‹ Commentaire sur l'Évangile de saint JeanChapitre 35 sur 91 · Baur · texte numérisé non relu

Baur

Aa premier coup d'oeil, il ne résulte rien d'important pour notre évangile de cette déclaration d'EusÈBE, dans la première partie du IV© siècle {H. E. III, 24), f que l'on

[ doit recevoir en première ligne l'évangile selon Jean, connu daos toutes les églises qui sont sous le ciel. > Cependant,' A nous tenons compte de ce double fait, qu'Eusèbe possé-

~ (bit une connaissance complète de la littérature des siècles précédents (qui élait tout entière'à sa portée dans les bibliolhèques de Pamphile à Césarée et d'Alexandre à Jérusalem) et qu'il mentionne avec exactitude et franchise les moindres vacillations de l'opinion à l'égard des livres bibliques, par exemple l'omission de toute citation de l'épî-

l Ire aux Hébreux dans le grand ouvrage d'irénée, — il paraît impossible que, si jusqu'en 160 ou 470 il n'eût trouvé aucune trace de l'existence de l'écrit attribué à Jean, il n'eut pas été frappé de cette lacune colossale dans la tradition et qu'il eût présenté cet écrit comme universelle" ^nt reconnu. On ne pourrait expliquer son silence sur ce fiiil étrange que comme une réticence volontaire, procédé

Çui contrasterait avec sa bonne foi constatée. On peut en dire autant du témoignage d'OmcÈNE (vers

^50). H place notre évangile au nombre des quatre « qui

^MO l'origine du quatrième évangile.

seuls sont reçus sans contestation dans TEglise de Dieu qui est sous le ciel » (dans Eusèbe, //. E. VI, 25). Il en parle constamment comme d'un écrit à l'égard duquel il ne coonait ni doute ni raison de doute. El cependant de nombreux évangiles apocryphes circulaient déjà de son temps, et l'Eglise était sur ses gardes. Une croyance aussi universelle et aussi absolue à l'autorité apostolique de notre évangile eût-elle été possible, si ce livre eût paru vers 170 seulement, et si aucune trace n'en eût démontré l'existence avant cette époque?

Clément d'Alexandrie, le maître d'Origène, déclare tenir ses renseignements des presbytres dont la série remonte jusqu'au temps des apôtres (axo tûv ovéxaOtv xpctr^uTÉpcii^, en particulier de Panlène, qui avait été missionnaire ei i Inde et qui mourut en 189. Â supposer que notre évaih gile eût subitement paru, vers 470, comme un écrit jusqu'alors inconnu de tous ces presbytres, Clément eût-il ps transmettre, comme le tenant d'eux-mêmes, le rapport Mivant sur l'origine de cet évangile : c Jean reçut les troii premiers évangiles, et, remarquant qu'ils renfermaient lei faits extérieurs de la vie du Seigneur, sous l'impulsion des hommes éminents de l'église il écrivit un évangile spirituel d (dans Eusèbe, H. E. VI, 14). Clément d'ailleuif oppose lui-même nos quatre évangiles canoniques aux autres écrits évangéliques qui circulaient, à l'évangile dei Egyptiens , par exemple, en disant : c Nous n'avons poiol cette parole dans les quatre évangiles qui nous ofU Hé transmis K n Que signifierait l'opposition ainsi établie entre les évangiles apocryphes composés dans le cours du 11' siècle et un évangile qui n'aurait eu que vingt à vingt-cinf ans d'existence, et qui aurait été plus jeune que plusieuff d*entre ceux que Clément mettait ainsi au second rang?

^ Strom. m, p. 465 : ev toT; napa$£do{x^vot( f][Atv ttftotpatv cùayysXJKS»

Tertcllien, né vers 160 [peut-être même 150], présente très-nombreuses citations de notre évangile. Il se sert nr eela d'une traduction latine qui paraît être beaucoup » ancienne que ses écrits, puisqu'elle n'avait conquis Qtorité officielle dont elle jouissait dans la province Afrique, qu'en lutte avec d'autres traductions. Cette lorité était déjà telle que, là même où il n'est pas d'acrd avec elle, Tertullien, comme Ta démontré Rônsch, se sent pas libre de s'en écarter K In usu est nos-wum, dit-il aussi de cette traduction (Adv. Prax.)*. s écrits du Nouveau Testament paraissent y avoir été ji divisés en certains groupes : V instrumentum evangernij ou le corps des quatre évangiles, et les instrumenta fistolîca, comprenant : 1*^ l'instrument (ou dossier) des tes; ^ celui de Paul; 3** celui de Jean (Apocalypse et ean) ; 4^ un groupe d*antilégomènes (1 Pierre ; Hébreux, itre que Tertullien attribue, comme l'on sait, à Barna- \; et Jude). Et ce qui achève d'imprimer à cette traduc- Q un caractère canonique, c'est que le Nouveau Testant y était précédé de rAncien*. Notre évangile, déjà dait en latin, occupait donc, entre 190 et 210, une ce dans un recueil canonique de la province d'Afrique, l'originar n'aurait fait son apparition sur la scène de ;Iise que vingt à (rente ans seulement auparavant! Qui irrait jamais admettre une pareille histoire? i l'extrémité opposée de l'Eglise, nous rencontrons à la ne date un phénomène tout semblable. La traduction

Rônsch, Das Sprachidiom der urehristlichen Itala und der

olischen Vulgata, 1869, p. 2-4.

[l existait même une plus ancienne traduction latine qui, au

is de Tertullien, était tombée en désuétude et dont il dit : In

% exiil (de Monogam. 11).

lôndch. Da» Neue Testament Tertullians, 1871.

l*' Vol. 16

m l'origine du quatrième ÉA'ANGILE.

syriaque de TAncien et du Nouveau ^Testament, nommée Peschito, appartient à la fin du II<^ siècle. Il parait même constaté aujourd'hui qu'elle avait succédé à une traduction syriaque plus ancienne encore ^ Notre évangile en faisait partie. Aux extrémités opposées de l'Eglise, par conséquent, cet écrit, traduit en deux langues nouvelles, avait sa place marquée dans deux recueils jouissant d'une autorité officielle; et il n'aurait existé en original que depuis SO ans !

Vers 190, notre évangile se trouve entre les mains de PoLYCRATE, évêquc d'Ephèse, de la ville où Jean doit avoir terminé sa vie. En eflet, dans la lettre officielle que cet évéque adresse à Victor au nom de tous ses coll^uei d'Asie (Eusébe, H. £. III, â1], il appelle saint Jean : c celui qui a reposé sur le sein du Seigneur:» ('Icacéw. 6 em tl <7Tf,0(K ToD xupiou àvarecTcov), allusion tellement évidente i Jean XIII, 35, que Hilgenfcld, qui avait d'abord cru pouvoir la contester, a fini par la concéder^.

Irénée doit avoir écrit de 180 à 185 son grand ouvrage. C'était donc dix à quinze ans après la date prétendue de l'apparition de notre évangile. Et il y cite plus de soixante fois cet écrit avec la pleine conviction de son origine apo^ tolique. Il lui donne une place dans f l'évangile aux qottre formes » (reTpafjLopçov c'jaYY£>.tov), qui se présente déjà à son esprit comme une indivisible unité. Et celui quieft agit ainsi est un émigré d'Asie-Mineure, qui dans sa jeunesse a été, à Smyrnc, auditeur de Polycarpe, le discipte de saint Jean; un homme qui tient à la tradition et qui l'oppose sans cesse aux gnostiques, à ces hérétiques au pro-

* Cureton a publié plusieurs fragments de cette dernière fBt mains of a very ancient recension, elc, Londres 1858).

* Die Evangelien, 1854, p. 345.

fit desquels cet évangile aurait été fabriqué ! Y a-t-il là assez d'invraisemblances réunies?

C'est à Irénée qu'on attribue ordinairement la rédaction de la lettre adressée en 1 77 par les églises de Vietin? et de Ljfùn à celles d'Asie et de Phrygie pour leur raconter la persécution qu'elles venaient de sui)ir sous Marc-Aurèle. Dus cette lettre, que nous a conservée Eusèbe {H. E. V, 1), se trouvent deux emprunts évidents à notre évangile : c Ayant le Paraclet au-dedans de lui, » est-il dit de l'un des martyrs; et dans un autre passage : c Ainsi s'accomplissait la parole prononcée par notre Seigneur, que le temps viendra où celui qui vous tuera croira rendre un culte à Dieu. » (Comp. Jean XIV, 26 et XVI, 2.) Scholten lui-même nconnait que la formule : c la parole prononcée par le Seigneur,» employée ici (to inuo toD xupiou -^puov eipYi[iivov), démontre l'application de l'idée de « sainte Ecriture » au livre cité. Ainsi, en Gaule, sept ans après la date de Baur, notre évangile aurait été cité comme un écrit canonique et faisant partie du recueil biblique.

Vers 180, Tévéquc d'Anliochc, Théophile, adresse à son ami païen, Autolycus, une apologie du christianisme dans laquelle il cite le commencement du prologue de Jcan^ en Elisant précéder cette citation de ces mots : c C'est ce que ooos apprennent les saints écrits et tous les hommes animés de l'Esprit, parmi lesquels Jean dit. i> (Ad AutoL H, 22.^ Les adversaires de l'authenticité relèvent ordinairement la circonstance que c'est ici la première fois que l'auteur de notre évangile est nommément désigné par un ^rivain ecclésiastique. Mais on devrait se rappeler que. Comme le fait observer Luthardl , cette circonstance est Purement accidentelle. Théophile n'aurait sans doute pas plus mentionné le nom de Jean, que les autres écrivains Précédents, s'il ne se fût adressé à un homme qui n'avait

SM l'origine du quatrième évangile.

aucune connaissance des écrits reçus dans l'Eglise. Irénce, le contemporain de Théophile, est le premier écrivain qui se trouve désigner saint Paul comme l'auteur de l'épitre aux Romains. Faudrait-il conclure de là que la conviction de l'origine apostolique de cette épitre fût alors seulement en voie de se former? — Théophile a, de plus, composé une Harmonie des évangiles. Jérôme, qui connaissait cet ouvrage, le décrit comme € réunissant en on seul écrit les paroles des quatre évangiles'. » Et l'évangile que Ton fondait ainsi en un avec les synoptiques, admis et lus publiquement depuis longtemps, n'aurait eu que dix ans de date !

De 160 à 180 vivait à Iliérapolis l'évêque Apollinaire. Il combattit, vers 470, dans un écrit spécial, l'opinion de ceux qui, s'appuyant sur l'évangile de Matthieu, célébraient la Pâque chrétienne le soir du 14 nisan, en même temps que les Juifs mangeaient le repas pascal, comme si Jésus avait mangé ce soir-là la PAque avec ses disciples et n'était mort que le lendemain, 15 nisan. A cette manière de voir Apollinaire répond c qu'elle est en contradiction avec b loi et que [si elle était fondée] les évangiles se contrediraient entre eux*. » Que signifient ces deux raisons? U première, que conformément à la loi, Jésus, le vrai agnen pascal, a dû mourir le 14, jour où on immolait l'agneau, et non pas le 15; la seconde, que si ce dernier sens était réellement celui du récit de Matthieu, cet évangile encon* tredirait un autre, qui place la mort de Jésus au 14. Or cet autre évangile ne peut être que celui de Jean. Donc ee dernier évangile existait à celte époque ; il existait méins

^ De viris iUustr., c. 25 : Quatuor evaDgeliorum io uoum opM dicta compingens.

* Chron. paschale, éd. Dindorf, I, p. 14 : SOev àT^(i^v(^ ti ^f^\ vor,^{ auTÛv xai atotaiiÇsiv 80x2! xaT'auToù; tx t uorfjf^Xiat.

comme autorilé reconnue, puisqu'aux yeux d'Apollinaire, aussi bien qu'à ceux de ses adversaires, son témoignage possédait une valeur au moins égale à celle de Matthieu lui-même. Apollinaire écrivait de la sorte vers 170, à l'épopue même où, selon Baur, le quatrième évangile était mis en circulation ! On comprend les efforts qu* a faits Baur pour (lélourner ce passage de son sens naturel. Son école ellemême l'a, à peu près unanimement, condamné sur ce point. Ce même Père, d'ailleurs, appelle Jésus « celui dont le saint côté a été percé, et qui a répandu de son côté l'eau et le sang, la Parole et l'Esprit » [Chron.pasch:, p. 14-). L'allusion au récit de Jean dans ce passage ne saurait faire doute.

On possède encore quelques passages d'un écrit publié en 178 (d'après la date fixée par Keim) par le philosophe I^aîen Celse. Cet ouvrage, dont le titre était : la parole proi'e (ô ctArOriÇ T^oyoç), a été réfuté par Origène. Celse est le premier écrivain connu qui ait combattu le christianisme. Il voulait, disait-il, « immoler les chrétiens par leur propre glaive, » c'est-à-dire réfuter le christianisme \ par les propres écrits des disciples de Jésus. Il emploie h souvent le quatrième évangile. Il rappelle le passage Jean ^ II, 18, où les Juifs demandèrent à Jésus dans le temple de '^ prouver par quelque signe qu'il était le Fils de Dieu. Il '^ compare ironiquement l'eau et le sang, coulant du corps Je Jésus sur la croix, « au sang sacré qui sortait du corps des dieux. » Il voit une contradiction entre nos évangiles, dans ce fait que, d'après les uns [Luc et Jean], deux anges ^nt apparus au tombeau; d'après les autres [Matthieu et . *^Iarc], un seul. Zeller a essayé de nier que tous ces traits fussent empruntés à nos évangiles canoniques. Volkmar reconnaît aujourd'hui les citations. Mais il prétend échapper ^ux conséquences de ce fait par un expédient d'une autre

246 l'origink du quatrième évangile.

nature. Selon lui, il résulterait d'un passage d'Origènc que Gelse était contemporain de ce Père <; ce qui ôterait toute valeur à ces citations, puisque personne ne doute que le quatrième évangile ne fût généralement connu et reçu dans l'Eglise à l'époque d'Origène. Mais Tischendorf a démontré à Volkmar qu'il avait complètement dénaturé le sens de la parole d'Origène sur laquelle il appuyait cette asse^ tion*; et il l'a rendu attentif à un passage où ce Père appelle Celse c un homme mort déjà et depuis longtemps > {ih xax luoXai vexpoO). Aucun subterfuge ne permet donc de nier que, huit ans après 170, le philosophe païen Celse employait, d'accord avec toute l'Eglise, l'écrit johanniqim comme composé par un disciple de Jésus.

En 170, Athénagore adresse à l'empereur Marc-Aurèle une apologie, où il prend son point d'appui dans la do& Irine du Logos, t Le Fils de Dieu, dit-il, est la Parole do Père, i^ar lui toutes choses ont été faites. > Volkmar reconnaît la réalité des citations (p. 34).

C'est entre 470 et 180 que l'on place le fameux fragxeht dit DE MURATORi. C'est uuc espèce de traité sur les écrits sa> crés employés dans une église d'Italie ou d'Afrique. Apréi l'évangile de Luc, indiqué comme le troisième, est mei^ tionné celui de Jean, sur l'origine et la tendance duqucK

* Ursprung unserer Evangelien, p. 80.

* Volkmar dit : « Origine n'a-l-il pas déclaré h la fin de son ouvrage que Celse a annoncé qu'il publierait encore un autre os* vrageet qu'il y a lieu d'attendre s*il exécutera ce dessein ?> Or foid )e vrai texte d'Origrne, rétabli par Tischendorf : c Celse a prooil qu*il publierait encore un autre écrit aprrs celui-ci. S*il ne Tapis fait malgré sa proniesse, il suffira do lui avoi%répondu dans ces huit livres. S'il a exécuté son projet, cherche à te procurer « livre et envoie-le moi, afln que je puisse aussi y répondre.» /'If*» wurden unsere Evangelien verfasst, p. 74.) Comment tirer du irai, texte la conséquence qua Volkmar a essayé de déduire de son texte falsifié?

Fauteur donne quelques détails. Hilgenfeld prétend trouver dans ces détails la preuve que notre évangile n'était pas tellement admis que son origine apostolique ne dût encore être démontrée. Mais il nous est impossible, ainsi qu'à bien d'autres, de découvrir la moindre intention polémique dans les termes dont se sert l'auteur. Il y nomme Jean exactement comme il nomme Luc ou Paul, de manière à laisser te lecteur sous l'impression qu'il parle de choses universellement reconnues. Si, comme cela est incontestable, cet écrit, d'un caractère semi-officiel, émane soit d*une église d'Afrique, soit de l'église de Rome, entre 170 et 180, nous devons en conclure que notre évangile était lu publiquement dans les églises d'Occident à cette époque. Comment «fait serait-il possible quelques années seulement après sa composition à Ephése ou Alexandrie vers 170? En 170 éclata à Laodicée une dispute violente à l'occasion de la fête de Pâques, et, comme le rapporte Eusèbe, à l*époque même de cette solennité. Méliton, évéque de Sardes, l'un des principaux docteurs du temps, écrivit sur Ce sujet. Cet ouvrage est perdu, ainsi que tous les autres du même auteur. Mais un fragment, publié par Otto *, renferme une allusion indubitable à notre quatrième évanf' gile : c Jésus, étant à la fois Dieu et bomme parfait, a prouvé sa divinité par ses miracles dans les trois années 9/// ont suivi son baptême (év r^ rpteTia ttj ^ja'zol to fià7m<y[;-a), et son liumanité pendant les trente ans qui l'ont précédé, j) L'indication des trois années de durée du ministère de Jésus ne peut provenir que de la narration jobannique.

Vers 170 également, Tatien, peu après la mort de son ttiaître Justin (en 166), écrivit son Discours aux Grecs (>jy^>; -p^>; 'E>.X^vaç) et un autre ouvrage dont Eusèbe nous

' Corpus apologet,, t. IX.

248 l'origine du quatrième évangile.

a conservé le titre : le Diatessaron (to jiXTe<7(;ap<av)y ou harmonie des qualre, renfermant» d'après le rapport de ce Père, une combinaison des récils évangéliques. Eusèbe n'indique pas les noms des évangiles ainsi fondus comme en une seule narration. L'on a beaucoup discuté là-dessus. Sans entrer dans toutes les questions soulevées à ce sujet, voici les points qui nous paraissent incontestables : 1^ Notre quatrième évangile devait se trouver au nombre de ces quatre. Car Tatien l'emploie avec prédilection dans son Discours aux Grecs, c Suivez, leur dit-il, le Dieu unique par lequel toutes choses ont été faites, et rien n'a été fait sans lui. » Ailleurs, il dit : c Dieu est esprit. i> Puis encore : c C'est donc ici ce qui est dit (toûto eariv apa to opYi[uvov) : Les ténèbres ne saisissent point la lumière. » U réalité de ces citations a été reconnue par Baur. ^ U nombre de quatre ne permet guère de penser qu'à nos quatre évangiles, qui seuls ont été constamment et universellement reconnus dans l'Eglise (le TéTpajjiopçov tictf^ùim d'Irénée et de Théophile). 3<> Théodoret raconte (£fœrc^ Fùbulœ, I, 20), au V^ siècle, qu'il avait trouvé dans son diocèse 200 exemplaires de l'ouvrage de Tatien, mais qu'il avait constaté dans cet écrit des omissions graves, conune celle des généalogies, ainsi que de tout ce qui se rapportait à la filiation davidique de Jésus (on sait que Tatien était docète et encratite *]. c J'introduisis donc à la place, dit-il, les évangiles des quatre évangélistes (TaTwv TeTTàp«v«uaY)fr >wTtbv ovreMrnyayov e'jaYye^ia). » Théodoret veut dire qu'il substitua à ce mélange incomplet des quatre, de la confection de Tatien, les quatre écrits des évangélistes eux-mêmes, comme quatre livres distincts, tels que nous les trouvons dans le Canon. Cette manière d'agir fait coni-

* Niant la réalité du corps de Christ et condamnant le mariap-

prendre que les quatre écrits combinés par Tatien u'étaient autres que nos évangiles; et l'œuvre de Tatien prouve, eomme le dit Luthardt, combien était alors solidement établie l'autorité de ces écrits, puisque déjà on en faisait Tobjet d'une activité littéraire. Or c'était vers 170 que cela se passait!

Encore en 1850, Ililgenfeld ^ soutenait que le quatrième éfangile n'était point cité dans les Homélies clémentines. Cest en vain qu'on lui opposait les paroles suivantes, qui se lisent dans cet écrit : c C'est pourquoi le vrai propLète a dit lui-même : Je suis la porte de la vie; celui qui entre par moi, entre dans la vie; > et encore : c Mes kiebis entendent ma voix. > {Hom. clem, lU, 52. Comp. fcan X, 3. 9. 27.] Scholten, de son côté, répondait que ces paroles étaient empruntées par l'auteur des Homélies soit à la tradition, soit à quelque document aujourd'hui perdu. Vais en 1853, Dressel a découvert, dans un manuscrit du Vatican, la fin de ce livre, qui manquait jusqu'ici, et dans la i9^ homélie (ch. 22) se trouvait une allusion indubitable à rhistoire de l'aveugle-né (Jean IX) : « C'est pourquoi aussi notre Seigneur répondit à ceux qui Tinlerro- Kfiaient et qui lui demandaient : Esl-ce celui-ci qui a péché, ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle? — Ce l'est point celui-ci qui a péché, ni ses parents, mais c'est liin que par lui soit manifestée la puissance de Dieu guéissant les fautes d'ignorance. » Il a bien fallu se rendre, lilgenfeld dit maintenant, dans son Introduction (p. 734) : L'évangile de Jean est employé sans scrupule, même par îs adversaires de la divinité de Christ, tels que pseudolément, l'auteur des Clétnentines, » Volkiriar seul renite Dcore. Notre évangile, prétend-il, n'est point une aulo-

* Krilische Untersuchungen uber daif Evang. JusUm, p. 388,

250 l'origihe du quatrième évaugile.

rite pour l'aulcur inconnu des Clémentines ; car il se permet d'en modifier le texte. C'est seulement, à ses yeux, un livre nouveau, intéressant, qu'il se donne le plaisir de citer. — Et pourtant ce livre, d'après l'hypothèse de Tubingue, était destiné à extirper radicalement le judéochristianisme, précisément le point de vue défendu par l'auteur des Clémentines l ^(ixxç\\^ contradiction! Quanta l'inexactitude des citations, chacun sait' que les écrits sacrés sont toujours cités librement au \V^ siècle, même par les orthodoxes ; combien plus par les hérétiques ! La composition des Homélies est généralement placée aujourd'hui », et l'était jadis par Volkmar lui-même, vers l'an 160, c'esla-dirc dix ans aimnt la date que Baur assigne à la composition de notre évangile !

Le gnoslique Valentin, dont Eusèbe place l'arrivée i Home sous l'évéque Hyginus, c'est-à-dire entre 135 et 139, a eu quatre disciples bien connus: Ptolémée, Héracléon, Marcus et Théodotc. Les deux premiers et le dernier faisaient usage de l'évangile de Jean. Dans les fragments de TiiKODOTE, qui nous ont été conservés dans les œuvres de (élément d'Alexandrie, se trouvent soixante et dix-huit citations du Nouveau Testament, sur lesquelles vingt-six da quatrième évangile^. Dans les fragments de Ptolémée que nous a transmis Irénée, se trouve cette allusion peu contestable à Jean XII, 27 : c Lorsque Jésus dit : Et que dirai-je ? Je ne le sais (sv tco cipy,)«vat • xal ti eï^w ; oux olia). i Irénée rapporte encore que Ptolémée se faisait une arme de ce fait : que l'apotre Jean lui-même a enseigné l'existence de la première ogdoade, en parlant de Pâpjrtf qu*il

* Keim. t. I, p. 137 : « Il D'existé jusqu'à présent aucune raisoi suffisante pour faire descendre cet écrit à une époque postérieure* 160.*

' llofstcde de Groot, Basilides, p. 102.

ne ue jtfua, uans i auire, uuiiiiiic uc <l Kjupoiif:, »

le fait le plus considérable est le commentaire sur révangile de Jean, qu'avait compose IIéraqu'a réfuté Origènc. A quelle époque Héracléon t un tel livre? On place ordinairement cet auteur I du II* siècle; car Origène l'appelle un c famiijjLo;) de Valenlin; » Tischendorf lui assigne par on la date de 150 à 160. Volkmar jette les hauts h! grand Dieu ! si entre 125 et 155 on a fait sur de Jean un commentaire tel que celui dont Oris a conservé des extraits considérables, qu'y a-t-il discuter! Il est bien certain que c'en est fait de la ique de la composition du quatrième évangile au I II® siècle * ! > Mais non ! Selon Volkmar, Hérairait vécu que beaucoup plus tard. Il serait, aussi Celse, contemporain d'Origène, et n'aurait comrangile johannique que vers l'an !200. Et la preuve issertion? C'est qu Irénée ne connaît pas encore 1, ce que Tischendorf saurait bien s'il n'était pas ni! Quant au terme de "j^opipio; employé par Oriaut le prendre tout simplement dans le sens de Tischendorf n'a pas eu de peine à confondre ce-

252 l'origine du quatrième évangile.

(TEpip/iane, avait dit : c Héracléon, qu'Irénée ne nomme pas, » Volkmar s'était laissé tromper par une omissioQ dans l'Index des éditions*. Tischendorf a i*appelé à ces savants ce passage d'Irénée : c Et tous les autres Eons de Pto- Icmée et dHéracléon}i^ Héracléon vivait donc réellement avant Irénée, et ses écrits circulaient déjà depuis un certain temps lorsque celui-ci écrivait son grand ouvrage vers 180. Et parmi ces écrits déjà publiés d'Héracléon se trouvait un commentaire sur le quatrième évangile! Or, pour qu'un écrit sacré devienne le texte d'un commentaire, il faut absolument qu'il joue depuis longtemps dans l'Eglise un rôle considérable et qu'il y jouisse d'une autorité apostolique'. L'éventualité envisagée comme impossible par Volkmar est donc bien une réalité, et, d'après le disciple même de liaur, c'en est fait de l'hypotbèse du maître !

Nous voilà parvenus au terme de cette longue audition de témoins. Nous prions encore le lecteur de considérer que ces témoins appartiennent aux tendances les plus opposées : à l'Eglise orthodoxe, d'abord, puis au docétisroe gnostique, enfin au judéo-cbrislianisme le plus renforcé; parmi ces témoins se trouve même un païen. Ce fait prouiy à la fois l'antiquité très-reculée de l'écrit johannique et l'autorité universelle dont il jouissait déjà chez tous les partis ecclésiastiques peu après le milieu du 11^ siècle.

Irénée mentionne, il est vrai, comme adversaire de notre évangile, une secte orignaire d'Asie-Mineure qui serf-

^ De Massuet et tnôtue de SliercQ.

* Adv. Hœr.. H, 4. Comp. Tischendorf, Wann tcurden untm Evang. verfasst, p. ix.

' Lipsius a objecté dans le Journal de Hilgenfeld que Touvrage d'Héracléon cité par Irénée pouvait être son commentaire sur Luc et non son commentaire sur Jean. L'expression : les Eons dHérir cléon, n'est pas favorable a cette supposition, puisque la théorie valentinienne des Eons se rattachait surtout au IV* évangile.

landit jusqu'en Italie. C'est probablement la même à lauelle Epiphane donne plus tard le nom d'Aloges (oXoyoi, ni rejettent le Logos). Hilgenfeld allègue ce fait pour roQver que l'autorité du quatrième évangile n'était point icore aussi solidement établie qu'on le pense d'ordinaire, ais en réalité ce fait prouve tout le contraire. Ces gens aient des adversaires déclarés du fanatisme montaniste; s avaient horreur des prétendus prophètes ou prophétesses )Dt se vantait cette secte ; et par haine de la fausse inspiition ils rejetaient en bloc et l'Apocalypse avec ses revêtions et le quatrième évangile avec sa promesse du Para- Bt. Aussi Irénée les compare-t-il à ceux qui, par peur shj-pocriles, renoncent à la communion fraternelle {Adv. Kr. III, 11, 9). Et à qui donc attribuaient-ils eux-mêmes 8 deux écrits? A Cérinthe, le contemporain de Jean et n adversaire, à Ephèse. Peut-on trouver une preuve plus ippante du caractère de haute antiquité que tous, Scins oeption, reconnaissaient à ces écrits? Ceux-là mêmes le des raisons dogmatiques empêchaient de les attribuer lean ne pouvaient se refuser à les dater de Tépoque de an et du lieu où Jean avait vécu !

Il ne faut donc pas s'étonner qu'à la longue Baur soit demré seul fidèle à la position qu'il avait choisie, et que cole entière ait commencé à battre en retraite pour en ercher une autre plus aisée à défendre. Avant desuivre î disciples dans ce mouvement rétrograde, nous devons aminer encore les raisons internes alléguées par le maîîen faveur de la datée fixée par lui.

Qu'est-ce donc qui a pu engager Baur à placer à une oque si avancée du 11^ siècle la composition du quaèmc évangile et à se créer ainsi les insurmontables diffilés chronologiques que nous venons de constater? Il lui )ortait de mettre la composition de cet écrit en rapport

254 l'origine du quatrième évangile.

avec deux circonstances qui Cciractérisent celle époque : la dispute de la Pàque et la fondation de l'Eglise catholique. Cette relation était en effet l'un des principaux points d'appui de sa polémique contre l'authenticité de notre évangile. Cet écrit aurait, selon lui, mis fin à la longue lutte entre le judéo-christianisme et le paulinisme et donné par là le signal de la fondation de l'Eglise catholique ^ Et dans la dispute de la Pâque, ce serait lui qui aurait fait pencher la balance en faveur de Rome*.

Quant au premier de ces deux points, il est difficile de croire que ce prétendu traité de paix, qui accordait tout à l'un des partis, celui de Paul, en dépassant môme le spiritualisme paulinien, eût pu avoir l'influence médiairiat qu'on lui attribue.

Quant à la dispute de la Pdque, nous n'en parlerons ici qu'au point de vue qui nous occupe : la date de l'évangile johannique. Eusèbe rapporte, d'après Irénéc, qu'au tempe d'Ânicet (155 à 166] Polycarpe vint à Rome et qu'ils s'entretinrent d*une différence relative à la Pâque. Les églises d'Asie-Mineure célébraient la sainte Cène de Pâques le 14 nisan au soir, après avoir jeûné durant toute cette journée, quel que fût le jour de la semaine sur lequel tombait cette date. C'était le soir même où, comme l'on sait, les Joitl célébraient le repas pascal. Les églises d'Occident et la pinpart de celles d'Orient, au contraire, célébraient la commnnion pascale au matin du dimanche suivant, après avoir jeûné les jours précédents. Le choix de ce jour était évidemment déterminé par le souvenir de la résurrection. Cette différence de rite pouvait entraîner des conséquences pratiques choquantes pour le sentiment de l'unité chrétienne.

^ Das ChrisUnlh. u. die christl. Kirche der drei er$ten Jahrk.^ p. 172-173.

« Ibid. p. 156-170.

Baar^ mettanl le rite asiatique en relation de dépendance ivec répoque du dernier repas de Christ et de TinstitutioD lela sainte Cène chez les synoptiques^ au soir du 14 nisan le moment du repas pascal chez les Juifs), soutint que la larration johannique était calculée de manière à combattre la fois le récit synoptique et le rite asiatique qui en déoolait. Le quatrième évangile, en effet, plaçant la mort de hristauU (Jean XIII, 1; XVIII, 28) et son dernier relasau soir du 13, ôte à ce repas tout caractère pascal, et D fait un repas ordinaire (comp. XIII, 2 : c un repas jrant eu lieu. >). Puis, l'institution de la sainte Cène ayant a lieu le soir du 13, et non le soir du 14, le rite asiatique fa plus de base, et Rome a vaincu.

Que répondre à cette explication? N*est-elle pas trop inénieuse pour être vraie? Ne contraste-t-elle pas, par son tfactère recherché, avec la simplicité du récit de Jean? l'avons-nous pas constaté clairement que, s'il y a contraiction entre les deux récits évangéliques , celui de Jean lérite sans hésiter la préférence, et cela en vertu même de i narration synoptique? Si l'auteur du quatrième évangile était permis d'altérer arbitrairement l'histoire au profit nrite occidental, ne devait-il pas comprendre que la conkjuence de cette altération était de faire transporter au S la célébration de la Pàquc chrétienne, mais nullement e la différer jusqu'au dimanche matin, selon le rite rolain? Et avec la même liberté sans bornes dont il usait, e devait-il pas inventer quelque nouvelle circonstance ropreà justifier plus positivement ce rite? D'ailleurs, peut- D admettre qu'en célébrant la sainte Cène le 14- au soir, 5S églises d'Asie eussent réellement l'idée de célébrer le lomcnt de V institution de cette cérémonie? Ce repas sacré 3 se rapporte-t-il pas à quelque chose de plus p^rand que nstitution même de ce repas? L'objet de cette cérémonie.

256 l'origine du quatrième évangile.

n'esl-il pas la rédemption accomplie par la mort de Christ? Et si Ton célébrait en Asie ce grand fait le soir du 14, n'étaitce pas en souvenir du jour de cette mort elle-même^ ou du moins avec la pensée de se rattacher à la date du repas pascal Israélite et de la délivrance d'Egypte, types de la rédemption chrétienne?

Le rite asiatique ne doit donc être mis en aucune relation chronologique avec le jour du dernier repas de Christ; cl s'il est en relation avec celui de sa mort, ce fait s'élève en témoignage en faveur de la narration johannique, puisque c'est elle seule qui fixe la mort de Christ au 14. Nous demandons d'ailleurs quel chrétien eût pu se permettre d'altérer volontairement l'histoire des derniers jours de Jésus dans un but de politique ecclésiastique ! Dans la discussion qui a eu lieu dès 170 au sein même des églises d'Asie, on s'eti appuyé, pour défendre la célébration de la fête au soir do 14 selon le rite établi, sur l'évangile de Matthieu. (Voir le passage cité plus haut d*Âpollinaire.) Cela prouve-t-3 en quelque manière que cet évangile n'ait paru qu'à cette époque, comme machine de guerre? Et de ce que lesdi* fenseurs du rite romain auraient pu tirer parti du qiu^ trième évangile pour combattre le rite asiatique, on concluerait que cet écrit a été composé dans ce but mêmel Non ; ce n'est pas la dispute sur la Pàque qui a provoqué la composition de l'un pas plus que de l'autre de ces évaigiles ; c'est leur présence et leur autorité dans TEglise qui a tout naturellement influé sur le cours de la dispute.

Nous suivons l'école de Baur dans son recul, et nous noos plaçons en face de la seconde position à laquelle elle s'est arrêtée.

Yolkmar : 455 ; Zeller (depuis 4853), et SchoUen [depuis m?): 450; Hilgenfeld (Introduction, 4875) : 430 à 440. Keim (depuis 4875) : 430.

iNos moyens de contrôle sont ici Justin Martyr, le montataoisme, la gnose valentinienne et Marcion.

Il ne nous reste de Justin que trois ouvrages, tous trois (TuD caractère apologétique : deux Apologies adressées au sénat romain et le compte-rendu d'une discussion publique qae Justin soutint à Ephèse contre un savant juif, le Dialogue avec Tryphon. On plaçait ordinairement, depuis le travail de Semisch, la composition de la grande Apologie en 138. Des travaux plus récents, parmi lesquels celui de Volk-

mar' est le principal, ont engagé les savants à la placer en i47. La petite Apologie parait n'être qu'un supplément de la première et doit l'avoir suivie de près. Le Dialogue est postérieur à l'une et à l'autre. Justin a été exécuté à Rome en 166. Keim place les Apologies vers 160 seulement, et le Dialogue un peu plus tard, mais par des raisons qui ne sont nullement convaincantes. On sait combien est débattue depuis un siècle la question des relations de Justin avec nos évangiles. En 1848, Zeller se décida à admettre enfm l'emploi de Luc par Justin ; en 1850, Hilgenfeld y ajouta celui de Matthieu ; puis, en 1854, celui de Marc. Credner en 1860, etSch.»lten en 1867, reconnurent celui des trois synoptiques; et le premier, enfin, celui de Jean. Hilgenfeld, ^^s son Introduction, a fini par l'admettre aussi : c Nous Pouvons la première trace de Tévangile de Jean chez les

' Theolog. Jahrbiich., 1855.

!•' Vol. 17

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