L^ORIGINE DU QUATRIÈME ÉVAHGILB
orthodoxes, et, quoique d*une manière isolée et subordonnée, chez Justin Martyr depuis 147 ^> Pour Keim, la question ne fait pas l'objet d*un doute, c II est facile de montrer, dit-il, que le Martyr avait sous les yeux toute une série de passages johanniques*. >
Et d'abord, comme le dit Weizsâcker^ les écrits de Justin sont pleins d'échos de la doctrine du Logos chez Jean Apol. II, 6: € La Parole (ôXoyoç), qui était avec Dici (^uvfov), lorsqu'au commencement il créa toutes choses pu elle. > ÀpoL I, 45 : € La première puissance, après INea. le Père et le Maitre de tous, est le Fils, la Parole qui, ayant été faite chair d'une certaine manière, devint homme [< Xoyo; ô; Tiva rpoirov crapxoiroiTiOei; avOpcoTroc yÉyovev). » DÙU
c. 105 : c Jésus est appelé Fils unique du Père de toulei choses ((Aovoyevi^; tû Trarpi tûv ^6>v). > Et autres passagei semblables.
Les écrits de Justin présentent en outre des citations d'ai caractère très-varié. DicU. c. 88 : c Et il [Jean-Baptisie] criait lui-môme : c Je ne suis pas le Christ, mais la voix da celui qui crie. » Comp. Jean I, 21-28. — ÀpoL I, 63, Justin dit des Juifs que c c'est avec raison qu'il leur a été reproché, et par l'Esprit prophétique et par le Christ luimême, de ne connaître ni le Père ni le Fils {&ç oure tov twrifOL o'jTe tov uiov ?y^kox«v). > On reconnaît l'écho des paroles que Jésus adresse aux Juifs Jean VIII, 19 : c Fotf ne connaissez ni moi ni mon Père, h XVI, 3 : c Ils vous feront ces choses parce qu'ils noni connu ni mon Père fd moi. > Que penser de l'impartialité de Zeller, qui préfère voir dans cette parole de Justin une allusion à Matth. TI| 27 : € Personne ne connaît le Fils que le Père, ni le Pérc que le Fils; » lors même que cette dernière parolç n'est
» Einleit. in das N. T., p. 734.
• Gesch. Jeau, t. I, p. 138.
qu'âne roaiime qui ne se rapporte point spécialement aux Jaifset qu'elle exprime plutôt une impossibilité qu'une faute. Le passage le plus connu et le plus discuté est celui qui se lit ApoL I, 61 : c Le Christ a dit : Si vous ne naissez de muveau (Scv [Li^ âvayew^OYiTe), vous n'entrerez point dans le royaume des eieux. Or il est clair pour chacun qu'il est impossible que ceux qui sont nés une fois rentrent dans le sein de celles qui les ont enfantés. > Gomme il y a quelques différences avec le texte de Jean (â® personne du pluriel au lieu de la 3® du singulier ; naître de nouveau^ âvoyewyi&^vai, au lieu de naitre den-hauty yBTiSMca ovcuôev ; entrer dans au lieu de voir; le royaume des cieux au lieu de le royaume de Dieu), et que cette même parole se trouve citée dans les Récognitions clémentines (VI, 9*) et dans les Bomélies clémentines (XI, 26*], avec des déviations analogues, où prétend, dans l'école de Tubingue, que nous avons L id une citation, non de l'évangile de Jean, mais de l'évangile des Hébreux, dans lequel se serait trouvée une parole analogue à Matthieu XVIII, 3 : c En vérité, je vous dis que si vous ne changez et ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. > On peut expliquer de plusieurs manières la relation de ces trois citations a?ac le passage de Jean'. Peu importe. Il est impossible,
' Amen dico vahis^ nisi quis denuo renatus fuerit ex aqua, non introibit in régna cœlorum.
* OiÎT(oç ^jiTv t5|xo<5ev ô :rpo^TÎT7)Ç sÎjîcuv a|i.T;v Xé^di Ojxîv, liv {xtj àva- T^^TE CôaTi Çwvii eÎç ovo{ia TraTpdç, oîoiî, ày^ou ;:v£u|xaTo;, ou (xf, eîoA- ^t£ £i; TTjV ^aiXsiav Tûv^ypavwv. (Si VOUS ne naissez de nouveau par l'eaa vivante au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, vous n'entrerez pas, etc.).
' L'explication la plus naturelle me paraît être celle-ci : Justin ^t l'auteur des Récognitions citent Jean chacun d'une manière "^dépendante; Justin, non sans ôtre sous l'influence du passage ^6 Matthieu (la 2« pers. et le pluriel). L'expression «royaume des ^ux, » chez tous les deux, provient de l'emploi habituel qu'ils
260 l'origine du quatrième ÉVillVGILE.
en lisant la réflexion de Justin qui suit la parole de Jésus» de ne pas reconnaître la reproduction de Tobjection de Nicodème : c Comment un homme peut-il naitre quand il est vieux? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naitre une seconde fois? > C'est plus que de l'arbitraire, dit avec raison Weizsâcker, que de supposer ici une autre source i nous inconnue*.
L'un des passages les plus importants se trouve dans le Dialogtie (c. S5) : c J'ai montré précédemment qu'il était le Fils unique du Père de toutes choses, son Logos et sa puissance, né de lui-même, et ensuite fait homme parie moyen de la vierge ; ainsi que nous C avons appris par la Mémoires ((Aovoyevrî; yip on -^v t^ T^arpi tôv oXwv oiÎto;, i^wç i\ aiiTOu 'Xdyoç xai ^uva|ji.iç yeyevDfiivo; xai ucrrepov âv6pcMco; lit T^C irapOevou yevo[JLevoç^ (bç ^x tûv â7ro(i.vv)pt.oveu(AaTCkiv è|tf-
do(uv, i^r^kùGo). » Scholten objecte que Justin dit : (ià homme, tandis que Jean dit : fait chair. Comme s'il n'employait pas aussi dans une foule de passages Texpression (rapxo7roi7i6et< (ayant été fait chair). Ce qui donne à ce pafr* sage une valeur particulière, c'est que Justin déclare avoir appris par les Mémoires apostoliques dont il se servait la nature et la préexistence divine de Jésus, ainsi que son incarnation ; cette déclaration expresse ne saurait s'appliquer qu'aux enseignements du quatrième évangile. Hilgenfeld pense que l'expression : c ainsi que nous t avons appris^ > peut se rapporter exclusivement à cette seconde partie de la proposition précédente : c et plus tard fait homme, i
font de Matthieu, Tévangile dont on se servait le plus. L'auteur des Homélies clémentines, qui vivait à Rome en 160 et qui avait eo mains Jean (voir plus haut), les Récognitions et peut-ôtre aussi Justin, écrit sous Tinfluence de ces difTérentes sources, en se senriot en outre de la formule du baptême, Malth. XXVIII. ^ Untersuchungen, p. 228.
omnie si ces derniers mots, aussi bien que le premier iriicîpe (yeyevDpivoç;, n'étaient pas l'attribut du verbe Yiv ai précède. 11 y a évidemment une proposition uniue, comme il y a un verbe unique; et c'est sur cette
iropositîon toute entière que porte la formule : c ainsi \ue nous lavons appris ^ »
Volkmar a bien dû finir par céder à l'évidence et par re* connaître une relation de dépendance entre Justin et Jean. Nais les écrivains de cette école sont-ils jamais à bout d'expédients? La relation littéraire une fois constatée, il la renverse soudain, et selon lui c'est l'auteur du l\^ évangile qui a copié Justin. Keim a fait justice de cette hypothèse : cQui peut penser sérieusement à faire de l'auteur génial et original de l'évangile 4e disciple d'un esprit aussi médiocre, compilateur, dépendant, pauvre de style, que le Martyr! > La théologie de l'auteur du quatrième évangile est nette, indépendante, reposant purement sur la conscience religieuse et l'impression immédiate produite par la personne de Jésus, tandis que, comme l'a montré Weizsâcker*, le trait caractéristique de Justin est de servir de trait d'union entre la pensée chrétienne et les spéculations en cours en dehors du christianisme. Quand on voit Justin expliquer que le Logos sort du Père comme un feu est allumé par un autre feu, sans que celui-ci en soit diminué, prouver qu'il diffère du Père par le nombre, mais non par la pensée, iaire en un mot de longues dissertations théologiques sur le Logos, on ne comprend pas qu'il puisse venir à l'esprit d'un critique sensé de faire de Justin l'antécédent et de
' Comp. Riggenbach, Zeugnisse, p. 85 et 86, où il montre à Hil- (enfeld, par un exemple frappant (ire d'une construction analogue, comment il use de deux poids et de deux mesures, selon son Qtérét du moment.
• Jahrb. fur deuUche Theol., 1867.
262 l'origine du quatrième évangile.
Jean le conséquent. Le prologue de Jean, c'est la révélalioi primordiale du Logos, dans sa majesté immédiate; les écrit de Justin, ce sont les premiers essais d'analyse rationnel! du contenu de celte révélation.
Arrêtons-nous encore un moment en présence de ce écrits que Justin cite jusqu'à dix-huit fois, et où il puis en grande partie sa connaissance des faits évangéliques Il les désigne du nom de Mémoires des apôtres (à7ro[i.yD(M veu(AaTaTwv airoeiToXcov) . Car, écrivant au sénat romain o s'entretenant avec un Juif, il ne peut se servir du terra à' évangiles y inusité hors de l'Eglise, et il est bien oblig d'emprunter l'expression dont il a besoin, à la littérature pro fane. Chacun connaissant les oèiropLwipLoveupLaTa de Xénopboo c'est à cette dénomination qu'il a recours ^ Cependant, m fois, dans la seconde Apologie^ il ajoute cette explication c les Mémoires qui portent le nom d'évangiles (à xaXcTTs txjorffùxoi) . > Et nous avons vu en effet que la science mO" derne a constaté que, parmi ces écrits, se trouvaient réellement nos trois synoptiques, auxquels nous pouvons ajov ter, après ce qui précède, l'évangile johannique. Ce recoei de Mémoires évangéliques comprenait-il encore quelqoi autre écrit, l'évangile des Hébreux, par exemple? Cela es possible, et ainsi s'expliqueraient les quelques traits cité par Justin, qui ne sont pas tirés de nos évangiles canoni ques. Mais évidemment les documents principaux de cePèr étaient nos quatre évangiles, ceux au moyen desquels Taliei a essayé, peu après la mort de son maitre, de compose dans son Diatessaron une narration unique. Dans le Di^ gue avec TrypIwUy Justin s'exprime ainsi, à l'occasion d'œ fait raconté par lui : < Dans les Mémoires que je dis afoii
^ C'est par la mémo raison que JusUd substitue au nom technique de baptême le terme ordinaire de bain, à celui de dim9»fk celui de jour du Soleil.
é composés par les apôtres et par ceux qui les ont ocmpagnés. » Cette explication suppose au moins deux ^angiles provenant d'apôtres et deux autres provenant de ompagnons d'apôtres. On voit combien elle s'applique exacnnent à notre recueil canonique.
Et que dit Justin sur l'emploi de ces écrits, au temps où il écrivait? L'usage qu'il en faisait lui-même était-il un usage purement privé? Nullement. Il raconte qu'on les employait chaque dimanche dans le culte public : < Le joor appelé du Soleil, tous ceux qui habitent dans les villes et dans les campagnes se réunissent, et on lit les Mémoires des apôtres et les écrits des prophètes, autant qoe le temps le permet. ^[ApoL I, 67.) Ce recueil d'évangiles était donc reçu dans les églises. On le lisait publiquement à côté et à l'égal de l'Ancien Testament. Or qu'on se rappelle bien qu'il s'agit d*un temps où les usages ecclésiastiques reposaient sur des traditions consacrées par l'antiquilé; et l'on comprendra ce qu'implique la présence constatée de l'évangile johannique dans un recueil d'évangiles qui, vers 150, était lu publiquement et périodiquement ians les assemblées chrétiennes ! Et Ion voudrait persua- Jer au monde que l'évangile johannique n'a été composé ]ue vers 150! On comprend que Scholten, Zeller, Volknar, épuisent toutes les ressources de leur esprit inventif K)ur détourner un coup qui renverse leur hypothèse ! Reste ililgenfeld, qui, plus prudent, remonte de 150 à repose de 130 à 140. Mais cette légère différence suffiraitîlle pour parer ce coup? Quoi! les évangiles, y compris îeiui de Jean, étaient reçus et lus, comme livres sacrés, à 'égal de ceux des prophètes, dans les églises dont Justin écrit le culte devant le sénat romain, et cet évangile de Jean 'aurait existé que depuis une quinzaine d'années ! L'epître a Diognète, souvent placée parmi les œuvres
264 l'origine du quatrième évangile.
(le Justin Martyr auquel elle est encore attribuée par Otto, présente un grand nombre d'expressions et de phrases qui trabissent l'emploi du quatrième évangile. Le Seigneur y est appelé c le Logos, le Fils unique, la vérité; > il est € le créateur du monde; > il a été c envoyé par Dieu aux bommes non pour juger, mais pour sauver; » les chrétiens < habitent dans le inonde, mais ne sont pas du monde, i etc. Seulement, l'époque de la composition de cet écrit est fort incertaine. M. Reuss la place vers 135; Nitzsch, entre HO et 125; c'est la date la plus reculée; d'autre part, Hilgenfeld descend jusqu'au temps de Marc-Aurèle (161 i 180); Keim et Lipsius, jusqu'à 180; Overbeck va même jusqu'au IV^ siècle. La fraicbeur et la vene qui distinguent cet écrit, nous paraissent lui assigner sa place i l'époque où le christianisme entrait en contact avec la partie cultivée de la société grecque et romaine, ainsi dans le premier tiers du 11^ siècle. Mais nous renonçons à tirer de ce livre aucune conséquence critique.
Le MoNTANiSMË apparaît, au milieu du 11^ siècle, en Plirygie, comme une réaction destinée à remédier à Finsuffisance de l'épiscopat officiel, ainsi qu'au relàchemeol de la discipline et des mœurs chrétiennes. Mais cette réaotion était livrée aux souffles capricieux de l'inspiration, à laquelle prétendaient les prophètes et les prophétesses de la secte. Scholten a mis l'apparition de notre évangile en rapport avec cette réaction. L'auteur accepterait du montanisme la permanence du don de prophétie dans l'Eglise cl le rôle du Saint-Esprit comme Paraclet, remplaçant Jésus; mais, d'autre part , il écarterait les rêveries millénaires des prophètes monlanistes et purifierait le mouveaieat de ses éléments fanatiques. Mais où trouver dans le quatrième évangile rien qui témoigne d'un rapport spécial à un mouvement de ce genre? Où Tauleur met-il dans la bouche de
LE KMPS. — 130-155. 365
.8 une parole qui fasse pressentir un déclin futur de la 9l des mœurs chrétiennes? Où un mot qui tende à Ire l'Eglise en garde contre le mécanisme d'un minisofiBciei? La venue prochaine de l'Esprit est annoncée le manière essentiellement identique aux promesses fermées dans les synoptiques et sans la moindre allu- 1 à un mouvement réactionnaire du genre montanisle. e construction aussi grandiose que celle de l'histoire de îst dans le quatrième évangile ne peut avoir élé motivée r une cause aussi mesquine. Théodoret afTirme que Monlan nommait lui-même Paracleù, Logos^ Epoux. S'il en est isi, l'emploi de notre évangile par ce fondateur de la ^ est évident. Or c'est vers 14U que parut Monlan. A ite époque — nous venons de nous en convaincre par les atioDS de Justin — notre évangile était déjà répandu et publiquement dans les églises. Ce n'est donc pas notre uigile qui a été provoqué par le montanisme ; c'est le mlanisme qui s'est appuyé sur notre évangile pour lut- ' contre le dépérissement de l'Eglise établie ^ Scholten met également la composition de notre évangile relation avec l'apparition de l'hérésie gnostique de Va- NTiN. Mais c'est surtout Ililgenfeld qui a attaché son nom «Ue explication de l'origine de l'écrit johannique. Valenarrivaà Rome au tempsd'IIyginus, nous dit Eusèbe,c'estlire entre 1â6 et 140 ; il doit être mort en Chypre vers 1 60. remarque les plus grands rapporLs entre sa terminologie celle de notre évangile. Les puissances célestes sortant r paires de l'abime éternel, selon sa théorie, portaient des ms que l'on retrouve à peu près tous dans le prologue annique ou dans le reste de l'évangile : Logos (>^oyoç),
Keim en juge de môme : « Le montanisme a tiré ses idées de lise environnante, et celle-ci pouvait déjà se trouver sous les lences du quatrième évangile. » Gesch, Jesu^ 1. 1, p. 154-155.
266 l'origine du quatrième iëvahgile.
lumière (<pw^), vérité (iM^Bioi) y grâce (xap^), ^i^ (^^0» ^* unique ((xovoYevyf;), Para^let (irapxx^TiTo;). Ici se présente II question de savoir quelle est la source : Jean oa la gnose Car une coïncidence fortuite est inadmissible. Les raison en faveur de la priorité de l'évangile sont celles-ci : Le termes communs sont employés dans le prologue de Je» dans leur sens simple et naturel, j'ajouterai biblique, ei ce sens que la plupart d'entre eux appartiennent déjà à b langue de l'Ancien Testament, tandis qu'ils apparaissenl chez Valentin dans un sens artificiel, guindé, comme déno* minations des acteurs fantastiques d*un drame mythologique. Dans ces conditions, la question de priorité se résout sans peine, c Tout conduit à admettre, dit Bleek, que les gnostiques se servaient de ces expressions qu'ils rencontraient dans un écrit considéré, comme de points d'appui destinés à soutenir leur système spéculatifs » D'ailleurs, comment par cette série indéOnie d'émanations qui^ comme dit Keim, fraient à l'être infini l'accès du monde, expliquer celte notion de la charité du Père qui s'approche du monde en son Bien-Âimé et lui communique la vie étemelle! Et comment se figurer un instant que cette seconde intuitioa soit une imitation ou môme une correction de la premiërel Les Pères, enfin, attestent unanimement que le procédé de cette secte consistait non à fabriquer des écrits sur leur système, mais à adapter aussi bien que possible leur système aux écrits scripluraires. c Valentin se sert, dit Te^ tullien, de instrument (le recueil sacré) tout entier; il n'a pas composé les Ecritures sur sa doctrine, mais sa doctrine sur les Ecritures. » (De prœscr, hœret. c. 38.) C'est ce qo le distinguait de Marcion, qui falsifiait les écrits sacrén
* Voir celle môme idcc éloquemmcnl développée par Keiffli Gesch. Jesu, t. I, p. 152.
poor les adapter à sa doctrine. Irénée dit la même chose : (Les disciples de Valentin se servent, de la façon la plus empiète, de l'évangile selon Jean, pour démontrer leurs ijzygies (paires d'Eons) » {Adv, Hcer. 111, H, 7). Enfin, lous possédons des citations de notre évangile attribuées à falentin lui-même. Hippolyte rapporte de lui, dans les PhUosophumena (VI, 35), qu'?/ dit ((^n<5\) : c Tous les projetés et la loi ont parlé d'après le démiurge, le Dieu inîensé; c'est pourquoi le Sauveur dit : Tous ceux qui ont été ivant moi sont des voleurs et des brigands. i> (Comp. Jean X, 8.) Et d'après VI, 33, la dénomination johannique du démon : « le prince de ce monde (6 apy wv toi> xo<TpLou ro'j- 7w), » était employée par Valentin. On répond, il est vrai, que ces citations n'appartiennent pas sûrement au chef de Técole, mais peut-être à ses disciples, qui ont écrit dans un temps postérieur à l'apparition de Tévangile. La confusion entre le maître et les disciples n'est pas impossible sans Joule; cependant Hippolyte paraît bien vouloir citer un îcril de Valentin lui-même : « il dit. > Mais dans tous les îas, sans insister sur une citation isolée, comment l'enicmble du système au moins ne procéderait-il pas du chef le l'école? Peut-on croire que Valentin arrivât d'Egy[)te à lome pour y donner un enseignement public sur le chrisianisme sans posséder un système arrêté dans ses lignes principales? Basilide exposait à Alexandrie un système complet de philosophie chrétienne; Valentin arrivait d'Orient *our en faire autant. Et ce qui fait le fond de son gnosti-
'sme, le grand drame des émanations, ne serait pas sa
)Dception î Cette supposition est historiquement inadmis-
ble. Au.ssi Ileinrici termine-t-il son étude approfondie sur
rapport de la gnose valenlinienne à nos écrits sacrés*
G. Ileinrici, die valentinianische Gnosis und die heil. Schrift.
268 l'origine du quatrième évangile.
par cette conclusion : c Du mode de citation pratiqaé, il ressort avec évidence que les Valentiniens employaient TEcriture comme une autorité universellement reconnue; qu'elle possédait par conséquent cette autorité antérieurement à l'apparition du système... L'emploi que faisaient de l'Ecriture les Valentiniens prouve [en particulier] que l'évangile de Jean et les épitres aux Colossiens et aux Epbésiens étaient des écrits reconnus et employés comme écrits apostoliques déjà dans la première moitié du 11^ siècle.ill n'est plus possible, en face de ce fait, de placer la composition de ces écrits vers 140, ni même vers 130.
Ensèbe place l'arrivée de Marcion à Rome après la mort d'Ilyginus, ainsi après 140. 11 venait d'Asie, ou i\ parât déjà avoir déployé ses talents comme hérésiarque. Il avait été excommunié par son père^ évoque de Sinope, pour oa fait scandaleux. La biographie de Manès par Fihrist, récemment publiée par Flùgel', place l'apparition de Na^ cion clans la première année d'Antonin, ainsi de 138 à 139; ce qui concorde à peu près avec la donnée d'Eusèbe. Ha^ nack' a même rendu probable, par une foule de données patrististiques combinées, que Marcion était réellement plus ancien que Yalentin et Basilide, et que Qéroeol d'Alexandrie ne s'était point trompé en affirmant la priorité de Marcion, comme il le fait Strom. Vil, 17. Ma^ cion serait par conséquent le premier des grands hérésiarques du II<^ siècle; et ce ne serait pas pour rien que Poljcarpe l'aurait apostrophé du nom de c premier-né de Satan (77pct>TOToxoç ToO cTaTocva) '.]» L'évangile dont il se servait élaîl un Luc mutilé; il en avait retranché comme interpolations judaïques, dues au christianisme inintelligent des Doa0y
' ifant, seine Lehren und seine Schrxflen^ 1862. « ZeiUchrift fur histor. Theol., 1874.
* Voir Luthardt, p. 83 et 84.
tout ce qui tendait à faire du Dieu créateur et du Dieu rédempteur un seul et même Dieu. Car à ses yeux, la nature était eo contradiction avec la grâce, et la justice légale avec la charité évangélique. Il niait la réalité du corps de Christ el enseignait que Jésus était descendu directement du ciel sor la terre, sans avoir passé par une naissance corporelle. Connaissait-il d'autres évangiles que son Lucexpui^é? Dans son traité de came Chrisii (c. % , TertuUien l'apostrophe ainsi : c Toi qui, lorsque tu étais chrétien, es déchu en reirmchant ce que tu avais cru précédemment^ comme tu Tavoues toi-même dans une certaine lettre ^.^ Ce c retranchement» (littéralement: par voie de déchirement, rescindere] portait-il sur la doctrine chrétienne en général, qu'il a?ait reniée, ou sur dés écrits sacrés qu'il avait soit rejetés, soit mutilés, après les avoir acceptés jadis? Certainement, le terme latin s'applique plus naturellement à des documents qu'à des doctrines. Mais pour arriver à la certitude m ce point, il faut comparer deux autres passages du traité de TertuUien contre Marcion : Àdv. Marc. IV, 3 : c Marcion, trouvant Tépitre aux Galates, dans laquelle Paul accuse les apôtres eux-mêmes de ne pas marcher dans la vérité de l'Evangile et reproche en même temps à certains faux apôtres de pervertir l'Evangile, s'efforce de détruire par là la confiance aux évangiles qui sont publiés sous le nom des dfôtres el aussi d'hommes apostoliques, afin de faire porter Mrle sien la foi qu'il ôte à ceux-là. i> Marcion connaissait donc, d'après TertuUien, d'autres évangiles que le sien, dont les uns provenaient d'apôtres, les autres d'hommes apostoliques. Et c'était du passage Gai. II qu'il se servait pour détruire leur autorité. Or quels apôtres ou aides
* Qui cum fuisses [christianus], excidisti^ rescindendo quod re- ^0 credidisii, sicut et ipse confiteris in quadam epistola.
270 l'origine du quatrième évangile.
apostoliques sont désignés Gai. II? Jacques, Céphas et Jean (v. 9). L'argumentation de Marcion suppose donc l'existence de l'évangile de Jean et peut-être celle de Tévangile de Marc, comme provenant de Pierre. Cette conclusion estconfirmée, en ce qui concerne l'évangile de Jean^ par cette parole du premier traité cité : c Si tu n'avais pas r^eté les écrits contraires à ton système, l'évangile de Jean serait li pour te convaincre » {de carne Christiy c. 3). Il parait assez évident par tous ces passages que Marcion avait jadis possédé et admis l'évangile de Jean, et qu'il l'avait ensuite rejeté, ne gardant que celui de Luc, qu'il avait troavé moyen d'accommoder à son système.
Mais Volkmar, puis MM. Réville et Renan, demandent pourquoi Marcion n'a pas plutôt choisi, si déjà il existait, l'évangile de Jean qui convenait parfaitement à son spiritualisme antinomien? Cette question témoigne d'une siogalière inintelligence du quatrième évangile. Rien n'est plus étrangère la pensée johannique, nous l'avons constaté, que cet antinomisme violent et ce docétisme qui sont les traits caractéristiques du système de Marcion. D'après le quatrième évangile, le monde est entièrement fait par le Logo^ et Marcion en attribue la création à un démiurge borné I En venant dans le monde au sein d'Israël, Jésus vient clhez les siens; et le monde, et les Juifs eux-mêmes, d'après Marcion, sont d'une origine anti-divine! Jésus a été bit chair; et Marcion lui refuse un corps 1 Jésus avait, d'aqprès notre évangile, une mère et des frères; et Marcion nie sa naissance ! Pour croire en Jésus, il faut croire aux écrits de Moïse qui rendent témoignage du Christ; et Hardoo établit une opposition radicale entre la loi et l'Evangile. Les témoignages que se rend Jésus sont d'un bout à l'autre l'application des symboles théocratiques; et Marcion (ait de l'ancienne et de la nouvelle alliance les œuvres de deux
rinités opposées 1 Voilà commeal le quatrième évangile Dvenait au système de Marcion! Il aurait dû, pour Temlyer, le mutiler à cliaque chapitre; il a préféré le retraner d'un coup*
Nous joignons aux deux grands hérésiarques Valentin et ircion, celui qui parait avoir été, à Alexandrie, le prédéiseur de Valentin, Basilide. Il doit être mort^ d'après fôme (De viris illustribus^ c. 21^, après 132. Eusèbe place temps de son activité sous Adrien (11 7 à 138). M. deGroot, ins son intéressant travail sur Basilide (p. 4), a fait resartir le passage suivant des Philosophumena d'Hippolyte : Basilide et Isidore, son vrai fils et disciple, disent que iiUhias leur a communiqué de vive voix des doctrines serèles qu'il avait reçues du Sauveur dans des instructions ATticulières. » Il résulterait de ce passage que Basilide, 'il oe voulait pas être immédiatement taxé de mensonge, ievait avoir été contemporain de Matthias, ce douzième pôtre, nommé pour remplacer Judas, et que, par conséinent, il vivait déjà dans le l^^ siècle. C'est ce que confume 5 rapport d'Epiphane (Hœr. XXIU, 1-7; XXIV, 1), d'ares lequel avant d'arriver à Alexandrie, Basilide avait éjà enseigné à Antioche. 11 avait pu dans cette capitale de i Syrie rencontrer l'apôtre Matthias; de ce contact il tirait ) droit de placer son système sous sa garantie * . Si donc asilide avait fait usage de notre évangile, les citations d'un i écrivain placeraient la composition de l'écrit johanniue au plus tard dans les premières années du 11^ siècle. On comprend que l'école moderne devait déployer tous ses forces pour éliminer un fait qui, plus sérieusement
' Hilgenfeld, Einl, p. 48, préfère admettre qu'il n y avait rien fondé dans l'assertion de Basilide et qu'il avait simplement ex- •ité le livre intitulé Traditions de Matthias. Mais cela suppolit que ce livre était la propriété privée de Basilide et d'Isidore.
272 l'origine du quatrième évangile.
que les précédents, contredil ses assertions les plus chères.
D'après Origène (Hom. I sur Luc), Basilide s'était déji permis d'écrire un évangile selon Basilide *. Cette donnée est confirmée par Jérôme dans le prologue de son Commentaire sur Matthieu. Il parait même qu'il avait écrit db ouvrage exégétique sur Tévangile en 24 livres. Clément d'Alexandrie nous en a conservé quelques passages. Dans les Slromaies (livre IV), il s'exprime ainsi : < Basilide dit dans le 23^ livre de ses Commentaires*, i II fut réfuté par Agrippa Castor, sous Adrien'. L'expression de Clément per met difficilement d'identifier ces deux ouvrages de Basilide. Il ne parait pas non plus que l'évangile, commenté parlai dans le second, fut la doctrine évangélique, en général; ce devait être un ouvrage évangéliqué, un évangile proprement dit; car le terme d'exégèse ne s'applique qu'à an texte écrit. Ce texte aurait-il été l'évangile de Basilide loimême? Ce sens est peu probable en soi. Le terme Vév3ah gile dans la bouche d' Agrippa Castor ne peut désigner qne le recueil évangéliqué reçu dans l'Eglise. D'après cela, quand Hippolyte, dans les Philosophumena^ cite Basilide en ces termes, VII, 22 : c Et c'est ici, dit-il [Basilide], ce qui est dit dans les évangiles : c C'était la lumière véritable qui éclaire tout homme > (Jean I, 9), et VII, 27 : c Que chaque chose ait son temps propre, dit-il [Basilide], c'est ce que le Sauveur déclare suffisamment dans ces mots: Mon heure n'est pas encore venue » (Jean II, 4); il est
^ ^\\hr\ Sa eT(^fAr,9S xal BaaiXc^Sr,; Ypdt<j»fl(( xorrà BaaiXs^riV twcç(Chff9.
* 'EVTCO £1X071(0 Tp^TCiJ iwv eÇr,YT,Tixûv.
' Eust'be, H. E. IV, 7, 7: «Jusqu'à nous est parvenu un ovvragc d'Âgrippa Castor, écrivain illustre de ce temps-lè. C*eit une réfutation très-solide de Basilide... dans laquelle il rappelle que celui-ci a écrit 24 livres sur Tévangile. »
difQcile de ne pas voir là des citations textuelles, tîde ces Commentaires de Basilide sur les évangiles. objecte que l'on ne peut se fier à l'exposé du système Jasilide chez Hippolyte ; que ce Père donne à ce sysi une autre teinte qu'Irénée. D'après ce dernier, Basiaorait été dualiste ; d'après le premier, au contraire, liéîste ; d'où il résulterait qu'Hippolyte aurait travaillé des écrits de l'école de Basilide datant d'une époque érieure. Mais si même cette différence devait se résouaux dépens d'Hippolyte, cela n'empêcherait pas que citations particulières, telles que celles que nous ve- 8 de rappeler, fussent exactes. M. de Groot fait remar- T, non sans raison, une différence dans la manière dont ?ère cite Valentin et Basilide. Quand il cite le premier, it : c Valentin et ses successeurs... F école de Valentùi; ofe des Valentiniens... disent. » Car Valentin fut dès le «Qtde son œuvre entouré de toute une école de penseurs épendants qui, après avoir été ses disciples, devinrent successeurs et développèrent le système commun. Il Q fut pas ainsi de Basilide, qui n'eut pour successeur, exception de son fils Isidore, aucun penseur original table de retravailler d*une manière indépendante, les es du maître. Aussi Irénée le cite-t-il en disant tout irt : € Basilide dit > [Adv. Hœr. I, 24; II, 35); et Hip- Ifte oppose-t-il Yécole de Valentin au système de Basiî*. Weizsàcker relève aussi ce fait : que quand Ilippo- ! cite un écrit, il le fait sous la forme du discours dit, en introduisant la citation textuelle par le mot : il dit n), tandis que lorsqu'il cite les opinions d'une école, il ait sous la forme du discours indirect avec la formule
c Mais comme je pense avoir exposé sufflscimment les vaines rines.... des successeurs de l'école valentinienne^ voyons aussi ue dit Basilide. 9
l" Vol. 18
274 l'origine du quatrième évangile.
ils disent que (Xeyo'jGiv). Or, dit Weizsàcker, les citations de Basilide appartiennent à la première classe et paraissent ainsi empruntées d'une manière suivie à un écrit qu'Hippolyte a sous les yeux.
Quand nous réunissons tous ces faits, nous ne pouvons plus douter que nous n'ayons ici des citations textuelles des ouvrages mêmes de Basilide. C'est ce que, comme critique indépendant de tout préjugé d'école, reconnaît Weizsàcker : c On ne saurait douter que nous n'ayons ici des citations d'un écrit de Basilide dans lequel l'évangile johaonique était employé > (p. 2â3).
L'esprit de parti peut sans doute méconnaître la valeur de ces faits. Mais, aux yeux du simple historien, ils suffisent pour écarter la possibilité de la composition de notre évangile après l'an 130.
Hilgenfeld a cherché à appuyer Topinion contraire sar quelques indices internes. Il voit dans le passage de Jeao V, 43 : c Je suis venu au nom de mon Père et vous ne me recevez pas; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez,» une allusion au faux Messie Barkochébas et trouve cette explication confirmée par XVI, 2 : c Le temps vient où quiconque vous fera mourir croira rendre un culte h Dieu, » parole qui rappellerait les horribles persécutions de ce faux Messie contre les chrétiens. Avec de pareilles preuves, il ne serait pas difficile de démontrer que les écrits du Nouveau Testament sont tous postérieurs au temps de la Réforiiiation, parce qu'il n'y en a pas un seul dans lequel on ne puisse trouver une parole applicable, si l'on veut, à quelque circonstance de cette grande crise ecclésiastique. L'histoire judaïque ne compte pas moins de 64faai Messies antérieurs à Barkochébas, et les persécutions des Juifs contre les chrétiens n'ont pas commencé sans doute en l'an 132 ! Les martyres d'Etienne (en 36 ou 37) et des deux Jacques (en M et 62) en font foi.
\ preuves de Keim en faveur de celle dale de 130 eut guère mieux. Il cilc l'emploi des synopliques dans itrième évangile. Mais si nos évangiles synoptiques iehl avanl Tan 80, comme le reconnaissait encore il y Iques années lioltzmann lui-même i? Il cite la romanii de la Judée, la substitution du culte en esprit et en I aux cultes de Jérusalem et de Garizim. Tout cela ne nduisait précédemment que jusqu'à 110 à 115; pourlout à coup aujourd'hui jusqu'à l'an 130? Et en quoi its cités forcent-ils à dépasser l'an 100? Le premier consommé avant l'an 70, l'autre dans cette année-là. t allègue encore l'affaiblissement de l'attente de la Pae que l'on observe dans noti*e évangile. Mais la prei épilre (du même auteur) n'est-elle pas remplie de cette te? Et d'ailleurs^ pourquoi ce relâchement n'aurait-il u lieu vers la fin du I^^ siècle, aussi bien qu'au comement du 11^? Quant à la polémique contre cers hérésies gnostiques dans la première épitre, elle ne ^e absolument rien. Nous montrerons qu'à la fin du àcle il y avait déjà assez d'occasions de combattre la i naissante.
is voici une découverte plus grave. Notre évangile omet ût de Simon de Cyrène portant la croix. D'où peut prodans cet écrit cette omission, sinon de ce que Basiixploitait à son profit ce trait des synoptiques et prèit que les Juifs, trompés, avaient crucifié Simon au de' Jésus, qui, pendant ce temps, se moquait d'eux I là ce qui doit prouver que notre évangile a été comaprès Basilide! Nous n'avons à répondre à cela le chose : c'est que si l'on veut décrier la critique, il pas de meilleur moyen que d'user de tels arguments.
e synojpt. Evangelient p. 414.
276 l'origine du quatrième évaugile.
Keim se chargera-t-il de trouver une raison analogue pour tontes les omissions que l'on trouve dans le récit du quatrième évangile? Le trait de Simon de Cyrëne avait déjà été raconté trois fois dans les évangiles qui circulaient dans l'Eglise ; à quoi bon le reproduire dans une quatrième narration qui répondait d'ailleurs à un dessein particulier?
La seconde position essayée par l'école critique se montre donc aussi insoutenable que la premfère, et il ne nous ^ reste plus qu'à examiner la troisième, celle de Keim (1867),^ de Schenkel et sans doute aussi de MM. Renan, Nicolas, etc.^ les premiers temps du 11^ siècle, spécialement les années
110 à 115, comme disait encore Keim, il n'y a pas plo
de sept à huit ans.
éOO'éSO.
Keim (1867) : 440-445; NicolaSy Weizsàckerj Renan^ eic*
Ce sont les Pères apostoliques, Ignace, Polycarpe, Papias, qui nous fournissent les moyens de contrôle, relatifis à cette situation nouvelle. Nous commencerons ici par le plos ancien des trois, pour des raisons qui s'expliqueront d'ellesmêmes.
Ignace, évêque de l'église d'Antioche dès le cours da I*^*" siècle, doit avoir péri, comme martyr, sous Trajan. La tradition unanime, confirmée par le témoignage d'auteurs qui écrivaient à Antioche même, tels que Chrysostome et Evagrius, porte qu'il périt à Rome, dévoré par les bétes féroces auxquelles il fui exposé dans le cirque. C'était alors l'usage d'alimenter depuis la province le cirque de la capi-
D'après on chroniqueur du VIII® siècle S Ignace aurait k AnLîoche même, où il aurait élé condamné à mort empereur. Trajan. Mais il serait bien invraisemblable 'église d'Ântioche, si elle avait eu Tbonneur de conler de ses yeux un pareil martyre^ eût si facilement |ué cette gloire en faveur de Rome. C'est en se rend'Antioche à Rome où l'attendait ce supplice, qu'Ignace it les sept lettres qui nous ont été conservées et peuprétendre à l'authenticité. 11 en existe une récension ifiée, et qui a été augmentée de huit nouvelles lettres. , dans son remarquable ouvrage sur Ignace d'Antion'a pas seulement prouvé, ce qui était généralement s, l'inauthenticité de ces amplifications ainsi que des louvelles lettres ; mais il a mis le doigt sur la tendance ir l'époque auxquelles il faut assigner ces altérations uleuses. Elles sont empreintes de la tendance sémine et proviennent d'un théologien de ce parti, qui, ; le concile de Nicée, désirait se mettre en renom d'orgie et pour atteindre ce but ne craignit pas de prér ses vues sous le couvert du vieil évèque. En un mot, sont très-probablement l'œuvre d'Acacius, le succesd'Eusèbe à Césarée et l'un des représentants les moins râbles du parti sémi-arien. La récension qui ne com- I que les sept lettres, et sous la forme la plus concise, îlle qu'employait Eusèbe. Une récente découverte a i un argument spécieux aux adversaires de leur auicité. Trois de ces sept lettres ont élé retrouvées en e syriaque et sous une forme beaucoup plus brève €. Elles ont été publiées par M. Cureton. Partant du ipe assez naturel en soi que la teneur la plus courte
an Malalas. — Volkmar a naturellement accordé son plein iment à celte donnée.
natius von Àntiochimt 1873.
278 l'origine du quatrième évangile.
est aussi la plus authentique, la critique s'est en général prononcée en faveur de cette édition syriaque, à Texception pourtant des théologiens de l'école de Tubingue qui préfèrent rejeter le tout, lettres grecques, de l'une el l'autre réccnsion, et lettres syriaques, comme complètement inauthentique. Voici leurs raisons : la constitution épiscopale, telle qu'elle apparaît dans ces lettres, est celle d'une époque déjà avancée du 11® siècle, bien postérieure par conséquent à la mort d'Ignace, qui doit avoir eu lieo vers iiO. H en est de même de l'hérésie qui y est fréquemment combattue. Elle suppose l'existence des grands systèmes gnostiques du milieu du 11^ siècle. Ces deux raisons oe sont pas fondées. Car l'épiscopat, tel qu'il est décrit par Ignace, est encore purement paroissial, nullement provincial, et sous cette forme, son existence peut être déjà constatée vers la fin du V^ siècle dans l'Apocalypse, où Vangt de l'église désigne le président du corps presbytéral, en tant que représentant de l'église entière. Dès longtemps ce rôle avait été dans l'église de Jérusalem celui de Jacques, le frère du Seigneur, puis celui de son cousin et successeur Siméon, deux évèques dans le vrai sens qu'Ignace attache à ce titre. Quant à l'hérésie supposée dans les lettres d'Ignace, toutes ses prémisses existent déjà dans le 1*^ siècle, comme nous le montrerons plus tard. Les faux docteurs de Colosses étaient en bonne voie de ce côté-là. Cérinthe, le contemporain de Jean à Ephèse, fit un pas de plus dans la même direction. Les germes du gnosticisme étaient semés à pleines mains en Orient, à la fin de la vie d'Ignace. Les deux raisons alléguées sont donc sans valeur. Ed échange l'originalité incomparable de ces lettres et le caractère complètement inimitable du personnage qui s'y révèle sont des preuves parlantes d'authenticité ; et ce n'est pas sans raison que Rothe envisage comme dépourvus do
ms d'appréciation littéraire ceux qui peuvent les méconait^e^
La vraie question est donc celle du choix entre Tédition yriaque et l'édition grecque employée par Eusèbe. Et c'est urce point que Zahn nous parait avoir jeté une vive lumière. Il a montré que les trois lettres syriaques ne sont que des extraits; que le texte syriaque complet, supposé pv ces extraits, existait réellement au l\^ siècle ; qu'il avait même déjà été traduit en arménien dans le V^. Ces extraits doivent être l'œuvre de quelque moine syrien, vivant entre le Vl« et le VIII^ siècle. Il a omis tout ce qui n'était pas d'oD contenu directement édifiant, par conséquent tous les détails personnels qui sont précisément pour nous la partie la plus intéressante de ces lettres. Les incohérences fréquentes qui frdppent dans ces extraits et qui ne s'expliquent qu'en recourant au texte grec, ne laissent aucun doute sur le procédé dé l'auteur. Dans Tépitre aux Romains (c. A), il parle lui-même des lettres adressées par Ignace à toutes les éylises. Or son recueil n'en contient, outre celle aux Romains, que deux, celle aux Ephésiens et celle à Polycarpe ; et cette dernière ne peut compter parmi les lettres aux églises. La critique a donc le droit d'envisager la récension grecque la plus courte comme le vrai texte, sauf quelques légères interpolations que Zahn a suffisamment signalées. Le passage suivant se trouve du reste dans les deux textes. Rom. c. 7 : € L'eau vive parlant au-dedans de moi me dit: Viens au Père. Je ne prends pas plaisir à la nourriture de la corruption ni aux joies de celte vie ; je veux le pain de Dieu, le pain céleste, le pain de vie qui est la chair de Jésus-Christ. Je veux la boisson de Dieu, son sang Jui est l'amour incorruptible et la vie éternelle. » De pa-
' Anfànge der chrisUichen Kirche, p. 715.
280 l'origine du quatrième évangile.
reilies paroles 8ont certainement une réminiscence de celles de Jésus à la Samaritaine : c L'eau que je te donnerai deviendra au-dedans de toi une source d'eau jaillissante en vie éternelle > (Jean IV], et surtout du discours de Jésus à Capernaiim, après la multiplication des pains : c Je suis le pain de vie descendu du ciel ; ma chair est véritablement une nourriture, mon sang véritablement un breuvage » » (Jean VI). ,
Outre cela, nous lisons dans l'épitre aux Philadelphiens, c. 7 : c L'esprit ne s'égare pas, car il est de Dieu. Il sait d'où il vient et où il va et il condamne les choses cachées.i L'allusion à Jean III, 8 et 20 est incontestable.
Dans la même épitre, Jésus est appelé c la porte du Père (6upa Tou i^aTpoç) par laquelle entrent Abraham, Isaac, Jacob, les prophètes, les apôtres, TEglise » (comp. Jean X, 9).
Dans l'épitre aux Ephcsiens, c. 7 (mais non dans le texte syriaque), Jésus est appelé a Dieu venu en chair (iv cap yevopievo; 6eoç),» et dans celle aux Magnésiens, c. 8, cla Parole éternelle de Dieu (aÙToO >.oyo^ gu^uk). i Riggenbach fait remarquer encore l'insistance avec laquelle l'idée de Vunion (îvoxtk;) est relevée dans l'épitre à Polycarpe c. i et ailleurs, de manière à rappeler indubitablement Jean
Du reste, un fait sufOra : Hilgenfeld, qui place la composition de nos lettres en 166, ne fait aucune difficulté de reconnaître les deux citations de Jean dans Romains c 7 et Philadelpliiens c. 7, et d'ajouter c que la théologie tont entière des lettres d'Ignace repose sur l'évangile de Jean,» de sorte que si, comme nous croyons l'avoir prouvé, ces lettres datent bien de l'an 110, époque de son voys^ i
* La forme syriaque est un peu plus brève : € Je veux le pain de Dieu qui est la chair de Christ, et je veux pour boisson son 9^ qui est l'amour incorruptible. »
LE TEMPS. — iOO-120. 281
6, nous avons dans ces écrits la preuve irréfragable de sience du quatrième évangile dès la fin du I^^ siècle. aothenticité de Tépitre de Polycarpe aux Philippiens iorcément rejetée avec celle des lettres d* Ignace par le de Tubingue ; car elle renferme des passages rclai ces dernières qui, s'ils étaient de la plume de Poly- «y ne pourraient laisser aucun doute sur l'authentide celles-ci. On a essayé d'un moyen-terme. RitschI a )Osé de rejeter ces passages-là en maintenant le reste. » dans ce cas, comment aucun exemplaire de la forme ]itive ne se serait-il conservé dans l'Eglise? Jérôme i apprend que l'épitre de Polycarpe commença à être publiquement dans les églises immédiatement après la t de ce Père. Comment dans ces conditions l'intcrpolaeùt-elie pu se répandre dans les exemplaires dispersés? )lus, comme le fait voir Zahn, privée de son rapport lettres d'Ignace, celle de Polycarpe devient sans objet. t reste plus pour la motiver que rinfidélilé d'un diacre bilippes et de sa femme que Polycarpe recommande à émence de l'église. Eût-il écrit uniquement pour cela? )lycarpe ignore encore ce qui s'est passé à Rome. 11 re, si possible, avoir promptement des nouvelles lace. Sa lettre doit donc avoir suivi d'assez près le pasdu martyr par Smyrne quand il se rendait à Rooie et r par conséquent des années 110 ou 111 . Elle renfernon des citations de l'évangile johannique, mais un runt évident à la première épître : « Car quiconque onfesse pas Jésus-Christ venu en chair, est un antéit > (comp. 1 Jean IV, 3 : « Tout esprit qui ne confesse ésus-Christ venu en chair, n'est pas de Dieu, et c'est là rit de l'antéchrist »). Baur et Zeller n'ont voulu voir là ne coïncidence fortuite. Les deux auteurs auraient cité naxime qui circulait dans l'Eglise sous celte forme de-
282 l'origine du quatrième évangile.
venue technique. Volkmar, à l'exemple de Bretschneider reconnaît un rapport de dépendance entre les deux passa ges; mais c'est l'auteur de l'écrit johannique, le pseudo Jean^ qui copie Polycarpc. Et pourtant il suffit de liredi: lignes des deux écrits pour juger de quel côté est la pria rite. L'écrit de Jean est original de part en part. C'est m style et une forme de pensée qui, en dehors des antres écrits johanniques, n'ont pas leur semblable dans toute h littérature profane ou sacrée, tandis que l'écrit de Polycarpc, tout farci de passages bibliques, ne présente qu'une pûle reproduction du christianisme vulgaire. Vingt fois vous aurez lu Polycarpe ; rien de distinct ne vous resten dans l'esprit. Une fois vous aurez lu Jean; ce type sans pareil restera présent à votre pensée. Et nous devrions regarder comme une saine critique celle qui veut nous persuader que l'écrit de Polycarpe est l'original et celui de Jean l'imitation!
Si donc Polycarpe a employé l'épître de Jean, lui qui avait connu cet apôtre, il en a admis aussi l'origine apostolique; et comme toute la critique reconnaît aujourd'hui qu'il y a identité entre l'auteur de cette épitre et celui du quatrième évangile, la conséquence à tirer relativement ih pensée de Polycarpe sur ce dernier livre n'est pas douteuse.
Mais on fait une objection. Pourquoi, dans ce cas, Poly* carpe ne cite-t-il jamais notre évangile dans cette lettre? Pourquoi, demanderons-nous à notre tour, chaque pasteur, dans chacun de ses sermons, ne cite-t-il pas tous les écrite de ce Nouveau-Testament qu'il a en mains? Polycarpe admettait certainement, aussi bien qu'Irénée, l'Apocalypse. H ne la cite pas non plus. Peut-être, si nous possédioui quelques-unes des autres lettres qu'il avait adressées, d'après Irénée, à diverses églises, la première chose qM nous y découvririons serait une parole empruntée 0
quatrième évangile. L'exemple de la découverte des HomeiKt clémentines par Dresse! doil nous rendre prudents, qqand il s'agit de Vargumentum esilentio.
Mais ce même argument revient avec une double force, i l'occasion de Papias, et menace cette fois de nous accabler tout à fait. Eusèbe, en effet, qui connaissait l'ouvrage de Papias intitulé Explications des paroles du Seigneur (Xdfyifcw xuptaxôv èÇYiyYfereiç), en cinq livres, cite son témoignage sur les évangiles de Matthieu et de Marc et mentionne les citations qu*il puisait dans 1 Jean et 1 Pierre; mais il ne transcrit pas un mot de Papias, relativement à Jean, ce qui suppose que ce Père, ou ne le connaissait pas, c'est-à-dire que le quatrième évangile n'existait pas, ou ne le reconnaissait pas comme apostolique, c'est-à-dire qu'il ne provenait pas de Jean.
Avant tout, rectifions ce qui est inexact dans cet exposé. Eusèbe ne cite nullement un témoignage de Papias sur l'aothenticité de Matthieu et de Marc; car ce fait n'avait pas besoin d'être attesté. Personne n'en doutait au temps de Papias. 11 rapporte seulement quelques renseignements intéressants qui avaient été fournis à Papias, en partie ou en totalité, par un ancien presbytrc — probablement le presbylre Jean — sur certaines circonstances particulières relatives à l'origine de ces deux écrits. Si Eusèbe mentionne en outre les citations de 1 Jean et de 1 Pierre chez Papias, c'est que ces lettres faisaient partie du recueil des épîtres catholiques, qui étaient pour la plupart contestées; et comme il distinguait ces deux épîtres de toutes les autres du même groupe, en leur attribuant la qualité d'Aomo/o- S^mènes (universellement reçues), il tenait à justifier cette distinction en mentionnant l'emploi que faisait Papias fe ces deux écrits. C'est la même raison qui provoque le la part d'Eusèbe une observation analogue sur l'emploi
384 l'origine du quatrième évangile.
que faisait aussi Polycarpe de ces deax lettres. Il se tait au contraire sur remploi des épitres de Paul chez Polycarpe, emploi que nous pouvons pourtant constater nou&memes. Pourquoi ce silence? Simplement parce que Taothenticité de ces lettres n'avait nul besoin d'être constalée. Le silence d'Eusèbe sur l'emploi de notre évangile chez Papias peut donc tout aussi bien signifier que cet écrit était reçu sans contestation, à tel point que sa qualité d'homologoumène n'avait nul besoin d'être constatée par des témoignages positifs.
11 peut être utile d'examiner ici de plus près la manière dont Eusébe s'exprime lui-même sur la méthode qu'il a suivie dans son ouvrage [//. E. IIl, 3^ 3) : < Il veut signaler, dit-il, quels écrivains ecclésiastiques se sont servis des livres contestés, et desquels; puis quelques-unes des choses (tivoc) qui ont été dites sur les écrits du Nouveau Testament universellement reyus, et tout ce qui a été dit (oca) sur ceux qui ne sont pas tels. » A l'égai^d des horaologoumènes il ne visait donc nullement à èive complet. Dans certains cas seulement, lorsqu'il y avait quelque chose de remarquable k citer sur leur compte, il se réservait d'en parler; c'est ainsi qu'il en agit à l'égard de Matthieu et de Marc ; puis pareillement à l'égard de 4 Pierre et de 4 Jean, qu'il importait de mettre à part des autres épitres catholiques. Par rapport aux antilégomènes, au contraire, il se proposait de ne rien omettre. Après une telle explication, son procédé à l'égard des citations de Jean qui pouvaient se trouver chez Papias, conserve-t-il rien de suspect? Ce j qui serait louche, ou même décidément de mauvais aloi, ce serait le silence qu'Eusèbe se serait permis de garder i l'égard d'un fait aussi extraordinaire qu'aurait dû l'être i ses yeux l'absence de toute allusion à l'évangile de Jean chez un écrivain tel que Papias. Il nous serait réellement
impossible d'absoudre Eusèbe du reproche de mauvaise foi, si en face d'un pareil silence il eût pu affirmer en plein, comme il ne cesse de le faire, Thomologouménat absolu du quatrième évangile. Somme toute, il est certainement plus facile d'expliquer le silence d'Eusèbe sur les citations de Jean chez Papias, si elles existaient, que son silence sur l'absence complète de pareilles citations, si elles eussent manqué totalement.
J'ai raisonné jusqu'ici dans la supposition que nous n'avons réellement, dans les courts fragments qui nous restent de Papias, aucune trace de l'emploi du quatrième évangile. Cette supposition est-elle fondée?
Remarquons d'abord cette expression dont se sert Papias : c Les commandements donnés à la foi par le Setgneur et qui nous viennent de la vérité elle-même. > N'y M-il pas dans ce terme : la vérité elle-même, employé comme synonyme de celui-ci : le Seigneur, une trace du langage johannique (t Je suis la vérité,» Jean XIV, 6)? — Leimbach fait ressortir ensuite deux faits remarquables. l^On se rappelle que dans le passage de Papias, où il cnumère ses autorités apostoliques et autres, il nomme deux fois Jean (voir p. 60-61). Eusèbe dit que par la première Je ces deux mentions^ <r Papias veut évidemment désigner ^évangéliste > (aaçwç JYi>.tov tov ria-p^'eT.KTTvfv). Eusèbe pourrait-il s'exprimer de la sorte s'il n'eût trouvé dans récrit <le Papias la preuve certaine qu'il envisageait Jean comme l'auleur d'un évangile ; s'il y eût même trouvé la preuve du Contraire? Non ; dans ce cas, puisqu'il voulait rendre ici l'idée de Papias, il eût certainement dit : l'apôtre, — 2^ On Connaît le passage d'irénée sur l'origine de nos quatre évangiles (.4d^'. Hœr. III, 1, 1). Il suffit^ dit Leimbach, de comparer ce passage avec le témoignage bien connu de Papias sur Matthieu et sur Marc pour se convaincre qu'lré-
286 l'origine du quatrième évangile.
née, dans ce qu'il rapporte sur l'origine de ces deux écrits, ne fait que reproduire ce qu'il avait lu chez Papias. Que conclure de là, sinon que les détails qu'Irénée ajoute immédiatement sur Luc et Jean étaient aussi tirés de la même source ; d'où il résulte que l'évangile de Jean était entre les mains de Papias, aussi bien que ceux de Matthieu et de Marc.
Mais voici le fait essentiel et vraiment décisif. Dans l'énomération des apôtres et des disciples immédiats de Jésus, que nous avons reproduite p. 60, Papias nomme André en tête; puis Pierre, Philippe, Tliotnas; ensuite Jacques, Jean et Matthieu; enfin il indique deux disciples du Seigneur, qui n'étaient pas apôtres, Aristion et le presbytn Jean. Or André est nommé une seule fois dans la narration synoptique; et il est placé à la suite de Pierre (Matth. IV, 18; Marc I, 16); lorsqu'il est mentionné encore une fois dans les catalogues apostoliques (Matth. X , 2 ; Marc 111, 17), il l'est de nouveau après Pierre, et même chez Marc après Jacques et Jean. Or Ion sait que c'est lui au contraire qui, dans le quatrième évangile, joue le rôle principal, comme premier disciple de Jésus, et auquel est due la conversion de Pierre et des autres disciples. Quant à Philippe et Thomas, ils ne paraissent pas même une fois sur la scène dans toute l'histoire synoptique; mais ils jouent, en échange, ainsi qu'André, un rôle saillant dans la na^ ration du quatrième évangile. Comp. pour tous les trois les cas suivants : pour André, outre I, 41, VI, 8 et XII, 23; pour Philippe, I, 44; VI, 5; XII,21 et XIV, 8; pour Thomas, XI, 16; XIV, 5; enfm XX, 24. Et ce sont précisément ces apôtres-là que Papias mentionne de préférence avec Simon-Pierre ! Ce n'est pas tout ; Vordre dans lequel tous ces apôtres sont énumérés chez Papias, n'est pas moins significatif. Les trois premiers apôtres désignés chez lui sont pré-
^sémenl les trois premiers disciples nommément désignés ^ans le récit johannique (ch. I) : André, Pierre, Philippe; ^3t ils le sont justement dans Tordre dans lequel ils apparais- ^sentdans le récit de Jean (v. 41 . 42.44). Voilà ce qui explique 1 ^antéposilion d'André par rapport à Pierre qui nous Trapjiiait tout à Theure; car elle est contraire à tous les précé- «Jents ofiTerts par les synoptiques. Après ces trois apôtres, 'Papias en indique deux que notre évangile, il esterai, ne w^omme pas, par une raison toute particulière, Jacques et J can, mais qui sont néanmoins indiqués dans le récit, Tun oomme le disciple que Jésus aitnait; l'autre, I, 41 (voir l*eiégèse) et peut-être XVIII, 15; tous deux en tous cas XXI, 2, sous le nom des fils de Zébédée. On se demande seulement pourquoi Jean est placé par Papias après Jacques. C'est peut-être afin de le rapprocher de Matthieu, aiiec qui il a en commun le titre d'évangéliste. D'entre tous ces personnages, Matthieu est le seul qui ne soit pas nommé dans le quatrième évangile. C'est probablement la mention de Jean qui occasionne celle de l'auteur du premier évangile. Jean est naturellement placé le premier des deux, <^n)tne étant spécialement l'évangéliste des églises d'Asie. £ofin paraissent à la fin de la liste deux disciples qui n'avaient point appartenu au cercle des Douze, Aristion et le presbytre Jean. Papias les désigne comme les disciples du c Seigneur (oî toO xupiou piaOriTai). Or le quatrième évangile inenlionne précisément dans la scène finale (ch. XXI), rfcujp autres d'entre ses disciples {iXkoi, ex tûv (jLaôr,Tô)v a^ToD * ! i'jo). Après toutes les coïncidences que nous venons de si- ;i gnaler, n'y a-l-il pas toute raison de penser que ces deux i^A personnages désignés Jean XXI ne sont autres que cet ;;gv. Xrislion et ce presbytre Jean qui terminent aussi l'énumé- ^' nilion de Papias? Mais, quoi qu'il en soit de cette dernière ^:> supposition, un fait parait constaté : c'est que l'intuition
288 l'origine du quatrième évangile.
que possédait Papias de l'histoire évangélique s'élail formée sous l'influence du récit johannique beaucoup plulôt que sous celle des narrations synoptiques ^ Et l'on prétendrait encore que Papias n'a pas connu ou reconnu le quatrième évangile !
Irénée mentionne une explication que donnaient les presbytres d'Asie-Mineure (au nombre desquels Papias occupait pour lui l'une des premières places) de cette parole du quatrième évangile : c II y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père*. » Ce fait démontre que notre évangile était connu et employé dans les cercles où vivait Papias. Enfin il ressort d'un autre passage d'Irénée (11,33) que ces mêmes presbytres racontaient, comme le tenant de la bouche de Jean, que Jésus avait atteint l'âge de 40 à 50 ans. C'est là une erreur évidente, qui ne s'explique que par un malentendu résultant de cette parole des Juifs dans notre évangile (VII, 57) : a. Tu n'as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ! > Comment après cela concevoir le inoin* dre soupçon relativement à la position que prenait Papias à l'égard des écrits johanniqucs? Et si l'on pouvait douter encore, un fait achèverait de nous convaincre. C'est l'asage, bien constaté par Eusèbe, que faisait Papias de la premite épître de Jean'. — Nous croyons avoir démontré (p. 59 el 60), et plusieurs d'entre nos adversaires habituels, Scholtea, Hilgenfeld, Keim, paraissent être d'accord avec noossor ce point, que Papias doit avoir composé son œuvre de 100-
^ C'est à M. Sleitz que Ton doit d'avoir signalé le premier la r^ lation entre rénumération de Papias et la narration johannique.
• Irénée, Àdv. Hœr., V, 36. Roulh, Reliquiœ sacrœ I, p. 12.
' Comment Hilgenfeld peut-il, en face de pareils faits, foire 4t Papias le représentant d'un canon primitif judéo-chrétien etiili' paulinien, en opposition à Mnrcion, le représentant d'un cêH^ paulinien (^der Kanon, p. 18-21)? Ce n*est plus là de Thistoin; c*est de la fantaisie.
no. Car au moment où il écrivait sa préface, Arislîon et Jean le presbytre vivaient encore *. Si donc notre évangile a exercé sur lui Tiniluence que nous avons constatée, il devait nécessairement exister avant le commencement du II* siècle.
Une conclusion analogue ressortirait de récrit intitulé : Les Testaments des Douze Pairiarches, si sa date était certaine. 11 est en tout cas antérieur à la seconde destruction de Jérusalem, en 135; car les prophéties mises dans la bouche des douze fils de Jacob ne font nulle part mention de cet événement, et cependant l'auteur, un judéochrétien sympathique à Paul, fait raconter à Benjamin toute l'histoire de Christ, son rejet par le peuple juif et la première destruction de Jérusalem. Sous cette forme pscudépigraphique qu'il a adoptée, il cherche à gagner ses compatriotes à la foi chrétienne. Dans cet écrit, le Messie est désigné par les expressions de lumière du mondes de Sauveur, de Fils unique, d'agneau de Dieu, de Dieu venu e» chair. Il est parlé de V Esprit qui rend témoignage à la vériléy d'une source qui jaillit pour la vie de toute chair, etc.; autant d'expressions puisées dans révangile johanniqne. Si l'écrit date, comme l'admettent la plupart des interprèles (Dorner, Vorstmann, M. Vernes lui-même), de la fin du l«rou du commencement du II® siècle, nous avons là une nouvelle preuve de la présence cl de rinfluence du quatrième évangile à cette époque.
Reste un dernier témoignage qui est comme la Iransi- ^on entre les données externes et les critères internes.
* Ou oppose Volkmar h la prouve donnée? Le tilre d'évêque porlé
Par Papins, qui serait Tindice d'un temps plus avancé. Mais comp.
**fînge de réglise, Apoc. 1,20, H, 1, etc. Et Jacques et Siméon de
''ërusalem. ne portent-ils pas le titre d'évôques? Les fera-t-on
descendre pour cela en 165?
V Vol. 19
â90 l'origine du quatrième évangile.
C'csl I'appendige chapitre xxi^ en particulier les deux versets qui le terminent. Ce chapitre, sans faire proprement partie de Tévangile, qui est certainement terminé par te passage XX, 30 et 31 , n'en est pas moins rattaché à tout récrit par les liens les plus étroits. Le style est si semblable à celui du reste de l'ouvrage qu'on ne peut attribuer ce récit qu'à l'auteur lui-même ou à l'une des personnes qui lui avaient souvent entendu raconter de vive voix les scènes ici décrites. Les interpolations postérieures, telles que celles des chapitres V ou Vlll, ne manquent pas de se trahir, d'un côté par leur omission dans un certain nombre de documents, traductions ou manuscrits, de l'autre par certaines différences internes de fond et de forme. Cet appendice, au contraire, ne manque dans aucun document; aucun des Pères ne mentionne son absence dans les ntanuscrits contemporains ou plus anciens. Il doit donc avoir accompagné l'évangile dès son apparition, et la date de sa composition doit, par conséquent, coïncider à peu près avec celle de la composition de l'évangile lui-même. Ce fragment date selon Keim de la fin du II® siècle; selon Krenkel, de l'an 180. Mais quel intérêt eût-on pu prendre, à cette époque, à la question traitée dans la seconde partie de ce chapitre, celle du sens à donner à cette parole de Jésus: cSi je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne...! C'était vers la fln de la vie de l'apôtre ou iromédia* tement après sa mort que le sens de cette parole pouvait devenir pour l'Eglise un sujet de préoccupation et de discussion. Kn voyant le vieil apôtre s'aiTaiblir on se demandait naturellement : Qu'arrivera-t-il, et que lui a, en réalité, annoncé le Seigneur? — Ou bien il avait déjà rendu lede^ nier soupir, et l'on se demandait : Comment cette mort estelle compatible avec la promesse que Jésus lui a faite? C'était là le moment où il importait de faire connaître i
Eiglise 1 teneur exacte de celle parole mystérieuse dont losieors, dans l'entourage de Jean, avaient enlendu parr. Et si Ton y pense bien, on comprendra que personne Ds que Jean lui-même ne devait tenir à ce qu'elle fût reodoite sous sa vraie forme, afm qu'elle ne devint pour cuo de ses frères un sujet de scandale. Ce chapitre porte ne sa date en lui-même : peu avant ou peu après la Dit de Jean. Nous ne pouvons en attribuer la rédaction l'à ceux enlre les mains desquels l'évangile avait été déisé par l'auteur et qui , probablement à sa demande, le mplétèrent ainsi au moment de la publication. Les deux miers versets du chapitre s'expliquent dans cette supttilion de la manière la plus naturelle. Les dépositaires ! l'écrit, rédacteurs du dernier chapitre, déclarent dans s V. 24 et 25 (c nous savons » v. 24) que c le disciple que sus aimait > est celui qui leur a raconté toutes ces chos et qui les a rédigées lui-même. Leurs expressions ' Hinent même à entendre qu'il les raconte encore à cette mre; et la différence entre le verbe présent : qui rend moignage, et le verbe passé : qui les a écrites, ne s'exique naturellement que si ces deux versets ont été rédigés ajoutés entre le moment où l'apôtre avait achevé la imposition de l'évangile et celui où a pris fin son téoignage oral, c'est-à-dire l'instant de sa mort. Les signaires ajoutent quils savent que son témoignage est vcrique. Ou bien ils avaient eux-mêmes été les témoins du inistére du Seigneur et pouvaient contrôler et attester la rite du récit; ou bien c'est la connaissance personnelle l'ils ont de l'auteur et de son caraclcre qui ne saurait irlaisser aucun doute sur sa véracité. Cette seconde explilion est évidemment la plus vraisemblable. On pourrait >liquer la première, peut-être, au personnage qui seul le encore au v. 25 : (« et je pense.,, »). Mais cela n'est
â9â L^ORIGINE Dtl Ût)ATRlÈME ÉVANGILE.
pas nécessaire. Et l'on peul admettre qu'il ne se distingue des autres que parce que c'est lui qui tient la plume en leur nom.
Quoi qu'il en soit, voilà un témoignage qui émane de ceux-là mêmes qui ont entouré et connu l'auteur à la fin de sa carrière. Ou bien ne serait-ce qu'une fraude, soit do pseudo-Jean lui-même, qui ne rougirait pas de s'administrer cette attestation, comme émanant d'une nnain étrangère, soit de quelqu'un de ses afTidés qui se prêterait i cette lionteuse supercherie? Dans les deux cas, un cumul de Tourberie qui reste sans précédents, comme je le crois, et sans imitation dans la littérature profane elle-même. Voilà l'extrémité à laquelle se trouve poussée la critique qui place la composition de notre évangile à un moment quelconque postérieur à la mort de Jean, fût-ce même au commencement du 1I« siècle K
Ajoutons que si le quatrième évangile n'avait été composé qu'après la mort de Tapôtre, 10 à 20 années seulement après cet événement, il n'eût pu se répandre dans ces contrées de l'Asie-Mineure sans que les presbytres qui avaient entouré l'apôtre, l'école de Jean, comme l'on dit, n'eussent soulevé des doutes et fait entendre quelque protestation. Polycarpe était là, qui s'était nourri des vrais récits de Jean, qui les reproduisait devant le peuple dans des récits publics, comme Irénée le rappelle à Florinus (voirp.53) qui avait assisté comme lui à ces enseignements. Or l'on sait avec quel soin jaloux Polycarpe veillait au maintien des saines traditions, et quelle horreur il éprouvait pour les
^ Nous n*avoDs parlé daos cette revue oi de la Lettre faassemeit attribuée à Barnabas, in du Pasteur d*llerinas, ni des citations qo^ Ton rencontre chez les gnostiques nommés Ophites. On compreoi que ce n'est pas par oubli, mais parce que nous ne trouvons rin do décisif dans ces écrits.
ooDveaulés gnostiques. Comment n'eût-il pas élevé la voix qaaud, dix à vingt ans après la mort de Tapôtre qu'il avait inlifflément connu, il eût vu paraître un écrit qu'on lui attribuait, dont l'apôtre ne lui avait jamais parlé et qui portait un cachet absolument différent de celui des narrations qu'il avait entendu sortir de sa bouche, aussi bien que de celles des évangiles synoptiques? On comprend que Keim se soit vu réduit, en face de ces montagnes accumulées sur son chemin, à recourir à un moyen désespéré de rouvrir la voie, celui de nier, coûte que coûte, le séjour de l'apôtre en Asie-Mineure. Qu'on reconnaisse du moins qu'avec de pareils procédés, il n'y a plus d'histoire.
Et ce qui le prouve, c'est qu'avec toutes les hypothèses qui placent la composition du quatrième évangile au 11^ siède, il ne reste plus qu'à Taire de toute la littérature de ce siècle une immense hécatombe. Car elle s'élève tout entière en témoignage contre cette supposition anti-historique. Outre la lettre de Clément Romain, déjà immolée, lettres fignace, inauthentiques ; lettre de Polycarpe, inauthentique; lettre d'irénée à Florinus, inaulhentique. Ce n'estpas tout; remontons au Nouveau Testament : épitre de Jean, inaulhentique; Apocalypse, inauthenlique ; 1"^® de Pierre, inauthentique (nous ne parlons pas des autres cpitres catholiques dont le compte est fait depuis longtemps); épître tnx Hébreux, inauthentique ; épitres pastorales, inaulheniques; épitres aux Ëphésiens et aux Colossiens, inautheniques! Il parait qu'à cette époque-là tous les hommes apables d'écrire quelque chose de durable étaient des îussaires, et que tous les honnêtes écrivains n ont su omposer que des livres destinés à tomber dans l'oubli ! 11 ne nous reste plus à étudier que la quatrième position )ssible, celle que la tradition tout entière assigne à la imposition de notre évangile : les dernières dizaines d'anes du I*^*" siècle, la lin de la vie de Jean,
80'W0. — Les Itères.
Celte date ressort de celle parole d'iRÉNÉE : c Ensuite [après la composition des trois autres évangiles] Jean, le disciple du Seigneur, celui qui avait aussi reposé sur soo sein, publia à son tour l'évangile, lorsqu'il demeurait à Ephèse en Asie '; car, ajoute ce Père (II, 2i2), il est demeuré avec eux [les presbytres d'Asie] jusqu'au temps de Trajaa.i Clément d'Alexandrie disait également, dans ses Hypùiij' poses, dans un passage conservé par Eusèbe (VI, U)\ c Jean, le dernier, remarquant que les choses extérieures étaient racontées dans les évangiles , composa un évangile spirituel. :» D'après Epipuane (Hœr. LI, 12), Jean était âgé de 90 ans, lorsqu'il composa cet écrit. Toutes ces données nous conduisent donc a la date indiquée.
Lange et Witlichen croient devoir en admettre une beaucoup plus ancienne. Ces mots de notre évangile (V, 3): d II y a (fiGTi) à Jérusalem, près de la porte des Brebis, uo étang appelé en hébreu Béthesda, > prouvent, d'après k premier, que Jérusalem subsistait encore au moment où l'auteur écrivait. Notre évangile serait donc antérieur i l'an 70. Mais on peut opposer à ce verbe au présent d'au* très verbes au passé qui, avec le même droit, prouveraient le contraire. Ainsi XVIII, 1 : « Il alla de l'autre coté di Cédron, où était (;h) un jardin; » XIX, 41 : € Il y avai {h) dans le lieu où il fut crucifié un jardin; t et particaliéremenl XI, 18: c OrBéthanie était (h) près de Jérusalem. i
» Adv, Bœr., III, l.
i!o réalité ces deux classes de passages ne prouvent rien ; ar, indépendamment de la possibilité que l'étang de éthesda subsistât encore après la ruine de Jérusalem, le résent est^ dans le premier passage, peut être inspiré à tuteur par la vivacité avec laquelle il se replace au milieu la scène racontée ; et le passé était, dans les autres pas- ^, peut provenir de l'intervalle considérable qui sépare moment où il écrit de celui où la chose se passait. D'après Wittichen, l'apôtre n'a jamais été en Asie. 11 rait écrit en Syrie, entre 70 et 80, en opposition à des séniens devenus chrétiens. Mais cette date, ainsi que la écédente, échoue contre le fait bien certain— nous l'avons connu — de la dissémination dans les églises de nos trois angiles synoptiques, qui a dû précéder la composition du latrième évangile. Il faut donc dire avec Weizsâcker (p. )9) : <L D'un côté, l'emploi le plus ancien de notre évanle que nous puissions constater prouve que sa composim n'est pas postérieure à la fin du I®^ siècle, et, de l'au- I, sa relation avec les synoptiques ne permet pas de lui nner une date beaucoup plus ancienne que celle-là. » Deux traits s'accordent encore avec celte date. Le preer est l'emploi que fait l'auteur du terme : les Juifs, Dame synonyme de celui d'adversaires de l'Evangile. Une le expression suppose la rupture entre l'Eglise et la Sy- ^ogue, ainsi que la consommation du jugement de Dieu r Israël, par la ruine de Jérusalem. Le second trait est lins aisé à discerner : c'est la tendance polémique latente i parait avoir inspiré le prologue. Keim a relevé avec raiicet indice. « Il est certain, dit-il, que l'évangile défend is forme affirmative la même vérité que défend Tépître 8 forme négative» (p. 141). Comment croire en efiet que aéme auteur, écrivant dans son évangile ces mots : € La oie a été faite chair, > et dans son épilre ceux-ci :
296 l'origine du quatrième évangile.
« Toul esprit qui ne confesse pas Jésus-Christ venu ch«iir, n'est point de Dieu; c'est l'esprit de l'antéchris (IV, 3), n'ait pas eu en vue dans ces deux paroles la né tion de la même vérité enseignée sous ces deux formesl tort de Keim est seulement d'exploiter cet indice pour montrer par ce moyen une date beaucoup plus récc que la fin du l^*" siècle. Pourquoi Jean n'aurait-il pas écrire de la sorte déjà dans le cours des vingt demie années du I^^ siècle? Ne connaissons-nous pas les rapp< des Pères sur la doctrine enseignée à cette époque par rintbe? Cet hérétique prétendait* que Jésus avait été si plemcnt un Juif pieux; mais que le vrai Christ était un ( céleste qui était venu s'unir à lui au baptême et qui p tard était remonté dans le ciel avant la Passion. C'était { sa lumière et par sa force que Jésus avait enseigné de hautes vérités et fait de si grands miracles. Keim adi avec nous que cette doctrine est bien le vrai point de ni visé par l'auteur de la première épître. Seulement il pi Cérinthe de lUO à 120, après la mort de Tapôtre. Mais trait positif rapporté par Polycarpe(v. p. 70), sur larelal entre Jean et Cérinthe, fait de ce dernier le contempoi de l'apotre. De plus, la secte des Ophites, que Baur rec nait lui-même avoir été la forme la plus ancienne du gi ticisme*, doit dater déjà des derniers temps du l«'siè car les trois grands systèmes de Basilide, de Valentin el Marcion, dans la première partie du II®, n'ont été que c formes plus développées :» de cette spéculation. Les éc johanniquesontdoncpu l'avoir en vue sans que cette relil polémique, explicite ou implicite , conduise à les placer
* Irénée, III. 11.
* « Les plus anciennes sectes gnostiques sont sans contredit les qui ne tirent pas leur nom d'un fondateur déterminé. Telsi les Ophilos. » [Dan Chr. und die chr. K. der S ersUn Jahrk p.l
ll'siède. Par nos écrits sacrés eux-mêmes nous pouvons consulter l'existence de la gnose au l^^ siècle. Dans l'Apocalypse (II, 24), certains docteurs à Tbyatire sont désignés comme c ayant connu les profondeurs de Satan, ainsi qu'ils disent eux-mêmes. » N'est-ce pas là évidemment la préleolion gnostique à pénétrer les abîmes du mal pour les éclairer par le flambeau d'une spéculation capable de faire rcnlrer le péché dans l'ordre général et nécessaire de l'univers? Qu'est-ce que cela, sinon les commencements du gnosticisme? Nous plaçons la composition de l'Apocalypse vers 95; mais pour nos adversaires critiques, qui la placent en l'an 68, ce fait est bien plus décisif encore.
L'épitre aux Colossiens et les épitres pastorales démontrcDl également, pour ceux qui en admettent l'authenticité, l'existence d'une gnose judéo-chrétienne assez développée, quelques années avant la mort de saint Paul^ vers 6â. Mais ce sont surtout les épitres aux Corinthiens (sur l'authenticité desquelles tout le monde est d'accord] qui ooas forcent à faire remonter jusqu'aux temps du ministère de Paul les tentatives gnostiques. Saint Paul nous parle 1 Cor. Xll, 3 d'inspirés, qui, dans les assemblées chrétiennes, osaient prononcer des paroles telles que celle-ci : ^ Jésus maudit!^ Aussi, XVI, 2, leur renvoie-t-il celte malédiction : c Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur Jésus- Christ, qu'il soit maudit! > Maudire Jésus dans un culte chrétien, c'est un acte qui n'est possible qu'à une condi- ^on, celle de séparer cet homme, ce Juif Jésus, du vrai Clirist, de l'être céleste qui seul mérite réellement ce titre. S'il en était ainsi, nous devons attribuer au parti qui à Corinlhe disait : t Et moi, je suis de Christ j> (1, 12), un tout autre caractère que celui qu'on lui a attribué jusqu'ici. Il ne s'agissait pas seulement dans cette formule d'opposer Christ à ses apôtres; l'opposition était entre
Christ cl Jésus lui-même, et telle que nous la trouvons pos tivement enseignée par Cérinthe. Et il ne faut nuUemei mépriser par conséquent le renseignement d'Epipbane qi dit que la première lettre aux Corinthiens a été écrite cotU\ Cérinthe. On comprend parfaitement comment de cepoii de vue résultait logiquement l'inutilité totale de la résurrei tion de Jésus et la négation de ce fait par un tel parti (1 Goi XV). Ce qui achèvera de prouver l'importance capitale A cette tendance qui faisait alors en Grèce sa première appa rition, ce sont ces paroles de Tapôtre 2 Cor. XI, 3 et 4: c Je crains que, comme le serpent séduisit Eve par sa ruse, vos esprits ne se laissent corrompre en se détournant delà simplicitéquiesten Christ; car, si le nouveau-venu vous annonce un autre Jésus que nous ne vous avons pas annoncé, ou que vous receviez un autre esprit que vous n'aviei point reçu, ou un autre Evangile que vous n'aviez point embrassé, vous le supporterez fort bien. > On pense ordinairement que cet autre Jésus apporté à Corinthe par le nouveau-venu est le Jésus judaïsant enfermé dans les formes légales. Il en était ainsi chez les Galates, mais nonpios à Corinlhe. N'est-il pas fait mention ici d'un esprit difBrent de celui que les Corinthiens ont reçu par l'organe de Paul? H s'agit donc d'un souffle, d'une inspiration, d'un enthousiasme, d'une puissance qui entraine : ce ne peut être que cet esprit impur (1 Cor. Xll)qui blasphémait en disant : < Jésus maudit ! d C'est ici par conséquent une forme d'hérésie qui dépasse de beaucoup l'Evangile judaïsant; c'est déjà un Jésus taillé sur le patron gnostique. Ces choses se passaient en 57 ou 58; qui dira que la polémique explicite de la 1^^ de Jean et la polémique latente di quatrième évangile ne soient pas en place entre 80 et 9W Lorsque l'on s'arrête avec calme en face de toutes hl opinions qui placent la composition de notre évangile ao
11^ siècle, oa est frappé du nombre el de la diversité des ressorts qu'elles sont obligées de roetti^e en jeu pour expliquer cet écrit. Ici il s'agit de traduire en idées chrétiemies les Eons de Valentin, là de corriger le dtton làm de Marcîon, ici de s'approprier le Verbe de Justin, là d'attribuer au Paraclet de Monlan une portée plus élevée et plus générale, ici de déjudaïser déflnitivement la Pàque, là de catholiciser enfin l'Eglise. Quelle divei*silé de luotifs! Quelle multiplicité de buts! Quelle complication de looyens, souvent téméraires et moralement inexcusables, parfois contradictoires, toujours alambiqués et artificiels ! Comme tout s'éclaircit, au contraire, si l'on reconnaît que cet évangile, au lieu d'être le fruit de toutes ces tendances hétérogènes, est le sol commun sur lequel elles ont pris naissance, et d'où elles ont divergé en tous sens, par Texagération de l'un des éléments de la vérité qu'elles y avaient poisé et auquel elles s'étaient attachées chacune d'une ma- Qiére exclusive. Comme cette explication répond mieux à la majesté simple et grave de ce récit et à la sainte limpidité de ces pages! Si tous les écrivains du II® siècle, ïllgnaee à Justin^ et de Justin à Athénagore, ont vécu et écrit prosternés aux pieds du Verbe fait chair, c'est qu'une parole apostolique était là, livrant incessamment ce thème
insondable au cœur des croyants, à la méditation des penseurs. Si les gnostiques se sont efforcés de créer un système capable de faire rentrer l'histoire de Jésus dans le développement de l'humanité, de l'univers, de la divinité -Ile-même, c'est que cette parole apostolique avait ouvert ^ la pensée chrétienne cet horizon immense et nouveau, en "évélant dans lauteur de la rédemption le Verbe créateur oi-méme et en donnant ainsi à l'apparition du Christ toute a portée humanitaire et cosmique. Tout le travail intelleclei et religieux du II® siècle, en Asie-Mineure surtout, se
î)00 l'origine du quatrième évangile.
présente à l'historien qui contemple les faits avec calme e sans intérêts dogmatiques ou critiques, comme l'élabora tion réfléchie des matériaux légués par le I^ siècle au 11' dans l'écrit même dont nous nous occupons ; ce fait imposant est peut-être le témoin le plus éloquent de sa véritable date.
Enfin toute cette littérature du Il<^ siècle el même do 1*^ dont la critique est forcée, pour soutenir ses assertions, de décréter impitoyablement rinauthenticité, n* élèvc-t-elle pas la voix contre de semblables procédés? Ne crie-t-elle pas que l'on ne veut autre chose que balayer l'histoire réelle pour faire place à une histoire fictive, fabriquée au gré de vues critiques et dogmatiques a priori? Ne réclanie-t-elle pas justice devant le tribunal d'une vraie et impartiale science; n'en appelle-t-elle pas à PhiUpiieà jeûnf Nous avons enregistré déjà bien des rétractations individuelles significatives au sujet de cet évangile. Nouseo attendons une collective et grandiose, quand la critique, aujourd'hui comme enivrée de l'acquisition de sa pleine autonomie, aura retrouvé son sang-froid.
L'auteur.
Nous abordons dans ce chapitre la question centrale et assurément la plus importante. Car c'est en vain que l'oû cherche à nous persuader que notre évangile reste ce qu'il est, quel que soit son auteur, c Sa beauté, sa vertu éfr fiante, sa sainteté, le ton suave de plusieurs passages, dî* gnes d'être sortis de la bouche de Jésus..., loul cela, pré*