UNE QUATRIÈME FORME
entier dans ce cadre primordial de l'évangélisation juive ou païenne. Dans le cours de son ministère privé ou public, dans ses témoignages solennels rendus en présence du peuple juif et de ses chefs, dans ses entreliens intimes avec ses apôtres, Jésus n'aurait-il prononcé que des paroles propres à instruire des populations juives ou païennes? Ne se serait-il pas élevé, dans certaines circonstances décisives, dans certains moments d'épanchement, à une hauteur qui dépassait un pareil niveau, et où ses auditeurs d'élite pouvaient seuls le suivre ? Son enseignement eût-il pu alimenter les siècles, s'il fût resté enfermé dans de si étroites limites? Weizsàcker, dont nous citerons souvent les admirables pages, tout en combattant parfois ses idées, s'exprime ainsi sur le point qui nous occupe : « On comprend fort bien que, dans les premiers temps, la tradition s'occupât de la rédaction de certaines paroles de sagesse sorties de la bouche de Jésus. On possédait, à côté de ces traits de détail, l'impression totale et concrète de sa personne. Le témoignage oral rendu à Jésus se trouvait ainsi a la hauteur de la révélation qu'il avait donnée de luimême. Mais, avec le temps, on dut s'apercevoir d'une lacune et chercher à reproduire plus complètement pour les après-venants ce que Jésus avait été pour ses témoins immédiats par les manifestations de sa vie entière. Ce fut là le tr<ivail linal de la narration évangélique, le couronnement de la composition des évangiles ; cette œuvre répondait sans doute aux besoins d'un temps plus avancé, mais elle aussi ne pouvait sortir que du trésor de l'expérience apostolique la plus personnelle *.»
Comment, en effet, l'un des témoins immédiats du ministère de Jésus, en se replongeant dans ses souvenirs immé-
* Untermchêngen Uber die evangd. Geschichte, p. 288.
diats, n'y aurait-il pas trouve des matériaux qui dépassaient tout ce qui avait pu entrer dans le témoignage apostolique primitif? Nous découvrons déjà dans le récit de Marc une foule de petits détails pittoresques qui manquaient dans la tradition ordinaire et qui ne sont entrés dans la narration écrite qu'au moyen des réminiscences personnelles d'un apôtre. Nous trouvons chez Luc un élargissement bien plus considérable encore de la tradition palestinienne, soit quant au cadre du ministère de Jésus^ soit quant aux matériaux particuliers dont se composait son histoire ^ Un témoin plus rapproché encore de la source première, puisant jusqu'au fond de ses souvenirs, n'a-t-il pas pu en faire jaillir des trésors qui n'étaient point entrés dans le canal de l'évangélisation première? Matthieu avait démontré la chan/e messianique de Jésus ; Marc avait décrit son activité d'évangéliste en Israël; Luc avait présenté son œuvre de Sauveur à Tégard du monde. Mais derrière sa charge, son activité, son œuvre, il y avait sa personne elle-même. C'était ici l'arrière-plan de tous les mystères particuliers de cette vie. Et de ce mystère central Jésus n'aurait-il jamais rien dit aux siens? Il ne leur aurait pas fait entendre quel était celui qui remplissait ici-bas ce triple mandat de Messie, d'évangéliste céleste et de Sauveur des hommes? Assurément, une fois l'Eglise fondée et l'œuvre de la première évangélisalion accomplie, toute la portion de l'enseignement personnel de Christ que cette tilche n'avait pas immédiatement absorbée, ne pouvait manquer de venir au jour^ par la bouche et par la plume de l'un des siens, de l'un des plus intimes d'entre les siens. Personne ne niera la possibilité, la vraisemblance même
^ Voir la démonstration de ce fait dans l'excellent écrit de 11. Sabatier : Essai sur les sources de la vie de Jésus.
d'une supposition de ce genre. La question est de savoir si nous devons envisager notre quatrième évangile canonique comme la réalité de cette hypothèse. C'est cette question qui est proprement le sujet de cet écrit.
On peut objecter, sans doute, que l'enseignement de Jésus-Christ, formant un tout organique et indivisible, n'a pu, même momentanément, être scindé; qu'il est par conséquent inadmissible que certains éléments de cet enseignement aient été négligés au début pour former ensuite l'objet d'un degré d'instruction supérieur.
Cetle objection repose sur un double malendu. D'abord ée change en un procédé réfléchi ce qui résultait simplement de la convenance pédagogique et de l'accommodation missionnaire. Jésus lui-même, dans sa' relation avec ses apôtres, n'a-t-il pas renvoyé à l'avenir l'enseignement Jes choses (jfu'ih ne pouvaient encore portera L'œuvre des apcUres était de nature toute pratique. Ils n'ont fait passer «ïussi dans leurs premiers enseignements que ce qui pouvait concourir à la conversion des hommes et ce que leurs néophytes pouvaient porter. Ce n'était point là un triage niécanique et quantitatif. C'est la méthode naturelle du jardinier qui ne donne à la tleur qu(3 la mesure d'eau qu'elle peut organiqu(;ment s'approprier.
Ite plus, la notion sublime de la personne du Sauveur, qui forme le trait saillant du quatrième évangile, n'appartient point exclusivement à cet écrit. Klle est impliquée, <:'-mme nous le verrons, dans les trois premiers évangiles. Il y a plus: elle est au fond du sentiment de l'Eglise primitive tout entière. C'est avec le mouvement de l'adoration que toute l'Eglise apostolique , juive et païenne, remaniait à son chef. Le fait est constaté, pour les églises (le la gentililé, par les épilres de saint Paul, dans lesquelles rinvocation de Jésus est un fait supposé admis par
8 INTRODICTION.
tous les lecteurs. Le inôrne sentiment s'exprime dans tous les documents de la foi judéo-chrétienne. La dénomination par laquelle y sont désignés les croyants : ccu.r (jui invo- <iupnt le fiittn du Seif/neur, le prouve suffisamment'. Car elle n'est que la reproduction de celle par laquelle l'Ancien Testament désignait les adorateurs de Jéhovah. Dans c(îtte formule, le nom de Jésus est simplement substitué à celui de Dieu. Or, qu'on se rappelle l'austérité du monothéisme israélite, de ce monothéisme dont les apôtres et les premiers crovants étaient imbus dès le berceau et dont l'impitoyable rigueur a motivé la condamnation de Jésus par le Sanhédrin ; qu'on réiléchisse à la difficulté morale presque insurmontable qu'il devait y avoir, pour des hommes élevés sous l'empire d'un pareil principe, à reconnaître digne d'être invoqué et adoré un être avec lequel ils avaient vécu familièrement, voyagé, mangé et bu, cl qu'ils avaient vu mourir; et l'on sentira que jamais les croyants israélites n'auraient pu s'élever à une pareille foi, si de la boucbe de Jésus lui-même ne fussent sorties sur ce point des déclarîitions précises, telles que celles que nous ofire le quatrième évangile. Cet écrit est donc un postulat nécessaire de l'histoire du christianisme primitif.
Néanmoins son authenticité est contestée aujourd'hui plus que jamais; elle est même niée avec une singulière assurance. Il importe, avant d'entrer dans l'examen de la question, de jeter un regard sur les phases de la discussion jusqu'à cette heure.
* Acl. Il, i?l . comp. avec IV, 10 et 12 (discours d;» Piorn*); IX. 14 (discours d'Ananias); Jacq. II, 7. Conip. oncoro Uébr. I; Apoc. V. 13. 14. rapproché de XXII, 8. 9.
LES ADVERSAIRES DE L'aUTIIENTICITÉ. 9
Histoire des discussions relatives à TA^uthenticité.
Dans la rapide revue qui va suivre, nous pourrions réunir en une seule série, déterminée par Tordre chronol'çique, tous les écrits sur le sujet qui nous occupe, à (/uelque tendance qu'ils appartiennent. Mais il nous paraît préférable, en vue de la clarté, de répartir les auteurs que nous devons citer en trois séries chronologiquement parallèles r 1** Les partisans de Tinauthenticité complète de notre évangile; 2^ Les défenseurs de son authenticité absolue : 3^' Les partisans des divers moyens termes proposés*.
Jusque vers la lin du XVll^' siècle, la (juostion nV-itait [i.is inéme soulevée. On savait que dans la primitive Eglise, uin* petite secle, dont font mention Irénée et Epiphane, avait attribué le IV'' évangile à Cérintlie, adversaire de Tapolre Jean à Ephése. Mais la science des théologiens, ainsi que le sentiment de l'Eglise, ratifiaient la décision presque unanime des premières communautés chrétiennes et de l»"urs clier>. qui v vovaient Tœuvre de saint Jean.
^ Nous civ»rti^soiis cependant que crlle division no saurait être n:.'iinleniie rigoureusement, tant <(nit nuancée? les différentes manières de voir.
Quelques attaques peu iiupoilantes, provenant du parti des déistes anglais, qui fleurissait il y a deux siècles, ouvrirent la lutte. Mais elle n'éclata sérieusement qu'un siècle plus tard. En 1792, le théologien anglais Evanson éleva pour la première fois des objections notables contre la conviction générale». 11 s'appuyait surtout sur les difierences entre notre évangile et l'Apocalypse. Il attribua la composition du premier de ces livres à quelque philosophe platonicien du II<^ siècle.
La discussion ne tarda pas à être transplantée en Allemagne. Six ans après Evanson, Eckermann* combattit l'authenticité, tout en concédant cjue certaines traditions johanniques avaient dû former le premier fond de notre évangile. Plusieurs théologiens allemands continuèrent l'attaque ainsi commencée"^. On alléguait les contradictions avec les trois premiers évangiles, le caractère exagéré des miracles, le ton métaphysique des discours, les rapports tliéologiques évidents entre la théologie de l'auteur et celle de Philon, la rareté des traces littéraires constatant la présence de cet écrit au 11*^ siècle. Pès 1801, la cause de rauthenlicilé paraissait déjà tellement compromise qu'un surintendant allemand, Vogel, se permit de citer Tévangéliste Jean et ses interprètes à la barre du jugement dernier*. Ce n'était pourtant encore que la première phase de la lutte, le temps des escarmouches qui préludent ordinairement aux batailles rangées.
Ce fut encore un surintendant allemand qui ouvrit la seconde période de la discussion. Bretsciineider, dans ses
* The dissonnnce of the four gmeraly received evangeh'sts.
* Theoloffische Bdtràfje. t V, 1798.
' Schmidt. Cludius. Ballonsladt. lIoI'^t.
* De** Evangelist Johannes und seine Amleger vor dem jûngsten Gericht.
LES ADVERSAIRES DE L'aUTHENTICITÉ. 11
Probabilia, publiés en 1820, concentra dans une attaque vigoureuse toutes les objections précédemment soulevées et y en ajouta de nouvelles^ 11 développa avec beaucoup de force l'objection tirée dos contradictions avec les trois premiers évangiles, soit ^u point de vue de la forme des discours, soit à celui de renseignement christologique. Le quatrième évangile devait être l'œuvre d'un chrétien d'origine païenne, probablement alexandrine, qui avait vécu «lans la première moitié du 11^ siècle. L'écrit savant et habile de Bretschneider provoqua de nombreuses réponses, dont nous parlerons plus tard et à la suite desquelles ce liiéologien déclara, en 182i, avoir atteint le but qu'il s'était pro{M)sc : celui de provoquer une démonstration plus ri- |:oureuse de l'authenticité du quatrième évangile *.
Hais les germes semés par la main de Bretschneider ne furent point extirpés du sol par cette rétractation un peu équivoque. De Wette, dans son Introduction publiée pour la première fois en 1826, sans prendre positivement parti coQtre l'authenticité, confessa l'impossibilité de la démontrer sans réplique. Dans la même année, Uklterdahl, sur les traces de Vogel, attaqua, comme controuvée, la tradition du séjour de Jean en Asie-Mineure\
La publication de la Vie de Jésus de Strauss, en 18o5, inllua d'une manière bien plus décisive sur la crili(|ue de riiisLoire de Jésus que sur celle des docunwnls dans lesquels cette histoire nous a été transmise. Evidemment Strauss ne s'était pas livré à une élude spéciale de l'origine Je ces derniers. Il partait, quant aux synoptiques*, de deux
* Probabilia de evauf/elii et eimlolarum Johannis apostoli indole tt orifjine.
' Dans le Magazin fiir christlicJie Prcdiffcr de Tzschirner. ' l)an> ^oIl écrit de Fontibus historiœ Euscbianœ.
• Nom donné à nos trois premiers évangiles, à cause de leur marche parallMc.
idées répandues avant lui , les théories de Gieseler et de Griesbacli, d'après lesquelles nos évangiles seraient la rédaction de la tradition apostolique qui, après avoir longtemps circulé sous forme purement orale, s'était eniin tardivement fixée dans nos synoptiques (Gieseler); cela d'abord dans les rédactions de Matthieu et de Luc, puis dans celle de Marc qui n'est qu'une compilation des deux autres (Griesbach). Quant à Jean, il admit comme démontrées les conclusions (le Bretschneider. Et si, dans sa troisième édition, en 1838, il reconnut que l'authenticité de cet évangile n'était plus aussi absolument insoutenable à ses yeux, il ne tarda pas à rétracter cette concession dans l'édition suivante, en 1840. En elîet, la moindre tergiversation sur ce point ébranlait tout son édifice de légendes mythiques. L'axiome qui en est la base : L'idéal ne s'épuise pas dans un individu, serait démontré faux, si le quatrième évangile était le récit d'un témoin oculaire. Cependant la commotion immense imprimée au monde savant par l'écrit de Strauss devait infailliblement réagir bientôt sur la critique des évangiles.
Christian -Hermann VVeisse fut celui qui le premier attira l'attention, dans un écrit remarquable, sur la connexion étroite entre la critique de l'histoire de Jésus et celle des évangiles. Dès 1838, il étudia d'une manière spéciale la nature et l'origine de ces écrits*. 11 rejetait positivement l'authenticité du quatrième, mais non sans reconnaître dans ce livre un fond apostolique. L'apôtre Jean, dans le but de fixer l'image de son Maître, qui, à mesure que le fait s'éloignait de lui, devenait de plus en plus flottante dans son esprit, et afin de se rendre un
* l)ie evangdische Geschichte kritisch und philosophisch bearbàtet, 1838. Die EcangeHen-Frage, ia56.
LES ADVERSAIRES DE l' AUTHENTICITÉ. 13
compte distinct de Tinipression qu'il avait conservée de Jésus, avait rédigé certaines c études > qui, amplifiées, étaient devenues les discours du quatrième évangile. A ces parties plus ou moins authentiques, on aurait adapté plus tard un cadre historique complètement fictif. 11 n'est pas impossible de comprendre comment, à ce point de vue, Weisse pouvait défendre l'authenticité de la première épître de Jean.
A ce moment se produisit dans la critique de notre évangile une révolution semblable à celle qui s'opérait en même temps dans la manière (fenvisager les trois premiers évangiles. Wilke s'efforçait précisément alors de prouver que les différences qui distinguent entr'eux les récits synoptiques n'étaient point, comme on l'avait toujours cru, de simples accidents involontaires, mais qu'il fallait y reconnaître des modiûcations apportées, d'une manière réfléchie el pleine d'intentions, par chaque auteur à la narration de son ou de ses devanciers^ Bruno Bauer étendit au quatrième évangile ce mode d'explication*. 11 prétendit que la narration joliannique n'était nullement, comme le supposait la tractation de Strauss, le dépôt tout simple d'une tradition légendaire, mais que ce récit était l'œuvre réfléchie d'un penseur et d'un poëte conscient de son procédé, le produit d'une conception individuelle. L'histoire de Jésus devenait ainsi un roman philosophique el poétique ; ce qui, selon la spirituelle expression d'Ebrard, en réduisait le récit à une seule ligne : « En ce temps-là il arriva .... que rien n'arriva, i)
Dans celte même année, Lutzelberger attaqua, d'une manière plus décidée et plus approfondie que Ueuterdahl,
> Der Urevarufdisty 1838.
* Kritik der evangel. Geschichte des Johannes, IS-IO.
la tradition du séjour de Jean en Asie-Mineure*. L'auteur de notre évangile serait un Samaritain, dont les parents auraient émigré en Mésopotamie, entre 130 et 135, à répoque du nouveau soulèvement juif contre les Romains, et il aurait composé cet évangile à Edesse. Ce c disciple que Jésus aimait », que l'auteur se plaît à mettre en scène, ne serait pas Jean, mais André.
Nous arrivons ici à la troisième et dernière période de cette lutte prolongée. Elle date de 1844 et a pour point de départ le fameux travail publié à cette époque par Ferdinand-Christian Baur*. La première phase avait duré vingt et quelques années, d'Evanson à Bretschneidcr (1792-1820); la seconde, vingt et quelques années également, de Bretsclmeider à Baur; voici plus de trente ans que dure la troisième. C'est celle de la lutte à outrance. La dissertation qui en fut le signal est certainement l'une des plus ingénieuses et des plus brillantes compositions qu'ait jamais produites la science théologique. Les résultats purement négatifs de la critique de Strauss réclamaient comme complément une construction positive; d'autre part, le caractère arbitraire et subjectif de celle de Bruno Bauer ne répondait point aux besoins d'une époque avide de faits positifs. La discussion se trouvait donc comme engagée dans une impasse. Baur comprit que sa tâche était de la retirer de cette position et que le seul moyen efficace pour cela était de découvrir dans le cours de l'Eglise du II*
* Die kirchliche Tradition uher dm Apostd Johannes und seine Schriften in ihrer Crrundîosigkeit nachgeœiesen.
* Dans les Theologisdic Jahrbilcfier de Zeller, cahiers 1, 3 et 4. reproduit et complété dans les écrits postérieurs du même auteur : Kritische Untersuchungen iiber die canonischcn Evangdieny 1847; et Bas Christenthum u. die christliche Kirche der drei ersien Jahrhuuderte, 1853.
LES ADVERSAIRES DE l' AUTHENTICITÉ. 15
siècle, une situation historique nettement dessinée qui se présentât comme le sol sur lequel avait pu être élevé un édifice aussi grandiose que celui du quatrième évangile. Il crut avoir découvert cette situation vers le milieu de la seconde moitié du 11^ siècle. Alors fleurissait la Gnose^ que la narration de notre évangile côtoie dans tout son cours. Alors les penseurs étaient surtout préoccupés de l'idée du LoyoSy qui est précisément le thème de notre écrit. Alors se faisait de plus en plus sentir le besoin d'unir en une grande et unique Eglise catholique les deux partis, hostiles Tun à Tautre, dont se composait l'Eglise primitive, mais qu'une série de nombreuses transactions avait graduellement rapprochés. Le quatrième évangile apparaissait comme le traité de paix désiré. Alors encore se produisait contre l'épiscopat la réaction spiritualiste du montanisme. Notre évangile appuie cette tendance en lui empruntant ce qu'elle a de vrai. Alors enfin s'allumait la discussion sur le rite pascal entre les églises d'Asie-Mineure et celles d'Occident. Or il paraissait évident à Baur que notre évangile modifie riiistoire de la Passion de manière à entraîner les esprits vers le rite occidental. Tout en plaçant ainsi dans une situation historique déterminée la composition de notre évangile, Baur, suivant les traces de Bruno Bauer, démontre avec une merveilleuse habileté l'unité réfléchie et systématique de cet écrit; il en explique la marche logique et les applications pratiques^ et fait ainsi tomber d'un seul coup et rhypothèse des mythes irréfléchis sur laquelle reposait l'œuvre de Strauss, et toute tentative de triage entre certaines parties authentiques et d'autres inauthentiques dans notre évangile. Baur admet donc l'unité et l'intégrité de l'écrit et fixe, comme époque de la composition, l'an 170 environ, où se rencontrent toutes les circonstances indiquées plus haut. 11 n'a point essayé cependant de désigner
le c grand inconnu > à la plume duquel est dû ce cbefd'œuvre de haute philosophie mystique et d'habile politique ecclésiastique, qui a exercé sur les destinées du christianisme une si décisive influence.
Dès ce moment la discussion eut un objet précis. Toutes les forces de l'école concoururent à appuyer dans ses diverses parties l'œuvre du maître. Zeller la compléta par l'étude des témoignages ecclésiastiques; et ce travail eut pour résultat de balayer de l'histoire toute trace de l'existence du quatrième évangile avant l'époque indiquée par Baur». Sciiwegler, dans son ouvrage sur la période qui suivit celle des apôtres, assigna à chacun des écrits du Nouveau Testament sa place dans le développement de la lutte entre le judéo-christianisme apostolique et le paulinisme, et présenta le quatrième évangile comme le dernier et riche produit de cette longue élaboration de la pensée chrétienne primitive*. Kœstlin, dans un travail célèbre sur la littérature pseudonyme dans l'Eglise primitive, s'efforça de démontrer que le procédé pscudépigraphique, auquel Baur attribuait la composition des quatre cinquièmes du Nouveau Testament, était conforme aux précédents littéraires et aux idées de l'époque'. Volkmar travailla à parer les coups dont le système du maître était sans cesse menacé par les citations de moins en moins contestables du quatrième évangile dans les écrits du U^ siècle, ceux de Marcion et de Justin, par exemple, et les Homélies Clémentines*. Hilgenfeld enfin traita d'une
^ Die aftsseren Zeugnisse fther das Dnsein und dm Uraprung des vierten Evanffeliums, dans les Theol. Jahrhilcher^ 1845 et 1847.
* Das nachapostolische Zeitalter, 1846.
' Ueher die psmdonymische UUeratur in dcr àJtesten Kirche, dans les Theol. Jahrbûcher. 1851.
* Comp. en particulier: Ursprung unsrer EvangeHien, 1866; cet écrit est un violent réquisitoire contre celui de Tischendorf : Quand furent composés nos évangiles?
manière plus approfondie que ne l'avait fait Baur, la dispute de la Pàque et son rapport avec l'authenticité de notre évangile*.
Ainsi savamment appuyée par cette pléiade de critiques distingués, et dévoués, non sans nuances marquées, à la cause commune, l'opinion de Baur put paraître un moment avoir remporté un triomphe complet et définitif.
Cependant au sein de l'école elle-même se manifestait déjà une divergence, secondaire sans doute, mais qui por- Uût toutefois, sous bien des rapports, atteinte à l'hypothèse si habilement calculée du maître. Hilgenfeld abandonnait la date fixée par Baur et par conséquent les avantages de la situation choisie par lui ; il reculait de trente à quarante ans la composition de l'évangile johannique. D'après lui, l'origine de cet écrit se rattachait au développement de la gnose, spécialement de l'hérésie valenttntenne. Selon sa propre expression, il espérait c réussir à éclairer par le flambeau de la gnose le sanctuaire de la théologie johannique.> L'auteur de l'évangile s'était proposé de faire pénétrer renseignement gnostique dans l'église sous une forme mitigée. Vers 150 déjà, « l'existence de cet écrit ne pouvait plus guère être révoquée en doute. » Il devait donc dater de 130 à 140*.
Volkmar prenait une position intermédiaire. Il parlait de l'an 155; elle professeur hollandais Scholten, dans un ouvrage publié en 1864-, reculait également la date de la composition jusqu'en 150. L'auteur serait, selon lui, un chrétien d'origine païenne, initié à la gnose, et qui aurait pris pour tâche de rendre cette tendance profitable
* Der Passahstreit der alten Kirche, 1860.
• Voir : Bas Evangdium u. die Briefe Johannis nach threm Lehrbegriffe dargestellt, 1849; die Eoangelienj 1854; dos Urchristmthum,
ia>5.
1" Vol. 2
à l'Eglise. Il contiendrait en même temps dans de sages limites la réaction antinomienne de Marcion et l'exaltation du spiritualisme montaniste qui se produisaient à cette époque. Il interviendrait enfin dans la question de la Pàque, non pour donner raison au rite occidental, comme le pensait Kaur, mais pour faire triompher le principe du spiritualisme paulinien, d'après lequel il ne doit plus y avoir de jours de fête dans l'Eglise. L'auteur du quatrième évangile s'est donc habilement approprié le vrai de toutes les tendances de cette époque (le milieu du 11^' siècle); et, sans glisser dans aucune de leurs exagérations, il a présenté au monde, sous la figure d'un disciple purement idéal, de celui que Jésus aimait, le christianisme parfaitement spirituel qui seul pouvait devenir la religion universelle ^
En 4866, ce même point de vue a été développé par M. [Réville dans la Revue des Deu^v-Mondes^. M. d'EiCH- TiiÂL a également exprimé son assentiment à l'idée d'une parenté entre notre Evangile et la Gnose '. Le travail que M. Stap a publié la même année, dans son recueil d'Etudes critiques S n'est qu'une reproduction sans originalité de toutes les idées de l'école de Tubingue.
Ces premiers pas rétrogrades dans la date de notre évangile ont été suivis d'un'lroisième, plus considérable encore.
En 4867 a paru Y Histoire de Jésus de Keim\ Il combat énergiquement, dans la partie de l'Introduction où il se livre à l'étude des sources, l'authenticité du quatrième évangile. 11 s'appuie surtout sur le caractère philosophique
^ Bas Evang. nach Johannes, 1864, traduit en allemand par H. Lang, 1867.
* Livr. de Mai.
■ Les Evangiles j 1863, tome 1, p. 25 et suiv. etnill.
* Etudes historiques et critiques sur les origines du Christianisme.
* Qesch. Jesu voti Nazara.
LES ADVERSAIRES DE l' AUTHENTICITÉ. 19
de cet écrit et sur les contradictions de la narration avec la nature des choses, avec les données fournies par les écrits de saint Paul et avec les récits synoptiques. Mais d'autre part il constate les traces de l'existence de cet écrit jusqu'aux temps les plus reculés du 11^ siècle. « Les témoignages, dit-il, remontent jusqu'à l'an 120, de sorte que la composition date du commencement du 11^ siècle, sous le règne de Trajan, entre 100 et 117 '. » L'auteur serait un chrétien d'origine juive, appartenant à la diaspora d'Âsie- Mineure, très-sympathique aux païens et bien au fait de tout ce qui concerne la Palestine. Dans un écrit plus récent, reproduction populaire de son grand ouvrage, Keim est revenu sur cette date si précoce, en motivant ce changement par des raisons qui, — on peut le dire, — n'ont rien de bien sérieux ; il Gxe maintenant la composition à l'an 130*.
Qu'importe ici une dizaine d'années? Il résulterait de Tune comme de l'autre de ces dernières dates que vingt à trente ans après la mort de Jean à Ephèse, le quatrième évangile lui était attribué par les presbytres rnèines de la contrée où il avait passé la (in de sa vie et où il était mort. Comment expliquer la réussite d'un acte de faux dans des circonstances pareilles? Keim a senti cette difficulté, et pour l'écarter, il n'a Irouvé d'autre moyen que de reprendre l'idée émise par Reuterdahl et Lùtzelberger, et de présenter comme une pure fable le séjour prétendu de Jean en .Vsie-Mineure. Par ce pas décisif, il a dépassé l'école de Tubingue. Baur et Hilgenfeld n'ont pas douté un instant de la vérité de celte tradition. Leur critique repose même essentiellement sur la réalité de ce fait, d'abord parce que
* Gcsch. Jesu, nach dm Ergehnissen heiUiger Wissenschaft, fur weitere Krei'se, 3' éd., 1873.
20 INRODUCTION.
l'Apocalypse, dont la composition johannique leur sert de levier pour renverser celle de Tévangile, exige le séjour de Jean en Asie, et ensuite parce que toute leur argumentation, tirée de la contradiction prétendue entre la tradition pascale léguée par l'apôtre aux églises d'Asie et le jour de la mort de Jésus dans le IV® évangile, tomberait avec le séjour de Jean dans ces contrées. Aujourd'hui, au contraire^ que la critique hostile à notre évangile se sent gênée par ce séjour, elle le jette sans façon par-dessus bord. Selon Keim, toute cette tradition ne serait que le résultat d'un malentendu d'Irénée, qui a appliqué à Jean l'apùtre ce que Polycarpe avait raconté devant lui d'un tout autre personnage. Puis Scholten est arrivé à la rescousse, dans un écrit spécial \ mais avec une diflerence importante. Cette fausse tradition s'expliquerait, selon lui, par une confusion d'un autre genre. On aurait pris dans TEglise l'auteur de l'Apocalypse, qui n'était point Jean l'apôlre, mais qui avait emprunté son nom, pour l'apôtre lui-même, et c'est ainsi qu'on en serait venu à supposer que Jean devait avoir vécu en Asie, où l'Apocalypse semble avoir été composée. Quoi qu'il en soit, et comme que s'explique l'erreur colportée par la tradition, la découverte de cette erreur c ôte, comme dit Keim, le dernier point d'appui à l'idée de la composition de l'évangile par le fils de Zébédée ». (P. 467.)
C'est ainsi que deux des bases de la critique de Baur, l'authenticité de l'Apocalypse et le séjour de Jean en Asie, sont à cette heure minées par les continuateurs mêmes de son œuvre, parce que cette négation leur apparaît comme le seul moyen d'en finir avec ce livre sacré.
En 1868, l'Anglais Davidson s'est rangé parmi les adversaires de Tauthenticilé *. Holtzmann, comme Keim, voit
* Der Aposteî Johannes in Klein- Asien^ Irad. par Spiegel, 1872. « Introdmtion to the Study of the N. T. Vol. H.
dans notre évangile une composition idéale, mais pourtant pas entièrement fictive, datant de l'époque de Tépître (le Bamabas (premier tiers du II« siècle), et qui dès 150 a été favorablement accueillie par l'Eglise * . Krenkel en 1871 a défendu le séjour de l'apôtre en Asie; il lui attribue la composition de l'Apocalypse, mais non celle de l'évangile *.
Nous terminons cette revue par un ouvrage publié cette année même, dans lequel est résumé avec une immense cnidition tout le travail critique des temp3 passés et de l'époque actuelle. C'est V Introduction au Nouveau Testament (le Ililgenfeld ^, Dans cet écrit, l'auteur continue à défendre la cause à laquelle il a consacré les prémices de sa plume : la composition de l'évangile johannique sous l'inlluenc^ de la gnose valentinienne.
(îette attaque persévérante d'une partie des critiques modernes contre l'aulhenticité du quatrième évangile ressemble au siège d'une forteresse dont dépend le sort d'un pays. En face de tous ces travaux d'alta(iue, les défenseurs, cela se comprend, ne sont pas restés. inactifs; eux aussi ont compris Timportance capitale de cette lutte scientifique, et les nombreuses transformations qu'a subies la tactique des adversaires démontrent suffisamment l'action continue exercée sur l'attaque par les travaux de défense.
* Bibellexicon de Schenkel, t. II, art. Evang. nach Joh. 1869. - Der Apostel Johannes. 1871.
* Historisch-krit. Einleilung in dos Naue Test.. 1875.
Nous énumërerons rapidement les ouvrages publiés en faveur de Tauthenticité.
La plus ancienne attaque, celle des sectaires du l\^ siècle appelés Aloges, n'est pas restée sans réponse, car il parait certain que l'écrit d'IIippolyte (commencement du III» siècle), dont le titre figure dans le catalogue de ses ouvrages • : € En faveur de l'évam/ile de Jean et de l* Apocalypse*,i^ était dirigé contre eux.
Les attaques des déistes anglais furent repoussées en Allemagne et en Hollande par Le Clerc' et Lampe; par ce dernier, dans son célèbre commentaire sur l'évangile de Jean *.
Deux Anglais, Priestley * et Simpson ", répondirent immédiatement à Evanson. Storr et SOskind résolurent les objections soulevées peu après en Allemagne ', et cela avec un tel succès que Eckermann et Schmidt déclarèrent rétracter leurs doutes.
A la suite de cette première pbase de la lutte, Eichhorn, IluG, bERTHOLDT, dans Icurs Introductions bien connues au Nouveau Testament, Wegscheider, dans un écrit spécial ", et d'autres encore, se prononcèrent unanimement dans le sens de l'authenticité ; de sorte qu'au commencement de ce siècle, l'orage semblait apaisé et la question résolue en faveur de l'opinion traditionnelle. L'historien Giëseler, dans son admirable petit écrit sur l'origine des évangiles
* (Catalogue gravé sur le piédostal de sa statue découverte à Rome eu 1561.
* Tnèp To3 xaTa *I<oavvo'j eùaY^eXiou xal a'OxaX'j'^sco;.
* Annotatioties ad. Hammond. Nov. Test. 1714.
* Commentariitm in evang. Johannis. 1727. ^ Letters to a young man, 1793.
* An essai/ on the authenticity of the N. T.. 1793. ' Dans le Flatt's Magaztn, 1796, N" 4 et 1800, N'6.
^ VoUstàndige Einîeit. in das Evang. Johannis, 1806.
LES DÉFENSEURS DE l' AUTHENTICITÉ. 23
(1818), se prononça dans le même sens et exprima l'idée que Jean avait composé son livre pour l'instruction des païens déjà avancés dans la religion chrétienne ^
L'ouvrage de bretsclmeider, qui rompit tout à coup ce c^lme «apparent, provoqua une foule de réponses, parmi 'esquelles nous ne citerons que celles de Olshausen *, de Crome ' et de Hauff *, et la première édition du Commentaire de LiicKE. A la suite des premières d'entre ces publications, Bretschneider déclara, comme nous l'avons dit, ses objections résolues; de sorte qu'encore une fois le ralnie paraissait rétabli, et que Schleiermaciier avec toute son école put se livrer, sans rencontrer aucune opposition notable, à la prédilection qu'il éprouvait pour notre évangile. Dès le commencement de sa carrière scientifique, dans ses Discours sur la relùjion, Schleiermacher proclama le Christ de Jean le vrai Christ historique et soutint que la narration synoptique devait être subordonnée à notre évangile. Des critiques aussi savants et indépendants que SciiOTT et Credner soutinrent également à cette époque la cause de raulhenlicilé, dans leurs Introductions \ De AVetle seul faisait encore entendre à ce moment-là une voix quelqne peu discordante.
L'apparition de la Vie (le Jésus de Strauss, en 1835, fut Jonc comme le coup de foudre éclatant dans un ciel l'asséréni. Cet ouvrage souleva toute une légion de travaux apologétiques : avant tous, celui de Tholuck sur la crédibilité de riiistoire évangélique *^ et la Vie de Jésus de Nean-
' Htift(yrisch-krit. Versuch iiher die Entstehung und die friihcstm Schicksaïe der schriftlichen Eoangdien.
* Die Echthett der vier canotiischcn EvangelicHy 182^].
* Probafjth'a haud prohahiliaj 18*24.
* Die Aftthentie und der hohe Werth des Eoang. Johannis, 1831.
* Celle dv Schott en 18:30, celle de Credner en 1836.
* Die Glaubioiirdigkeit der evangd. Geachichte, 1837.
DER ^ . Les concessions faites à Strauss par ce dernier ont été souvent mal interprétées. Elles n^avaient pour but que de mettre à Tabri un minimum de faits incontestables, en abandonnant ce qui peut ctre attaqué. Et c'est précisément cet écrit si modéré, si impartial et dans lequel on sent à chaque mot Tamour inaltérable de la vérité, qui parait avoir fait momentanément sur Strauss le plus d'impression et lui îivoir arraché, par rapport à l'évangile de Jean, l'espèce de rétractation énoncée dans sa troisième édition.
Gfrœrer * et IIase % quoique partant d'un tout autre point de vue que les deux écrivains précédents, défendirent contre Strauss l'authenticité de notre évangile; de son côté, Frommann * réfuta l'hypothèse de Weisse.
Dans les années qui suivirent, parurent Técrit d'EDR.\RD sur l'histoire évangélique S dont il défendit vaillamment la vérité contre Strauss et Bruno Baucr, et la troisième édition du Commentaire de Lficke (1848). Mais ce dernier faisait de telles concessions, quant à la crédibilité des discours et de renseignement christologique de Jean, que les adversaires ne manquèrent pas de retourner bientôt son travail contre la thèse même qu'il avait voulu défendre.
Nous arrivons à la dernière période, celle de la lutte soutenue contre Baur et son école. Ebrard fut le premier à paraître sur la brèche *. A côté de lui se présenta un jeune savant qui, dans un ouvrage rempli d'une rare érudition patristique et d'une science de première main, chercha à
^ Leben Jesu. 18^7.
' Gesch. des Urchristenthums, 1838.
* Dans la 3^ édition de la Vie de Jésus, 1840.
* Ueber die Echtheit und Integritàt des Eoang. Joh., 1840.
* Wissenschaftîiche Kritik der evangd. Geschichte, V* éd. 1842; d' éd. 1868.
* Dos Evatig. Joh. und die neueste Hypothèse iiber seine EntstehunÇf
ramener sur la droite voie la critique historique qui, entre les mains de Baur, lui paraissait s'égarer. Nous voulons parler de Thiersch, dont l'ouvrage, modestement intitulé Essai, est encore aujourd'hui pour les commençants un des plus utiles moyens d'orientation dans le domaine de Thistoire des deux premiers siècles ' . Baur ne supporta pas ce rappel à l'ordre qui lui était adressé, à lui vétéran de la science, par un si jeune écrivain. Dans un mouvement d'irritation, il écrivit cette brochure violente oii il accusait de fanatisme son adversaire, et qui avait presque le caractère (l'ane dénonciation*. La réponse de Thiersch fut aussi remarquable par la. convenance et la dignité du ton que par l'excellence des observations générales qui y sont présentées sur la critique des écrits sacrés '. On peut contester la justesse de plusieurs des idées de Thiersch, mais on ne peut nier que ses deux ouvrages n'abondent en points de vue ingénieux et originaux.
Un écrit étrange parut à cette époque. L'auteur est ordinairement cité dans la critique allemande sous le nom de f anonyme saœon; c'est un théologien saxon qui faisait aloi-s partie du clergé thurgovien. II défendait Taulhenticilé de nos évangiles, mais dans l'intention de montrer, par cette authenticité m^me, comment les îipotres de .lé- .<us, auteurs de ces livres ou plutôt de ces pamphlets, n'avaient travaillé qu'à se décrier et à se dénigrer Tun Taulic*.
La réponse la [)lus habile et la plus savante aux travaux
* Versiœh snir Herstellung des historischen Standpttncts filr die Kritik der neutest. Schriften. 18^15.
- Dtr Kritiker m\d der Fanatiker in der Person des Herrn H. W. J. Thiersch. 1816.
' Einige Worte iiher die Echtheit der neutest. Schriften, zitr Ertcidrrung. »*lc . 18^17.
* Die Evangelien, ihr Geist, ihre Verfasser. und ihr Verhàltniss ju einandtr, 1845.
de Baur et deZeller fut celle de Bleek, en 1846 *. A côté de cet écrit méritent d'être signalés les articles de Hai ff*.
Dans les années qui suivirent, Weitzel et Steitz discutèrent avec beaucoup de soin et d'érudition l'argument tiré par Uaur de la dispute pascale à la fin du 11^ siècle '. Sur les traces de Uindemann (1842), Semisch démontra l'emploi de nos quatre évangiles chez Justin Martyr *.
L'année 1852 vit paraître deux écrits très-intéressants : celui du Hollandais Niermeyer, destiné à prouver, par une étude délicate et approfondie des écrits attribués à Jean, que l'Apocalypse et l'évangile peuvent et doivent avoir été composés tous deux par lui, et que les différences de fond et de forme qui les distinguent s'expliquent par la profonde révolution spirituelle qui s'opéra chez l'apôtre à la suite de la ruine de Jéruscilem •\ Une idée semblable fut émise dans le même temps par Hase ^ Le second écrit est le Commentaire de Lutiiardt sur le quatrième évangile, dont la première partie renferme une série de caractéristiques des principaux auteurs du drame évangélique d'après saint Jean, destinées a faire toucher au doigt la vivante réalité de tous ces personnages. Ces portraits sont pleins d'observations fines et justes.
* Beitrœge zur Evangelienkritik.
* Ueher die Compotfition des johann. EcangeliuiHS, dans les Studien und Kritiken, 1846.
* AVi'il/cl, Die christîiche Passahfeier der drei ersten Jahrhunderte, 1848; Steilz, dans les Shidien und Kritiken, 1856 ol 1857.
* Die apostoUschen Benkwurdigkeiten des Màrtyrers Justin, 1S48.
* Cher de echtheid der johanneische Schriften, <?lc., 1852. Voir \v coinplo-rcndu de cet écrit, dans la Revue de théologie, juin, juillet et septembre 1856.
* Uie Tubinger Schulv, Sendachreiben an Baur, 1855. Voin Evangeliwn des Johannes, 1866.
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Nous réunirons ici trois auteurs: Hase %Reuss*, Ewald ', dont le point de vue à Tégard de notre évangile paraît en général concorder. Tous trois défendent lauthenticité de récrit: mais, chose presque inconcevable, ils n'accordent à peu près aucune crédibilité historique aux discours que rapôtre fait tenir à Jésus, et même aux faits miraculeux qu'il raconte. Cest là une inconséquence que Baur a sévèrement relevée dans sa réponse à Hase. De telles défenses d'un évangile équivalent presque à des sentences de condamnation prononcées contre lui, ou plutôt elles se détruisent elles-mêmes. On peut en dire à peu près autant de ropinion de Bunsen, qui envisage l'évangile de Jean comme le seul monument de l'histoire évangélique provenant d'un témoin oculaire, qui déclare même qu'autrement « il n'y a plus de Christ historique, » et qui cependant renvoie au domaine de la légende un fait aussi décisif que celui de la résurrection. Guericke et Bleek, dans leurs Introductions au Nouveau Testament*, Meyer, Hengstenberg, Lange, dans leurs Commentaires, se sont déclarés pour l'aulhenlicilé, ainsi que M. Astié' (qui adopte le point de vue de Xiermeyer) et l'auteur de ces lignes ^ La question joh«Mnnique dans son rapport avec celle des évangiles synopti-
* Leben Jesu, 4« éd. 1854.
- (iesch. dtr heil. Schriften Neuen Testaments, 1* éd. 1842; 5*^ éd. 1K74.
' Jahrhûcher der hiblischm Wissenschaft, 1851, 1853, 1860, 1865; die johann. Schriften, 1861.
* Les chapitres de Bloek relatifs à l'évang. de Jean ont été reproduits en français par .M. Briiston, sou< le titrp : Etude critique sur Vévang. de Jean y 1861.
* Krjtîication de Vévangile selon saint Jean, 1863.
* Commentaire'jsur Vt'cangile de St. Jean, 1864; traduit en allemand par Wunderlich, 1869; la conclusion dès 1866 par Wirz, ïous le litre : Prvfung der StreUfratjen nher das 4^^ Evaug.
28 IMR0DUCTI05.
ques a été traitée d'une manière instructive par MM. Saba-
TIER * et DE PrESSENSÉ*.
Indiquons ici une notice étrange qui a été publiée par XoLTE d'après une chronique du IX** siècle, celle de Georges Ilamartolos. C'est un récit attribué à Papias, d'après lequel l'apôtre Jean aurait été tué par les Juifs '.
L'étude des témoignages patristiques a fait récemment l'objet de deux ouvrages, l'un d'un caractère très-populaire, l'autre plus sévèrement scientifique : le petit écrit de TisciiENDORF sur l'épfKjue de la composition de nos évangiles *, et le programme académique de Riggenbach , de ISlifi, sur les témoignages historiques et littéraires en faveur de l'évangile de Jean*. La solidité et l'impartialité de ce deiTiier ti*avail ont été reconnues par les adversaires des idées de l'auteur.
Xous pouvons joindre à ces deux écrits celui dans lequel le professeur de Groningue Hofstede de Groot a traité la question de l'époque de Basilide et des citations johanniques, surtout chez les gnostiques ^. La cause de l'authenticité a encore été soutenue par l'abbé Déramey 1868) \
La tradition du séjour de Jean en Asie-Mineure a été vaillamment défendue contre Keim par MM. Steitz* et Wab- .MTZ ^. WiTTiciiEN, sc plaçant a un point de vue qui lui est propre, abandonne le séjour de l'apotre Jean en x\sie, mais
* Essai sur les sources de la vie de Jésus, 1866. ' Dans ie livn» I do la Vie de Jésus.
" Theologische (^tartalschrift, Tubinguc 1862.
* Wann wurden unsere Eca^igelien verfasst? 1865; 4« éd. 1866. ^ Die Zeugnisse fur das Evany. Johannisneu untersucht.
^ Basilides am Ausgang des apostolischen Zeitalters; éd. allemande. 1868.
* Défense du quatrièine évangile.
* Studien und k'ritiken, 1869.
* Dans la Bévue théologique.
pour soutenir d'autant mieux l'authenticité de notre évangile en prétendant qu'il a été composé par cet apôtre en Syrie, pour combattre des Ebionites de tendance essénienne. Cet écrit daterait des temps qui ont immédiatement suivi la ruine de Jérusalem. Quant au Jean d'Âsie-Mineure, ce serait le presbylre, auteur de l'Apocalypse *. Nous avons là l'antipode des thèses de Tubingue.
Dans deux travaux, l'un de Zahn, l'autre de Riggenbach, a été traitée la question de l'existence du presbytre Jean comme distinct de l'apôtre; ces 'deux auteurs^ après une étude très-circonspecte du fameux passage de Papias relatif à cette question, concluent à la négative '. C'est ce que font également Leimbach, dans une étude toute récente', et le professeur Milligan, d'Aberdeen, dans un article du Journal of sacred Littérature , intitulé John the presbyter (oct. 4867).
La crédibilité historique des discours de Jésus dans le quatrième évangile a été défendue contre les objections modernes par Gess, dans le premier volume de la ^^ édition de son écrit sur la personne du Seigneur^, et plus spécialement par M. H. Meyer, dans une thèse de licence très-remarquable ^ De Tan 1872 date l'ouvrage anglais de Sandey® et de 187â celui du surintendant Leuschner \ vaillant petit écrit qui s'attaque surtout à Keim et à Scholten.
* Der geschichtîiche Charakter des Evang. Joh, 1869.
• Zahn : Papias von Hierapolis, daus Studien und Kritiken, 1866, 4* cahier: Riggenbach : Johannes der Apostel und Presby ter, dans le» Jahrbiicher fur deutsche Théologie, 1868.
• Dos PapiaS'Fragment, 1875 (réponse à l'écrit : Das Papias- Fragment des EusebiuSyde WeiiTenbach, 1874).
* Christi Person und Werk. Neue Bearbeilung. 1*' Theil : Christi Zeugniss, etc. 1870.
* Les discours du 4^ év. sont ils des discours historiques de Jésus ?
• The authorship and historical character of the forth Gospel. ' Das Eoang. Joh. und seineneuesten Widersacher.
Nous sommes heureux de terminer celte revue par deux travaux remarquables : l'étude critique de Luthardt sur l'origine du quatrième évangile, formant dans un volume spécial l'introduction à la seconde édition de son Commentaire, dont le premier tome vient également de paraître ^; puis le brillant travail de Beyschlag, dans les Studien uni Kritiken'y qui renferme peut-être les réponses les plus décisives et les plus spirituelles à toutes les objections de la critique actuelle. Lors même que nous ne saurions admettre l'interprétation que donne l'auteur des enseignements christologiques renfermés dans les discours du quatrième évangile, nous nous empressons de rendre hommage à ce travail, auquel nous ferons dans les pages suivantes de nombreux emprunts.
Pressés par la force des raisons pour et contre, un certain nombre de théologiens ont cherché des moyens termes propres à donner satisfaction aux unes et aux autres. Quelques-uns ont essayé d'opérer un triage entre les parties vraiment johanniques et les parties inauthentiques, postérieurement interpolées. C'est ainsi que Weisse, que nous n'avons pu nous dispenser de nommer parmi les adversaires de l'authenticité, à cause de la place importante qu'il occupe dans le développement de cette manière de voir, serait disposé cependant à attribuer à Jean lui-même quelques versets, tels que I, 1-5 et 9-14, puis certains passa-
* Der johann. Ursprung des vierten Eoang. 1874; dos johaim. Eoang. 1-" Theil, 1875.
« Années 1874 et 1875.