciens (les presbylres établis par les apôtres) arrivait chez moi, je sondais les paroles des Anciens [pour constater] ce qu'avaient dit André, Pierre, etc. Mais dans ce sens, Papias n'aurait-il pas dû dire : Je sondais les paroles desAnciensawsu/e^decequ'avaientdit... (irepiTouTûv i £l77€v) ? D'après les termes, la phrase interrogative : qu'a dit André, etc., est le développement tout simple de l'expression précédente : les paroles des Anciens. On croit entendre Papias interroger son visiteur : qu'a raconté André, Pierre, etc., de ce qui s'est passé, de ce que Jésus a fait ou dit en telle circonstance ?
Donc l'expression : les Anciens, comprend bien certainement, dans la pensée de Papias, les apôtres eux-
mêmes. Mais comprend-elle les apôtres seuls f Non; car on ne verrait pas dans ce cas pourquoi Papias n'aurait pas dit: les apôtres, au lieu de : les Anciens. Cette dernière expression a évidemment dans sa pensée une portée plus large. Elle désigne tous les disciples immédiats du Seigneur, qui ne sont point les apôtres seulement. C'est ce qui ressort des mots suivants : c et de ce que disent Âristion et Jean le presbytre, les disciples du Seigneur.^» Ces deux personnages n'étaient pas apôtres ; et cependant c'étaient aussi des autorités pour Papias, parce qu'ils avaient vu et entendu le Seigneur. La terminologie de Papias se comprend donc parfaitement. Ce qu'étaient Papias, Polycarpe, pour Irénée, homme du troisième degré, les apôtres et tous les disciples immédiats de Jésus le sont pour Papias, homme du deuxième. C'est ainsi que, comme le dit bien Holtzmann, le terme d'Ancien (rpecfirjTepoi;) est d'une application relative et variable. Néanmoins, le sens du mot demeure : un vénéré Père et docteur, pour les hommes du degré subséquent.
Mais qu'est-ce donc que ce Jean, le presbylre, que Papias nomme ici avec Aristion et qu'il parait distinguer de Jean l'apôtre nommé plus haut entre Jacques et Matthieu? Zahn, Riggenbach, soutiennent que c'est toujours le même personnage, Jean l'apôtre, désigné sous deux rapports différents : la première fois, en tant que Papias avait communiqué avec lui indirectement par le moyen de ses visiteurs; la seconde fois, en tant qu'il avait éié personnelletnenl son auditeur. Ils nient par conséquent l'existence d'un prèsbytreJesLiïy distinct de l'apôtre, et donnent tort à Eusèbe et raison à Irénée K Mais cette explication me parait incom-
^ Leimbach arrive au môme but, mais au moyen de la traduction impossible que nous avons indiquée plus haut.
patible avec les premiers mots du paragraphe : « Si parfois aussi un de ceux qui avaient accompagné les Anciens, venait chez moi. > Cette idée de personnages intermédiaires détermine le verbe : je m'enquérais; et c'est de celuici que dépend, comme objet, tout le reste de la phrase, y compris ce qui est dit d'Aristion et du presbytie Jean. Et par conséquent, dans les deux phrases du second paragraphe où Jean est nommé, il s'agit d'une communication indirecte. La seule explication possible est donc que Papias parle de deux personnages difierents, dont l'un est mort (re qua dit, glirevj, Jean l'apôtre, et dont l'autre vit encore ice que disent, 'kiyo'jaw), Jean le presbytre. Eusèbe a donc raison sur ce point : le passage de Papias prouve l'existence d'un autre Jean que l'apôtre. Mais Irénée se trompe-t-il nécessairement en affirmant (sur la foi de ce même passage, peut-être), que Papias avait été auditeur de I* apôtre? Nullement. Seulement il faut tirer cette conclusion, non du second, mais du premier paragraphe; je veux dire des mots: € Ce que j'ai bien appris et bien retenu des Anciens. » Nous avons reconnu qu'au premier rang de ces Anciens étaient les apôtres. Or, s'il y a eu des apôtres domiciliés en Asie, ce ne pouvaient être que Philippe et Jean. Voilà la première source où Papias avait puisé les renseignements dont il appuyait ses explications des paroles du Seigneur. Elle fait l'objet du premier paragraphe. Le second se rapporte à une deuxième source d'un ordre inférieur (et si de plus aussi) ; ce sont les rapports que lui faisaient certains visiteurs qui, plus tard, avaient conversé avec ces mêmes apôtres et les derniers disciples survivants de Jésus (Aristion et le presbytre Jean), avec lesquels Papias ne pouvait plus communiquer directement, comme il l'avait fait jadis dans sa jeunesse.
De cette manière tout est clair. Papias a puisé des ma-
tériaux pour ses explications à deux sources étrangères : Tune immédiate, les Anciem^ avec lesquels il a communiqué dans un temps plus reculé ; l'autre, médiate et plus récente, les visiteurs qui ont communiqué avec des Anciens soit morts (les apôtres énumérés), soit encore vivants (Aristion^ Jean le presbytre). 11 reste à expliquer ce titre de presbytre donné au Jean compagnon d'Aristion. Ce terme doit sans doute être entendu ici dans un sens technique, comme titre ecclésiastique : presbytre ou ancien (Téylise. Ce qui le prouve, c'est qu'il n'est point appliqué à Aristion, auquel cependant il eût convenu aussi bien qu'à Jean, s'il eût conservé le sens où il est pris dans les lignes précédentes ^ Si donc Eusèbe a conclu avec raison du passage de Papias à l'existence d'un second Jean, il a eu tort d'accuser, sur la foi de ce passage, l'exactitude d'Irénée quand celui-ci fait de Papias f auditeur de l'apôtre Jean. Et il n'y a à tirer de ce fragment, conservé par lui, aucune conclusion contraire au séjour de Jean en Asie-Mineure. Les expressions de Papias, bien comprises, impliquent bien plutôt ce fait, qu'Euscbe d'ailleurs ne songeait point à nier. Ce qui seul lui importait dans son interprétation de Papias, c'était de constater parce Père lui-même l'existence d'un second Jean^ sur le compte duquel on pût mettre la composition de l'Apocalypse, dès que, comme lui et d'autres, on nel'envisageaitpluscommeunécritproprementaposlolique. Mais — etc'est ici le grand argument de Keim — si Irénée s'était trompé en prétendant que leJean connu par Polycarpe était l'apôtre, tandis que ce personnage n'était que le presbytre? Et si cette erreur d'Irénée avait égaré toute la ti'a-
^ Si les deux petites épitres sont de l'apôtre, et non du presbytre, il est probable qu on appelait le premier VÀncien tout court, dans un sens exceptionnel et sans ajouter le nom propre.
dîtion ? Keim appuie cette assertion sur cette expression d'Irénée lui-même dans sa lettre à Fiorinus, quand il parle de ses relations avec Polycarpe : « Lorsque j étais encore enfant » (irai; ?ti cov), et sur cette autre semblable, dans son grand ouvrage, à la même occasion : « Dan^ notre première jeunesse » (èv t^ irpoVnj tJjjlûv 'jQ>.ucia). Mais tout connaisseur de la langue grecque sait bien que de telles expressions, en particulier le terme traduit par enfant (irai;), désignent souvent un jeune homme ^; et un jeune chrétien déjà en âge d'entendre Polycarpe eût-il pu confondre, en écoutant ses récits, un simple presbytre avec Tapôtre Jean? D'ailleurs Polycarpe lui-même vint à Rome peu de temps avant son martyre ; il en appela lui-même devant Ânicet à l'autorité de l'apôtre pour appuyer la pratique pascale d'Asie-Mineure. Le malentendu, s'il avait existé, se serait infailliblement éclairci alors. Enfin, le témoignage d'Irénée reposàt-il même sur une erreur, il ne peut avoir eu sur la tradition l'influence décisive qu'on lui attribue. Car il existe d'autres rapports contemporains du sien et qui en sont nécessairement indépendants, comme ceux de Clément en Egypte et de Polycrate en Asie-Mineure, — ou même antérieurs au sien, comme ceux d'Apollonius, en Asie, de Polycarpe, à Rome, et de Justin. Et c'est par conséquent tenter l'impossible que de faire procéder d'Irénée la tradition sur ce point. Irénée, écrivant en Gaule vers 185, aurait-il entraîné après lui tous ces écrivains ou témoins dont la chaîne remonte de 190 à 150, et cela dans toutes les parties du monde ! *
^ Jean est appelé ::«!;, chez les Pères, au momeut où il devient disciple de Jésus.
* On a fait valoir contre le témoignage de Polycrate Terreur renfermée dans sa lettre à Victor quant au diacre Philippe , qu il dit avoir été l'un des Douze. L'hypothèse de Steitz qui envisage les
Schollen est convenu de l'impossibilité d'expliquer Terreur à la manière de Keim ^ Il pense qu'elle est provenue de l'Apocalypse , que l'on attribuait à l'apôtre Jean et qui paraissait avoir été composée en Asie '.
Mangold lui-même a répondu avec une parfaite justesse que c'est au contraire la certitude du séjour de Jean en Asie qui seule a pu porter les églises de ce pays à lui attribuer la composition de l'Apocalypse '. Si Justin lui-même, pendant qu'il séjournait à Ephèse où il soutint sa dispute publique avec Tryphon, n'y avait pas acquis la certitude du séjour de Jean dans cette contrée, eût-il pu imaginer de lui attribuer un livre dont les premiers chapitres supposent aussi évidemment une origine asiatique ?
Du reste cette tradition était tellement répandue dans les églises d'Asie-Mineure qu'Irénéc dit avoir connu plusieurs presbyires qui, en raison de leurs relations personnelles avec l'apôtre Jean, témoignaient de l'authenticité du nombre 666 (en opposition à la variante 616). Enfin, comment se défaire du témoignage renfermé dans la lettre à Florinus? Scholten a essayé, il est vrai, de prouver l'inauthenticité de ce document. Ililgenfeld appelle cette tentative une entreprise désespérée *. Nous ajouterons : et inutile, même en cas de réussite, car la lettre d'irénée à
mots : qui était l*un des Sept, comme interpolés dans le texte d'Actes XXI, 8, ferait tomber Tobjeclion. Mais en tous cas il 7 a une grande difltérence entre un homme apostolique, tel que Tévangéliste Philippe, qui joue un si grand rdle dans le récit des Actes et qui pouvait aisément être confondu avec Tapôtre, et uo homme aussi obscur que le presbytre Jean.
' Il donne raison à Steitz, qui a prouvé que Tidée du séjour de Jean existait déjà lorsqu'Apollonius et Irénée écrivaient.
' Keim ne repousse pas entit'^rement cette eiplication. Il dit : « L'Apocalypse vint aussi en aide. »
' Notes, dans la B** édition de \ Introduction de Bleek, p. 168.
* Einleitung, p. 397.
Victor, qu'on n'essaie pas de contester, demeure et suffit. Rien d'ailleurs de plus faible que les arguments par lesquels Scholten chercher à justifier cet acte de violence critique'. Il n'y a qu'une raison réelle; c*est celle qui ressort de cet aveu : Si la lettre était authentique, on ne pourrait plus nier la relation personnelle de Polycarpe avec Jean l'apôtre. Eh bien I nous pouvons bien le dire : l'authenticité de celle lettre demeurant inattaquable, de l'aveu de Scholten lui-même la relation personnelle de Polycarpe avec Jean l'apôtre ne peut être niée.
Mais on prétend que l'Apocalypse, supposant la mort de tous les apôtres comme un fait consommé, et cela en l'an 68', l'apôtre Jean ne saurait avoir vécu encore vers l'an 100. Et quelle est donc la parole de l'Apocalypse d'où l'on conclut à la mort de tous les apôtres ? La voici (d'après le texte aujourd'hui avéré), XVIII, 20 : « Réjouis-toi, ciel, et vous les saints et les apôtres et les prophètes yoi ayioi xal 01 «TTocTo^oi xal 01 irpoç^Tai), de ce que Dieu a tiré de la terre la vengeance qui vous était due. > Ce passage prouve assurément qu'à la date de la composition de l'Apocalypse il y avait dans le ciel des saints, des apôtres et des prophètes, qui avaient subi le martyre. Mais « des apôtres » ne sont pas tous les apôtres, pas plus que « des saints » ne sont tous les saints ! '
' Ainsi il demande comment Eus(''be s'est procuré cette lettre; comment la relation de Polycarpe avec Jean est compatible avec sa mort en 168 (il faut dire 156); pourquoi Iréuée ne rappelle pas à Klorinus sa qualité de presbytre de l'église romaine ; et autres arguments de cette force!
* Nous ne discutons pas ici cette date prétendue de l'Apocalypse; nous croyons en avoir démontré ailleurs la fausseté. Etudes bibligu^«, tome II, 5« étude.
' Sur Tobjection tirée du récit du meurtre de Jean par les Juifs dans la chronique de Georges Hamartôlos, veir p. 77 et suiv.
Ainsi s'évanouissent les objections que des préoccupalions théologiques ont fait naître contre le fait historique, unanimement constaté, du séjour de Jean en Asie ^
La tradition n'atteste pas seulement d'une manière générale le séjour de Jean en Asie ; elle rapporte en outre plusieurs traits particuliers qui peuvent bien avoir été amplifiés, mais qui ne sauraient être entièrement controuvés. Dans tous les cas, ces anecdotes supposent une conviction bien établie de la réalité de ce séjour.
C'est, par exemple, la rencontre de Jean avec l'héréti- ' que Cérinthe dans un bain public à Ephèse. € II existe encore, dit Irénée (Adv, Hœr. Ill, 3. 4-), des gens qui ont entendu raconter à Polycarpe que Jean, étant entré dans une maison de bains à Ephèse, et ayant aperçu Cérinthe dans l'intérieur, s'éloigna brusquement, sans s'être baipé, en disant : Sortons, de peur que la maison ne s'écroule, puisque là se trouve Cérinthe, l'ennemi de la vérité. » Ce trait si bien attesté rappelle la vivacité d'impression du jeune apôtre^ qui refusait le droit de guérir par le nom de Jésus à ce croyant qui ne marchait pas extérieurement avec
* Daus aucune question pout-ôlre on n'observe aussi distinctemcMii l'influence décisive de la volonté sur Tappréciation des faits, liilgenfeld, disciple de Baur, et Baur lui-même ont besoin du séjour de Jean en Asie. C'est la base de leur argumentation tirée de TApocalypso et de la dispute de la Pâque contre Tauthenticité de noire évangile. Qu'arrive-t-il? Us trouvent les témoignages qui attestent ce fait parfaitement convaincants. Mais Keim, pour qui ce séjour est un fait très-gênant (parce que la date reculée qu'il assigne à la composition de notre évangile serait trop rapprochée du temps de ce séjour), déclare sans valeur tous les témoignages qui Tattestent. Que penser après cela de lobjectivité si vantée des études historico-critiques?Non! Ce sont trop souvent les opinions qui font les faits et non les faits qui fondent les opinions. Sous chaque jugement critique il y a une sympathie ou une antipathie qui incline l'intelligence.
les apôtres, ou qui prétendait faire descendre le feu du ciel sur la boui^ade samaritaine hostile à Jésus. Ou bien encore c'est le trait, raconté par Clément d'Alexandrie, du jeune homme que Jean avait confié à un évéque d'Asie-Mineure, et que le vieil apôtre parvint à ramener de la voie criminelle dans laquelle il s'était engagé. Ce trait rappelle l'ardeur d'amour du jeune cœur qui, à la première rencontre avec Jésus,s'était tout entier donné à lui et qui était ainsi devenu le disciple que Jésus aimait ^
* Voici ce trail, chargé des amplifications rhétoriques de Clément, tel qu'il se trouve dans Quis dives salvus, c. 42 :
« Ecoute ce que l'on raconte (et ce p'est pas un conte, mais une histoire vraie), de l'apôtre Jean : Lorsqu'il fut de retour de Patmos h Ephèse, après la mort du tyran, il visitait les contrées environnantes ponr établir des évoques et constituer les églises. Vn jour, dans une ville voisine d*F!phèse. après avoir exhorté les frèrw et réglé les affaires, il aperçut un vif et beau jeune homme et se snn- Uint aussitôt attiré ver^lui, il dit a Tévêque : «Je le place sur ton cœur et sur celui de l'église.» L'évOque promit à l'apôtre de prendre soin de lui. 11 le recueillit dans sa maison, l'instruisit et le surveilla jusqu'à ce qu'il put l'admettre au baptôme. Mais après qu'il fiil reçu le sceau du Seigneur, l'évéque se relAcha dans sa surveillance. Le jeune homme, affranchi trop tôt, fréquenta une mauvaise Société, se livra à toutes sortes d'excès, et finit par arrêter et piller l»'S passants sur le grand chemin. Comme un ch»'val fougueux, quand une fois il a quitté la voie, s'élance aveuglement dans le précipice, ainsi, entraîné par sa nature, il se plongeait dans l'abîme de la perdition. Désespérant désormais de la grAce, il voulait au moins faire encore dans cette vie criminelle quelque chose de grand. Il réunit ses compagnons de débauche et en forme une bande de brigands dont il devient le chef, et bientôt les surpasse tous en soif de sang et de violence.
■ Après un certain laps de temps, Jean revicîut dans celte même vilb", ayant terminé tout ce qu'il avait à y faire, il demande à l'cvèque : « Eh bien ! restitue maintenant le gage que moi et le Seigneur t'avons confié devant l'église.» Celui-ci, elTrayé, croit qu'il ^agit d'une somme d'argent qui lui aurait été confiée : « Non point, répond Jean, mais le jeune homme. TAme de ton frère! » Le vieillard pousse un soupir et répond en fondant en larmes : « Il est
Clément dit que Tapôlre revint de Patmos à Ephèse, après la mort du tyran. Tertullien (de prescripL hœr. 36) rapporte que cet exil fut précédé d'un voyage à Rome ; et il ajoute le détail suivant : c Après que Tapôtre eut été plongé dans Thuile et en fut sorti sain et sauf, il fut exilé dans une ile. » D'après Irénée, il paraîtrait que ce tyran était Domitien*. Quelques savants prétendent retrouver cette idée d'un supplice subi par Jean dans l'épithète de témoin (ou martiji') donné à Jean par Polycrate. Mais peutêtre n'y a-t-il dans ce récit qu'une fiction imaginée sur le
mort!» — «Mort! répond le disciple du Seigneur; et de quel genre de mort? » — « Mort à Dieu ! Il est devenu un impie puis un brignnd . Il occupe avec ses compagnons le haut de cette montagne . » A Touie de ces paroles, l'apôtre déchire ses vêtements, se frappe la ti^te et s écrie : «Oh! à quel gardien ai-je confié Tâiue de mon frore! » Il prend un cheval et un guide et va droit au lieu où sont les voleurs. Il est saisi par les sentinelles, et, bien loin de chercher à s*échapper, il dit : « C'est pour .cela même que je suis venu, conduisez-moi à votre chef.» Celui-ci tout armé attend son arrivée. Mais dès qu'il reconnaît dans l'arrivant Tapdtre Jean, il s'enfuit. Jean, oubliant son Age, court après lui en criant : « Pourquoi me fuis-tu, ô mon fils, moi ton père? Toi armé, moi vieillard désarmé? Aie pitié de moi! Mon fils, ne crains pas! Il y a encore pour toi espérance de vie! Je veux moi-m()me me charger de tout auprès de Christ. S'il le faut, je mourrai pour toi, comme Christ est mort pour nous. Arrète-toi ! Crois! C'est Christ qui m'envoie!» Le jeune homme, en entendant ces paroles, s'arrête, les yeux baissés. Puis il jette ses armes et commence à trembler et à pleurer amèrement. Et quand le vieillard arrive, il embrasse ses genoux et lui demande pardon avec de profonds gémissements; ces larmes sont pour lui comme un second baptême, seulement il refuse et cache encore sa main droite. I/npôtre, se portant caution pour lui devant le Sauveur, lui promet avec serment son pardon, se jette à genoux, prie, et le prenant enfin par cette main qu'il retire, le ramène dans l'Eglise, et là combat si ardemment et combat si puissamment par le jeûne et par ses discours, qu'il peut enfin le rendre au troupeau comme un exemple de vraie régénération. »
' Car dans Adv. hœr., V, 3.3, il place la composition de l'Apocalypse sous Domitieu.
lème de cette parole adressée par Jésus aux deux fils de èbédée : c Vous serez baptisés du bapléroe dont je dois Ire baptiséy i parole dont on cherchait en vain la réalisaon* littérale dans la vie de Jean. Quant à l'exil de Patmos a pourrait supposer aussi que ce récit n'est qu'une contusion tirée de Âpoc. I. Cependant Eusèbe dit :• c La irailion porter (^yoç ?x^i); et comme l'histoire constate des xils de ce genre, sous Domitien, et cela précisément pour rime de foi chrétienne S il pourrait bien y avoir là plus [u'une combinaison exégétique. Cet exil et la composition le l'Apocalypse sont placés par Epiphane sous le règne de Claude (de l'an A\ à l'an 54). Cette date est positivement absurde, puisqu'à cette époque les églises d'Asie-Mineure, auxquelles est adressée l'Apocalypse, n'existaient pas. M. Renan [V Anlichrist , p. 27 et suiv.) a supposé que la légende du marlyre de Jean pourrait provenir du fait que cet apôtre aurait eu un jugement à subir à Rome à la même époque que PieiTe et Paul. Cette hypothèse n'est pas suffisamment appuyée. D'après l'écrivain anti-montaniste Apollonius, vers 180, Jean aurait ressuscité un mort à Ephèse (Eusèbe, V, 18), Augustin parle d'une coupe de poison qu'il lurait bue lui-même sans en ressentir d'atteinte ; peut-être 'eux légendes en rapport avec Matth. X, 8 et Marc XVI,
Clément d'Alexandrie décrit le ministère d'édification et organisation qu'exerçait l'apôtre en Asie. H visitait les jlises, établissait des évêqucs'et réglait les affaires. Rothc, hierscli , Néander lui-même *, attribuent ;i rinlluence iercée par lui la constitution si ferme des églises d'Asieineure durant le II*- siècle, dont nous trouvons déjà les