L*AUTEUR. — INDICES INTERNES
d*indiscutables oracles; c'étaient des etpY][Jtiva^ des : il est dit. Plusieurs faisaient même violence aux textes pour les aliégoriser et s'efforçaient d'en tirer des conceptions qui juraient avec celles de l'évangile. Un écrit qui se serait produit au sein de la grande Eglise (expression de Celse) après que tous ces rameaux en étaient déjà séparés, les eût-il pénétrés de sa sève? Et d'autre part, s'il eût été l'œuvre de quelqu'une de ces sectes déjà détachées, fût-il parvenu à établir son autorité sur toutes les autres sectes et sur l'Eglise elle-même? L'histoire ne s'explique qu'en admettant que notre évangile appartenait à ce patrimoine
commun, à cet héritage apostolique qui précéda la rupture
des sectes avec l'Eglise.
Nous passons à l'audition du second témoin, FEvangile lui-même. Qu'apprenons-nous de lui sur son auteur?
Voici ce qu'écrivait Credner, avant qu'il eût approché ses
lèvres de la coupe de Tubingue^ c Si nous n'avions aucune
donnée historique sur l'auteur du quatrième évangile, nous
n'en serions pas moins conduits à un résultat positif par
les données que fournit le livre lui-même. La nature de
la langue, la fraîcheur et la vivacité dramatique du récit,
l'exactitude et la précision des indications, la manière par-
liculiére en laquelle sont mentionnés le précurseur et les
fils de Zébéjlée, Tamour, la tendresse ardente de Fauteur
pour la personne de Jésus, le charme irrésistible répandu
Sur l'histoire évangélique présentée à ce point de vue
'déal, les réflexions philosophiques par lesquelles com-
Oience cet évangile, tout cela nous conduit au résultat sui-
» Einleitung, § 93.
308 l'origine du quatrième évangile.
vant : l'auteur de cet écrit ne peut être qu'un homme n en Palestine, qu un témoin oculaire du ministère de Jésni qu'un apôtre, que Tapôtre bien-aimé, ne peut être que c Jean que Jésus avait enchaîné k sa personne par le charm céleste de son enseignement, ce Jean qui avait reposé m son sein, qui s'était tenu près de la croix, et qui, pendan son séjour dans une ville comme Ephèse, non seulemeo s'était senti attiré par la spéculation philosophique, mai: encore s'était mis en état de tenir sa place au milieu d( ces Grecs distingués par leur culture littéraire. > Suivoiv la marche de cette argumentation ; et, partant de la périphérie, rapprochons-nous par degrés du centre.
L'auteur est /wt/ d'origine. C'est ce que prouve son styk qui, comme nous l'avons vu (p. 230 et s.), possède les particn larités Ibs plus intimes du langage hébraïque^ lorsmémeqoe proprement il vHkébralse point. C'est ce que prouvent les témoignages messianiques qu'il met dans la bouche de Jésus, et qui ont tous leur point de départ dans quelqu'un des faits ou des types théocratiques (p. 210). Sa conscience religieuse est si profondément juive, que l'une des idées dominantes de son exposition est, comme le dit Wei^ sâcker, le rejet de Jésus par la nation juive et l'explicatioa de ce fait. Le point de départ de cette histoire de Jésus est la reconnaissance de son titre de Christ par les premiers disciples. C'est cette qualité de Messie qui est constamment en question dans ses discussions avec les Juifs; et quoique, dans la conclusion (XX, 30 et 31), ce litre soif éclipsé par le titre supérieur de Fils de Dieu, même alors cependant il n'est point négligé. Un Juif seul qoi, dans le milieu étranger où il vivxiit, avait conservé t Thi* rilage de sa jeunesse» (VVeizsâcker), pouvait raconter A' cette manière.
Ce Juif est d'origine palestinienne. C'est ce que no»
l'auteur. — UN JUIF PALESTINIEN. 309
M par la connaissance exacte des coutumes, des nées, des localités palestiniennes, dont il fait preuve l son écrit. C'est ce qui ressort plus spécialement inaissance de la langue hébraïque, presque entiétrangére au)u Juifs domiciliés au dehors. M. Renan justice à remploi de tous les noms hébreux, tels esda^ Enoiïy Cédron, et à la traduction du nom de \um\l). Quant aux corrections de la traduction des près le texte hébraïque, dans les quelques cita- 'Ancien Testament que présente notre évangile, as tout à fait aisé d'arriver à un résultat certain. > it il me parait que lorsque XIl, 40 l'auteur cite r 10, en attribuant le fait de l'aveuglement des prophète ou à Dieu, exactement comme Esaïe euglé leurs yeux >), tandis que les LXX l'attripeuple lui-même (c Leur cœur a été endurci, ils i leurs yeux »), la probabilité est en faveur de lirect du texte hébreu par l'évangéliste. Il en est i dans la citation de Zacharie XII, 10, qui se X, 37 : € Ils regarderont à celui qu'ils ont percé; » tion aussi est conforme au texte hébreu et diffère snt du sens donné par les LXX. On objecte que îite peut-être d'après Apoc. l, 7, où cette prot également rappelée. Mais elle l'est ici avec ifications; il n'est donc pas probable que ce soit *ce de cette forme plus brève et parfaitement cal- !e texte hébreu, que nous trouvons dans l'évan-
' palestinien a été témoin et témoin croyant du
« observations de Mangold (3* éd. de V Introduction de Jll). C*est à bon droit que ce critique récuse la nécessité li du texte hébreu pour la citation de Psaume XLl, 10 XIIL 18.
310 l'origine du quatrième évangile.
ministère de Jésus. C'est ce qui résulte du caractère autobiographique que nous avons constaté d'un bout à l'autre de sa narration, qui en détermine tout spécialement le point de départ et le terme et qui seul a pu décider de ce choix de faits et de discours que nous y avons i^econnu. C'est ce qui ressort plus incontestablement encore de [i première épîtrc (1, 1-4) où l'auteur se déclare lui-même témoin par tousses sens (yeux, oreilles, mains) de l'apparition de Christ, et s'oppose comme tel à tous les croyants qui ne parviennent à la jouissance de ce don divin que par l'intermédiaire de son témoignage et de celui des autres témoins, tels que lui : c Ce que nous avons vu, entendu, looché de nos mains ...., nous vous l'annonçons, afin que vous y participiez avec nous. >
Ce témoin, ce croyant, est un apôtre, il nous introduit dans le cercle intime des Douze comme ne le font point les récits synoptiques. Il nous initie aux relations particulières que Jésus soutenait avec chacun d'eux et aime en particulier à rappeler les paroles marquantes dans lesquelles se trahissaient leur caractère ou leurs pensées secrètes; par exemple, les premiers entretiens de Jésus avec André et son compagnon anonyme , puis avec Simon et avec Philippe; la parole de Philippe à Nathanaël; rentrelienda ce dernier avec Jésus et son cri d*adoration, I, 3S-50; l'entretien de Jésus avec les apôtres revenant de Sichem, iV» 31-38; sa question pleine d'aménité à Philippe, et la franche et naïve réponse de celui-ci, VI, 5-7; l'intervendoi d'André, v. 8-9 ; Tavertissement sévère donné à Judas, i h fin de ce même chapitre, v. 70 ; la question naïve des disciples à l'occasion de Taveugle-né, IX, 2; le cri de dévouement, mais en même temps d'incrédulité, de Thomas, XI, i6;li. médiation d'André et de Philippe à Toccasion de la demande des Grecs, XII, 21-22 ; les rôles caractéristiques des
l'auteur. — UN TÉMOIN ET UN APOTRE. 311
différents apôtres dans la dernière soirée (Pierre XIll, 6-9 ; Jean v. 23-25; Judas v. 27. 30 ; Thomas XIV, 5 ; Philippe, v. 8; Jude, v. 22); la ferme conviction h laquelle ils parviennent tous, XYI, 17-18 et 29-30 ; le rôle de Tun d'eux comme introducteur de Pierre chez le souverain sacrificateur, KVUI, 16; la différence entre Pierre et son compagnon dus leur visite au tombeau, XX, 3-8 ; enfin, l'exclamation incrédule de Thomas, puis ce cri d'adoration par lequel il laisse soudain derrière lui tous ceux qui Tavaient demcé jusqu'alors, XX, 28. En face de pareils détails, il bat bien le reconnaître : Ou bien nous avons à faire à un Inrdi charlatan, qui se fait un jeu de la personne et du canctére des acteurs les plus connus du drame évangélique et se croit permis de les mettre en scène à sa fantaisie; on bien, si cette supposition est moralement impossible, BOUS possédons ici le récit d'un des plus proches témoins de œsscènes, initié aux plus délicates nuances de la relation de ses condisciples avec le Seigneur et à tout ce qui se passait de plus intime dans le cercle apostolique. Weitzel a fait remarquer < que l'auteur désigne les disciples, non par le nom sous lequel ils étaient connus dans l'Eglise^ d'après les catalogues apostoliques, mais par celui qu'ils portaient entre amis (Nalhanaël, par ex., ch. I et XXI, au lieu de Bar- Aélemy), et qu'il écrit ainsi, comme s'il ne lui venait pas ù b pensée que tous ces personnages pussent être plus étrangers à d'autres qu'à lui. Remarquons encore ce nom grec le Dûlyme (jumeau ; traduction du nom de Thomas) qui st rappelé trois fois (XI, 16; XX, 24 et XXI, 2), comme 'il s'agissait d'une réminiscence personnelle, très-chère au Qeur de l'auteur.
M. Renan a fait ressortir aussi cette multitude de petits
f Siuditn und Kritiken, 1849.
détails qui impriment ù la narration un sceau inimitable de réalité, c C'était la dixième heure; > t c'était l'hiver; » c il était nuit; i> c cet homme s'appelait Malchus; » c ils avaient allumé un réchaud, car il faisait froid ; > c cette tunique était sans couture, » etc., etc. c Autant de traits de précision, dit cet auteur, qui se comprennent parfaitement si l'on y voit des souvenirs de vieillard d'une prodigieuse fraîcheur; i> mais, ajouterons-nous, qui deviennent repoussants et finissent par inspirer le dégoût, dans une narration d'une nature aussi sérieuse, s'ils ne sont que des traits fictifs destinés à couvrir la figure du romancier do masque de l'historien.
A ce trait si particulier, ajoutons la position que prend l'auteur à l'égard du récit synoptique. Comme nous l'avons constaté, il le complète ; il le critique même et le rectifie surplus d'un point. Cette attitude trahit chez l'auteur 11 conscience d'une connaissance des faits immédiate et supérieure à celle de quelque narrateur que ce puisse être autour de lui. Et si l'on prétend que ce n'est là que le procelle d'un faussaire qui modifie l'histoire au gré de ses théories spéculatives, nous demandons si la seule prudence n'eut pas dû l'empêcher de se mettre ainsi en contradiction avec la tradition reçue et avec les écrits généralcroeiit admis qui la renfermaient. Un apôtre seul, un apôtre assuré d'être reconnu coipme tel par l'Eglise entière pouvait raisonn«iblement prendre cette position souveraine i l'égard de la tradition synoptique.
Cet apôtre était Vun des fils de Zébédée. A peu près loos les autres membres du collège apostolique sont nommés une fois ou l'autre dans le récit; et le nom de deux d'cnlrt les trois amis les plus particuliers de Jésus (d'après les synoptiques), Jacques et Jean, ne figure pas une seule fois dans toute cette narration si intime ! Comment cette cir-
l'auteur. — UN DES FILS DE ZÉBÉDÉE. 318
Doe serail-elle purement accidentelle? Ce silence I même à ce qui les touche personnellement de plus la nom et à la personne de leur mère, par exemple; li est expressément désignée dans les synoptiques î présente au crucifiement, elle est passée sous silean XIX, 35. A cet indice général s'en joint un nature plus particulière, mais non moins significatif. XXI, V. 3, nous trouvons rénumération de sept disqui, à l'instigation de Pierre, vont pécher ensemble. »is premiers sont Pierre, Thomas et Nathanaël ; suiis deux fils de Zébédée, et enfin deux disciples qui t pas nommément désignes, assurément parce qu'ils rtenaient pas au cercle des apôtres. Les deux fils de îe sont donc mis à la dernière place parmi les apôet arrangement est étrange ; il contraste d'une mairappante avec l'ordre dans lequel ils sont constam- )lacés chez les synoptiques ; ici, ainsi que dans les ils sont avec Pierre et André en tête de tous les cata-
apostoliques^ Que conclure de là? L'auteur a-t-il rabaisser les fils de Zébédée ? Mais la critique préistement que l'un des buts de notre évangéliste a été iver Jean, trop éch'psé par Pierre dans la tradition, n Fauteur du récit serait-il lui-même l'un des deux
et, ne pouvant se placer après les simples disciples, lit-il mis du moins au dernier rang parmi ses collè- Combiné avec le silence de notre évangile sur ces ommes et ceux qui leur tiennent de près, ce fait est lité une signature.
ils de Zébédée est le disciple que Jésus aimait, et fiînt Jean lui-même. De la fin du chapitre XXI il réen effet, comme nous l'avons déjà reconnu, que le
op. aussi Marc Xlli, 3.
314 l'origine du quatrième évangile.
disciple que Jésus aimait était présent à celte scène; c comme il ne pouvait être, nous l'avons prouvé également que l'un de ces deux frères, et que ce qui est dit de lui n saurait convenir à Jacques (p. 41], il n'y a donc plus qu'un conclusion à tirer : c'est que l'auteur de l'évangile, le disci pie que Jésus aimait et l'apôtre Jean ne sont qu'une seule e même personne. C'est à ce résultat critique que conduit auss une fine observation de Credner. Le quatrième évangile esH le seul qui, en parlant du précurseur de Jésus, n'ajoute pas à son nom le litre de Baptiste. Pourquoi? Sans doute parce que cette épithète dislinctive aurait eu pour eflet d'attirer l'attention sur un autre Jean que celui-là; ce que l'auteur, qui était lui-même l'autre Jean bien connu, voulait éviter. Ou, si Ton trouve cette explication trop ingénieuse, il faut accorder du moins que si l'auteur n'a pas attaché au nom du précurseur le surnom de Baptiste, que ne manque pas de lui donner Josèphe lui-même S il devait être l'un de ceux qui avaient personnellement connu le précurseur avant qiu l'histoire eût attaché à son nom cette épithète qui, devenue technique, en a été plus tard inséparable.
De même que le sort s'avançant enti^e les mains de Josué de tribu en famille, de famille en maison, de maisoi en individu, finit par saisir celui que cherchait Israël Ilacan, de même en suivant à la piste les indices révéli' leurs de la vérité, nous avons vu le cercle des possibilité se resserrer graduellement, et, après avoir discerné Am l'auteur le Juif, puis le Palestinien, puis le témoin, enfif l'apôtre et l'un des fils de Zébédée, nous voyons s'inscrire en lettres resplendissantes, dans le blanc laissé par Tinoognito où s'enferme l'auteur, un nom, le seul possible, celof qu'avait proclamé l'histoire, le nom de Jean. Examinons kt
^ Àntiq. XVllI, 5. 2: 'hoavvou toû (nixaXou(A^v<ni Bajcnortoi».
IRM l'auteur — OBJECTIONS. 315
objections que l'on élève contre ce résultai historique et critique.
1. Baur avait allégué une foule d'erreurs, relatives à la to[)ographie palestinienne et aux usages israélites, dans ce récit. Cette accusation est aujourd'hui généralement abandonnée, f II n y a aucune raison, dit Keim lui-même (p. Iâ3), de croire à ces prétendues erreurs. >
1 On prétend que les faits historiques sont altérés au profit d'une idée dominante, et l'on en appelle aux synoptiques. Nous croyons avoir prouvé la supériorité historique du récit de Jean dans tous les cas où il diffère réellement de la narration synoptique. Et la preuve de cette supério-
[ riié, nous l'avons vue ressortir de la narration synoptique die-méme, qui, sévèrement étudiée, rend à chaque fois
\ hommage au récit johannique.
3. On s'appuie sur la timidité pleine d embarras avec laquelle l'auteur^ sans oser se nommer Jean, cherche à se l^ire passer pour cet apôtre. Mais cette retenue serait bien ^^ange chez un écrivain assez hardi pour composer de liaute main une nouvelle histoire évangélique, pour c bouleverser > toute la tradition reçue, pour mettre enfin dans la houche de Jésus une conception entièrement nouvelle de ^ personne! Comment sa conscience deviendrait-elle subitement si délicate, qu'il lui répugnerait de prendre ouver-
^. tenient le nom de Jean? On reconnaît qu'il s'est servi de tous les moyens possibles pour se faire passer pour ce pcr- ^nnage ; et il aurait résisté à la tentation de se désigner ^inme tel ! Par quel motif? Les faussaires à cette époque fichaient hautement leur nom prétendu. C'est précisé- '^ent sur ce stratagème que reposait leur force ; et ils se
316 l'origine du quatrième évangile.
gardaient bien de laisser à la sagacité de leurs lecteurs l( soin de faire tout le travail critique auquel nous venons di nous livrer. Jean seul a donc pu se désigner lui-méro( avec cette réserve qui était, d'ailleurs, comme nous l'avoD! vu, l'un des traits de son caractère. En remettant son écrii entre les mains des chefs de l'Eglise, il savait bien qu'ik trouveraient eux-mêmes le moyen d'en faire connaître pabliquement l'auteur; et,quant à lui, un sentiment de sainte pudeur, que l'on comprend aisément, lui a interdit d'inscrire son nom à côté de celui d'un être qu'il envisageait el adorait comme le Fils de Dieu.
4. Mais, s'il était si humble, pourquoi, demande-t-on, u désigner lui-même comme « le disciple que Jésus aimait? i Weisse a trouvé le premier dans cette dénomination f um re|)oussante gloriole. > Et tous nos critiques de reproduin à l'envi cette appréciation. Ce jugement trahit une singa liére ignorance du vrai sentiment qui remplissait le cœa de l'homme si spécialement honoré de l'affection persoD nelle de son Maitre. Jean ne voulait, ne pouvait pas S) nommer; mais il devait se désigner; car son rôle ne pou vait être complètement omis dans cette histoire. Or, s réellement Jésus avait fait de lui son ami particulier et la avait donné dans son cœur cette place la plus intime, ned€ vait'il pas sentir sa personnalité tout entière s'absorber dan ce souvenir, le plus précieux de sa vie? Il ne voyait en loi même aucune qualité personnelle qui eût pu lui mérite cette faveur; ce qu'il voyait uniquement dans cette relatioo c'était la tendre condescendance de celui qui l'avait ains gratuitement attiré si près de lui. Entre tous les rayons de cette gloire pleine de grâce et de vérité (I, 14), qui afiù caractérisé l'existence vraiment humaine de la Parole faH^ chairy c'était celui qui l'avait atteint directement. Le Fils de Dieu avait été homme, aussi en ce point qu'il avait voulu
JRAN l'auteur. — OBJECTIONS. 817
osséder un ami; et cet ami, c'était en sa personne qu'il avait choisi. Réveiller ce souvenir sans pareil, ce n'était las orgueil, mais reconnaissance. Ce n'était pas élever un Donuroent à sa propre gloire, c'était glorifier le cœur de %lui qui s'était incliné de la sorte vers un être si inférieur Uui. La supposition que l'auteur aurait voulu par là susciter, dans le sentiment de l'Eglise, un rival à Pierre, le représentant du judéo-christianisme, est en contradiction avec tout son évangile, dans lequel Pierre joue un rôle prépondérant, et en particulier avec le chapitre XXI, où c'est à Pierre, et nullement au c disciple qu'il aimait,» que Jésus confie la direction de l'apostolat et de l'Eglise.
5. On allègue l'impossibilité psychologique qu'il y aurait 1 oe qu'un homme, après avoir vécu longtemps avec Jésus comme son semblable, en fût venu à l'envisager comme nn être divin. Mais cette difficulté existe pour toute l'Eglise ^tolique, dont le caractère était, comme nous l'avons ^, A' invoquer le nom du Seigneur. L'Apocalypse, que Banr et plusieurs de ses successeurs attribuent à Jean l'apôtre, ne fait aucune difficulté d'enseigner la divine préexistence de Jésus, de l'appeler le premier et le dernier, exactement comme Esaïe désigne Jéhovah. L'épître aux Hébreux qui, malgré tous les efforts de nos critiques, n'en ^ste pas moins un document antérieur à la ruine de Jenisalem*, identifie également, dans le premier chapitre, 'ésus et Jéhovah. Et cependant c'était le temps où vivait encore la génération contemporaine de Jésus. La difficulté soulevée prouve donc bien plutôt la réalité des manifestations divines qui ont signalé la vie de Jésus et surtout celle les témoignages qu'il a lui-même rendus à sa nature supéieure.
* Voir Reuss : Geschichte der heiligen Schriften N.T., § 54.
318 l'origine du quatrième évangile.
6. Nous avons déjà traité de la tendance judaîsanle at tribuée par la critique de Tubingue h Tapôtre Jean et di son incompatibilité avec le haut spiritualisme de Tauleai de notre évangile. Nous croyons avoir prouvé, et cela pai le passage même d'où Fécole de Tubingue déduit cetb grande fiction (Galates l\)\ que le christianisme des Doo» et celui de Paul reposent sur une base doctrinale commune, dont tous les éléments sont renfermés dans les sy* noptiques et faisaient déjà partie de renseignement de Jésus. 11 ne reste véritablement de la contradiction signalé< entre Paul et les Douze qu'une différence de pratique i l'égard de l'observation des prescriptions légales (p. 48-49)
7. Arrivons à la vraie objection : La culture philosophi que de Tauteur de notre évangile serait incompatible ave les antécédents de l'ancien pécheur galiléen. Mais cett prétendue culture philosophique, sur quel fondement l'af firme-t-on ? Si les discours de Jésus ne sont pas de pure fictions — et c'est ce que nous croyons avoir démontré l'idée de la préexistence du Seigneur pouvait aisément ré sulter, pour l'auteur, de ces discours mêmes. Il n'avait mi besoin de hautes spéculations pour en venir à envisage sous ce jour élevé la personne de son Maître. L'on ne pea alléguer en définitive que le terme qu'il emploie pour eiprimer cette notion, celui de Logos. Est-il besoin de faire de lui le disciple de Philon, pour expliquer cette expression) Nous avons déjà vu qu'il n'en est rien (p . 21 2 et s.). Non seslement Philon lui-même n'établissait aucune relation entrû la personne du Logos et celle du Messie; mais Jean trouvait
^ Scholten lui-même à la un de sod écrit sur le séjour de Jetf en Âsie-Mineure, reconnaît, dans sa polémique contre HilgeDfeld, que Jean n*apparatt pas dans Cal. II comme adversaire de Paul et de ses missions (ainsi que le serait, suivantlui, l'auteur de TApoci' lypse).
JEAN l'auteur. — OBJECTIONS. 319
chez les auteurs palestiniens des Targoums la dénoininalion, d'origine purement biblique, dont il avait besoin pour désigner Têtre divin qu'il avait reconnu en la personne de Jésus : celle de Memra (Logos^ Parole). Si ces docteurs désignaient ainsi toutes les manifestations de Je-
Yohah dans le monde sensible, il était bien simple d*appliquer ce terme à la suprême manifestation de Dieu sur la terre, à l'apparition personnelle du principe révélateur. Celle application si naturelle nous la trouvons dans l'Apocalypse elle-même, ce livre que nos critiques placent déjà avant la ruine de Jérusalem et dont l'auteur ne trahit certes pas une culture philosophique particulière. Jésus y est ap- . pelé (XIX, 13) le Logos de Dieu, Si Jean a composé son évangile sur la fin de sa vie,en Asie-Mineure, combien l'emploi de ce terme, traduction littérale de celui qui lui était devenu familier en Palestine, ne se justifie-t-il pas plus aisément encore 1 Dans ce milieu ou la notion du Logos de Philon s'était probablement déjà répandue*^ l'apôtre pouvait précisément tenir à employer ce terme-là pour rappeler ces esprits, livrés à d'inutiles spéculations, des hauteurs pure- , ment rationnelles où ils se mouvaient, et fixer leur attenl tïon sur les réalités concrètes de l'histoire évangélique. :r < Ce Logos divin sur lequel vous spéculez, nous le connais- :' sons; nous l'avons vu, ouï, touché. Il est apparu sur la terre; il a vécu d'une vie humaine parfaitement réelle. Nous avons contemplé sa gloire, une gloire digne de son origine, et nous pouvons en rendre témoignage. Croyez en ce Jésus que nous vous prêchons, et vous posséderez en ^'ous-raêmes le Logos divin*.» Nous ne voyons pas ce qu'il y a d'incompatible entre un pareil emploi du terme de Logos
* Comp. l'arrivée de Valexandrin ApoUos à Ephèse (Actes XVIII). ' Comp. Néander, Pflanzung der christl. Kirche.
et la plume du pécheur Jean, élevé dans la synagogue, formé à l'école de renseignement de Jésus et à son contact personnel, et vivant dans un milieu saturé de spéculations orientales et alexandrines.
8. Bretschneider avait essayé déjà de tirer de la dispuU sur la célébration de la Pâque, qui eut lieu au 11^ siècle, un argument contre la composition de notre évangile par Tapôtre Jean. Cet argument a été reproduit par Baur el présenté dès lors, si nous nous rendons bien compte de l'état des choses dans la critique actuelle, sous trois formes assez différentes.
Baur lui-même a surtout insisté sur la question da jour de la Pàque. D'après le témoignage positif de Polycrate, dans sa lettre à Victor, écrite au nom des églises d'Asie vers 190, l'usage de ces églises de célébrer la sainii Cène pascale le 14 nisan au soir, quel que fût le jour de b semaine sur lequel tombait cette date, remontait jusqu'i l'apôtre Jean*. Mais le quatrième évangile condamne pré« cisément ce rite asiatique ou quarlo-déeman (ainsi qu'on l'a désigné dès les temps anciens) ; car bien loin de placer l'institution de la sainte Cène au soir du 14, comme les synoptiques, cet écrit déplace intentionnellement le dernier repas de Christ pour le reporter, avec l'institution de la sainte Ciène, au soir du 1â. Donc notre évangile est en contradiction positive avec la pratique bien constatée de l'apôtre Jean, et ne saurait être son œuvre. — Mais si même, ce que nous ne pensons pas, il y avait lieu de dofi*
^ Ilécritcequisuit(Eusèbe,V,24): t Nous célébrons le ntii jour... Car des persoDDages illustres qui doivent ressusciter k lavéoemeot de Christ, se sont endormis en Asie, Philippe, Fun d'entre les douze apôtres qui est enterré à Hiérapolis.., pots Jean, qui a reposa dans le sein in Seigneur.., puis Polycarpe... Thraséas... Sagaris..; tous ceux-là ont célébré le jour du 14 selon révangiie... »
JEAN l'auteur. — OBJECTIONS. 321
oer aa récit synoptique un sens contraire à celui du récit de Jean et de préférer historiquement le premier au second, il resterait toujours très-invraisemblable' que Ton eût choisi en Asie, pour célébrer la sainte Cène pascale, le 14 nisan comme étant le jour ou cette cérémonie a été insiituée par le Seigneur. Car, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce qu'on célèbre en accomplissant un rite, ce n*est pas l'institution même du rite ; c'est l'événement que le rite est destiné à rappeler ; et par conséquent le jour choisi pour le célébrer est, autant que possible, celui de l'événement, non celui de l'institution. Et s'il en a été ainsi dans le cas qui nous occupe, le rite quarto-déciman [asiatique) se trouve être en parfait accord avee le récit johannique ; car celui-ci place précisément l'événement auquel se rapporte la cérémonie de la sainte Cène, la mort de Jésus, au 14 nisan. Les églises d'Asie jeûnaient pendant toute la journée du 14, s'associant ainsi aux souffrances du Rédempteur; et le soir arrivé, où le sentiment du salut maintenant consommé remplissait de joie l'àme des croyants, on célébrait le sacrement de V Eucharistie, mot qui signifie adion de grâces*.
Cependant on a élevé des objections assez graves contre celle explication du rite asiatique. Comme c'est le soir du Uque les Juifs célèbrent le repas pascal, on s'est demandé si le rite de l'église d'Asie n'était pas tout simplement la fête
Israélite transplantée dans l'Eglise chrétienne, mais dégagée <leioutce qui constituait le repas spécialement juif, le mander de l'agneau, en particulier. Plusieurs déclarations des
* Comp. la démoDStralion déjà donnée, p. 255-256.
' Comp. en faveur de cette explication les travaux de Weitzel ^l de Steitz sur la question. Dans la 1*^ édition de ce Comme nl^ire, nous nous étions rattaché h cette, manière de voir, que nous oe croyons pas encore entièrement renversée.
!•' Vol. 21
3â3 l'origine du quatrième évangile.
Pères paraissent confirmer cette manière de voir. Ainsi Polycrate dit expressément, dans sa lettre à Victor : c Ues ancêtres ont toujours célébré le jour ou le peuple [d'Isml] éluiynait le levain, » Euscbe parait attribuer la même signification au rite quarto-déciman. Dans la Vie de Constantin (111, 5, 1)^ il caractérise le mode asiatique en ces termes : c Suivre Tusage juif. » Mais si telle est réellement l'origine de l'observation du 14 par les églises d'Asie, Targument tiré de cette date conti*e la composition johannique de notre évangile n'en tombe pas moins sans retour. Car il n'y a plus aucune relation entre l'observation du l^ parles églises d'Asie et la chronologie du récit de la Passion^ La célébration de ce jour ne provenait plus que de la place si importante que lui assignait l'Ancien Testament dans le cérémonial israélite.
Nous ne revenons point ici sur ce que nous croyons avoir démontré contre Baur, dans le chapitre sur Y époque de la composition de notre évangile : c'est que l'emplofi fait de cet écrit par les Pères et les hérétiques durant tout le cours du 11^ siècle, prouve qu'il existait longtemps avant l'explosion de la dispute pascale en 160; ce qui ne permet pas de supposer qu'il ait été composé dans le but d'exercer une influence sur la solution de cette grande querelle.
Hilgenfeld, qui place la composition longtemps avant répoque fixée par Baur, adonné à l'argument tiré de la dispute pascale une tournure plus générale. Selon lui, la preuve de l'inauthenticilé de cet écrit résulte spécialement du contraste entre le caractère judaïque du rite quarto-déciman introduit par Jean en Asie, et l'esprit hautement spiritualiste du quatrième évangile. D'après ce sa-
^ C'est ce qu'a montré d'une manii'^re particulièrement convaincanle Em. Schiirer, Zeitschr. fur histor, TheoL^ 1870.
JKAN l'auteur. — OBJECTIONS. 323
vanl, révangéliste se serait proposé, dans sa narration de la Passion, de dégager le rite pascal de toute relation avec la Pàque jaive et de frayer ainsi la voie en Asie à Tintroduclion du rite occidental. C'est pour cela qu'il aurait composé un récit d'après lequel Jésus n'aurait plus célébré la Pâque cette année-là avec le peuple juif et aurait institué la sainte Cène dans an souper tout ordinaire le 13 au soir *. ' — Mais par un pareil récit, le pseudo-Jean n'aurait rien obtenu encore en faveur de ce rite romain dont il voulait procurer le triomphe. Il eût dû introduire dans sa narration quelque trait spécial favorable à ce rite, par exemple, Hure coïncider l'institution de la sainte Cène avec l'apparition de Jésus aux disciples le dimanche de la résurrection, oa tout autre expédient suggéré par son esprit inventif qa'ane conscience trop délicate n'arrêtait pas. Mais il ne I*a point fait, preuve qu'il ne songeait point à atteindre ce bot. D'ailleurs toute cette explication tombe avec l'hypothèse dQjudéo-christianisme légal de Jean, que nous avons réfutée. Scblten lui-même ne reconnalt-il pas aujourd'hui, contre Hilgenfeld, que Jean n'a point été l'adversaire dé Paul ni de 868 missions? Que s'il a introduit en Asie une fête pas- ^e en relation de date avec le jour du repas pascal israé- '<te, nous ne saurions trouver là un trait anti-paulinien. ^r il ressort d'Act. XX, 6 [c Après les jours des pains
' EinUUung, p. 404: € Jean a travaillé en Asie dans un tout autre^cns que Paul; il a introduit l'observation judéo-chrétienne du ^^ nisao. » c D'après les principes de Paul il n'existait d'abord ^Q àsie aucun Ti^petv (aucune célébration quelconque) ; Jean y introduisit la célébration judéo-chrétienne du 14. Plus tard, entre U5 et 1^, naquit à Rome, où aucune fôte n'avait encore existé, la célébration du vendredi saint comme jour de deuil (par le jeûne) «t du dimanche de la résurrection comme jour de joie (par la sainte ^"De); et c'est ce rite que le IV' évangile s'est efforcé d'introduire ^n Asie au lieu de l'obsenrance judéo-chrétienne du 14» (p. 7.36).
ââ4 L*0R1GINE DU QUATRIÈME ÉVANGILE.
sans levain, nous nous embarquâmes à Philippes >], et pn babicment aussi de 1 Cor. V, 6-8, que Paul respectait k grandes Fctes juives au sein même des égliseis qu'il m^ fondées chez les Gentils. Et certes on pouvait le Taire sai apporter à cette manière d'agir une tendance légale. Toi dépendait ici, non du jour, mais de Fesprit.
Scholten a cherché à donner à l'argument tiré de la di pute de la Pâque une nouvelle tournure. Suivant lui, noti évnngélisle voudrait faire prévaloir sur le rite asiatique, m le rite romain, mais la suppression de tout rite, de tou fête quelconque dans TEglise. Cette pensée, exprimée p; Paul dans sesépitres*, Taut^ur de notre évangile cherch rait à la faire prévaloir par rapport à la fête pascale, ( gardant, à l'égard de cette fête et de l'institution de la sain Cène, un complet silence. — Mais d'abord, do ce que Pbi répudiait l'observation légale des anciennes fêtes juives, ne résulte point, comme nous venons de le voir, qu'il re jetât absolument le choix de certains jours comme joursd fêtes chrétiennes ; par exemple, l'établissement d'an joi de culte au lieu du sabbat juif, comp. i Cor. XVI, 2 90 Act. XX, 7. Puis, comment supposer que l'auteur de nom évangile eut pu s'attendre à obtenir de l'Eglise une pareik révolution, uniquement par le moyen du silence? Dès loof: temps, à l'époque prétendue de la composition, le diamche était établi et célébré partout comme jour du Srfgneur*. Et il n'aurait pas su mettre dans la bouche do Seigneur , lui qui lui faisait dire tant de choses (fii n'avait pas dites, quelques avertissements bien accentuéset bien positifs contre les fêtes extérieures en général I Biei plus, il parlerait a Nicodème du baptême d'eau, comiw
» Cal. IV, 10; Col. II. 16; Rom. XIV. 5. ' Apocal. I, 10; Justin, l^ Apologie.
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d'ane condilion d'entrée dans le royaume des cieux (Jean 111, 5); puis il reviendrait expressément sur cette cérémonie, rattribuant non seulement à Jean-Baptiste, mais «^ Jésus et à ses apôtres (III, 22 ; IV, 1,2)!
L'on voit comment, sous ces diverses formes, cette arme se brise entre les mains de ceux qui s*cn servent; et l'on peut déjà prévoir que bientôt la critique négative fmira par Tabandonner tout à fait>.
^ Les opinions des critiques actuels peuvent se diviser en cinq clauses :
l' L'opinion de Baur, Zelier, Ililgenfeld, d'apn^s laquelle notre évangile est en contradiclion avec le rite asiatique qui provient de lapôlre Jean. 2» Celle de llengstenberg, Wieseler, Tholuck, Hof- Joann, etc , qui interprètent le récit du 1V« évangile de telle sorte qu'il place la mort de Christ au 15 nisan aussi bien que les synoptiques; il se trouverait ainsi d'accord avec le rite asiatique, à sup- ]K>ser que celui-ci ait été déterminé par l'idée que la sainte Cène mit été instituée le 14 au soir. 3* L'opinion de Weilzel, Steitz, Ritschl, Thiersch, Weilzsackçr, Meyer, etc., que nous avons soutenue nous-même dans la !'• édition de ce Commentaire : que le rite isiatique est en accord avec le IV* évangile en tant que celui-ci place la mort de Christ le 14 nisan. 4* Uopinion de Liicko, Giese- 1er, Bleek, de Wette, Luthardt, savamment défendue réc^uumentpar Schijrer, d'après laquelle le rite asiatique n'est on aucun rapport avec la question du jour de la mort de Christ mais provient uni forment de la fête Israélite du repas pascal. 5* L'opinion de Scholteo. d'après laquelle le récit johannique serait une protestation paulinlenne contre toute fête chrétienne en général.
Nous ne traiterons pas ici la question de la position d Apollinaire par rapport au rite asiatique. L'a-t-il combattu de concert avec Clément d'Alexandrie, ou bien tous deux ont-ils combattu un parti judaïsant qui célébrait la Pâque le 14, comme les églises d'Asie, mais à la façon des Juifs, more judaïco, comme dit Origène 'ïe certains judéo-chrétiens, c'est-à-dire sans doute avec l'agneau et les pains sans levain? La question ne nous paraît pas éclaircic, et elle est en tout cas étrangère à celle que nous traitons; car Apollinaire aussi bien que ses adversaires, quels qu'ils fussent, fecoonaissaient l'autorité et par conséquent l'authenticité de notre évangile.
S^ l'origine du QUATRIËHE ÉVANGILE.
9. La dernière diffîculté est celle qu'on tire des diffcren ces entre l'évangile et V Apocalypse. Ce livre , dit-on, « celui qu^ possède les témoignages les plus anciens etk plus solides. Il est donc juste de le reconaailre comm johannique. Or, sous le rapport du style comme sousceh des idées, il diffère tellement du quatrième évangile qu*c ne saurait attribuer les deux écrits au même auteur. I comme l'Apocalypse est le mieux attesté des deux, l'évai gile se trouve condamné. Tel est le raisonnement de Bau de Ililgenfeld, etc. CiCt argument n'existe plus pour Keit Scliolten et tous ceux qui rejettent aujourd'hui l'origii johannique de l'Apocalypse aussi bien que celle de l'évai gilc.
Remarquons d*abord qu'il est faux d'envisager l'Apoc lypse comme plus anciennement et plus solidement attesta que l'évangile. Justin, de qui provient le plus ancien (< moignage en faveur du premier de ces livres, n acconi pas à l'autre une moindre autorité, puisqu'il le plac parmi les Mémoires des apôlres, lus publiquement dan les églises de son temps, et qu'il le cite lui-même dans m assez grand nombre d'occasions. Papias, qui était si at taché au millénarisme de l'Apocalypse, s'appuyait en méa» temps sur des passages de la première épitre de Jean et comme nous l'avons vu, puisait ses intuitions évangéliqoe dans le quatrième évangile non moins que dans les synop tiques. Les témoignages en faveur de l'évangile sont doo de la même valeur que ceux qu'on peut citer en faveur d* l'Apocalypse, de sorte que, s'il y avait réellement un cboi à faire entre eux, quant à la composition johannique. o choix serait parfaitement libre, et nous conserverions inlac le droit de nous décider en faveur de celui des deux écrit qui présente les preuves internes d*autbenlicité les pi» convaincantes,
JEAN l'auteur. — OBJECTIONS. 327
Mais le dilemme est-il forcé, et le choix nécessaire?
La raison la plus forte en faveur de l'incompatibilité d'origine des deux écrits est celle qui se tire de la différtnce de style. Dans l'Apocalypse, la langue est fortement araméisante ; des solécismes choquants trahissent un auteur qui ne sait point encore écrire le grec correctement ; enfin Tabsence de ces termes profonds et abstraits, tels que lu-mière^ vie, monde^ morl^ pris au sens spirituel, qui caractérisent révangilc, décèle une tout aulrc plume. Puis, quel conti*aste entre le langage calme et limpide de l'évangile et le style brusque, heurté, torrentiel, en quelque sorte, de l'Apocalypse !
Mais n'cst-il pas curieux qu'à coté de ces prétendus solécismes se trouve à chaque instant, et souvent dans le même verset, la tournure grammaticale correcte que l'on pense être ignorée de l'auteur? Si c'est par ignorance de la langue qu'il pèche contre la grammaire ou la syntaxe, comment se corrige-t-il dés la phrase suivante*? Il ne faut donc point parler ici de barbarismes involontaires, mais d'irré^larités intentionnelles et destinées à mettre en saillie certaines notions: l'immutabilité de Dieu par exemple, dans la construction étrange de 1, 4>. Les appositions au nominatif d'un substantif au génitif ou au datif s'expliquent d'une wîanière semblable; il s'agit de poser la notion accessoire dans toute son indépendance par rapport au mot principal. On trouve dans l'évangile des irrégularités toutes semblables; ainsi les nominatifs absolus VI, 39; XVII, 2.
L'omission de certains termes abstraits, aimés de l'évan-
* I, 4, il écrit : kno ô wv xal ô ^v xal 6 £pydjX£voç ; II, 20, x^v pvabta -..Àiirou'ja ; III, 12: xr;; xatv^; 'hpouaaÀTjjx f, xaTa^a^vou^a. Mais I, 4, '^OUS lisons aussi : ijrô tc5v i-xà ;:vsu|i.aT(ov ; I, 10 : cîj; (jâikTZiy^Oi '/i^ou- '^lij III, 10: £x zf^i ojpa; toj TTS'.^a^fxoCÎ t^; (jleXXo'jotjç ; et aiqsi dan3
328 l'origine du quatrième évangile.
géliste, tient à la nature de l'Apocalypse, qui, en tant qi vision présentée sous forme de tableaux, ne comporte qi des termes de nature plastique. On n'en trouve pas moi dans les deux écrits les expressions correspondantes. Là ( l'évangile dit vie (Km)y l'Apocalypse dit les sources vivant des eaux ou l'eau vivante (ixi J^o>^ç mnyà; OiaTwv) VII, i Sjcop X,wfi<;^ XXI!, 17); là ou l'évangile dit simpleroei que Christ est la lumière [^y(^y l'Apocalypse désigne l'agne» comme le flambeau de la ville sainte (6 \iyyfi^ où-niç, XXI 23). Au lieu du terme mo/}c((>, l'Apocalypse Aviles Gentils parce que dans la lutte qui fait l'objet de cette vision, o sont les païens qui représentent d'une manière concrète l princi pe mondain . L'expression de seconde m orl est bien dan TApocalypse l'équivalent du simple mot de mjrt, là où il es pris par Tévangéliste dans son sens le plus grave. Quan aux araméismes du slvle. ils résultent naturellement d l'inlluence constante des tableaux prophétiques de l'Ancie Testament sur ceux de l'Apocalypse qui en sont la i^prc duction. Winer' a fait observer combien le stvie de Jo« phe est plus fortement araméisant quand il décrit l'bistoii de l'Ancien Testament que lorsqu'il raconte les événemen qui se sont passés sous ses yeux. C'est que, dans ce dei nier cas, il écrit d'une manière indépendante de tout iim dèle étranger. Niermeyer a dit avec justesse* que l'abseiM totale de différence entre les deux écrits johanniques,dai des conditions de rédaction aussi différentes (à suppose qu'ils soient tous deux du même auteur), aurait de qo c exciter un étonnement légitime. >
N'est-ce pas à bon droit enfin que Lutbardt rappelle pour expliquer le contraste général du style, la manier
* Grammaire, 6« édit. p. 33.
* Compte-rendu de Busken-Huet, Revue de théologie, septeabr