‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint Jean ... . Tome secondChapitre 10 sur 278 · II · texte numérisé non relu

II

fidélement à l'œuvre de Jésus-Christ, plus celui-ci prend plaisir à lui en donner l'intelligence, et dans l'ensemble et dans les détails; et mieux le crovant la comprend, plus activement il s'y associe dans tous les moments de sa vie et la réalise, dans sa sphère, par chacun de ses actes. Il s'opère aussi pour lui une ascension graduelle. Chaque degré nouveau de son développement spirituel agrandit sa sphère d'action et la part qu'il prend à l’œuvre de son Maitre, et ce travail fidèle le fait en retour grandir lui-même. Ce parallèle, le meilleur commentaire que l’on puisse donner du passage que nous expliquons, n’est point de notre invention. Nous y sommes conduits par une autre parole de Jésus, dans notre évangile, qui offre, jusque dans la forme de l'expression, une analogie frappante avec notre passage : «En vérité, en vérité, je vous dis que celui qui croit en moi, fera aussi les œuvres que je fais, et qu’il en fera même de plus grandes que celles-ci (Welfova Toùtwv), parce que je m'en vais à mon Pére» (XIV, 12). Une fois en possession de la totalité de l’œuvre divine, Jésus, du sein de sa gloire, y associe les siens. Et par eux 1l fait des œuvres plus grandes ‘encore que les miracles que le Père accomplissait par lui pendant son séjour terrestre.

Les mots qui terminent le verset : « Afin que vous soyez dans l’étonnement,» peuvent se paraphraser aimsi : (Et alors il y aura véritablement de quoi être stupéfaits.» Les Juafs ouvrent de grands yeux à la vue d’un impotent guéri. Que sera-ce quand, à la voix de Jésus, l'humanité reprendra vie spirituellement et même, un jour, physiquement! Qu'est-ce qu'une pauvre guérison, en comparaison d’une Pentecôte et d’une résurrection des morts! Cette manière un peu dédaigneuse de parler des miracles serait bien étrange, il faut l'avouer, de la part d’un évangéliste qui jouerait le rôle d’un inventeur de miracles. — ‘Ia, afin que, exprime non-seu-

PREMIER CYCLE. — CHAP. V, 20. b

lement un résultat, mais un but. Cet étonnement est voulu; car c’est de là que sortira la conversion d'Israël à la fin des temps; à la vue des merveilles de l'Évangile dans l’humanité, il rendra un jour au Fils cet hommage, égal à celui qu'il rend au Père, dont parle le v. 23. Le premier accomplissement de cette prophétie se lit Act. IV, 18 : « Voyant la hardiesse de Pierre et de Jean, ils étaient dans l’étonnement el ils reconnaissaient que ces hommes avaient été avec Jésus,» et V, 24: « Lorsqu'ils eurent entendu ces paroles (de Pierre), is étaient dans l'embarras au sujet de ces hommes, ne sachant ce qui arriverait de tout cela.»

Ces deux versets sont l’un des passages les plus remarquables du Nouveau Testament au point de vue de la christologie. De Wette trouve dans l’expression : de soi-même (v. 19) un rapport exclusif et peu clair au côté humain dans la personne de Jésus; car, enfin, si Jésus est le Logos, sa volonté est aussi divine que celle du Père, et il ne peut y avoir contraste entre l’une et l’autre, comme le supposerait ce mot: de soi-même. De Wette doit naturellement étendre cette faute de logique au passage XVI, 13, où cette même expression de soi-méme est appliquée hypothétiquement au Saint-Esprit. Läcke ne voit là qu’une manière populaire de présenter l’apparition humaine de Jésus, abstraction faite de l’élément divin. M. Reuss (t. I], p. 345-355) fait ressortir dans ce passage hérésie sur hérésie, si l’on prend pour norme de la pensée johannique la théorie du Logos. Selon lui, en effet, Dieu serait conçu, dans le prologue, comme un être purement abstrait, qui ne deviendrait concret que dans le Logos, et n’agirait dans l’espace et le temps que par ce Logos; et celui-ci (comme étant (l’essence de Dieu reproduite, pour ainsi dire , une seconde fois et par elle-même») serait parfaitement égal au Père. Or, d’après notre passage, comme d’après le v. 21, le Père aurait une œuvre à lui (& adtôs moust), qu’il révélerait au Fils et à laquelle celui-ci serait graduellement associé; ce qui est doublement contradictoire avec le point de vue du prologue. En effet, si réellement (entre la divinité purement et simplement transcendante

et le monde matériel, il y a un abime» qui n’est comblé, d’après la spéculation de Jean, que par le Verbe, il est inadmissible que le Père ait ici-bas une œuvre à lui, qui ne soit pas par le fait même celle du Verbe; telle est la première hérésie de Jean, par rapport à Jean lui-même, Voici la seconde : Les v. 19 et 20 établissent de la manière la plus claire (la subordination, et par conséquent l’inégalité entre le Père et le Fils,» tandis que la théorie du prologue reconnaissail «en principe l'égalité des deux personnes divines.»

Quant au jugement de Lücke et de de Wette, il tombe d’aplomb sur la conception de la personne de Jésus dite orthodoxe, mais nullement sur celle du Nouveau Testament et de Jean en particulier. Jean ne connaît point ce Jésus, antôt divin, {antôt humain, au moyen duquel l’exégèse orthodoxe cherche si souvent à se tirer d’embarras. Il connaît un Jésus qui, après s’être dépouillé, comme Logos, de l’état divin, est entré, avec une pleine réalité, dans l’état humain, et, après s'être reconnu lui-même au baptême comme sujet divin, est rentré, au terme de son développement humain, dans l’état divin. Par son existence et son activité terrestres, il réalise, sous la forme du devenir, exactement la même relation filiale qu'il réalisait dans son existence divine sous la forme de l’éfre. Voilà pourquoi tous les termes employés par Jésus dans nos deux versets, le montrer du Père, le voir du Fils, les expressions «ne peut,» «de soi-même,» s'appliquent en, plein à toutes les phases diverses de son existence, à chacune selon sa nature et sa mesure. si de Wette objecte contre le 4®” éævtoÿ, dans notre passage et XVI, 13, que la volonté de Jésus, en tant que Logos, est essentiellement une avec celle de Dieu, il oublie que Jean prend au sérieux la distinction des personnes dans l’êfre divin, et que chacune d'elles a sa propre vie, dans laquelle elle peut puiser à volonté. C’est ainsi que Jean comprend — ou plutôt que Jésus a présenté les relations intimes des personnes divines; il ne faut donc reprocher aucune inconséquence ni ambiguïté à l’évangéliste.

Quant à l'appréciation de M. Reuss, il serait bien étrange que l’évangélisie ne se fût pas rendu compte de contradictions aussi palpables, si elles existaient réellement. En examinant avec soin celte question, on est bien plutôt conduit à ce résultat : L'idée de Dieu,

PREMIER CYCLE. — CHAP. V, 20. fl

comme d’une divinité abstraite, purement transcendante et sans relation possible avec le monde, que M. Reuss attribue à l’évangéliste, est uniquement celle de Philon. Dieu est, au contraire, dans le prologue un père, un père qui engendre des enfants en leur communiquant sa propre vie (x @coù éyeswvnônoav, ont élé engendrés de Dieu, 1, 13). Il se met donc lui-même en rapport direct avec le monde, et peut, par conséquent, y avoir son œuvre à lui, à laquelle il associe le Fils (comp. t. I, p. 235). Les v. 19 et 20 sont donc en contradiction avec la théorie de Philon, dont M.-Reuss affuble l’évangéliste, mais nullement avec la vraie théologie johannique. — Il en est exactement de même du second point, celui de la subordination. Nous avons déjà fait voir (t. I, p. 251) que le rapport de dépendance du Fils au Père — mais de dépendance libre et reposant sur la volonté du Fils lui-même — est la vraie pensée du prologue (nv toôs toy Oedy). Et c’est aussi celle des v. 19 et 20. Si cette conception contredit celle de Philon, cela ne prouve qu’une chose : c’est qu’on s’égare en faisant de l’évangéliste le disciple de ce philosophe étranger, au lieu de lui laisser tout simplement son caractère de disciple de Jésus-Christ.

Jésus vient de parler d'œuvres, plus grandes que les miracles, dont il recevra un Jour le signal de la part de son Père. Il explique maintenant quelles sont ces œuvres; ce sont la résurrection et le jugement de l'humanité, v. 21- 29. Ce passage difficile a été très-diversement compris. Plusieurs Pères, Tertullien, Chrysostome, plus tard Érasme, Grotius, Bengel, enfin dans les derniers temps Schott, Kuinoel, Hengstenberg, etc., ont appliqué l’ensemble du passage (sauf v. 24) à la résurrection des morts dans le sens propre et au jugement dernier. Une interprétation diamétralement opposée a été admise déjà par les Gnostiques et a eu pour défenseurs, parmi les modernes, Ammon, Schweizer, B.-Crusius : c’est celle qui rapporte tout le passage, même les v. 28 et 29, à la résurrection spiriluelle et au jugement moral qu’opère l'Évangile. Enfin,

un troisième groupe d'interprètes voit une gradalion dans ce morceau et rapporte v. 21-27 à l’action morale de l'Évangile, et v. 28 et 29 à la résurrection des morts dans le sens propre. Ce sont, par exemple, Calvin, Lampe et la plupart des modernes, Lücke, Tholuck, Meyer, de Wette, etc. En tenant avec le plus grand som compte des nuances délicates de l’expression, nous discernerons bien vite la marche de la pensée du Seigneur. Les deux idées de vivifier et de juger apparaissent d’abord d’une manière tout à fait générale et mdéterminée dans les v. 21-25. Ces versets forment donc un premier cycle que le v. 23 sépare d’ailleurs assez clairement des paroles suivantes.

V. 91. «Car, de même que le Père ressuscite les morts et donne la vie, de même aussi le Fils vivifie ceux qu'il veut. » — Ressusciter les morts est une œuvre plus grande que guérir un impotent ; de là le yxo. Mais cette œuvre nouvelle du Fils est, aussi bien que les précédentes, la reproduction fidèle de l’œuvre du Père. La grande difficulté est ici de savoir si, comme semblent le penser la plupart des interprètes (car ils ne s'expliquent pas suffisamment làdessus), l’œuvre de résurrection attribuée au Père doit être identifiée avec celle qu'accomplit le Fils, ou si elle en est spécifiquement différente, ou enfin si elles se combinent l'une avec l’autre par un procédé dont il faut chercher la formule”. Dans le premier cas, l’œuvre vivifiante du Père resterait purement idéale jusqu'à ce qu’elle soit réalisée par le Fils. Dans le second (c’est le sens adopté par M. Reuss),

L. Gomme si (pour reprendre la comparaison du travail commun de Jésus et de Joseph) nous avions à nous décider pour l’une de ces trois formes : Ou Jésus exécutant les plans tracés par Joseph; — ou chacun des deux ayant une part distincte dans le travail; — ou, enfin, Jésus secondant de plus en plus Joseph, à mesure qu'il grandit, et se chargeant enfin de la totalité du travail,

il faudrait attribuer au Père la résurrection physique et matérielle et au Fils la résurrection dans le sens spirituel, le salut. M. Reuss trouve la preuve de cette distinction dans ces mots de la seconde proposition : ods Séha, ceux qu’il veut. La première de ces deux solutions n’est pas soutenable. Comment Jésus n’envisagerait-il pas comme également réels les deux faits qu'il met en parallèle en disant : «De même que, de même aussi...» ? Et les mots «ceux qu'il veut» semblent réellement supposer que le Fils a une sphère distincte de celle du Père, bien que lintention directe de ces mots ne soit point de faire ressortir cette opposition (voir à la p. #1). D'autre part, la distinction essayée par M. Reuss le conduit à une explication tout à fait forcée des v. 28 et 29; car ces versets attribuent évidemment au Fils la résurrection des corps, qui d'après la ligne de démarcation tracée par M. Reuss reviendrait au Père. Comp. également VI, 40. 44, etc., où Jésus s’attribue expressément par un êyo (moi) plusieurs fois répété la résurrection des corps. Il ne reste donc que la troisième explication. Cette solution me paraît ressortir du rapport de l’œuvre du Fils à celle du Père, tel que nous l'avons compris d'après le v. 20. À mesure que le Fils, en s’incarnant, s’est dépouillé de ses divines prérogatives, il a dû cesser d'être l'organe de laction universelle du Père. Peut-être même ce dépouillement a-t-1l déjà commencé dans une certane mesure dès l’ancienne alliance. Or Jésus, parlant 1c1 en tous cas au point de vue de la situation créée par ce dépouillement consommé, ne peut qu’attribuer au Père l’action universelle de la grâce réparatrice, telle que tout l'Ancien Testament lattribue à Dieu , au point de vue spirituel et corporel (Deut. XXXIL, 39; 1 Sam. IT, 6; Es. XXVI, 19; Dan. XII, 2, etc.). Mais Jésus reconquiert par degrés sa position de Fils et les œuvres divines qu’elle lui donne

le pouvoir d'accomplir. Jusqu'au baptême 1l n’opère que des œuvres humaines. Depuis ce moment 1l fait des miracles. Dès son élévation dans la gloire 1l consommera la Pentecôte et distribuera la vie spirituelle. Enfin au dernier jour, quand le dernier ennemi, la mort, aura été mis sous ses pieds (1 Cor. XV, 26), il opérera la résurrection des corps; et c’est à ce moment que l’œuvre du Père aura passé tout entière entre ses mains. La résurrection qu’opère le Fils n’est donc pas différente de celle qu’accomplit le Père. Seulement ce n’est que par degrés que le Fils fait homme en devient l'agent. Le prés. vivifie, dans le second membre, est donc un présent de compétence. Comp. en effet v. 25 et 28 («L'heure vient que….») qui montrent que la réalité est à venir. Cependant, la parole de Christ possède déjà à certains égards une puissance vivifiante ; c’est pourquoi Jésus ajoute v. 25: xat vtv éort, et l'heure est déjà là, pour montrer que son pouvoir de vivifier opère déjà en quelque manière. — La parole de Marthe XI, 24 montre combien la croyance à la résurrection des morts était devenue populaire en Israël. C’est à cette conviction universelle que se rapporte la particule xso dans la conjonction Gçtee : «comme vous le savez bien...» — Nous avons rapporté dans la traduction le régime «les morts» seulement au premier verbe ; c’est la construction que paraît indiquer la position des mots. Le second verbe, £womotet, vivifie, prend ainsi un sens intransitif et absolu. [l paraît ajouté au premier pour faire la transition à l’œuvre du Fils, dans le second membre. Car celle-c1 est plus complètement caractérisée par l’expression qui indique la pleine communication de la vie spirituelle et même de la vie physique (vivifier), que par le terme qui ne fait que désigner le moment du passage de la mort à la vie (ressusciter). — M. Reuss restreint l'application du mot vivifier dans le second membre

à la communication de la vie spirituelle ; il s’appuie sur le régime Qceuæ qu'il veut.» Cependant cette raison n’est pas décisive. Car 1l ressort du v. 29 que le triage, impliqué dans cette expression, entre ceux que le Fils vivifie et ceux qu'il rejette, s'étend aussi à la résurrection corporelle. Celle-ci, en effet, quoique générale, n’est pourtant une vraie vivification, une résurrection de vie, que pour les fidèles.

Ces mots : «Ceux qu'il veut,» présentent une double difficulté. Comment s’accordent-ils avec la dépendance absolue de œuvre du Fils relativement à celle du Père? Et à quoi bon faire ressortir 1ci ce trait de liberté qui semble en tout cas étranger, sinon opposé à l'esprit de tout ce discours ?

Quant au premier point, la pensée de Jésus, en disant : € Ceux qu'il veut,» n’est nullement d'établir indépendance de sa volonté par rapport à celle du Père. Il eût dû y avoir dans ce sens-là : od$ œbros Séher. Le v. 22 montre que l’antithèse est tout autre : Jésus oppose ceux qu'il veut vivifier, non à ceux que le Père vivifie de son côté, mais à ceux qu'il refuse lui-même de vivifier. C'est là la transition au v. 21, où il est dit que le jugement lui est remis. Et bien certainement, en vivifiant aussi bien qu’en jugeant (v. 80), le Fils ne cesse pas un moment d’avoir les yeux arrêtés sur le plan du Père, de se conformer à son œuvre. N'y auraitil point dans ce oùs Séhe, ceux qu’il veut, une allusion à la spontanéité (non par rapport à Dieu, mais par rapport aux hommes) avec laquelle Jésus avait opéré la guérison de l’impotent, sans sollicitation extérieure quelconque et en laissant tous les autres malades de Béthesda plongés dans leurs maux ?

La seconde difficulté se résout par l’observation suivante. Malgré les formes parfaitement humbles sous lesquelles Jésus présente son œuvre dans ce passage, 1l n'en est pas

moins vrai que tout ce discours respire le sentiment de la sainteté outragée et de la dignité suprème offensée (comp. v. 23 : « Celui qui n'honore pas le Fils...» et v. 41-47). La conscience de sa grandeur incomparable se fait Jour sous ce voile de la dépendance absolue du Pêre, sous lequel Jésus la déguise en quelque sorte. Et par l'expression: «Ceux qu’il veut,» il laisse entrevoir la largeur de la compétence que le Père accorde à un ouvrier si fidèle. M. Reuss trouve dans ces mots l’idée de la prédestination absolue. Rien n’est moins nécessaire. Le vouloir du Fils n’est pas plus arbitraire que celui de l'Esprit (I, 8; 1 Cor. XII, 11) ou que celui du Créateur, agissant dans la nature (1 Cor. XV, 38). La liberté n’est pas le caprice, et la notion de jugement, de triage moral, dans le v. 22, qui explique ces mots du v. 21, exclut absolument l’idée qu’y trouve M. Reuss.

V.99 et 23. «Car aussi le Père ne juge personne; mais il a remis au Fils tout le pouvoir de juger, 25 afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Celui qui n'honore pas le Fils, n'honore pas le Père qui l'a envoyé.» — Deux particules lient ce verset au précédent: yxo (car) et ovèé (et non plus). La seconde pose le fait du jugement par le Fils, mentionné au v. 22, comme coordonné à celui de la vivification par le Fils (v. 21); et la première donne le second de ces faits comme la raison ou la preuve de l’autre. Si le domaine dans lequel le Père ressuscite était complètement distinct de celui dans lequel le Fils vivifie (opinion de M. Reuss), la première de ces deux haisons serait incompréhensible : «Le Père ressuscite et le Fils vivifie également; et le Père-ne juge non plus qui que ce soit.» Que penser de la logique de celui qui raisonnerait ainsi? (est sans doute par la relation du v. 21 au v. 22 que tant d'interprètes ont été instinctivement poussés à identifier entièrement les deux sphères de résurrection,

celle du Père et celle du Fils, au v. 21 : «Le Père ressuscite les morts par le Fils et il ne Juge non plus personne que par le Fils. » C’est logique. Mais ce sens du v. 21 est insoutenable. Dans notre interprétation du v. 21, voici comment s'explique ce et non plus du v. 22: «Le pouvoir de résurrection du Père, qui pour le moment déborde infiniment celui du Fils, doit passer par degrés tout entier entre les mains de ce dernier, de telle sorte que, comme personne ne sera vivifié que par lui, personne non plus ne doit être jugé que par lui. » Le parf. Sédwxs se rapporte au décret divin. L'autre liaison par car s'explique ainsi facilement : La faculté de vivifier ou de rejeter à volonté ne suppose-t-elle pas la suprême compétence judiciaire ? Vivifier, c'est définitivement absoudre (v. 24). Ne pas vivifier, c’est condamner sans appel. Il y a là une sentence de fat que celle du jugement dernier ne fera que formuler solennellement. Et c’est ainsi qu'est réellement transmis au Fils fout le jugement , le jugement sous toutes ses formes, aussi bien comme fait actuel et purement moral que comme acte futur et extérieur. | -V. 23. Vivifier et juger sont les deux suprêmes attributs divins par rapport aux créatures. En les transmetiant l’un et l’autre au Fils, l'intention du Père n’a pu être que de diriger sur lui hommage que les créatures lui doivent à lui-même. Le mot zuäv (honorer) n’exprime pas sans doute lacte d'adoration , le rocoxvvetv, ainsi que le fait très-bien observer M. Reuss. Mais il n’en est pas moins vrai que dans le contexte ce mot ne peut désigner autre chose que le sentiment de respect religieux d’où procède l’adoration et que manifeste le culte. Réclamer cet hommage intérieur dans ce sens suprême , où il n’appartient qu’au Père (xætwc), c'est donc, de la part du Fils, autoriser vis-à-vis de luimême la teooxiwnotç, le culte proprement dit. Comp. XX,

Un DEUXIÈME PARTIE.

28; Philip. I, 10: «Afin que tout genou fléchisse au nom de Jésus, » et l'Apocalypse tout entière. — Le Père n’est nullement jaloux de cet hommage rendu au Fils. Car c’est lui-même que la créature honore en discernant et en adorant les caractères divins du Fils, comme c’est lui aussi à qui on refuse l'hommage qu’on refuse au Fils. Jésus renvoie ici à ses adversaires l’accusation de blasphème, et, à côté de la dépendance dans laquelle il vient de se placer, fait ressortir son égalité avec Dieu comme don du Père. Saint Paul s'exprime sur ce sujet dans le même sens que saint Jean, quoique d’une manière complètement originale, quand 1l dit que c’est à cause de l’abaissement volontaire de Christ que Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné un titre suprême. Philip. I, 6-10. — Ce v. 93 est une anticipation de l’application pratique redoutable et menaçante qui terminera le discours (v. 41-47).

V. 24-99. Jusqu'ici Jésus n’a parlé que d’une manière générale des deux attributs divins qui font le sujet des v. 21- 23, et ne les a appliqués à sa personne qu’en principe. Mantenant il décrit la réalisation historique de ces deux faits : la résurrection et le jugement de l’humanité, dont il doit être l’auteur. Il les présente d’abord dans la sphère spirituelle (v. 24-26), puis dans le domaine extérieur et physique (v. 27-29).

C’est ainsi que les pensées en se développant se précisent, et que ce qui s'était offert d’abord à l'esprit de Jésus sous la forme d’une puissante synthèse, décomposé ensuite en ses éléments essentiels, apparaît enfin avec toute la richesse d'un fait complètement analysé.

Première phase : la résurrection spirituelle de l'humanité par le Fils : v. 24-96.

V. 24. «En vérité, en vérité, je vous dis que celui qui écoute ma parole et qui croit à celui qui m'a envoyé, a

la vie éternelle; et il ne vient point en jugement, mais il est passé de la mort à la vie.» — Les choses divines sont présentes aux yeux de Jésus; il dit ce qu’il voit (UT, 11); de là la formule deux fois répétée v. 24 et 25 : «En vérité, en vérilé, je vous dis...» Ces mots servent en même temps à faire pressentir la grandeur du fait qu'il va révéler. Ce fait est tellement inoui que l’on ne saurait s'étonner d’entendre Jésus l'annoncer si solennellement : pour celui qui reçoit avec confiance la parole de Jésus, les deux plus grands actes du drame eschatologique, la résurrection et le jugement, sont choses consommées. La simple parole de Jésus a tout accompli. Cest la preuve de fait des qualités de vivificateur et de juge que s’est attribuées Jésus v. 21 et 99. Axovety, entendre, désigne 1ci l’ouie morale en même temps que physique, dans le sens de Matth. XIIT, 45. Les mots : GET qui croit à celui qui m'a envoyé,» S’expliquent par la seconde partie du discours, où Jésus fait appel au témoignage que lui rend le Père. En s’abandonnant à la parole de Jésus sur la foi au caractère divin de tout son être et de toute son œuvre, on rend hommage non-seulement au Fils, mais au Père. — Le sens de êyer, a, ne peut se rendre pleinement que par: «a déja.» Cest la preuve du v. 21: le Fils vivifie. Car c’est sa parole qui a opéré ce prodige. — Kat, el, signifie ici : ef en conséquence. L’exemption du jugement est la conséquence naturelle de l’entrée dans la vie. Car le jugement est le seuil de la vie et de la mort. — Le prés. égysra est celui de l’idée, du principe. L'état moral du croyant est constaté par le fait qu'il a reçu la parole. En le vivifiant, le Fils lui-même l’a absous. Ajoutons que la parole de Christ, reçue à l’intérieur, produit dans l'âme du croyant le même effet que le jugement proprement dit opérera sur ceux qui auront à le subir, la révélation de toutes les choses cachées et leur manifestation au grand jour de la conscience.

La parole de Christ affranchit donc du jugement en l’anticipant; comp. XII, 48, où il est dit que le juge au dernier jour ne sera pas autre que cette même parole. Quel sentiment de telles expressions ne supposent-elles pas, dans la conscience intime de Jésus, de la sainteté absolue et de la perfection de sa parole! Ostervald traduit à tort xçtous par condamnation ; et Meyer lui-même paraphrase : un jugement de condamnation! La conciliation de ce passage avec Rom. XIV, 10 et 2 Cor. V, 10 a été donnée t. I, p. 438. — Les derniers mots : « Mais dl est passé de la mort à la vie,» sont l’antithèse (4\k&) des précédents, en ce sens que celui qui est passé de la sphère de la mort dans celle de la vie a nécessairement le jugement derrière lui. Le terme de vie est pris dans le sens le plus plein. La résurrection du corps elle-même ne sera pas pour le croyant un fat complètement nouveau; la mort essentielle, celle de l'âme, une fois vaincue, la destruction de la mort du corps n’est plus que le triomphe après la victoire (comp. v. 29 LRRRRESIRNES av otaots Cons).

V. 95. «En vérité, en vérité, je vous dis que l'heure vient, et elle est déjà là, où les morts entendront* la voix du Fils de Dieu°, et ceux qui‘ l'’auront entendue, vivront”.» — Le v. 25 est la reproduction de la pensée du v. 24 sous une forme dramatique propre à en faire sentir la saisissante grandeur. L’œuvre qu’accomplit la parole de Christ (v. 24) dans l’humanité, n’est rien moins que le rappel.

Page 1