SON CARACTÈRE AUTOBIOGRAPHIQUE
N'esl-il pas clair que Tévangéliste, lémoin du fait raconté , atteste lui-même, en vue des difficultés que présentait son récit, la certitude intime qu'il a de la réaUté de ces faits si étonnants? S'il parle de lui à la troisième personne, c'est comme Jésus lui-même dans tout l'évangile, quand, au lieu de dire Je, il dit le Fils de ï homme; c'est comme le fait saint Paul, 2 Corinth. XII, 3, dans celle expression remarquable : € Je sais que cet homme fut enlevé dans le paradis; » comme on le fait dans le langage ordinaire chaque fois qu'on veut faire ressortir, non sa personne, mais la qualité spéciale en laquelle on se présenle. L'auteur, racontant comme témoin un fait que seul il a vu, en appelle à la conscience intime, assurée, qu'il a de n'avoir pas été la victime d'une illusion des sens. Ce passage XIX, 35 (que Baur a aussi essayé de rapporter à la vision interne de la foi!) met le sceau sur le caractère autobiographique du liwe entier. Si cette assertion n'était pas celle d'un témoin, il ne resterait plus à y voir que celle d'un faussaire. Mais quand un faussaire a-t-il jamais imaginé une forme aussi étrange que celle que nous rencontrons dans celle parenthèse ! C'est l'expression la plus immédiate d'une conscience sûre d'elle-même.
IV. Nous arrivons au caractère le plus important, mais aussi le plus contesté du récit johannique, celui de la vérité historique,
La question de la vérité historique du quatrième évangile a beau être étroitement liée à celle de son origine apostolique; elle en est logiquement dislincle. D'un côté, on peut, comme vient de le faire M. Matthew Arnold dans unremarquable travail', soutenir la pleine crédibilité de
^ Contemporary Review, July 1875 : « Review of objections to liU»Talure and Dogma, Vî. »
noire évangile, tout en attribuant la rédaction de cet écrit à une autre plume que celle de Tapôtre ; de l'autre, on voit des hommes, tels que M. Reuss, rejeter la crédibilité historique des discours sans nier la composition johannique de révangile. Il ne peut donc être que fort avantageux pour la ceititude du résultat final de traiter la première question, celle de la crédibilité, d'une manière complètement indépendante de celle de l'authenticité. Chacun des deux résultats, obtenus à part, pourra servir de contrôle à l'autre.
L'examen que nous entreprenons portera sur ces deux ordres de matières : A. les faits; B. les discours.
A. Les faits.
Nous avons esquissé déjà le point de vue de Baur, qui reste le fond sur lequel reposent toutes les attaques actuelles contre la crédibilité de notre évangile. Celte narration ne serait qu'une composition artificielle, destinée à mettre en scène l'idée du Logos. L'auteur n'a possédé, pour tracer ce tableau, aucune connaissance de la vie de Jésus qui lui fût propre; les seuls matériaux historiques qui soient entrés dans son récit sont ceux qu'il a empruntés aux évangiles synoptiques. Le progrès du récit est de nature purement dialectique, de sorte que le quatrième évangile ne serait qu'une logique de Hegel en action. C'est ridée qui crée ou qui du moins transforme radicalement l'histoire. Keim est celui qui a peut-être le mieux développé les considérants de ce jugement. Les voici en résumé, tels qu'ils remplissent, sous diverses formes, les écrits des critiques modernes appartenant à cette tendance.
Indiquons d'abord trois faits envisagés par plusieurs
SA YÉRiTÎ HISTORIQUE. — LES FAITS. iil
mme propres à jeter un jour défavorable sur la nature notre récit :
i. Une û/éè purement spéculative, celle du Logos, insite en tcte de Touvrage : < Quand un historien, dit Keim, mmence par étaler sa philosophie, on peut être sûr qu'on aflaire à un homme dont les communications historiques •nt subordonnées à ses théories personnelles. 1^ (I, p. 124.)
2. Le procédé défectueux qu'avoue l'auteur (XX, 30), (lui d'un triage, auquel il se serait livré, entre les faits )partenant à son sujet : « Ce ne pourra être, dit encore eim, qu'un tableau à demi vrai, que celui qui ne retrace ue certains côtés de l'histoire, en omettant tous les auras y^ (p. 122).
3. Le caractère symétrique, rhi/thmique du récit: « Trois icjours en Galilée; trois à Jérusalem; deux fois trois fctes, m particulier trois Pâques; trois miracles en Galilée, trois Uérusalem; deux fois trois jours passés auprès du précurseur ; trois jours employés pour la résurrection de Lazare; six donnés à la dernière Pàque; trois paroles sur a croix, trois apparitions de Jésus ressuscite, etc. L'hisoire réelle ne marche pas ainsi selon le rhythme trinilaire. n tel récit est le produit de l'art » (Keim, p. 123).
La présomption défavorable qui ressort de ces observa- }ns est définitivement confirmée, assure-t-on, par les its suivants :
1. Une foule d'erreurs historiques, topographiques et itres, prouvent que l'auteur compose a sa guise et dans gnorance complète des circonstances de lieu et de temps ins lesquelles doivent s'être passés les faits racontés. M. Nicolas et Réville adhèrent plus ou moins à ce jugeent * .
* Le premier dit : ^ L'auteur n'est nullement au courant ni de histoire, ni des croyances des Juifs, ni même de la géographie
2. Vimaye du Christ tracée dans cet écrit porte au iront le sceau de la fiction. C'est purement et simplement le Logos de Pliilon , qui apparaît ici-bas sans entrer dans une vie humaine réelle. < Il ne nait point, n'est point baptisé; il ne lutte point et ne souffre point; il sait tout, prévoit tout, peut tout dès le début. Cette splendeur divine dont il rayonne ne répond point aux conditions de la nature humaine ; c'est la perfection, au lieu du devenir t (Kcim, p. 125 et 136). On trouve ce thème varié à Tenvi et sur tous les tons chez nos critiques ^ Il est surtout une comparaison dont ils usent volontiers; c'est celle d'une «statue immobile dans une niche de cathédrale. »
3. Au trait précédent se lie étroitement Vabsencc prétendue de tout proffrè^ dans le récit, soit dans les conceptions de Jésus, soit dans celles des disciples, ou enfin dans les sentiments des adversaires. Dés le début, Jésus connaît déjà la fin ; les disciples le reconnaissent dès le premier jour comme le Messie et le Fils de Dieu ; les Juifs sont déjà décidés au ch. V à le faire mourir^.
4. Cette histoire de Christ est d'ailleurs en contradiction flagrante avec celte des évangiles synoptiqueSy et pour l'ensemble, le cadre général, et pour les détails: chezccuilà un ministère d'une année seulement, ici une activité de près de trois ans ; h\ un ministère dont le théâtre presque unique est la Galilée, ici de fréquents séjours à Jérusalem, où se passent toutes les scènes importantes. Ajoutez à cette
d«3 la Palestine» (Etudes critiques, etc., p. 198). Le second :€ La contrée ne paraît pas très-familii'Te à raiiteur.»
^ M. Réville : « Un Christ sans tentations, sans défatUances.... Rien ne Tétonue, rien no le déroit; il a tout prévu di'S le premier jour. Ce Jésus est étranger à riiumanilé.»
• M. Stap : « Le dénoûmont pourrait se trouver à la première page tout aussi bien qu'à la dernière, sans que raction eu souffrit.» P. 2(J8.
opposition fondamentale une foule de contradictions de détail fort graves, par exemple celle de la date du jour de la mort de Jésus, évidemment transformée ici dans Tintérét du symbolisme de Tagneau pascal, etc., etc.
5. Les miracles du IV® évangile renchérissent tellement sur les faits analogues rapportés par les synoptiques, que cette exagération même trahit leur caractère factice. Et, indépendamment de celte différence, l'élément miraculeux en lui-même sufGt pour enlever à la narration le caractère strictement historique. Le surnaturel ne saurait être réel *. Telles sont les principales raisons que Ton fait valoir Contre la valeur historique du récit johannique. Nous allons parcourir aussi rapidement que possible le vaste domaine qu'embrassent ces diverses objections. Nous commençons par les simples présomptions.
i. L'inscription du terme de Logos en tête de l'évangile. La présence d'un terme philosophique ou d'une notion spéculative en tête d'un récit peut s'expliquer de deux manières : ou bien, comme Baur le suppose dans le cas.qui nous occupe, l'auteur indique par là l'idée philosophique en vue de laquelle il invente son récit; ou bien il peut arriver aussi qu'il veuille simplement résumer par là l'idée générale qui s'est pour lui dégagée des faits et qui en est, à ses yeux, la clef. C'est ainsi que Salluste commence son histoire de Catilina par une dissertation philosophique, sans que personne s'imagine pour cela que le récit de la conspiration ne soit qu'un roman composé sur ce thème. Ce n'est pas le fait qui est sorti de l'idée; c'est au contraire l'idée qui est procédéc de la contemplation du fait.
* M. Renan : « Jusqu'à nouvel ordre nous maintiendrons ce principe do critique historique, qu*un rrcit surnaturel ne peut ôlro adnii^ comme tel, qu'il implique toujours crédulité ou imposture. »
l* Xf.VIlI.
A regard de l'évangile johannique, nous avons donc Tallernative entre ces deux procédés. Et le choix n'est pas difficile. Voici comment un écrivain impartial assurément, M. Renan, s'exprime sur cette question : « Un écrit artificiel, une sorte d'évangile a priori écrit au II® siècle n'aurait pas eu ce caractère... Les compositions artificielles n'ont jamais ce tour personnel. Quelque chose de vague et et de gauche les décèle toujours. Un vieux livre sacré existe , on y cherche des sens cachés , voilà ce dont les exemples abondent; mais qu'on écrive un livre historique étendu avec l'arrière-pensée d'y cacher des finesses symboliques, qui n'ont pu être découvertes que 1700 ans plus tard, voilà ce qui ne s'est guère vu.... L'allégorie est essentiellement froide et raide. Les personnages y sont d'airain et se meuvent tout d'une pièce. Il n'en est pas de même de notre auteur; ce qui frappe, c'est la vie, c'est la réalité. * i> Voilà le langage du bon sens opposé à celui de la critique a priori. L'idée du Logos, bien loin d'être laraèrc du récit, en est la fille. La question est seulement de savoir si elle en procède légitimement, si l'auteur a tiré cette idée de l'histoire dans laquelle elle était réellement impliquée, ou bien s'il l'a lui-même importée dans l'histoire par suite d'une préoccupation personnelle. Cette question est toute diiîérente^ et quelle que soit la solution qu'on lui donne, la valeur historique du récit est indépendante de cette solution.
2. Une narration peut fort bien ne contenir qu'un extrait des faits, déterminé par un certain point de vue, sans cesser pour cela d'être complètement vraie ; mais à une condition, sans doute : c'est que les lecteurs soient supposés au fait de la totalité de l'histoire dont un certain côté est dé-
' Vie de Jésus, 13« édition, p. 509, 520, 530.
cril dans ce récit. Or des indices non équivoques, reconnus aujourd'hui par des critiques des écoles les plus opposées, démontrent que la narration du quatrième évangile implique chez les lecteurs la connaissance de la tradition évangélique répandue dans TEglise sous la forme même où nous la trouvons chez nos synoptiques. Ainsi tombe le second argument de Keim. «L'auteur a pu faire un choix sans fausser l'histoire, parce que l'histoire était déjà connue des lecteurs.
3. Le rhythme trinilaire signalé dans le récit aurait besoin d'être démontré mieux qu'il ne l'est réellement. On parle de trois séjours en Galilée; en réalité, il n'y en a qu un seul allant depuis le mois de décembre indiqué IV, fô jusqu'au mois de décembre de l'année suivante (X, 22), el interrompu par les deux voyages à Jérusalem du ch. V (au printemps) et du ch. VII (en automne). Où est le rhythme? On parle de trois voyages à Jérusalem ; en réalité il y en a cinq : celui du ch. II à la première Pàque; celui du ch. V à la fête de Purim ; celui du ch. VII à la fête (les Tabernacles; celui de la seconde partie du ch. X à la fêle de la Dédicace; et celui du ch. XII à la dernière Pà- ^ue, avec lequel on peut réunir ou dont on peut séparer l'excursion rapide à Béthanie au ch. XI. Où est le rhythme? On parle de trois fêtes de Pâques ; mais cette prétendue Iliade est brisée par ce fait que deux seulement d'entre ces fêtes sont célébrées par Jésus à Jérusalem ; il passe la troisième en Galilée. Le récit contient trois miracles faits à Jérusalem (ch. V, IX et XI); le fait est vrai. Mais ne peuton pas appliquer ici ce que répond M. Renan aux critiques qui prétendent placer le récit johannique sous le rhythme Ju nombre sept? « Je crois aux intentions symboliques quand elles sont indiquées, et, si j'ose ainsi dire, soulignées par l'auteur. Je n'y crois pas quand elles ne se révèlent
122 LE QIATRIÈMK ÉVANGILE.
pas irelles-memes. L'exégcte allégoriste ne parle jamais à dcini-mols; il élale son argument, y insiste avec complaisance. J'en dis autant des nombres sacramentels. Les adversaires du quatrième évangile ont remarqué que les miracles qu'il raconte sont au nombre de sept. Si l'auteur cq faisait lui-même le compte, cela serait grave et prouverait le parti-pris. L'auteur n'en faisant pas le compte, il ne faut voir là (ju'un hasard. > Les trois miracles accomplis à Jérusalem sont mis en relief par notre auteur, parce qu'ils furent le signal des trois degrés dans le développement de la haine des Juifs. Faudrait-il suspecter la réalité de tout mouvement historique qui se mesure en trois temps? Deux fois trois jours, dit Keim, passés dans le voisinage de Jcan- Baptisle ! Les trois premiers correspondent aux trois Icmoignages de plus en plus éncrgifpies du précurseur, qui ont amené l'auteur à la foi. (Ju'y a-t-il là de suspect? Ucs trois autres jours, le premier est celui du départ pour la Galilée, le troisième est celui du miracle de Cana ; mais le second n'est |)as même mentionné, ce qui prouve que l'auteur n'avait nullement l'intention de faire du svmbolisme. A l'égard de la résurrection de Lazare, ce n'est pas de trois jours, c'est de quatre (XI, 39) qu'il faut parler. Quant au sens allégorique que l'on veut trouver dans les six jours mentionnés XU, 1, qui feraient allusion à l'usage juif de choisir l'agneau pascal le 10 nisan, sixième jour avant la IVique (Ex. XU, 3-0), M. Uenan répond simplement : c Cela serait bien peu indiqué. » Kl comment, sans aucune indication, les lecteurs grecs auraient-ils pu deviner la pensée de l'auteur? — Les autres allégations du même genre n'ont pas plus de valeur que celles-là.
Nous venons de constater que les présomptions sont peu solides ; passons aux preuves proprement dites.