SON CARACTÈRE FRAGMENTAIRE
ploiydes cases clairement indiquées, mais complètement vides. Une trentaine de jours disséminés dans ces vastes espaces font seuls l'objet du récit. Comment ne pas reconnaître le caractère brisé, et volontairement brisé, d une telle narration? Si elle n'en supposait d'autres connues des lecteurs et qui oflrent à ceux-ci les matériaux nécessaires pour remplir ces cadres, elle serait simplement absurde*.
Mais elle présente de6 phénomènes de détail plus étranges encore. Il est dit VI, 2 «qu'une foule accompagnait Jésus en Galilée, voyant les miracles quil faisait, » Or l'auteur se lait sur tous ces miracles. Il est dit VII, i que Jésus i continuait à aller et venir en Galilée, ne voulant pas aller à Jérusalem, où les Juifs voulaient le faire mourir, h El, de toutes ces pérégrinations dans l'intérieur de la Galilée, pas un mot dans le récit ! N'est-il pas évident que ces lacunes clairement indiquées supposent d'autres récits renfermant les faits non rapportés ici?
D'autres détails encore démontrent le caractère intentionnellement fragmentaire de la narration johannique. II, 2;i, il est parlé de ceux qui « crurent en roi/ant les miraclés que Jésus faisait; » et III, 2, Nicodcme fait lui-inèmc allusion à de tels miracles; IV, 43, il est dit que les Galililéens accueillirent favorablement Jésus à son retour au milieu d'eux « parce (juils avaient vu les miracles (ju'il avait fait^ à Jérusalem. » Et pas un seul de ces miracles, accomplis par Jésus durant son premier séjour dans la capitale n'est raconté. I, 41, André est désigné comme le frère de Simon-Pierre, dans un moment où celui-ci n'a
* Comprend-on qu'en face de pareils faits un écrivain qui se respecte ose écrire les lignes suivantes : « Jean, on le sait [!], ne présente aucune trace de lacunes ou de coraparlinienls dans lesquels se rangeraient les matériaux fournis par les synoptiques » (Stap, Etudes historiques, p. 259).
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point encore paru sur la scène! XI, 1, Bélhanie est appelée le bourg de Marie et de Marthe, sa sœur ; el il n'a point encore été question de ces deux femmes! XI, 2, xMarie est désignée comme celle qui avait oint de parfum le Seigneur ; et ce trait qui doit orienter le lecteur n'a point encore été rapporté ! VI , 70, Jésus dit : t Ne vous ai-je pas choisis, vous douze, > et il n'avait jusqu'ici été question que de l'appel d'André, de Jean, de Simon, de Philippe et de Nathanaël. Les Douze sont encore dans celle naiTation des personnages inconnus. XIV , 22, la présence parmi les Douze d'un autre Judas que le traître est supposée connue; mais sans qu'rl ait jamais été mentionné. 111, 2^4, révangéliste rectifie une idée inexacte qu'il suppose exister dans l'esprit de ses lecteurs : c'est que Jean fût déjà emprisonné lorsque Jésus séjournait pour la seconde fois en Judée. « Car Jean, dit-il, n avait point encore été mis en prison.)) Or rien dans les récits qui précèdent n'avait pu faire naître cette idée qu'il trouve bon d'écarter expressément. XVlll, 24, il est dit que Anne « envoya Jésus lié a Caïphe, le grand sacrificateur. » iMais à quoi bon cette remarque? La séance chez Caïphe n'est point racontée ni morne mentionnée dans ce qui suit , quoiqu'elle soit positivement sup[)osée par la sentence de mort dont le Sanhédrin va demander la confirmation à Pilate. Notre récit est donc [)lein de lacunes, et de lacunes dont l'auteur ne peut qu'être pleinement conscient. Il s'exprime d'ailleurs luimême sur ce sujet avec une clarté qui ne laisse rien à désirer, lorsqu'il dit, XX, 30 : « Jésus a fait devant ses disciples beaucoup d'autres signes 7^/ 7îe sont pas écrits dans ce livre-ci (sv tw fit[i>.iw to'Jtw). » Ces derniers mots sont importants. L'évangéliste ne s'exprimerait pas de la sorte, si, comme nous venons de le constater , il n'avait eu en vue d'autres livres au moyen desquels ses lecteurs reraph-
SON CAHAGTÊRE FRAGMENTAIRE. 109
ront les lacunes du sien et en comprendront les allusions ^
Et pouvons-nous être dans le doute sur la question de savoir quels sont ces écrits ? L'élection des Douze n'est-elle pas rapportée par Marc et Luc (Marc 111, Luc VI)? Marthe el Marie ne sont-elles pas les deux sœurs connues par Luc X? La fusion en un seul des deux premiers retours de Jesus en Galilée (I, 44; IV, i et suiv.), en raison de laquelle le premier retour paraissait se rattacher à Temprisonnemcnt de Jean-Baptiste, n*est-elle pas patente dans nos synoptiques, surtout dans Matthieu et Marc? La séance du Sanhédrin dans la maison de Caïphe, où fut prononcée la condamnation de Jésus, n'est-elle pas racontée avec les plus grands détails chez Matthieu et Marc? En général, tout ce minislère galiléen dont le quatrième évangile ne nous présente que les cadres, n'est-ce pas chez les synoptiques que nous en trouvons le récit détaillé ?
Nous ne pouvons donc être dans le doute sur la vraie cause des lacunes qu'offre le récit de Jean. Elles équivalente autant de renvois au récit de nos synoptiques qui, à l'époque où l'auteur écrivait ainsi , devaient par conséquent être répandus déjà dans les églises. Peut-on concevoir qu'un homme tel que M. Reuss puisse fermer les yeux à la vérité au point de dire : « On ne peut découvrir qu'avec ppi'ne dans cet évangile les traces d'une relation avec les ''vangiles prétendus antérieurs... Les fails ne contraignent point absolument à admettre que l'auteur ait eu connais-
* M. Renan, qui n'apporte pas ici des préoccupations étrangères, nhéiite pas à reconnaître le fait : « La position de l'écrivain johannique est celle d'un auteur qui n'ignore pas qu'on a déjà écrit sur l*^ sujet quil traite, qui approuve bien dos choses dans ce que l'on a dit, mais qui croit avoir des renseignements supérieurs et les donne sans s'inquiéter des autres» (p. 531).
sancc de nos évangiles synoptiques'.» Baur, Hilgenfeld el tant (l*aulies, en échange, reconnaissent pleinement le fait.
Ainsi, d'un côté, le récit johannique se présente comme une composition d'un seul jet, organique et homogène ; de l'autre, elle fait l'effet d'une narration à bâtons rompus et dans laquelle les vides dominent de beaucoup les pleins. Ce sont là ses deux premiers traits distinctifs. Nous en constatons un troisième qui peut-être expliquera les deux précédents: c'est son caractère autobiographique.
III. L'auteur se donne pour le témoin ocu/nire des faits qu'il rapporte. 1, 14, il dit : < Et la Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, — et nous avons contemplé sa gloire, une gloire telle qu'est celle du Fils unique, venu du Père,— pleine* de grâce et de vérité.» Tout lecteur non prévenu reconnaîtra que ces mots : « nous avons contemplé, » sont destinés à désigner un témoin oculaire. Baur et Keim les entendent au sens spirituel; il s'agirait de la vue intérieure de la foi, qui est l'apanage de tout chrétien^. On allègue 2 Corinth. III, 18 : a Nous tous qui contemplons, comme dans un miroir, à face découverte la gloire du Seigneur. y> Mais Paul dit : « nous contemplons, » expression qui désigne un fait permanent , et non : nous avons contemplé^ terme qui fait allusion à un fait historique déterminé, maintenant consommé. Puis celte expression est enclavée chez Jean dans la description du fait historique de l'incarnation : « La Parole a été fait chair — nous l'avons contemplée — pleine de gnke et de vérité. » Enfin il existe
» Gesch. der heiL. Schr. N. T, § 222.
' Cet adjectif pleine ne peut en grec se rapporter qu'au substantif la Parole, sujet de tout le verset.
' Keim : « Avant tout, le témoignage oculaire indiqué L 14 et au commenct^ment de l'épitre. est tel que chaque chrétien peut se Tattribuer» (t. I, p. 157).
Son CARACTèRE AUTOBIOGRAPHIQUE. 11 1
une autre déclaration de la même main, plus positive encore, 1 Jean I, 1-4 r « Ce qui était dés le commencement, ce que nous avons entendu , que nous avons vu de nos yeux , que nous avons contemplé et que nos mains ont louché de la Parole de vie , nous vous l'annonçons. » Les expressions sont évidemment choisies de manière à ne permettre aucune équivoque. D'ailleurs l'idée même d'annoncet'y qui ne peut se rapporter qu'à la publication d'un (ait historique^ et l'opposition établie entre ceux qui annoDcenl la nouvelle et ceux qui la reçoivent pour en jouir avec les premiers, tout cela exclut absolument l'idée d'un [ait simplement interne et appartenant à tous Jes chrétiens». Accordera-t-on peut-être que l'auteur veut se faire passer pour témoin oculaire^ mais sans qu'il l'ait été? Il me \ paraît qu'il suffit de lire l'épître d'où est tirée cette \ parole pour être sur que l'on n'a point à faire à un auteur qui ail pu chercher à se faire passer pour ce qu'il n'était : pas.
D'ailleurs le contenu même de l'évangile confirme le caractère autobiographique affirmé par ces témoignages. Enire un historien proprement dit et un témoin oculaire qui décrit révénciiienl auquel il a pris part, il y a cette clifférence que le premier expose le fait en lui-même, dès son apparition, à travers ses diverses phases jusqu'à son terme; le îecond au contraire saisit révénement au moment où il en a été lui-même affecté et en fait ressortir les côtés auxquels il a été personnellement sensible. Un ancien militaire, racontant la bataille de Leipzig, à laquelle il a pris part, la décrit, si l'on peut dire ainsi, sous l'angle spécial sous le-
Mlollzrnarm, /^iftW/extco/i de Schenkel, art. Johanries, objecte '\y\(m ne discerne pas clairement l'objet de ces verbcîs accumulés; niais cet objet est évident : « la Parole dans laquelle réside la vie, ^t qui a été manifestée. »
quel il Ta personnellement contemplée; il indique la position qu'oceupait son corpsdans le moment où rébraniement général a envahi sa colonne, el ainsi de suite ; tandis que riiistorien décrit la totalité du fait et à un point de vue objectif, général. Si nous jugeons de notre évangile d'après cette distinction facile à saisir, nous reconnaîtrons bien vite à laquelle de ces deux classes de récits il appartient. L'auteur prend son point de départ non, comme les synoptiques, à l'entrée du ministère de Jean-Uaptiste ou même à l'entrée du ministère de Jésus, mais au jour et à l'heure où il a entendu le précurseur affirmer la présence du Messie et où la première lueur de foi a brillé dans son âme. Les deux jours qui suivent sont les deux qui ont joué un rAle absolument décisif dans sa vie, ceux où s'est formée sa relation personnelle avec Jésus. Un tel commcnc^îmenl appartient à rautol)iogra|)lne, non à l'histoire dans le sens ordinaire du mot.
Ce même caractère distingue tout le récit. C'est sa propre expérience que l'auteur rapporte quand il termine le récit les noces de (^ana par celte remarque : < Et ses disciples crurent en lui; » ou quand, après la purification du temple, il fait observer que ce no fut qu'après la résurrection que les disciples se souvinrent de la parole prononcée par Jésus en cette occasion et ([u'ils la comprirent. C'est son cœur de témoin que l'on entend battre, quand, après chacun des moments où Jésus a couru un danger imminent, on lit dans son récit cette expression qui est comme un cri de délivrance : « Mais son heure n'était pas encore venue. » C'est bien un trait de sa biographie spirituelle que Ton saisit dans cette expression : <( Et il vit et il crut, > par laquelle il décrit l'impression qui résulte pour lui de la vue du suaire roulé et mis à part dans le sépulcre; d'autant plus que, quand il revient à parler aussi de son compa-