Revue germanique, 1% décembre 1863, p
C’est le mérite de Baur d’avoir compris cette situation et, puisqu’en vertu de ses prémisses dogmatiques il ne pouvait admettre Ja première alternative, de s’être franchement prononcé en faveur de la seconde.
3° L’explication spéculative de Baur: Notre récit est une invention faite à bon escient, dans le but de donner un corps à la thèse métaphysique, formulée au v. 25: «Je suis la résurrection et La vie.» — Celte explication rend parfaitement compte de la liaison organique de ce récit avec le reste de l’évangile, qui, d’après Baur, n’est tout entier qu’une composition fictive. Mais est-elle compatible avec la simplicité, la candeur, le caractère prosaïque et, s’il est permis de dire ainsi, le terre-à-terre de tout le récit? D’un bout à l’autre, les situations sont décrites pour elles-mêmes et sans la moindre tendance à idéaliser. Bien plus, le récit offre des traits complètement irrationnels et anti-spéculatifs. Ce Jésus qui frémit et qui pleure, n’est certes pas celui de la spéculation. Le scandale même que causent à Baur ces traits de la narration, le prouve. Les créations de l'intelligence sont transparentes pour l'intelligence. Plus ces traits sont mystérieux et inattendus, plus il est manifeste qu'ils appartiennent à l’histoire; plus ils impriment au récit tout entier le sceau de la réalité. Et si cette narration était le produit de l’idée, ne devrait-elle pas être couronnée par un discours dans lequel le fait serait spiritualisé, et l’idée, présentée de front et pour elle-même”? Et surtout, le sentiment qui s’impose à tout lecteur, n'est-il pas celui que l’auteur lui-même croit sérieusement à la réalité du fait qu’il raconte, et qu’en conséquence il ne s’imagine nullement créer? Lorsqu'il arrive à Platon de revêtir ses hautes doctrines des voiles du mythe, on sent aisément qu’il plane luimême au-dessus de sa création, et que son esprit a choisi librement cette forme d’enseignement et joue avec elle. Ici, au contraire, Pauteur est évidemment sous le charme du fait raconté; son cœur en est pénétré, sa personne tout entière dominée. S'il créait, il serait donc la première dupe de sa fiction. Enfin, rappelons-nous que, selon l’école de Baur, l’auteur du quatrième évangile ne croit point à une incarnation réelle du Logos; de l’humanité le Logos n’a pris que les apparences sensibles. Et il inventerait ici une scène dans
laquelle l’humain en Jésus déborde à pleins bords! Ce tableau, le chef-d'œuvre de ce romancier-philosophe, renfermerait précisément le contre-pied de la pensée qui a inspiré son œuvre! Est-il possible d’imputer une semblable maladresse à un homme aussi habile que le pseudo-Jean de Baur?
4° M. Renan a bien compris que de semblables hypothèses choqueraient le bon sens français. IL en est donc revenu au procédé de Paulus, mais en acceptant le sens naturel du texte, comme il est juste de le faire, quand il s’agit d’un document historique. Seulement l'explication naturelle, telle que l'avait donnée Paulus, ayant été ruinée sans retour par Strauss, il a cherché à lui donner une forme nouvelle. Passant résolûment la ligne devant laquelle ses devanciers avaient cru devoir s'arrêter, il a expliqué toute cette scène par une fraude pieuse. «Les amis de Jésus désiraient un grand miracle, qui frappât vivement l’incrédulité hiérosolymite... Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit entourer de bandelettes, comme un mort, et enfermer dans son tombeau de famille. Jésus désira voir [ou plutôt, dans le sens de l'hypothèse: fit comme s’il désirait voir] encore une fois celui qu’il avait aimé...» On comprend le reste. M. Renan excuse Jésus. «Dans celte ville impure de Jérusalem, il n’était plus lui-même; sa conscience avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale... Désespéré, poussé à bout, il ne s’appartenait plus... IL obéissait au torrent... IL subissait les miracles que l'opinion exigeait-de lui, bien plus qu’il ne les faisait» (p. 359-363). Baur avait attribué la fraude à l’évangéliste: M. Renan la fait remonter jusqu’au Maitre lui-même. Mais si, par là, M. Renan a, jusqu'à un certain point, satisfait aux règles du bon sens, il a froissé d’autant plus profondément les instincts de la conscience; elle s’est universellement récriée; et M. Renan lui-même a dû reculer devant cette protestation unanime : dans son édition populaire, il a retranché cet étrange passage et laissé en blanc la page de la résurrection de Lazare. Il n’y a pas d'autre parti à prendre pour ceux qui nient la réalité de ce fait.
Mais, si ce miracle a réellement eu lieu, comment se fait-il qu’il ne soit pas raconté dans les Synoptiques? Cette objection est sérieuse ; et nous ne prétendons point en atténuer la valeur. Seulement,
la composition de nos documents évangéliques, des trois premiers en particulier, est une question si compliquée et si obscure qu’il doit paraître bien hasardé de sacrifier des raisons positives, telles que celles qui parlent en faveur de la réalité du fait, à une difficulté pour la solution de laquelle nous manquent les éléments les plus nécessaires.
Selon Lücke, les auteurs des évangiles synoptiques auraient ignoré ce miracle, dont le souvenir se serait perdu au milieu de tant d’autres faits semblables; on peut demander cependant si un tel miracle ne possédait pas des caractères particuliers qui devaient l’empêcher de tomber dans l’oubli. D’après Meyer, les Synoptiques ne voulaient raconter que les faits qui s'étaient passés en Galilée. Mais comment expliquer ce triage systématique? Et leur récit ne comprend-il pas tout le dernier séjour à Jérusalem? Grotius, Herder, Olshausen, supposent que ces trois écrivains voulaient ménager la famille de Lazare, qui demeurait aux portes de Jérusalem et que la mention publique de ce miracle eût exposée aux vengeances du sanhédrin encore tout-puissant. Comp. XII, 10: «Les principaux sacrificateurs délibéraient de faire mourir aussi Lazare.» Cette supposition ingénieuse pourrait bien s'appliquer à l’évangile de saint Matthieu, écrit en Palestine. Mais il est plus difficile d'expliquer par ce moyen le silence de Marc et de Luc, qui écrivaient dans
des contrées éloignées de la Terre-Sainte. Hengstenberg admet que
la résurrection de Lazare faisait partie d’un cercle de récits plus profonds qui n'étaient pas entrés dans la tradition et que l’on avait instinctivement réservés à Jean. Cette opinion se rapproche de celle de Heidenreich qui pensait qu'aucun écrivain jusqu’à Jean ne s'était senti de force à dépeindre une pareille scène. Peu de personnes sans doute trouveront cette explication suffisante.
Je ne nie point qu'il n’y ait du vrai dans quelques-unes de ces suppositions, peut-être même dans toutes. Seulement pour qu’elles puissent réellement concourir à la solution du problème, elles doivent être présentées sous un autre jour.
Avant tout, il faut partir de ce fait: qu'aucun trait particulier du ministère de Jésus, füt-ce le plus saillant de tous, n'avait dans la pensée apostolique l'importance capitale que l’on peut être tenté de
lui attribuer aujourd’hui. Le point de vue auquel se plaçaient les apôtres dans leur prédication était complètement différent de celui auquel nous nous trouvons placés, quand nous faisons de leur enseisnement l’objet d’une étude critique. Ils travaillaient à fonder l’Église et à sauver le monde; nous voulons reconstruire l’histoire. Rien d’étonnant à ce que des narrations écrites au premier de ces points de vue renferment pour nous d’insolubles énigmes. Des événements décisifs et incomparablement plus importants, sous le rapport religieux, que la résurrection de Lazare, la mort et la résurrection de Jésus lui-même avaient suivi ce miracle et durent l’éclipser pour un temps, aussi bien que tous les autres miracles particuliers du ministère de Jésus. Dans sa première phase, la prédication apostolique se borna à proclamer et à démontrer ce fait suprême : Jésus est ressuscité. Ce fut là le fondement sur lequel les apôtres édifièrent l’Église. Ce n’était pas le temps de raconter des anecdotes. On rappelait sans doute l’activité miraculeuse du Seisneur en général; nous le voyons par les discours des apôtres dans le livre des Actes (If, 22; X, 38); mais les récits particuliers étaient pour le moment relégués dans l'ombre. Si les détails du ministère de Jésus jouaient un rôle durant cette première phase de l’enseignement chrétien, c'était dans les entretiens particuliers. La grande proclamation officielle ne trouvait rien à mettre à côté de la mort et de la résurrection du Messie, ces grands faits dans lesquels s'était consommé le salut du monde. C'était aussi sur ce point de son histoire que s’élaient concentrés les enseignements de Jésus après sa résurrection : Luc XXIV, 26. 45-47.
Ce fut plus tard, lorsque le premier souffle commença à s’affaiblir, que l’on se mit à exhumer les anciens souvenirs. Sous l’influence de la prédication apostolique qui fondait les églises, naquit et se développa le ministère des catéchistes qui avaient charge de les édifier en retraçant les faits divers de la vie du Seigneur. Une partie de ces récits fut mise en circulation par les apôtres euxmêmes; ce furent probablement ceux qui constituèrent le fonds permanent et universel de l’évangélisation orale et qui passèrent d’une manière assez uniforme dans la tradition écrite, dans nos Synoptiques. D’autres étaient mis en cours par les membres de l'Église qui
avaient été soit les objets, soit les témoins des faits; ils se fxèrent dans la tradition orale, autant que possible sous la forme que leur avait donnée le premier narrateur; parvenus plus ou moins accidentellement à la connaissance des écrivains évangéliques, ils formèrent le irésor propre de chacun de nos Synoptiques. Des troisièmes enfin furent soustraits à dessein et de prime abord à la narration publique ou ne lui furent confiés qu'avec certaines réticences de noms ou de choses. Cette réserve était commandée par des égards de diverse nature dus à ceux qui avaient joué un rôle dans ces faits. C’est ainsi qu’en racontant le coup d'épée de saint Pierre à Gethsémané, qui constituait un véritable délit et avait failli compromettre la cause de Christ, l’on s'était habitué à dire dans la tradition orale : l’un de ceux qui étaient avec Jésus (Matthieu), ou: l’un de ceux qui étaient présents (Marc), ou encore: l’un d’entre eux (Luc), tandis que Jean, écrivant longtemps après la mort de Pierre et la chute du sanhédrin, lorsqu'il raconte le même fait, tire immédiatement de son souvenir personnel le nom de Pierre.
Pouvons- nous supposer qu'il existât quelque motif de réserve particulier quant aux récits relatifs à la famille de Béthanie? Nous avons déjà indiqué certaines circonstances propres à le faire présumer. Ainsi Luc (X, 38 etsuivv.) parle bien des deux sœurs et les désigne par leur nom, mais en omettant le nom de la bourgade qu’elles habitaient: «Jésus entra dans un certain bourg;» soit qu’il ignorât lui-même le nom de l'endroit, parce que la tradition ne le lui avait point appris, soit qu’il le supprimât à dessein. En échange Matthieu (XXVI, 6 et suivv.) et Marc (XIV, 3 et suivv.) nomment Béthanie, mais se laisent sur les noms des deux sœurs: Qune femme vint», disent-ils en racontant l’onction de Marie. Ils ne mentionnent dans ce récit qu’un personnage, du reste complètement inconnu, Simon le lépreux, dont le nom semble réellement placé là pour couvrir de son ombre celui des autres personnages. Quel motif imposait à la tradition primitive ces réticences? Était-ce la sûreté de Lazare et de ses sœurs, la crainte du bras vengeur du sanhédrin qui pouvait si facilement s'étendre de Jérusalem à Béthanie? En tout cas, appliquée aux précautions de la tradition orale dans les premiers temps de l’enseignement chrétien, cette explication ne
soulève point les mêmes difficultés que lorsqu'on l’applique directement à la composition plus tardive des évangiles synoptiques. Cependant elle parait un peu recherchée; et l’histoire évangélique renferme bien des faits qu'un motif semblable eût dû porter à omettre.
Ne serait-ce pas plutôt le caractère très-intime et complètement personnel des relations du Seigneur avec Lazare et sa famille, que l’on aurait senti dès le commencement le besoin de respecter dans l’enseignement public et dans l’évangélisation formulée en vue des églises? Ce foyer de Béthanie dont Jésus avait consenti à faire le sien était envisagé par les apôtres comme un sanctuaire dans lequel un sentiment de discrétion leur interdisait d'introduire le grand public, aussi longtemps que les personnes qui l’habitaient, vivaient encore. Ne s’agissait-il pas ici de ce qu’il y a de plus délicat, des nuances du caractère, et cela chez des femmes? Et si néanmoins, pour l’édification générale, on croyait devoir mettre en scène de tels personnages, pouvait-on le faire autrement qu’en les couvrant du voile de l’anonyme”? Quant à la résurrection de Lazare, il n’y avait pas de milieu: 1l fallait dire tout ou rien. On avait choisi le second parti et l’on s'était habitué à laisser ce fait en dehors du cercle des récits généralement racontés. La rédaction synoptique qui, à tous égards, est le reflet de l'évangélisation primitive, resta fidèle au sentiment de discrète réserve qui avait déterminé sur ce point la forme de l’enseignement traditionnel. Ce ne fut qu’à la fin du siècle apostolique, lorsque déjà l’Église était fondée et que presque tous les intéressés avaient disparu, que Jean crut pouvoir mettre de côté toute réserve et rouvrir les portes de ce sanctuaire, tenues fermées jusqu’à lui.
Dans tous les cas, la mention ou l’omission d’un miracle particulier de Jésus, quel qu’il soit, est un fait trop secondaire, au point de vue de la prédication apostolique en général, et en même temps trop accidentel et incalculable, au point de vue des circonstances inconnues de nous qui ont pu l’occasionner, pour qu’une critique judicieuse et réellement maitresse d’elle-même se laisse jamais entrainer à faire prévaloir le silence d’un, de deux ou même de trois de nos documents sur le témoignage net, détaillé, positif, du qua-
trième. Spinoza, d’après le témoignage de Bayle, doit avoir déclaré à ses amis (que, s’il eût pu se persuader la résurrection de Lazare, il aurait brisé en pièces tout son système, et embrassé sans répugnance la foi ordinaire des chrétiens.» Rien là d'étonnant. C’est logique. Que le lecteur reprenne le récit de Jean, et le relise sans aucune préoccupation étrangère au sujet... la conviction à laquelle n’a pu parvenir le penseur israélite, se formera spontanément et irrésistiblement en lui, et sur le témoignage de ce récit dont chaque mot porte le sceau interne de l'authenticité, il acceptera simplement le fait, plutôt que de prêter l’oreille à une critique dont chaque nouvelle création se hâte de renier la précédente au nom du bon sens, et qui aboutit à ne nous offrir pour toute explication qu’une table rase. En fin de compie le surnaturel ne paraïtra-t-il pas moins déraisonnable et moins inadmissible que l'absurde?"
1. Dans sa nouvelle Vie de Jésus (Das Leben Jesu, 1864, p. 470-486), Strauss abandonne son explication précédente de la résurrection de Lazare et se range à celle de Baur. Le lecteur jugera par deux traits de la valeur de ce qu’il y ajoute de son propre fonds. Le frémissement d’indignation de Jésus (v. 33 et 38) vient de ce qu'il ne peut tolérer que l’on pleure sur un mort devant lui, le Logos. Il est vrai qu’il pleure lui-même quelques moments après; mais ce n’est point sur la mort de son ami: c'est au contraire sur l’aveuglement de ces Juifs, assez incrédules pour pleurer devant lui. Et si les Juifs, au v. 36, comprennent tout autrement. les larmes de Jésus, cela prouve précisément en faveur du sens que leur donne Strauss ; car, dans tout l’évangile, les Juifs ne font que commetire des méprises ! — La prière d'actions de grâces de Jésus au tombeau de Lazare n’est qu'un compromis maladroit entre deux points de vue qui s'excluent : celui de l'humanité de Jésus (Jésus homme doit prier et montrer aux hommes qu'il faut prier) et la doctrine du Logos (le Logos ne doit pas prier); voilà pourquoi Jésus prie sans réellement prier. — Ces échantillons suffisent.
XIT, 1-36.
Les derniers jours du ministère de Jésus.
Cette section comprend trois morceaux: 1° Le repas de Jésus à Béthanie: v. 4-11. 2° Son entrée à Jérusalem : v. 19- 19. 3° La dernière scène de son ministère dans le Temple: v. 20-30.
Ces trois faits sont choisis par l’évangéliste comme marquant la transition du ministère public de Jésus à sa Passion. Cette tendance du récit ressort, dans le premier morceau, du mécontentement de Judas, prélude de sa trahison, et de la réponse de Jésus qui contient l'annonce positive de sa mort prochaine; dans le second, du v. 19 qui montre la nécessité où se trouvaient les chefs, à la suite du jour des . Rameaux, de rendre hommage à Jésus ou de se défaire de lui; dans le troisième, enfin, de tout le discours de Jésus en réponse à la démarche des Grecs, et de son adieu définitif à la nation juive, v. 86. — Dans les deux premiers morceaux, l’évangéliste fait en même temps ressortir l’imfluence qu’eut sur le cours des choses, tel qu'il le retrace, la résurrection de Lazare: v. 9; 9-11; 17-19. C’est ainsi que tout est profondément lié dans ce récit, morcelé en apparence.
Le repas à Béthanie: v. 1-11.
En face de la grande lutte dont chacun pressent l'approche, le dévouement des amis de Jésus s’exalte; par contre-coup l'hostilité nationale qui à son représentant jusque parmi les Douze, éclate dans ce cercle intime; Jésus
370 DEUXIÈME PARTIF.
annonce au traitre avec une parfaite douceur le résultat prochain de son Inimitié contre lui.
V. 1. «Six jours avant la Pâque, Jésus vint donc à Béthanie où était Lazare, le mort' qu'il avait ressuscité. » Nous apprenons par les Synoptiques que Jésus se rendit d'Éphraïm à Jéricho, pour monter à Jérusalem avec les troupes de pêlerims qui arrivaient de Pérée. Il suivit le même chemin que parcourut plus tard, en sens inverse, Épiphane qui nous raconte «qu’il monta de Jéricho sur le plateau avec un homme qui l’accompagna à travers le désert de Béthel et d'Éphraïm.» (Cité d’après Hengstenberg.) Comp. XI, 54. Déjà avant d'entrer à Jéricho, Jésus était entouré d'une foule considérable (Luc XVII, 36). Il passa la nuit chez Zachée (Luc XIX, 1 et suiv.). L’attente de tous était excitée au plus haut point (Luc XIX, 11; Matth. XX, 20 et suiv.). La distance de Jéricho à Jérusalem put être franchie sans peine en une Journée. Mais, tandis que le gros de la caravane arrivait sans doute dans la capitale le soir même, Jésus et ses disciples s’arrêtèrent à Béthanie. Cette halte n’est pas mentionnée par les Synoptiques; ce n’est point une raison de la révoquer en doute. Assez souvent un ou deux des Synoptiques nous offrent des lacunes semblables qui ne peuvent être remplies que par le secours du troisième. Ce cas se présente deux fois dans le récit des jours suivants : Marc XF, 11-15 nous apprend qu'une nuit s’écoula entre l’entrée du jour des Rameaux et l’expulsion des vendeurs, ce que nous ne supposerions point en lisant le récit des deux autres Synoptiques; d’après Marc XI, 9, un jour et une nuit se passèrent entre la malédiction du
1. O tebvnxoc est omis par N BL X Itslix Syr. Tisch. (éd. 1849). Ces mots se trouvent dans les 12 autres Mjj. tous les Mnn. Itpkeriae Vo, Cop. Tisch. (éd. 1859).
figuier et l'entretien de Jésus avec ses disciples sur ce sujet, tandis que dans Matthieu cet entretien paraît avoir suivi immédiatement le miracle. Ces contradictions apparentes proviennent de ce que dans l’enseignement traditionnel importance morale et religieuse des faits dominait absolament l'intérêt chronologique. Si tel est le rapport des narrations synoptiques entre elles, malgré leur parallélisme général, 1l n’est point étonnant que ce phénomène se reproduise, sur une échelle plus grande encore, dans la relation entre les Synoptiques et le quatrième évangile.
Le oùy, donc, se rattache à XI, 55: «La Pâque des Juifs était proche.» — La tournure toù £Ë vu. +. x. s’explique par la locution rod ÊË quesoov, ü y a six jours, dont le latin offre l’analogue : Ante hos sex menses, il y a six mois. Le point de départ des six jours à compter en rétrogradant est ajouté à la locution simple, comme complément: {a Päâque. Le vrai sens de cette expression est: six jours d'avance. Jésus savait qu’il aurait besoin de tout ce temps pour frapper un dernier et grand coup dans la capitale. — Mais quel est le sens précis de cette mdication, soit quant à la date de larrivée de Jésus à Béthanie, soit quant au jour de la semaine sur lequel elle tomba? Pour résoudre ces deux questions il s’agit de savoir : 1° si Jean renferme le premier jour de la fête dans les six jours ou s’il l'en exclut; 2° s’il fait commencer la féle avec le 14 nisan, jour de limmolation de l'agneau, ou seulement avec le 15,: jour qui s’ouvrait par le repas pascal; 3° si le vendredi, où fut crucifié Jésus, était, comme cela semble ressortir des Synoptiques, le 15 nisan, au commencement duquel les Juifs avaient mangé l'agneau, ou, comme il le paraît par le récit de Jean, le 14, à la fin duquel devait avoir lieu cette cérémonie. On comprend qu’en combinant diversement les réponses opposées que l’on peut faire à ces trois questions, on arrive à une
très-grande variété de solutions’. On peut, d'après le tableau ci-dessous, fixer comme jour d'arrivée à Béthanie le vendredi (Tholuck, Lange, Wieseler, Hengstenberg) ou le samedi (Meyer, Ewald) ou le dimanche (de Wette) ou même le lundi (Baur). Pour nous, il nous paraît: 1° que le premier Jour de la fête doit être mis en dehors des six jours indiqués par Jean v. 1 (contre Baur); 2° que Jean date la fête, non du 15, mais du 14 (contre Hengstenberg et d’autres). Sans doute le 15 nisan formait, comme jour sabbatique, l'ouverture de la Semaine-Sainte proprement dite, qui était terminée par un second jour de même nature. Mais peut-on supposer que Jean mette en dehors de la Pâque le jour de l’immolation de lagneau pascal, ce jour qui dans linstitution légale, Ex. XIE joue le principal rôle? Joséphe (Antig. XII, 15,1) compte huit jours de fête; il comprenait donc le 14 dans la fête. 8° Enfin, qu'on ne saurait (avec Lange, Wieseler, Hengstenberg) sacrifier la chrono-
logie de Jean à celle sur laquelle semble reposer le récit.
des Synoptiques (voir plus bas la tractation détaillée de
cette question). Si ces prémisses sont justes, il suit de là: 1° que le vendredi, jour de la mort de Jésus, a dû tomber” sur le 14, et non sur le 15 nisan; 2° que ce 14 nisan doit,
être mis en dehors des six jours dont parle Jean; 3° que:
par conséquent le sixième des jours dont parle Jean doit
1. Voici un tableau qui aidera à se rendre compte de ces diverses solutions. Pour le comprendre, il faut se rappeler que les Juifs comptent leurs jours depuis le coucher du soleil.
des do eee Calendrier Calendrier ; des Synoptiques (?). . deJean.
Vendredi, comprenant du jeudi soir au vendr. soir./. . . 8 nisan. . . . T7 nisau-
Samedi, — vendr. —,. samedi — .\./. . 9 — LS Dimanche, — samedi — dim — ,),1./. 10 — 1.19 — Lundi, — dim. —— lundi —.\).).\. 11° — {10 — Mardi, — lundi — mardi — | .JN20E me). i? 11 — Mercredi, — mardi — mercr. — .\.f.). 13° — F «1. 12 — Jeudi, — mercr, —,. jeudi, — { 14 — .\.).,. 18 — Vendredi, — jeudi — vendr. — 15 — | 14 — Samedi, — vendr, — samedi — 16 — . 15 —
TROISIÈME CYCLE. — CHAP. XII, 1-3. SV avoir été le 13 nisan et Ie jour de l’arrivée de Jésus à Béthanie, le samedi 8 nisan (toujours d’après Jean).
Mais ici s'élève une difficulté. Jésus a-t-il voyagé le jour du sabbat? Sans doute 1l n’était pas lié par le statut rabbinique qui fixait à 2000 coudées (près de 20 minutes de chemin) la distance qu'il était permis de parcourir un jour de sabbat; mais pouvait-il se dispenser d'observer la prescription de Moïse, Ex. XVI, 29, qui, quoique donnée pour un cas particulier, ne semblait pas moins avoir une valeur générale? Comp. Matth. XXIV, 20. Meyer ne craint pas d’admettre que Jésus soit arrivé à Béthanie dans la journée du samedi. N’est-1l pas plus naturel de supposer qu'il est arrivé à Béthanie dans la soirée du vendredi au moment où le sabbat venait de commencer, que par conséquent le samedi 8 a bien été le premier des six jours qu'il a passés en Judée avant la fête ?'
Jésus avait donc fait son plan de manière à arriver à Béthanie le vendredi soir et à passer là son dernier jour de sabbat. Quoi de plus naturel? Béthanie n’était-elle pas le lieu de son repos sur la terre?
V.2 et 3. «On lui fit donc là un festin; et Marthe servait; et Lazare était l’un de ceux” qui étaient à table avec lui”. 3 Alors Marie, ayant pris une livre d’un parfum de nard pur, qui était de grand prix, en oignit les pieds de Jésus et essuya ses pieds avec ses cheveux; et toute E maison fut GE del LRU. 5 ce HAE » — Quand
1. ce pee coïncide à peu près avec pis de DA DerS , quoiqu'il se fonde sur des prémisses directement opposées à celles dont part ce savant. En faisant commencer la fête avec le 15 seulement, il recule d’un jour la date du v. 1, et de l’autre côté, en adoptant la chronologie des Synoptiques, il l'avance d'autant. Ces deux erreurs se compensent.