Jésus et la Samaritaine : v
Dans cette première phase nous voyons comment Jésus parvient à éveiller la foi dans une âme étrangère à toute vie spirituelle. — La situation historique est décrite dans les v. 1-6.
V. 1-3. € Lors donc que le Seigneur^ eut appris que les pltarisiens avaient ouï dire que Jésus faisait et baptisait plus de disciples que^ Jean, — 2 toutefois ce n'était pas Jésus lui-même qui baptisaity mais ses disciples, — 3 il quitta la Judée et s'en alla de nouveau^ en Galilée. » — Le v. 1 fait connaître le motif qui engage Jésus à quitter la Judée : les pharisiens commencent à se préoccuper sérieusement (le lui. 11 leur est parvenu un rapport, sur le compte de Jésus, d'après lequel ce nouveau personnage peut devenir plus redoutable que Jean lui-même. — Ojv, donc^ en raison de ce grand concours de gens, mentionné III, 23-26. — Ce titre : le Seigneur (dans la plupart des Mss.), n'est appliqué que rarement à Jésus pendant sa vie terrestre (VI, 23; XI, 2). 11 suppose l'habitude de se représenter Jésus élevé dans la gloire; c'est pourquoi il est si fréquent dans les épities. S*il est authentique dans ce passive (voir
* K D A quelques Mnn. ItP'p'-'q"' Vg. Syr. Cop. lisent o Ir.oo;^ aa
lieu de 0 xupio;.
* A B G L r retranchent r,.
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ai variante de 3 Mss. qui lisent: JésusJ^ il est occasionné oit par le sentiment de la grandeur divine de Jésus, qui ègne dans le morceau précédent, soit, plus simplement, »ar le désir d'éviter la répétition^du nom de Jésus, qui se eti^ouve quelques mots plus bas. — L'expression eut appris ne désigne point une connaissance surnaturelle. Ce qui B prouve, c'est que la teneur du rapport fait aux phariiens est textuellement reproduite (comp. le nom de Jésus u lieu du pron. lui^ et les présents Twoieî et parxiÇei, fait t baptise), Jésus devait paraître plus dangereux que Jean, l'abord h cause du témoignage messianique que Jean lui vait rendu, puis en raison de ses allures bien plus indé* >endantes des formes légales et pharisaïques. — La leçon les 5 Mjj. qui retranchent */;, ou, ne peut avoir que ce sens : [ que Jésus fait plus de disciples et que (de son côté) Jean )aptise.> Ce sens est étrange, presque absurde.
La conséquence pratique que Jésus tire de ce rapport lont il est averti, fait naturellement supposer que l'emprilonnemenl de Jean était à ce moment un fait consommé, [lengstenberg conclut même du parti que prend Jésus de ;e retirer devant les pharisiens, que cette secte avait joué le *ôle principal dans l'emprisonnement du précurseur; et il explique dans ce sens le terme rape^o&yi, avait été livré, Matth. IV, 12 : ce serait par les mains perfides des phariûens que Jean aurait été hvré aux mains d'IIérode. — Mais >n demandera pourquoi Jésus se retire en Galilée, dans le lomaine d'IIérode ; n'était-ce pas courir au-devanl.du danger? Non; car la haine de ce prince contre Jean était une iflaire personnelle. Jésus pouvait trouver Hérode moins à craindre que le parti dominant en Judée.
La remarque du v. 2 est destinée à préciser l'expression ndéterminéc employée par l'évangéliste lui-même III, 22 ; *ien n'est indifférent dans la manière d'agir du Seigneur,
el Jean ne veut pas laisser se former une idée fausse sur l'un de ses actes. — Pourquoi Jésus ne baptisait-il pas luimême? Précisément parce qu'il était le Seigneur et que, comme tel, il se réservait le baptême d'Esprit. En abandonnant le baptême d'eau aux apôtres, il rendait ce rite indépendant de sa présence personnelle et il en garantissait ainsi le maintien dans son Eglise, après son départ. Il n'y a donc pas identité entre cette manière d'agir de Jésus ei celle de Paul (1 Cor. I, 17) et de Pierre (Act. X, 48). Ce baptême ne peut avoir continué en Galilée. Car il n'en est fait aucune mention. L'abandon de ce rite se liait sans doute, de la part de Jésus, à celui de sa position de Messie. Il renonçait à transformer par le baptême Israël en communauté messianique, à mesure que son incrédulité s'accentuait envers lui, et qu'il se voyait forcé de cesser d'agir en Messie national. Il y a donc trois degrés dans l'inslitotion du baptême : le baptême de Jean, qui était la consécration générale au royaume messianique par la repentance; le baptême de Jésus, au commencement de son ministère, qui était de la part du baptisé un acte d'attachement à sa personne, en qualité de disciple: enfin le baptême^ tel que le réinstitua Jésus après sa résurrection, comme consécration à la possession du salut désormais acquis par lui an monde entier. Nous ne voyons pas que ceux qui avaient reçu le premier baptême (les apôtres, par ex.) aient été soumis plus tard au second ou au troisième. Ce sont eux, au contraire, qui ont été chargés d'administrer ces deux derniers (v. 2; Âct. II). — Ce n'est pas sans raison que Iteck a rapproché le baptême des enfants, dans l'Eglise chrétienne, du second de ces trois baptêmes.
Le départ de Judée est indiqué, v. 3, comme un acte distinct du retour en Galilée; et cela parce que, d'après le V. 1 , le vrai but de Jésus était bien moins d'aller là que de
CHAP. î\y 2-5. 335
partir d'ici. Le mot tcoXiv, de nouveau, que lisent 6 Mjj., fait évidemment allusion au premier retour mentionné I, 44. Ce sont ces deux plus anciens retours de Judée en Galilée, qui avaient été identifiés par la tradition synoptique et que Jean a soigneusement distingués, par la raison exposée III, 24. Ce terme de nouveau parait donc authentique, malgré les nombreux Mss. qui l'omettent.
V. 4 et 5. € Or il fallait quil passât par la Samarie. 5 II arriva donc à une ville de Samarie nommée Sychar^, t^oisine du champ que Jacob avait donné à Joseph son fils,y> — ''E^ei, il fallait; si du moins l'on voulait suivre le droit chemin. Les Juifs très-stricts préféraient faire un détour et passer par la Pérée. Mais Jésus ne partageait pas cet esprit particulariste. — Le nom de Sychar étonne; car la seule ville connue dans cette localité est celle qui portait le nom de Sichem et qui est très-souvent mentionnée dans l'A. T. Y aurait-il ici une erreur de l'évangéliste, étranger à la Palestine? C'est ce qu'ont prétendu les adversaires de l'authenticité de notre évangile. Nous croyons peu probables les solutions qui font du nom de Sychar une altération volontaire, et populaire en Israël, de celui de Sichem; ainsi celles qui dérivent Sychar de '^pv (schéker), mensonge, pour désigner cette ville comme un siège de paganisme ou de n3P (schékar), cervoise, pour la stigmatiser comme la ville des buveurs (Es. XXVIII, 1, les buveurs dEphra'im). On pourrait plutôt admettre une transformation involontaire par la permutation si fréquente des liquides, comme celle de Ben et de Bar {fils, eu hébreu et en chaldéen). Mais une solution plus naturelle est offerte par les passages d'Eusèbe et de Jérôme, qui distinguent positivement deux localités voisines, portant ces deux noms; ainsi quand Eu-
* Tous les Mss., à rexccption de quelques Mnn., et toutes les anciennes Vss. lisent '^^yoL^ et non Si/ op.
sèbeilit [Onomasticon) : «Sychar devant Néapolis» (Naplouse, ou la Ville-Neuve, le nouveau nom de ^cbem restaurée). Le Talmud parle également d'une localité nommée Soukar, d'une source de Soukar, de la plaine de Soakar (ce nom viendrait-il de "1310 (sougar)^ caveau sépulcrale) ville ou hameau qu'on ne peut confondre avec Sichem. Aujourd'hui encore, un hameau très-voisin du puits de Jacob et situé au pied du mont Ebal, à l'entrée de la vallée, porte le nom de naoy, Ascar, nom qui ressemble bien à celui que nous lisons chez Jean et dans le Talmod. 11 parait en tout cas certain que l'ancienne Sichem était située passablement plus à l'est que la nouvelle (Naplouse). C'est ce que prouvent les ruines que l'on découvre partout entre Naplouse et le puits de Jacob (voir Félix Bovet, Voyage en Terre-Sainte y p. 363). Pétermannfart. Somarte dans TE»cyclop. de Ilerzog, Xlll, p. 362] dit aussi : < L'empereur Yespasien a considérablement agrandi la ville du côté de l'ouest.i» Il est possible que la partie de l'ancienne ville située le plus à l'orient portât spécialement le nom de Sychar, dans le sens de petite Sichem ^ ou faubourg de Sichem. Celle situation expliquerait en même temps comment cette Temme pouvait venir chercher de l'eau à ce puits assez éloigné de Sichem, et cela au milieu du jour. Son habitation aurait été rapprochée du puits. — En tout cas, pour voir là avec Furrer un indice du caractère purement idéal du récit, il faut être bien préoccupé d'une théorie préconçue (Ribeller. III, p. 375). — C'est à Naplouse qu'habitent aujourd'hui les restes du peuple samaritain.
Selon de Wette, Meyer et d'autres, le don prétendu de Jacob à Joseph, mentionné dans ce v. 5, ne serait qu'âne fausse tradition, reposant sur un malentendu des LXX. Gen. XLVIII, 22, Jacob dit à Joseph : ^Je te donne me portion (schekem) de plus qu'à tes frères^ que j'ai conquise
cnAP. IV, 5. 327
sur les Àmoirhéens^ avec mon épée et mon arc.^ Il vient d'adopter comme siens les deux enfants de Joseph, et voilà pourquoi il assigne à ce fds une portion de plus quà tous ses frères. Le mol qui signifie portion est en hébreu UDV^ scliekem (proprement V épaule , comme portion de la victime, d'où portion en général). Les LXX,. prétend-on, auraient pris ce mot dans un sens géographique et l'auraient traduit à tort par ^««[/.a, Sichem : et de cette fausse traduction serait provenue la légende populaire reproduite ici par l'évangéliste. Mais il est incontestable que, quand Jacob dit : « La portion que fai prise sur les Aniorrhéens avec mon épée et mon arc,i^ il fait allusion à l'acte violent commis par ses fils, Siméon et Lévi, contre la ville de Sichem (Gen. XXXIV) : « Ayant pris leur épée, ik entrèrent dans la ville de Sichem^ en tuèrent tous les habitants et la pillèrent entièrement 9 (y. 25. 27]. C'est là le seul exploit militaire qui soit mentionné dans la vie du patriarche. Jacob s'approprie le côté glorieux et vaillant de cet acte et envisage ce fait comme la confirmation de Tachât qu'il avait fait précédemment (Gen. XXXI II, 19) d'un domaine dans ce district de Sichem, et en même temps comme le gage de la conquête future de tout le pays par ses descendants. Par conséquent, en employant, pour désigner la portion qu'il donne à Joseph, le mot sr/tekem, il fait lui-même un jeu de mois, comme il s'en trouve à chaque instant dans l'A. T. ; il lui lègue la meilleure portion (schekem) qui est précisément Sichem. Ses fils comprirent si bien sa pensée, que, lorsque leurs descendants revinrent en Canaan, leur premier soin fut de déposer les os de Joseph dans le champ de Jacob près de Sichem ; et ils assignèrent ensuite, comme portion^ à la plus grande des deux tribus issues de Joseph, c^lle d'Ephraïm, la contrée de Canaan où se trouvait Sichem. Les LXX, ne pouvant rendre le jeu de mots en grec.
ont traduit le mot schekem dans le sens géographique, qui était le plus important. Il n*y a donc ici ni fausse traduction de la part des LXX, ni fausse tradition à la charge de révangéliste.
V. 6. (^ Là se trouvait le puits de Jacob: Jésus donc, fatigué de la marche, était là assis ^ sur le bord du puiU: c'était environ la sixième heure. "t^ — Ce puits existe encore; car «c'était probablement celui-là même qui s'appelle encore maintenant Hir-Jakoubi^ (Renan, Vie de Jésus, p. 343]. Il est situé à 35 minutes à l'orient de Naplouse, précisément à l'endroit où le chemin qui suit la vallée principale, celle de Mokhna, du S. au N., tourne brusquementi l'ouest pour entrer dans l'étroite vallée de Sichera, entre l'Ebal au nord-est et le Garizim au sud-ouest. Il est creusé dans le roc et a 9 pieds de diamètre. Il y a deux siècles, Maundrell le trouva profond de 105 pieds. En 1843, d'après Wilson, il n'avait plus que 75 pieds, sans doute par suite d'éboulcments. Maundrell y avait trouvé 15 pieds d'eau. Robinson et M. Bovet le trouvèrent à sec. Schubert, au mois d'avril, put boire de son eau. Il est obstrué par de grosses pierres, à 5-6 pieds au-dessous de l'orifice; mais quelques pieds plus profond se trouve la vraie ouverture. Vn peu plus au nord, vers le hameau de Àskary Ton montre le tombeau de Joseph. — Robinson s'est demandé dans quel but on avait pu entreprendre, dans une contrée si abondante en sources, ce gigantesque travail? Il n'y a pas d'autre réponse à faire que celle de Ilengstenherg : Celle œuvre est celle d'un homme qui, étranger au pays, voulail vivre indépendant des habitants auxquels appartenaient les sources, et laisser un monument de son droit de propriété sur ce terrain et sur cette contrée tout entière. C'est ainsi
* (h'f'ii est omis |>ar (luolques Mnn. ll^''*ï ol S)r.
CHAP. IV, 5-y. 329
que la nature niéme de ce travail confirme l'origine qui lui est attribuée par la tradition.
Dès que la caravane eut quitté la grande plaine de Mokna, et fait quelques pas vers la gauche dans la vallée de Sichem, Jésus s'assit auprès du puits, laissant ses disciples continuer leur marche jusqu'à Sychar, où ils devaient se procurer des vivres. Car il était accablé de fatigue (xexomaxc^). L'école de Tubingue attribue à Jean l'opinion des Docètes, d'après laquelle le corps de Jésus n'aurait été qu'une simple apparence. Comment concilier cette assertion avec ce trait du récit? — oOtwç, aiîisù est presque intraduisible ; et c'est sans doute la raison pour laquelle il est omis dans les versions latines et syriaques^ aussi bien que dans les nôtres. Nous avons cherché à le rendre par le mot là; cet adverbe peut désigner l'attitude d'un homme qui est là, attendant ce que Dieu enverra; ou il reproduit la notion de fatigue : tout exténué, comme il l'était; ou bien il signifie : sans préparatif aucun; prenant les choses comme il les trouvait. — L'imparfait ÊxaÔs^eTo ne signifie pas: il s'cuisily mais : il était assis. Ce temps est descriptif. H a trait à ce qui suit, non à ce qui précède. Jean ne veut pas dire : c il arriva et s*assit; » mais : «il était là assis quand une femme vint...ï) — La sixième heure doit désigner midi, selon la manière de compter généralement reçue en Orient (voir à I, 40). Cette heure du jour sert à expliquer le xe/.omaxco;: accablé par la chaleur et par la marche.
La première partie de l'entretien s'étend jusqu'au v. 15; elle se rattache directement à la situation donnée.
V. 7-9. « [-ne femme de la Samarie arrive pour puiser de Peau. Jésus lui dit : Donne-moi à boire. 8 Car ses disciples s'en étaient allés à la ville pour acheter des vivres. 9 La femme samaritaine lui dit donc : Comment toi, qui es juif j me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme
samaritaine f (Car les Juifs n ont pas de relations a^ecles Samaritains) ^.y> — Commenl celte femme venait-elle chercher de l'eau si loin et à cette heure? Sychar, et même, comme nous l'avons vu, Sichcm étant situés à l'orient de la ville actuelle de Naplouse, sa demeure pouvait être assez rapprochée du puits. Elle avait sans doute travaillé aux champs et venait puiser de l'eau en rentrant à la maison à l'heure du repas (voir au v. 15). Le régime : de la Samarie, dépend du mot femme et non du verbe vient: car, dans ce dernier cas, Samarie désignerait la ville de ce nom, ce qui est impossible, puisqu'elle est à trois lieues plusaa nord. — La demande de Jésus doit être prise dans le sens le plus simple et envisagée comme sérieuse. Il n'y a pas là d'allégorie ; il a réellement soif. C'est ce qui résulte du mot fafiyué. Mais cela n'empêche pas qu'en entamant un entretien avec cette femme il n'obéisse à un autre besoin que la soif, celui de sauver (v. 32 et 34;. Il n'ignore pas que le moyen de gagner une Ame est souvent de lui demander un service; on lui concède par là une sorte de supériorité qui la flatte. « L'eflet de ce petit mot a élé grand ; il a commencé à renverser la muraille séculaire entre les deux [)euples, » dit Lange. — La remarque du v. 8 est destinée à faire comprendre que, si les disciples eussent été présents, ils eussent eu un vase, un àrr^Taï, à faire descendre dans le puits (voir v. H). Celle explication de l'évangéliste constate également la pleine réalité qu'avait à ses yeux le besoin qui provoqua la demande de Jésus ; certes, ce n'est pas là non plus du docétisme. — Le mot les disciples désigne-t-il tous les disciples sans exception? Ne serait-il pas invraisemblable qu'ils eussent laissé là Jésus absolument seul? L'un d'eux, Jean, par ex., pourrait fort bien être resté avec lui, lors même que, comme
* Cette parenthèse tout entit^rc est omise par K.
CHAP. IV, 7-9. SSi
d'ordinaire, il ne fait point dans son récit mention de luimême. La pruderie de Meyer s'offusque d'une suppositioa aussi simple! — Sans doute les docteurs juifs disaient : < Celui qui mange le pain d'un Samaritain est comme celui qui mange de la viande de porc. > Mais cette interdiction ne s'appliquait ni aux fruits, ni aux légumes. Quant à la farine et au vin, on ignore. Les œufs non cuits étaient permis; cuits? c'était une question (Hausrath, Neulestam. Zeitgesch, I, p. 22).
Comment la Samaritaine reconnut-elle Jésus pour un Juif? Au costume ou à l'accent. Stier a observé que dans les quelques mots que Jésus venait de prononcer, se trouvait précisément la lettre v qui, d'après Jug. XU, 6, distin* guait les deux prononciations juive (sch) et samaritaine (s) : nnvh on (teni Ifschekoth: samaritain : lisekot/i). — Les derniers mots (où yàp (juyypwvTat) sont une remarque de l'évangéliste, en vue de ses lecteurs païens qui pouvaient ignorer les origines du peuple samaritain (voir 2 Rois XVII, 24 et suiv.). C'était un mélange de cinq nations transportées de l'Orient par Assarhaddon pour repeupler le royaume de Samarie dont Salmanazar avait déporté les habitants. Au culte de leurs dieux nationaux, ils joignirent celui de la divinité du pays, Jéhovah. Après le retour de la captivité de Babylone, ils offrirent aux Juifs leurs services pour la reconstruction du temple. Repoussés, ils usèrent de toute leur influence auprès des rois de Perse, pour entraver le rétablissement du peuple juif. Ils se bâtirent un temple sur la montagne de Garizim. Leur premier sacrificateur fut Manassé, prêtre juif qui avait épousé une Persane. Ils étaient plus détestés des Juifs que les païens mêmes. On ne recevait pas de prosélytes samaritains. — On a pensé que la femme, par espièglerie, exagérait un peu les conséquences de l'hostilité entre les deux peuples et que, en fai-
sant 8ubir à Jésus ce petit interrogatoire, elle voulait jouir un moment de la supériorité que lui donnait sa position. Cette nuance ne ressort pas du texte. La Samaritaine exprime naïvement son étonnemenl.
V. 40. € Jésus répondit et lui dit : Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi ù boire, tu l aurais prié toi-même ^ et il C aurait donné de Veau viw.i — A cette observation de la femme, Jésus répond, non en renouvelant sa demande, mais en lui faisant une offre au moyen de laquelle il reprend sa position de supériorilé. Pour cela il lui suffît d'élever les pensées de cette femme vers la sphère supérieure où il n'y a plus pour lui quâ donner, et pour elle qu*à recevoir. — L'expression : le don de Dieu, peut être envisagée comme une notion abstraite dont la réalité concrète serait indiquée par les mots suivants : qui est celui qui te dit (ainsi dans notre 1^^ éd.). La parole de Jésus III, 16 : € Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique^ » parle en faveur de ce sens d'après lequel Jésus serait lui-même le don de Dieu. Mais peut-être vaut-il mieux entendre, par cette expression, l'eau vive dont parle la fin du v., et voir dans les mots : celui qui te dit, l'agent par lequel Dieu fait ce don à Tàme humaine. Dieu donne Jésus au monde; et c'est à Jésus qu'il faut demander l'eau vive. — Ueau vive, dans le sens littéral, désigne l'eau de source, en opposition à l'eau de citerne ou à Teau stagnante. Gen. XXVI, 19 : ^Les serviteurs d'Isaac creusèrent dans la vedUeet^ trouvèrent un puits deau vive,^ c est-à-dire une source souterraine dont ils firent un puits. Comp. Lév. XIV, 5. Dans le sens figuré, l'eau vive est donc un bien qui a la propriété de se reproduire incessamment lui-même, comme une source jaillissante, comme la vie elle-même, et qui par conséquent ne s'épuise jamais. Qu'entend Jésus par là?
CHAP. IV, 9-ii. Atô
Selon Justin et Cyprien, ce serait le baptême; selon Lûcke, la foi ; selon Olshausen^ Jésus lui-même ; selon Lutbardt, le Saint-Esprit; selon Grotius, la doctrine évangélique; selon Meyer, la vérité. Selon Jésus lui-même (v. 13 et 14), c'est la vie éternelle, c'est-à-dire la pleine satisfaction de tous tes besoins du cœur .et la possession de toutes les forces dont l'âme est susceptible. Un tel état ne peut résulter que de l'habitation de Jésus lui-même dans le cœur par le Saint-Esprit (ch. XIV-XVI). Cette explication comprend donc jusqu'à un certain point toutes les autres.
V. 11 et 12. « La femme^ lui dit : Seigneur ^ tu nos pas de seau, et le puits est profond; d'où aurais-tu donc^ cette mu vivef 12 E$-tu plus grand que notre père Jacob y qui fums a donné ce puits et qui en a bu lui-viétne, ainsi que tes fils et ses troupeaux? i^ — La femme prend l'expression d*eau vive dans le sens propre. Elle veut dire : «Tu ne peux ni (oCîte) tirer du puits l'eau vive que tu m'offres — car tu n'as pas de vase à puiser — ni (xai), en raison de sa profondeur, atteindre avec la main jusqu'à la source qui l'alimente. i> — Elle appelle Jacob notre père, parce que les Samaritains prétendaient descendre d'Ephraïm et de Manassé (Josèphe, Antiq. IX, 14, 3). — ep8(£(£aTa : serviteurs et troupeaux, tout ce qu'on nourrit.
V. 13 et 14. € Jésus répondit et lui dit : Quiconque boit de cette eau^i, aura soif de nouveau; 14 tandis que celui qm boira^ Veau que je lui donnerai, naura plus soif à jamais; mais Veau que je ^ lui* donnerai deviendra en lui une source (teau jaillissant en vie éternelle.i> — L'eau du
I B retranche v) fuv]. M lit exeivt].
* K D Syr. omettent ouv.
' M I) lisent 0 $E ::iv(ov au lieu de o^ o*av tat^. ^ K D M quelques Mnn« et It. lisent eycu devant ocii^co. k retranclu^ xvTb» qui suit ce même mot.
puits a beau élre de Teau de source ; elle n'est pas Veau vive, telle que Jésus Tenlend : elle n'a pas la faculté de se reproduire elle-même chez celui qui en boit; aussi, au bout d'un certain temps, le besoin se réveille et le tourment de la soif se fait sentir. « Belle inscription^ dit Stier, ù mettre sur les fontaines.^ Une telle eau se présente à la pensée de Jésus comme l'emblème de toutes les satisfactions terrestres, à la suite desquelles le vide se reproduit aussi dans Tàme et la replace dans la dépendance des objets 'extérieurs nécessaires pour la satisfaire.
Jésus définit au v. 14 la nature de Teau vive véritable : c'est celle qui, se reproduisant au-dedans par sa virtualité propre, étanche la soif de l'âme à mesure qu'elle s'éveille, de sorte que le cœur ne peut souffrir un instant du tourment intérieur. L'homme possède en lui-même une salisfaction indépendante de tout objet terrestre. — 'Eyw : oui, moi (en opposition à Jacob). — Tandis que ti^ Tovaiùvi, à jamais, se rapporte au temps, tk îwrjv aùoviov, en vie éternelle, exprime le mode. C'est pour toujours et sous forme de vie éternelle que jaillit cette eau. La source elle-mémet c'est Jésus glorifié dans le cœur par le Saint-Esprit.
V. 45. € La femme lui dit : Seigneur, donne^moi de cette eau-là, afin que je naie plus soif et que je ne passe^ phu ici pour puiser. » — La demande de cette femme a certainement un côté sérieux. L'allocution respectueuse 5e^ (/neur le prouve. Cela ressort également du caractère grave des paroles suivantes de Jésus. Elle est saisie, lors même qu'elle ne comprend pas. Seulement l'expression du désir qu'elle éprouve de se rendre la vie plus commode a quelque chose de naïf et presque de plaisant. — La leçon des deux plus anciens Mss. : « que je ne passe plus par ici, »
* Au lieu d'Eoyoaai ou soycouai, entre lesquels se partagent les autres Mjj.. N lit oiioyto'xan, B ôiîpyotiai.
u lieu de : c que je ne vienne plus ici, y> doit être admise. *n n'aurait pas remplacé la leçon reçue par celle-là. Elle onfirme Tidée que nous avons émise; c'est que celte îmme ne faisait que passer par là en retournant à sa deleure.
La première phase de l'entretien est terminée. Mais Jésus
fait surgir dans l'imagination de cette femme un sublime
léal, celui de la vie éternelle. Pourrait-il l'abandonner
vaut de lui en avoir appris davantage sur ce sujet, à elle
ui jusqu'ici s'est montrée docile?
V. 16-18. €jé3ns lui dit: Va, appelle ton mari, et tnens ?«. 17 La femme répondit et dit : Je nai pas de mari. é:fus lui dit : Tu as bien dit : Je nai^ pas de mari. 18 ar tu as eu cinq ^ maris, et celui que tu as maintenant 'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai^.y> — Après avoir conduite jusqu'au point où devait commencer un Qseignement plus profond, Jésus l'invite tout à coup à lier chercher son mari. Faut-il chercher le but de cette emande dans Yeffet qu'elle devait produire sur la femme, >it en donnant à Jésus l'occasion de lui prouver son savoir rophétique (Meyer et autres), soit en réveillant chez elle
sentiment de ses péchés (Tholuck, Luthardt, Bonnet)? on ; car pour être complètement vraie et naturelle, cette ivitation doit se légitimer par elle-même et abstraction ite des effets salutaires qui en pourront résulter. Jésus ne mlait pas agir sur une personne dépendante sans la parcîpation de celui auquel elle était liée. C'était peut-être
raison pour laquelle il n'avait pas l'habitude de parr seul avec une femme (v. 27). Au moment donc de ^nétrer plus avant dans cette âme, il sent le besoin d'as-
* N D It*'»*i Hëraclëon : e/ si; au liou d'r/ro.
* Hëraclëon : eÇ au liou de nsv-rî.
» >| E: aÀr^Ofoî au lieu d'aXr.Oi;.
socier à renlrelien celui dont elle partage la vie. Clii^sostome et Liïcke font remarquer d'ailleurs que le mari devait être aussi rendu participant du don de Dieu. Nous voyons par ce qui suit que Jésus visait même à l'évangélisation de toute cette peuplade. L'arrivée de cette femme, à une heure peu ordinaire, avait été pour lui le signal du Père. Or cette famille ne pouvait-elle point devenir le foyer du règne de Dieu dans cette contrée? Comp. la direction qu'il donne à ses apôtres, pour l'évangélisation de la Galilée, de se choisir une maison dans chaque endroit et d*y demeurer jusqu'à leur départ (Luc X, 7). Cette parole s'explique tout naturellement par ces diverses raisons enlre lesquelles il serait difficile de choisir. Il n'est point nécessaire d'admettre qu'en adressant à la femme cette invitation, Jésus connût déjà tous ses antécédents. Le terme tùn mari ne s'expliquerait mcme pas tout à fait naturellement à ce point de vue. La vue prophétique a pu ne s'éveiller chez lui qu'à l'ouïe de cette réponse qui Ta frappé : « Je n'ai pas de mavi,it — Elle avait été mariée cinq fois; et maintenant, après ces cinq unions légitimes, elle vivait dans une relation illicite. Le fait qu'elle-même n'ose i>as appeler son mari l'homme avec lequel elle vit, dénote chez elle une certaine sincérité.
La réponse de Jésus n'est pas exempte d'ironie. L'assentiment partiel qu'il donne à la réponse de la femme, a quelque chose de mordant. Il en est de même du contraste que Jésus fait ressortir entre le nombre cinq et le : «/ n'ai pas!^ — La position du pronom toi» devant ocvr'p semble impliquer une antithèse sous-entendue : c non pas le lien, mais celui d'une autre, ^ Il résulterait de là qu'elle aurait même vécu en adultère. Cependant, il n'est pas nécessaire de presser ainsi le sens du pronom. — La critique moderne, depuis Strauss (voir en particulier Keim et Ilaus-
ciiAP. IV, 10-20. 337
rath], rapproche cette partie de l'entretien du fait que la nation samaritaine était formée de cinq peuplades orientales qui avaient apporté chacune son Dieu et adopté, de plus, Jéhovah, le Dieu du pays (2 Rois XVII, 30. 31). La femme, avec ses cinq maris et Thomme avec lequel elle vivait maintenant comme sixième, serait le symbole du peuple samaritain tout entier, et nous aurions là une preuve du caractère purement idéal de tout le récit. On s appuie spécialement sur cette parole de Josèphe {Antiq. IX, 14, 3) : € Cinq nations ayant apporté chacune son propre Dieu en Samarie. » Mais 1° Dans le passage de TA. T. 2 Rois XVII, 30. 31, il est bien question de cinq peuples, mais de aept dieux, deux peuples en ayant importé deux. 2*» Ces sept dieux étaient adorés simultanément et non point successivement, jusqu'au moment où ils firent place à Jéhovah. 3^ Serait-il concevable que Jéhovah fût comparé au sixième mari, qui était évidemment le pire de tous dans la vie de la femme? — Aussi la leçon s/o? d'Héracléon ne s'expliquet-elle pas par l'addition de Jéhovah aux cinq autres dieux, mais plutôt par 2 Rois XVII, 30, où il est question de six à sept dieux apportés par les païens orientaux.
V. 19 et 20. fia femme lui dit : Seij/neur, je im's que tu es prophète. 20 Nos pères ont adoré sur cette montayneet* ; et vous y vous dites que c'est à Jérusalem quesl le lieu* où il faut adorer. » — Les uns ne voient dans cette question de la femme qu'un essai de faire diversion au trouble de sa conscience, « une ruse de femme t) (de Wette) dans le but d'échapper à un sujet pénible. € Elle détourne l'attention de son existence, on lui proposant un point de con-
* Tous les Mjj. : £v toi opsi toutoj, au lieu do £v TouTft» tw opci que lit T. R. avec Mnn.
* K omet 0 Tonoç.
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IroverscD (Aslié). Mais Jésus répondrait-il, comme il le fait, à une question posée dans un tel esprit? Besser, Luthardt, tombent dans l'extrême oppose : cette question est à leurs yeux l'indice d'une conscience bourrelée qui, soupirant après le pardon, veut connaître le vrai sanctuaire où elle peut aller faire l'expiation de ses fautes. C'est plus forcé encore. Cette femme a reconnu en Jésus un prophète; mais elle a trouvé en même temps en lui de la largeur de cœur. Le v. 25 prouve que les préoccupations religieuses ne lui sont pas étrangères, qu'elle attend le Messie et qu*il lui tarde de recevoir de lui l'explication des questions qui l'embarrassent. N'esl-il pas naturel que, dans sa situation actuelle, après que sa conscience a été saintement remuée, ses pensées se portent sur la grande question religieuse qui séparait les deux peuples, et qu'elle en réclame la solution? C'est une anticipation de l'enseignement plus complet qu'elle attend du Messie. — Par le terme : nos père:^, elle entend peut-être les Israélites du temps de Josué, qui, suivant la leçon du Pentateuque samaritain (Deut. XXVII, 4), auraient élevé leur autel sur le Garizim, et non sur l'Ebal; en tous cas, elle comprend dans ce terme les ancêtres samaritains, qui adoraient sur Garizim depuis qu'un temple y avait été bâti au temps de Néhémie. Ce temple avait été détruit 129 ans avant J.-C, par Jean Ilyrcan. Mais, même depuis cet événement, ce lieu était resté un endroit sacré (Deut. XI, 29), comme il l'est encore aujourd'hui. C'est là que les Samaritains célèbrent uiainlenant encore chaque année la fête de Pâques. Jérusalem n'étant nommée nulle part dans la loi, la préférence des Samaritains pour Garizim trouvait dans l'histoire patriarcale des raisons plausibles. La supériorité du sanctuaire juif ne pouvait se justifier qu'au point de vue des livres postérieurs de TA. T. .Mais on sait que les Samaritains n'admettaient que le Penta-
teuqiie et les institutions mosaïques. — En disant : sur cette montagnCy elle la montrait du doigt. Car le puits de Jacob est situé immédiatement au pied du Garizim. Elle se borne à poser l'antithèse^ pensant bien que Jésus comprendra la question qu'elle renferme :
V. 21 . « Jésus lui dit : Femme , crois-moi^: l'heure vient oii ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem, que row5 adorerez le Pèfe. > — La position de Jésus est délicate. Il ne peut renier la vérité, et il ne doit pas froisser cette femme. Sa réponse est admirable. II Vient d'être appelé prophète, et il prophétise. Il promet une économie supérieure dans laquelle le contraste sera résolu, sans que les Samaritains soient tenus d'aller adorer à Jérusalem, ni même de faire le pèlerinage du Garizim. Les hommes adoreront en Dieu un Père, et ce caractère filial du nouveau culte l'affranchira de toutes les limites locales et temporelles dans lesquelles étaient enfermés tous les anciens cultes nationaux : «Le privilège de Garizim tombera, il est >Tai ; mais ce ne sera point pour être conféré h Jérusalem. Vous n'amènerez pas ici les Juifs, pas plus qu'ils ne vous forceront d'aller à eux. Vous serez élevés, aussi bien qu'eux, dans la grande famille des adorateurs du Père. y> Ouel trésor jeté à une pareille âme! Quel autre désir que celui de faire la volonté de son Père pouvait inspirer à Jésus une telle condescendance? L'aor. ttwteu'tov dans le T. R. signifie : c Fais acte de foi, pour saisir ce que je vais te dire.» On comprend l'antéposition de l'apostrophe : femme, dans cette leçon qui fait un appel énergique à sa volonté. Le prés. mGTeuechez les alex. signifie simplement: f Crois dès ce moment et à l'avenir. » Les deux leçons peuvent se soutenir. — Le sujet vous de adorerez pourrait être :
* T. R. lit fuvai ::iax£uaov jjloi, avec 14 Mjj. It»'W. Syr. tandis quo M B C D L 3 Mnn. b Or. lisent kiotsue jxoi yuvai (D : tuttsuwv).
les Samaritains et les Juifs, en lant que réunis jusqu'ici par le caractère commun d'une adoration locale, et opposés par là à ce [loi, moi^ de qui ils reçoivent en ce moment instruction. Mais cette femme pouvait-elle réellement s'envisager comme la représentante du peuple juif?
V. 22. € Vous, vous adorez ce que vous ne connaisses pas: nous, nous adorons ce que nous connaissons^ parce que le salut vient des Juifs, » — L'antithèse bien marquée de vom et de nous indique que nous avons ici l'opposition entre le sujet vous du verbe adorerez^ v. 24 [vous^ les Samaritains) et un nouveau sujet : nous, les Juifs. Après avoir, par la révélation du gi^and avenir annoncé v. 21, mis son impartialité hors de soupçon, Jésus serre de plus près, quant au passé, la question à lui posée, et la décide en faveur des Juifs : c C'est à Jérusalem que le Dieu vivant s'est fait connaître; et cela parce que c'est par le moyen des Juifs qu'il veut sauver le monde. » Dieu n'est connu qu'autant qu'il se donne à connaître. Le siège de sa connaissance est donc le lieu de sa révélation ; et ce lieu est Jérusalem. En rompant avec le cours du développement théocratique depuis Moïse, et en repoussant les révélations prophétiques, les Sam«iritains se sont séparés du Dieu vivant. Ils n'ont consené que la notion ahsti*aile de Dieu, un monothéisme purement rationnel. Or Vidée de Dieu, dès qu'on la prend pour Dieu même, n'est plus qu'une chimère. Tout en adorant, ils ne connaissent donc pointée qu'ils adorent. Les Juifs, au contraire, se sont développés en contact suivi avec les manifestations divines ; ils sont demeurés à l'école du Dieu de la révélation, et dans cette relation vivante ils ont possédé le principe d'une véritable connaissance. Et d'où vient cette relation particulière entre ce peuple et Dieu? De ce que dans le plan divin l'histoire de ce peuple doit aboutir au salut du monde. C'est le salut
qui, rétroactivement en quelque sorte, a produit toutes les révélations théocratiques, comme c'est le fruit qui, quoique apparaissant le dernier, est néanmoins la cause réelle de la végétation annuelle. La vraie cause des choses, c'est leur but. Ainsi s'explique le on, parce que.
Ce passage a embarrassé la critique rationaliste qui. faisant du Jésus de notre évangile un adversaire du judaïsme, irnccorde pas qu'il ait pu se proclamer juif, et réunir lui-même dans ce nous sa propre adoration et celle du peuple Israélite. Et en effet si, comme le prétend M. d'Eichthal (Les Evangiles, I, p. xxvni), le Jésus du lY* évangile < d*un bout à l'autre de sa prédication, semble se jouer des Juifs,» et ne peut par conséquent tétre l'un deux, > il y a contradiction entre notre passage et Tévangile tout entier. Hilgenfeld pense qu'au v. il Jésus s'adresse aux Juifs et aux Samaritains en général, comme par une sorte de prosopopée : « Vous n'adorerez plus à l'avenir ni à.... ni à....;» puis, qu'au T. 22, dans ces mots : nous adorons ce que nous connaissons, il s'oppose lui-même, ainsi que tous les chrétiens, à ces Juifs et à ces Samaritains réunis : vous adorez ce que vous ne connaissez pas. Mais cette explication n'est pas soutenable. Comment au V. 21 s'adresserait-il aux Juifs qui ne sont en aucune façon représentés dans cette scène? Ou serait-ce la Samaritaine qui les représenterait? Certes, ce rôle l'eût bien étonnée. Et au v. 22 Texplication : < parce que le salut vient des Juifs, * ne prouvel-elle pas avec évidence que le sujet de l'affirmation précédente : € nous adorons ce que nous connaissons, * ne peut être que les Juifs? — M. d'Eichthal et M. Renan emploient un autre expédient. L'énigme s'explique, dit le premier, quand on a reconnu que cette parole (v. 22) n'est que < l'annotation ou plutôt la protestation qu'un Juif de la vieille roche avait inscrite en marge du texte et dont la méprise du copiste a fait une parole de Jésus» (p. XXIX, note). Et le critique de s'extasier sur les services que la critique peut rendre à l'interprétation des é(Tits sacrés! M. Renan fait une hypothèse analogue. > Lev. 22, qui exprime une pensée opposée à celle des v. 21 et 23, parait une gauche addition de l'évangéliste eflra^é de la hardiesse du mot qu'il rapporte > (p. 2i4, note). — On ne saurait pousser plus loin l'arbitraire. On
3iâ . PREMIÈRE PARTIE.
commence par décnHer ce que doit être le IV« évangile : un livre anti-juif. Et quand on rencontre une parole qui contredit ce caractère prétendu, on la retranche d'un coup de ciseau. On obtient ainsi non l'évangile qui est, mais celui que Ton a voulu avoir. M. d'Eichthal s'imagine-l-il que le premier vieux Juif venu fût en possession de l'exemplaire orii^inal de notre évanfdle pour le niiKlifier à sa fantaisie; ou qu'il fût bien aisé, une fois cet écrit répandu, de faire pénétrer une interpolation dans tous les exemplaires qui circulaient? Et M. Renan peut-il si facilement admettre que l'évangéliste se pernn't de corriger de son chef les paroles du Maître qu'il adorait? D'ailleurs riucompatibilité prétendue de cette parole soit avec les v. 21 et W. soit avec révanjnle en général, est une erreur dont une saine exégèse fait justice.
Au V. 21 Jésus a transporté la question dans l'avenir, où radoralion localisée des temps anciens n'existera plus. .\a v. a, il a donné, historiquement parlant, raison aux Juifs. Au v. 53 il revient à Tavenir annoncé v. 21 et en décrit toute la grandeur :
V. 23 et 24. «i/aw l'heure vienl, et elle esi là mamtenant, ou les adorateurs véritables adoreront le Père en esprit et en vérité: car aussi le Père réclame de tels adorateurs, 24. Dieu est esprit, et il faut (jue ceiw qui T adorent^, l'adorent en esprit et en vérité^."» — Jésus développe, d'une manière positive, la pensée indiquée négativemenl au v. 21. Mais: en opposition à ce temps passé de la prérogative israélile. Les mots : €Et elle est là maintenant,!^ qu'il ajoute ici, servent à exciter plus vivement l'attention déjà éveillée de cette femme. C'est comme si le premier souffle de Tère nouvelle venait rafraîchir cette Ame. Peut-être Jésus voit-il de loin revenir ses disciples, les représentants de ce peuple des nouveaux adorateurs. — Il fait ressortir les deux caractères de ce nouveau culte qui doit réunir désormais les
* N I) d Héraclëon Or. omettcMit xjtov après -so7xjvo;>vt«;. ' ^J lit: 6v nvE'jjxaTi aAr.Ogta;.
CHAP. IV, 2e-2i. 343
Samaritains et les Juifs et tous les vrais adorateurs : la spiritualité et la vérité. L esprit désigne ici cet élément le plus profond de l'àme humaine, par lequel elle peut communiquer avec le monde divin. C'est le siège du recueillement, le sanctuaire où se célèbre le vrai culte; Rom. 1, 9 : <!l /e Dieu que je sers en mon esprits (iv tw iz^vjtufxxi (/.ou); Eph. VI, 18 : prier en esprit (èv -reveufiaTi). Mais cet esprit dans riiOTïime, le ^rveOfia av6p<ârivov, reste une simple virtualité tant qu'il n'est pas pénétré par l'Esprit divin. C'est par cette union qu'il devient capable de réaliser la vraie adoration dont parle Jésus. Ce premier trait caractérise V intensité du culte nouveau. — Le second^ la vérité^ est le corollaire du premier. Le culte rendu dans le sanctuaire intérieur de Tesprit est le seul vrai, parce que seul il répond à la nature de Dieu son objet : « Dieu est esprit. i> L'idée de sincérité ne rend pas compte du mot vérité; car une prière juive ou samaritaine peut évidemment être sincère. La vérité est opposée ici, non à des démonstrations hypocrites, mais aux ombres du culte juif et aux erreurs des cultes samaritain et païen. — Lors même que ces paroles excluent tout assujettissement du culte chrétien à des entraves locales ou temporelles, en vertu de sa liberté même ce culte peut cependant accepter spontanément des conditions de ce {^enre. Mais, comme le dit M'"** Guyon, l'adoration extérieure n'est alors ^ qu'un rejaillissement de l'adoration de l'Esprit» (cité par M. Astié). — Les deux déterminations en esprit et en vérité sont formelles ; le caractère concret du nouveau culte est exprimé par ce mot : le Père, Le culte dont parle Jésus est l'entretien continuel d'un fils avec son père. Nous savons h quelle source Jésus avait puisé celle définition du culte spirituel et vrai. (nAbba/i fPèrpj», telle était l'expression constante du sentiment intime de Jésus. — En ajoutant que le Père cherche en ce moment même de tels
adorateurs, Jésus fait entendre à cette femme que celui qui lui parle est l*envoyé du Père pour former ce nouveau peuple, qu'il est en Samarie pour cela, et qu'il Finvite ellemême à en faire partie.
Le V. 24 explique par l'essence de Dieu la nature de ce culte désormais réclamé par Dieu même (car aussi). Jésu$ ne donne point la maxime : < Dieu est esprit^ i comme une vérité nouvelle. C'est un axiome dont il part, une prémisse admise entre lui et son interlocutrice. L'A. T. enseignait la spiritualité de Dieu dans toute sa sublimité (1 Rois VIll, 27), et les Samaritains l'admettaient certainement comme les Juifs (voir Gesenius, de Samaril. theoL p. 12, et Lûcke). Mais ce qui est absolument nouveau dans cette parole, c'est la conséquence que Jésus tire de cet axiome par rapport au culte. 11 voit surgir de cette notion ancienne, réalisée par le Saint-Esprit, un peuple nouveau qui, par l'esprit filial dont il sera animé, célébrera le culte incessant et universel. Cest ainsi qu'à une femme coupable, adultère peut-être, Jésus révèle les plus bautes vérités de la nouvelle économie, des vérités que probablement il n'avait jamais dévoilées à ses propres disciples. — La leçon du Sinaîl. sv TuveufjwtTi (xXTjôcia;, dans FEsprit de vérité^ est Urée de XIV, 17; XV, 26, etc., et provient de la fausse application du mot 77veii|jLa au Saint-Esprit.
V. 25. c La femme lui dit : Je sais^ que le Messie vient (celui quon appelle le Christ): quand il sera venu, /ut, il nous fera connaître^ toutes choses^. 3 — La réponse de la femme témoigne d'une grande docilité. Son esprit aspire i toutes les lumières qu'apportera le Messie. D'après des rapports modernes, les Samaritains attendent en effet un
* G L A quelques Mnn. Syr. lisent oioa;x£v.
* N D (mais non d) lisent oi^oi'x^zXkti au lieu d'avay^s^^t- ' N B C Or. (4 foi?) lisent «::avt« an lieu de navra.
Messie', auquel ils donnent le nom de Assaëf (de yiV, rêve- ^wr): ce mot signifie , selon Gesenius, celui qui ramètte, qui convertit ; selon de Sacy et Henjrstenberg, celui qui revient^ en ce sens que l'attente des Samaritains étant fondée sur Deut. XVIll, 18 : tDieu vous suscitera un autre pnyphète tel que moi d'entre vos frères, » le Messie est selon eux un Moïse qui i*evient. Aujourd'hui ils le nomment el-Muhdy, Il y a un contraste remarquable entre la notion •du Messie, telle qu'elle s'exprime par la bouche de cette femme, et les notions terrestres et politiques que Jésus rencontrait en Israël sur ce sujet. L'idée samaritaine était incomplète, sans doute ; le Messie était un prophète, non un roi. Mais elle ne contenait rien de faux; et voilà pourquoi Jésus peut se l'approprier et se déclarer ici le Christ, ce qu'il n'a fait en Israël qu'au dernier moment (XVII, 3 ; Matth.XXVI, 64). — La traduction ô Xeyo'iuvo; Xpw*To;, appelé Christ, appartient à l'évangéliste. Il répète cette explication, déjà donnée I, 42, sans doute à cause de la complète étrangeté de ce mot Meaciaç pour des lecteurs grecs. On a supposé que le terme juif de Messie avait été prêté par Jean à la Samaritaine. Mais ce nom populaire avait pu passer aisément des Juifs aux Samaritains, surtout dans la contrée de Sichem, qui était habitée par des transfuges juifs (Josèphe, Antiq. XI, 8, 6). Peut-être même l'absence de l'article devant le mot Meaaia;, Messie, indique-t-elie que cette femme emploie ce mot comme nom propre, ainsi qu'on le fait des mots étrangers (comp. I, 42). — Le mol îpyeTai (vient) est un écho des deux epx«*«i des v. 21 et 23 ; elle se livre à l'élan que Jésus imprime à son âme vers rère nouvelle. — Le pron. sxeîvo;, luiy est, comme toujours, exclusif : il sert à opposer ce révélateur à tous les autres, tels que celui qu'elle a devant elle, par exemple. La préposition dans le verbe ova-j'yeOteî désigne la parfaite clarté,
et l'objet, ràvTa ou airavra, le caractère complet de la révélation du Messie.
V. 2fi. f Jésus lui dit : Je le suis, moi qui te parle. — Jésus, n'ayant pas à craindre, comme nous venons de le voir, d'évoquer chez cette femme tout un monde de dangereuses illusions, comme celles qui se rattachaient chez les Juifs au nom de Messie, se révèle pleinement à elle. Celte conduite n'est donc nullement, comme le prétend de Wette, en contradiction avec des paroles telles que celles-ci : Malth. VI II, A\ XVI, "i20, etc. La dififérence des terrains explique celle des semences que la main de Jésus y dépose.
Comment dépeindre l'étonnement qu'une pareille déclaration dut produire chez cette femme? 11 s'exprime, mieux que par des paroles, par son silence et par sa conduite au V. 28. Elle était arrivée, quelques minutes auparavant, insouciante et livrée à ses pensées terrestres; et la voilà en peu d'instants amenée à une foi nouvelle, et même transformée en une missionnaire empressée de cette foi. Comment le Seigneur a-t-il ainsi relevé et élevé cette âme"? Avec Nicodème, il était parti de l'idée qui remplissait le cœur de tout pharisien, celle du royaume de Dieu, et il en avait déduit les conséquences pratiques les plus rigoureuses ; il savait qu'il avait affaire A un homme habitue à la discipline légale. Puis, il lui avait dévoilé les vérités les plus élevées du royaume des cieux, en les rattachant à un type frappant de TA. T. et en les opposant aux traits correspondants du programme pharisaïque. Ici, au contraire, avec une femme dépourvue de toute préparation scripturaire, il prend son point de départ dans ce qu'il y a de plus vulgaire, l'eau de ce puits. 11 l'élève tout d'un coup, par une antithèse hardie, à l'idée de cette vie éternelle qui étanche à jamais la soif du cœur humain. L'aspiration spirituelle ainsi réveillée chez elle devient la prophétie in-
térieure à laquelle il rattache ses révélations nouvelles, et il arrive ainsi à cet enseignement sur le vrai culte qui répond aussi directement aux préoccupations particulières de cette femme, que la révélation des choses célestes répondait aux pensées intimes de Nicodème. Auprès de celuici il se dévoile comme le Fils unique, mais en évitant le titre de Christ. Avec la Samaritaine, il emploie hardiment ce terme ; mais il ne songe pas à initier aux mystères de l'incarnation et de la rédemption une àme qui n'en est encore qu'aux premiers éléments de la vie et de la connaissance religieuses. On a fait observer certaines analogies dans la marche extérieure de ces deux entretiens, et l'on en a tiré un argument contre la vérité des deux récits. Mais cette ressemblance repose sur ce qu'il y avait d'analogue dans les deux rencontres : des deux parts une dme toute terrestre se trouvant en contact avec une pensée céleste, qui travaille à l'élever jusqu'à son niveau. Cette conformité des situations explique suffisamment les rapports des deux entretiens, dont la diversité est d'ailleurs tout aussi remarquable que la ressemblance.