‹ Commentaire sur l'Évangile de saint JeanChapitre 32 sur 91 · SA THÉOLOGIE — RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

SA THÉOLOGIE — RÉSUMÉ

même satisfaire: tels sont les saints accords qu'a surpris Poreille de révangeliste dans renseignement de son Maître et qui constituent le fond de sa théologie. Nous pourrions résumer celle-ci dans les thèses suivantes :

Dieu possède dans son essence l'être qui réunit tout ce qu'il pense de vrai, veut de bon, conçoit de beau, la réalisation vivante de son idéal; c'est le Fils de ses entrailles, le Mot de son être.

Cet être possède, comme don, la divine prérogative de ne tirer sa vie que de lui-même.

Dieu n'a rien créé que de concert avec lui. Il est le fond lumineux de toute existence.

Ile cet être émanent toutes les intuitions du bon, du ieau el du vrai qui illuminent plus ou moins chaque ame humaine.

Cest lui qui, annoncé par Jean-Baptiste, est apparu en Jésus-Christ, dans le domicile qu'il s'était préparé ici-bas.

Il esl entré dans la plénitude de l'existence humaine pour y réaliser dans le temps la vie liliale qu'il réalisait dans Tordre élernel sous la forme divine.

Ceux dont Tàme s'était ouverte aux iniluences de sa révélation interne reconnaissent, en le contemplant, le soleil duquel émanaient ces rayons divins dont elle était éclairée.

Ceux qui avaient résisté à sa lumière interne repoussent aussi son apparition historique en la personne de Jésus.

En le recevant, les premiers trouvent la vie et possèdent Dieu même.

En le repoussant, les seconds se séparent de Dieu et prononcent leur arrêt de mort.

L''iu;:eiiient (le chacun est Tiiîuvrede chacun.

Caractères littéraires.

Il nous reste à étudier notre évangile au point de vue littéraire. Tholuck, dans l'introduction à son bref commentaire, a bien fait ressortir le caractère unique de la langue de Tévangéliste. Elle n'a pas d'analogue dans toute la littérature profane ou [sacrée. Simplicité enfantine et transparente profondeur, sainte mélancolie et vivacité non moins sainte; par dessus tout, suavité d'un anïour pur et doux, — un tel style ne saurait émaner, dit Hase, que d'une vie qui repose en Dieu et dans laquelle toute opposition entre le présent et l'avenir, entre le divin et Thumain, a complètement pris fin.

Cherchons à préciser les particularités de ce style propre à notre auteur >.

1. Le vocabulaire^ somme toute, est pauvre. Ce sont, en général, les mêmes expressions qui se reproduisent d'un bout à l'autre : lumière (çw;) 23 fois; gloire, être glorifi (^o$a, Jr4à?:cc?6ai) 42 fois; me, vivre, (^coy(, ^t,v) 52 fois;«moigner, témoignage ([xapTupeiv, [lapTupia) 4-7 fois; connaître (yivwT)^^) 55 fois; monde (xog(jlo;) 78 fois; crm (mçTeueiv) 98 fois; œuvre (epyov) 23 fois; nom fovojxa) eltîé rite {iyMhtioi) chacun 25 fois; signe (ct,[uTov) 47 fois. Noï seulement l'auteur ne craint pas de répéter ces mots daffi son écrit, mais il le fait, et d'une manière réitérée, dans des phrases très-rapprochées. Au premier coup d'œilccli donne à son style un caractère de monotonie ; mais au pre-

* Il est impossible de traiter ce sujet avec plus de flnesse et de délicatesse que no le fait Liithardt dans rintroduclion à son counienlaire, 2« éd. 1875, tome I, p. 14-62.

mier coup d'oeil seulement. Ces expressions dédommagent bientôt le lecteur de leur petit nombre par leur richesse intrinsèque. Ce sont, non point des notions purement abstraites, mais de puissantes réalités spirituelles qui peuvent être contemplées sous une multitude de faces. Si fauteur n a dans son vocabulaire que peu de termes, ces termes sont comparables aux pièces d'or avec lesquelles paient les grands seigneurs. Ce trait, d'ailleurs, est conforme à l'esprit oriental, qui aime à contempler l'inflni et tout ce qui s*y rattache. L'Ancien Testament connaît déjà ces expressions profondes : lumière, lénèbf;es, vérité, mensonge, jloere, nom, vie, mort.

1 Certaines formes favorites qui, sans heurter précisément les lois de la langue grecque, sont cependant étrangères à cette langue, trahissent une pensée hébraïque. Ainsi, pour désigner l'union spirituelle la plus intime , l'emploi du terme connaître; pour indiquer la dépendance morale à l'égard d'un autre être, les termes être dans (eîvat cv), demeurer dans ((jtivew sv); pour caractériser le rapport entre un principe spirituel et la personne dans laquelle il s'incarne, l'expression de fils (le fils de perdition, ulo; tt,; irc'Aeta;) ; certaines formes d'origine purement hébraïque : ie réjouir de joie (yoLfàyoLi^tv^), à toujours (si; tov atô^va); enfin des mots hébreux transformés entérines grecs, comme dans la formule : Amen, amen (àjxr.v àj;.rlv).

3. La construction est simple; les idées sont plutôt juxlaposées qu'emboîtées organiquement selon l'art de la construction grecque. Ce trait distinctif se remarque surtout dans quelques exemples frappants (I, 10; 11,9; 111,19; VI, 22-ii; Vlll, 32; XVU, 25), où il n'aurait pas été dillicile de composer une phrase vraiment grecque. A cette forme toute hébraïque se rattachent également ces anacoloutines si fréquentes, d'après lesquelles l'idée dominante est d'abord

placée en tête au moyen d'un substantif absolu, puis répétée par un pronom régulièrement construit; comp. VI, â9; Vil, 38; XVII, 2. On sait que ces cas sont plus fréquents encore dans l'Apocalypse.

4. De toute la richesse des particules grecques, l'auteur ne fait usage que du or (Âe), quoique assez rarement, du et (xat), du donc (o'jv) et du comme (w; ou xaôci;). Le piv, si fréquent en grec, est presque inusité chez lui. Je crois qa'il ne parait qu'une fois dans tout l'écrit (XIX, 24). Le e/ctie donc remplacent le vav conversif qui est en quelque sorte la seule particule hébraïque. Le donc fait ressortir la nécessité providentielle qui, aux yeux de l'auteur, lie les faits; le et est souvent employé dans des cas où l'on attendrait la particule d'opposition mais ; par exemple : « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçuei (I, 5) ; ou bien : € Et ils ont vu, et ils ont haï et moi et mon Père » (XV, 24). f Nous disons ce que nous savons, e< vous vous ne recevez pas notre témoignage » (III, 11). Luthardt observe avec finesse que cette forme émane d'une pensée qui a surmonté la surprise ou Tindignation produites par ce résultat imprévu, et qui le contemple désormais avec le cahne de l'indiitérence ou d une douleur sans amertume. L'emploi de la particule comme (comp., par exemple, ch. XVI 1] est inspiré par le besoin de faire ressortir les analogies ; ce trait est l'un des plus caractéristiques de l'esprit qui a créé ce style. Celte tendance va même jusqu'à identifier les symboles terrestres des choses divines avec ces dernières : c Je suis le vrai cep ; je suis le bon berger.i La réalité n'est pas, aux yeux de celui qui écrit ainsi, le phénomène terrestre, mais le fait divin, invisible, dont le phénomène sensible n'est que la copie.

L'auteur emploie aussi très-souvent la conjonction a/!t que (iva) dans un sens affaibli et qui semblerait se réduire

la simple notion d'effet : de sorte que; mais encore se révèle un trait de sa tournure d'esprit : la tennce téléologique, le besoin de saisir le f^ut divin ; c'est sprit de toute l'historiographie sacrée. Ce qui, aux yeux s hommes, parait n'être qu'un résultat historique, à un lint de vue plus élevé apparaît comme la réalisation du îssein de Dieu.

5. On remarque un étrange contraste dans les formes irratives. D'un côté, quelque chose de lent, de diffus, ar ex. cette forme si fréquente dans le dialogue : € Il réooditet dit; » ou la répétition des noms propres, Jean, ésus, \h où un écrivain grec eût employé le pronom (ce |a appartient aussi au cachet oriental du style : Wincr, lammaire, § 65); ou encore celte construction traîante, en vertu de laquelle, à la suite d'un énoncé, surient un participe avec sa dépendance, dans le but de jeter njour plus complet sur le fait mentionné (comp. 1, 12; 11,13; V, 48; VI, 71; Vil, 50); ou enfin, au lieu du verbe ni, la forme plus lourde du verbe être avec le participe, Tme qui, dans certains cas, peut être motivée, comme ans le style classique, mais qui est trop souvent employée ipour ne pas être, comme Ta observé Thiersch, une reroduction de la forme usitée en aramcen ; — et d'autre part ipparition fréquente de courtes et brusques propositions li brisent la phrase et sont jetées là sans liaison : « Et îrabbas était un brigand » (XVIU, 40); « or il était nuit» !lll, 30); « c'était la dixième heure » (1, 40) ; ce c'était le bbatï (V,9); «Jésus aimait Marthe et Marie» (XI, 5); «Jeis pleura » (XI, 35). Ces courtes propositions sont comme 5 jets d'un feu intérieur faisant explosion ; elles servent à mpre la sérénité de la contemplation. On trouve ici Tinîe du sentiment passionné propre au Sémite; il suffit m souvenir émouvant pour l'arracher tout a coup à la

majesté calme dont à Tordinaire il trouve bon de s'envelopper.

6. Dans le mode d'après lequel s'enchaînent les idées, remarquons trois traits caractéristiques : Ou bien, comme nous l'avons vu, une parole brève, sommaire, est posée comme centre, et autour d'elle se forme une série de cycles épuisant, jusqu'à ses applications les plus concrètes, la pensée première. Ou bien c'est toute une série de propositions sans liaison extérieure, comme dans les 30 premiers versets du cli. XV; il semble que chaque pensée ail tout son poids en elle-même et mérite d'être étudiée à paît Ou bien, enfm, un lien d'une nature toute particulière est formé par la répétition^ dans la proposition suivante, d'uD des mots principaux de la précédente, par ex. X,11 ; Xlll, 20; XVII, 2. 3. 9. 11. 15-10; et surtout I, 1-5. Chaque proposition est comme un anneau engagé dans l'anneaa précédent, de manière ù former une chaîne ascendante. Les deux premières formes sont antipathiques au génie hellénique, la troisième est empruntée à l'Ancien Testament (Ps. CXXl et Genèse, 1, 1 et suiv.).

7. Nous avons déjà fait remarquer le caractère imagé du style; ajoutons ici son caractère profondément symbolique; ainsi les expressions tirer, enseûjner, en parlant de Dieu, voir, entendre, en parlant du rapport de Christ avec le monde invisible, avoir faim, soif, dans le sens spirituel. C'est toujours le cachet oriental et spécialement hébraïque.

8. Nous ne citerons plus que deux traits : le parallélisme des propositions, que l'on sait être le signe distinctif du style poétique chez les Hébreux, et le refrain, qui esl^ lement usité chez eux. Dans tous les moments où le sentiment de celui qui parle s'exalte, où son àme est ébranlée par la contemplation d'une haute vérité dont il rend témoignage, ces deux formes apparaissent. Pour le parallélisme

omp. III, 41 ; V, 37; VI, 35. 55 el 56; XII, U el 45; ;ill, 16; XV, 20; XVI, 20; pour le refrain, IIl, 15 et 16; il, 39. 40. 44; comp. Genèse I : € Ainsi fut le soir, etc.;» imos I et II; et ailleurs, surtout dans les Psaumes.

Quel jugement porterons-nous donc sur le style et le caractère littéraire de cet écrit? D'un côté, M. Renan nous dit : € Ce style n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de talmudique. > Et il a raison, si par style on entend uniquement les formes tout à fait extérieures du langage. On ne trouve pas dans le quatrième évangile, comme dans certaines parties de Luc [les deux premiers chapitres, depuis le t. 4), des hébraïsmes proprement dits, importés tels quels dus le texte grec, le vav conversif, par ex., ni, comme dans h traduction des LXX, des tournures hébraïques grossièrement hellénisées. D'autre part, un savant, qui n'a pas moins profondément étudié le génie des langues sémiliques, Ewald, s'exprime ainsi : « Aucune langue ne saurait être, quant à l'esprit et au souffle qui l'anime, plus purement hébraïque que celle de notre auteur. » Et il a êgaleinenl raison, si Ton considère les qualités internes du style; toute Tétude précédente l'a suffisamment prouvé.

Dans la langue de Jean, le vêtement seul est grec, le corps est hébreu; ou, comme le dit Lulhardt, il y a une ime hébraïque dans le langage grec de Tévangéliste. Keiin i consacré au style du quatrième évangile une belle page loutnous ne citerons que quelques mots. Il y voit « l'aisance ît la souplesse du plus pur hellénisme adaptées au mode ^'expression hébraïque avec toute sa candeur, sa simplit^ité, sa richesse d'images, et parfois aussi sa gaucherie. Nulle recherche, nul pathos; tout y est simple et coulant îomme dans la vie ; mais partout en même temps la finesse, î variété, le progrès, les traits à peine indiqués qui se arment en tableau dans l'esprit du lecteur réfléchi. Par-

tout (les mystères qui vous entourent et vous épient, des signes et des symboles que Ton ne prendrait point à la lettre si l'auteur ne vous en affirmait la réalité, des accidents et de petits détails qui se trouvent cire tout à coup pleins de sens; la cordialité, le calme, Tliarmonie; au sein des luttes, la douleur, le zèle, la colère^ Tironie; enfin au ternie, dans le repas d'adieu, sur la croix, et dans la résurrection, la paix, la victoire, la grandeur. »

De cette étude des caractères liistoriographiques, théologiques et littéraires de notre évangile, il est temps de passer â celle de son origine. Le travail auquel nous venons (le nous livrer nous a fourni une grande partie des renseignements qui nous étaient nécessaires pour résoudre cette grave et dernière question.

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