‹ Commentaire sur l'Évangile de saint JeanChapitre 64 sur 91 · LE TÉMOIGNAGE DE JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE DE JEAN-BAPTISTE

la forme de la question chez Matthieu : < Devons-nous en attendre ^hon un autre, dfXXov, mais) un second, ^epov?» expression qui reconnaît implicitement à Jésus le caractère de Messie.^ 3<> Cette distinction des deux rôles messianiques, entrevue par Jean, n'était pas une solution entièrement fausse. Ne correspond-elle pas dans le fond à la difTérence entre le premier et le second avènement du Seigneur? A Tun le salut et Tenvoi de l'Esprit; à l'autre le jugement et le règne. Les savants juifs ont été conduits, tout nmirne Jean, par les prophéties, en apparence contradictoires, de l'A. T. à une distinction analogue à celle qui se présentait à Tesprit du prisonnier de Machéronte. Buxtorf (Lexicon Chaidaîc. p. 1273) et Eisenmenger (Entdeckt. Judenth. p. 744 et suiv.) citent une foule de passages rahbiniques qui distinguent deux Messies, Tun qu'ils appellent le fils de Joseph, ou d'El^raîm, « auquel ils attribuent les humiliations annoncées touchant le Messie > ; Tautre, qu'ils nomment le fils de David, « auquel ils rapportent les prophéties glorieuses. » Le premier fera des guerres et périra; à lui les soulTrances; le second le ressuscitera et vivra éternellement. < Ceux qui échapperont au glaive du premier, tomberont sous celui du second. » < L'un ne portera pas envie k l'autre, juwta fidem nostram, • dit enfm Jarchi (ad Jes. XI, 13). Ces derniers mots attestent la haute antiquité de cette idée.

III. M. Renan (J'ie deJAsus, p. i08 et suiv.) trace un tableau

* On peut constater Tattenre d'un grand prophète, qui n'est point expressëmentdësignë comme Messie, dans l'écrit intitulé: V Assomption de Moise, composé dans les années qui suivirent la mort d*Hérode-le- Grand (comp. Wieseler, Stud. u. Kritikcn 4868, et Schurer, Lchrbuch, etc., p. 540). Dans cet ouvrage, qui renferme le tableau le plus fidèle de l'état spirituel du peuple juif au temps même de la naissance de Jésus, est annoncée (ch. 14, trad. latine publiée par Ceriani) la venue d*un messager suprême, mintiits in summo constifutus, dont les mains seront remplies, pour opérer la délivrance du peuple. MoFsc lui-même ne reçoit que le nom de grand messager, magnus nuntius (c. 48). Cet envoyé sera donc le prophète final, un Moïse à la seconde puissance. Aucun titre royal et messianique ne lui est attribué. Et il est même probable que l'auteur, qui était zélote, n'admettait point un Messie personnel et attendait plutôt un règne de Dieu organisé démocratiquement (SchUrer, p. 574 ).

(le fantaisie de la relation entre «ces deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des mêmes haines, qui ont pu faire cause commune et s appuyer réciproquement. » Jésus arrive de (lalilée avec « une petite école déjà formée, > — où l'écrivain a-t-il trouvé rien de semblable, soit chez Jean, soit chez les synoptiques? c'est de la divination historique; — Jean a(Tueille parfaitement < cet essaim de jeunes Galiléens, > lors même qu'ils ne se rattachent point à lui et font t>ande à part autour de Jésus. «On n*a guêres d'eiemples, remarque, il est vrai, M. Renan lui-même, d'un chef d école accueillant avec empressement celui qui va lui succéder > — ou plutôt le supplanter. Mais t la jeunesse n'est-elle pas capable de toutes les abn^tions? » — Non ; la manière dont Jean-Baptiste, au fatte de son ascendant et de son éclat, s'efface tout à coup pour laisser le champ libre à un plus jeune que lui, jusque-là complètement obscur, ne s'explique pas par la générosité naturelle de la jeunesse. Conscient de sa divine mission, Jean n'a pu s'eiïacer que devant la révélation divine d'une mission supérieure. La conduite de Jean- Baptiste par rapport à Jésus, attestée par nos quatre évangélistes. reste pour l'historien, qui ne reconnaît pas ici l'œuvre de Dieu, un insoluble problème. — Avant de terminer, encore un mot sur une fantaisie de Keim. Ce savant prétend (I, p. 5i5) que, contrairement au récit synoptique (comp. surtout Luc III, il), notre évangile fait apparaître Jésus le premier de tout le peuple an baptême de Jean *. 11 oublie de citer sa preuve. Nous avons constaté que Jean I, 11) - ^8 suppose l'antériorité du baptême de Jésus et du ministère du Baptiste chez les synoptiques. Mais^fc r(»io,sic juheo!

DEUXIÈME SECTION

!, 38-oî.

Commencements de Pœnvre de Jésus. — Naissance de la Ibl.

Le témoignage, rapporté dans la première section, était la condition de la foi. Nous voyons maintenant naître la foi

* « Des vierle Evangolium kehrl die Dingo um und lâssl Jesum zuerst jiuf der Stelle sein. >»

CHAP. I, 38. 30. ils

elle-même. Elle était au début Tacceptalion du témoig:nag:e divin. Mais le témoignage n'est qu'un lien provisoire entre le croyant et l'objet de la foi. La foi ne devient vivante dans le cœur que par le contact direct avec son objet. Pour que ce contact ait lieu, il faut que Jésus se manifeste lui-même à elle; et alors, de vivante elle devient aussitôt féconde. Le croyant rend à son tour témoignage et devient ainsi le trait d'union entre de nouveaux cœurs et Jésus. Tel est le sens des récils suivants. Ils se répartissent en deux groupes : le premier, comprenant ce qui se rapporle*aux trois plus anciens disciples, André, Jean et Pierre (v. 38-4â); le second, ce qui concerne Philippe et Nathanaël (v. 44-52).

L — Premier groupe : v. 38-43.

Nous venons de nommer Jean. Presque tous les adversaires de l'authenticité reconnaissent eux-mêmes que l'auteur, en racontant comme il le fait ici, veut se faire passer pour un apôtre. Hilgenfeld dit lui-même : t André et un anonyme qui est assurément Jean.>

V. 38 et 39. <ii Alors * Jésus^s'étant retourné et les ayant vus qui le suivaient, leur dit : Que cherchez-^ousf 39 Eux lui dirent: Rabbi (ce qui veut dire: Maître), ou demeurestufi^ — Jésus, entendant marcher derrière lui, se retourne. Il voit ces deux jeunes gens qui le suivent avec le désir de Taborder, mais qui n'osent lui adresser les premiers la parole. Il les prévient : 9. Que cherchez-vous^ i> Cette question a, comme tant d'autres paroles concises et profondes de Jésus dans ce morceau, une portée qui dépasse le sens immédiat. Celui qui interroge ainsi sait que la recherche d'Israël et le soupir de l'humanité tendent à

* 6 Mjj. et 30 Mnn. retranchent os.

lui. — Les disciples en répondant: ^l Maître, ou demeurerlufn expriment roodeslenient le désir de lui parler en particulier. Le litre de Rabbi est sans doule bien inférieur à ce que le témoignage de Jean leur a révélé sur son compte. Mais ils n'oseraient pour le moment en employer un autre. Ce litre exprime d'ailleurs, d'une manière délicate, l'intestion de s'offrir à lui comme disciples. La traduction de ce terme ajoutée par l'évangéliste prouve que l'auteur écrit pour des lecteurs grecs. *

V. -40. « // leur dit : Venez et voyez*. Ils vinrent et ik virent où il demeurait; et ils restèrent auprès de lui ce jour-là; c était environ la dixième heure. :^ — Les disciples lui demandaient sa demeui'e pour pouvoir l'y visiter; Jésus les invite à l'y suivre à l'instant même [Ifr/ta^, impér. prés.) : « Venez, de ce pas,i> La leçon du Vaticanus : cVenez et vous t^errez,» n'est pas naturelle. Il n'y a pas lieu d'appuyer autant sur l'idée de voir. — Où Jésus demeurait-il? Dans quelque grotte au bord du Jourdain, ou dans un caravansérail, ou dans une maison amie? Nous l'ignorons. Nous ne savons pas davantage quel fut le sujet de leur entrelien. Mais nous en connaissons le résultat. L'ex- <;lamation d'André au v. 42 est l'expression enthousiaste de reflet produit sur les deux disciples. Quand on se rappelle ce qu'était le Messie dans la pensée d*un Juif, on comprend combien dut être profonde l'impression reçue^ pour qo'ik n'hésitassent pas à proclamer Messie cet homme pauvre et ^ans apparence. — Uans la remarque : €El ils restèrent auprès de lui ce jour-là,:^ s'exprime toute la douceur de œ souvenir encore vivant dans le cœur de Tévangéliste au

* Les V. 38 el 39 (dans le texte grec) sont réunis en un dans no^ versions françaises. Le v. 40 devient par là le 39 et ainsi de suite.

' T. R. lit i$ETE, avec N A et 43 autres Mjj. presque tous les Mnn. Il- Tg. Cop., tandis que B C L quelques Mnn. S\t. et Or. lisent o^^aOs.

moment où il écrivait. — La dixième heure peut s'entendre de deux manières: ou de 4 h. de Taprès-midi, si Ton compte ici les heures comme on comptait en général chez les anciens, en partant de six heures du matin, — nous verrons que c'est l'interprétation la plus naturelle des passages IV, 6. 52 et même XIX, 14; — ou de 10 b. du matin, en comptant selon la pratique du Forum romain, qui a passé chez les peuples modernes, à partir de minuit. Rettig et Ebrard ont essayé d'appliquer cette manière de compter à l'évangile de Jean. Si, au premier coup d'œil, la seconde explication rend mieux compte des mots : ce jour^là, d'autre part cette expression se concilie avec la première parle contraste avec l'idée d'une simple visile que les deux jeunes gens s'étaient proposé de faire à Jésus. Au lieu de cela, l'entretien se prolongea jusqu'à la fin du jour *. On a parfois appliqué cette indication au moment où ils quittèrent Jésus, non à celui où ils entrèrent chez lui.

* Nous devons à Tobligeance de M. André Chcrbuliez les rcnseignenents suivants : iElius Aristide, sophiste grec du II® siècle, contemporain de Polycarpe, avec lequel il a pu se rencontrer dans les rues de ^yme, raconte dans ses Discours sacrés (Ve Livre) qu'arrivé dans ^tte \ille il eut pendant la nuit un rêve dans le(]uel le soleil, se levant !nir la place publique, lui ordonna de tenir le jour mùme une séance ]e déclamation dans la salle du Conseil à la quatrième heure. Cette leuro ne pouvait être dans les mœurs anciennes que celle de dix heures lu matin, Theure que Xénophon appelle celle de la nXrJOouaa àyops, où :oute la population fréquente la place publique. Aussi trouva-t-il la jalle toute remplie. Au !«' Livre, Dieu lui ayant ordonné de prendre m bain, il choisit la sixièmeXxawvG^ comme la plus favorable à la santé. >r c*ëtait Tbiver et c'était d'un bain froid qu'il s'agissait. L'heure était ionc celle de midi. Ce qui ne permet aucun doute à cet égard, c'est [«'il dit à son ami Bassus qui le fait attendre : a Vois-tu, l'ombre tourne léjà. » — L'usage des Grecs d'Asie - Mineure à cotte époque est donc ûen constaté par ces exemples. Langen a allégué en faveur de l'usage apposé un passage des Actes du martyre de Polycarj>e (c. 7;. Mais ce [lestage nous parait insuffisant pour prouver le contraire de ce qui résulte si clairement des paroles du rhéteur grec.

Mais dans ce cas Jean eût sans doute ajouté ore oini^Sov, lorsffuULs partirent. C'est l'heure où il trouva^ non celle où il quitta^ que l'auteur a voulu signaler. — La foi n'esl pas plus tôt née du lémoignage, qu'elle se propage parle même moyen :

V. 41 et 42. € André, le frère de Simon Pierre, était l'un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean et (pii avaienf suivi J&ius. 42 Le premier^ il trouve son propre frère, Simon, et lui dit : Kous avons trouvé le Hem (ce qui siffuifie: le Christ). » — L'auteur nomme à ce moment du récit son compagnon André. Il le désigne en même temps comme le frère de Simon Pierre. On pourrait penser qu'il en agit ainsi uniquement en vue de la vocation de Pierre qui va être racontée; mais comp. VI, 8, où la même chose se répète sans qu'il soit possible d'alléguer un motif de ce genre. Ce fait est remarquable. Car Simoa Pierre n'a point encore ligure dans le récit. Pierre est donc traité dès l'abord comme le personnage le plus iraportanL Remarquons aussi que cette manière de désigner André suppose déjà la connaissance de l'histoire évaDgélique chez les lecteurs. — La visite de Pierre à Jésus eutelle lieu le même soir? L'affirmative ressort avec une sorte de nécessité de l'énumération exacte des jours dans ce morceau. Voyez: le lendemain^ v. 29. 35. 44 et, de plus, 11, 1. Les deux disciples quittèrent Jésus pour quelques instants, et Pierre, amené par André, put venir le trouver encore avant la nuit.

Comment expliquer les expressions t le premier 3 et €«w propre frère»? De tout temps ces mots ont oiîert une difficulté aux interprètes. Ils renferment en effet un petit mystère, comme en est rempli le récit de Jean à la fois si Hn

* Au liiîu (!(» la levon reçue rpoto;, A B M Tï> Il quelques Mnn. Sjt. lisent rcf.iTov.

l si naïf. On suppose d'ordinaire que les deux dsciplesi [lerchaient Simon, chacun de son côté, et que ce fut Âncé qui réussit le premier à le trouver. Mais l'adj. tov t^tov [son propre frère») ne serait plus, dans ce cas, que la ériphrase du pron. possessif son (Lûcke, de Wette, Bâumlin). II trouva le premier, parce qu'il connaissait mieux \s habitudes de son propre frère. Cette explication est peu aturelle. Le rapport des deux épithètes s'explique plus implement, et la finesse de l'expression ressort mieux enorc, si l'on admet que les deux disciples se mirent à la scherche chacun de son propre frère; ainsi l'un de Pierre, autre de Jacques. Des deux, André fut le premier qui ëussit à trouver le sien. Il résulte de ce sens que Jacques tait venu avec Jean, tout comme Pierre avec André, au aptéme du précurseur. Jacques n'est pas nommé, comme ean lui-même ne l'est pas, comme leur mère Salomé ne î sera pas non plus (XIX, 25). — Ce trait délicat de la arration, qui révèle la tentative du disciple anonyme de rouver aussi s(5n frère, est un indice inimitable de son Jentité avec l'auteur de l'évangile. La leçon i^ffaroç est ieinement justifiée par cette interprétation. Le -T^pcôTov est lU une correction maladroite ou une négligence provenant la TOV suivant. — Le terme de Messie (de nvQ^ oindre) tiait très-populaire; il était usité même en Samarie(IV, 55). — La traduction Xpiaro; suppose de nouveau des lecears grecs. Jean avait employé deux fois directement le errae grec Xpioroç (v. 20 et 25); mais ici, il reproduit le itre hébraïque, comme il l'avait fait au v. 39, comme il le èra de nouveau IV, 25, afin de conserver au récit son ca- ■aclére dramatique.

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